La mort du roi Georges Ier de Grèce, frappé stupidement cette semaine, à
Salonique, par la balle d'un fou, a provoqué une sorte de stupeur en
Europe où cette nouvelle victime du «métier de roi» avait la haute
estime des gouvernements et la sympathie des peuples.
[Illustration: Le roi de Grèce, Georges Ier, assassiné à Salonique le 18
mars.--_Phot. Boissonnas et Taponier._]
L'événement, si imprévu et si rapide, a pu être conté en dix lignes de
dépêche. Le mardi 18 mars, le souverain sortait du palais de son fils,
le prince Nicolas qu'il venait de visiter et rentrait à pied, selon son
habitude, en compagnie d'un seul officier, lorsqu'un coup de feu
retentit. Un homme, que l'aide de camp saisit aussitôt à la gorge,
venait de tirer à bout portant. Et le roi, bien visé, gisait inanimé sur
le sol. Il mourut, après quelques minutes, tandis qu'on le transportait
à l'hôpital militaire.
Si l'assassin, un ancien instituteur grec déséquilibré, nommé Skinas,
avait attendu deux mois encore, il aurait pu abattre sa victime en
pleine apothéose. On devait, en effet, au prochain mois de mai, fêter la
cinquantième année du règne du roi Georges, et Salonique,
merveilleusement reconquise sur le Turc par la puissance militaire
grecque ressuscitée, aurait été le cadre émouvant de ce jubilé d'un
vainqueur.
Car le roi des Hellènes meurt en plein triomphe, au moment le plus
heureux de sa vie de père et de roi, après avoir connu, grâce aux
victoires du généralissime, son fils, grâce à la valeur de son armée,
tellement critiquée depuis la déroute de Larissa, la réalisation
inespérée des ambitions de son peuple.
Au mois d'octobre 1862, lorsque, à la suite d'une révolte militaire à
Athènes, le premier souverain de la Grèce indépendante, Othon Ier, dut
s'embarquer en hâte pour l'exil sur la corvette anglaise _Sylla_, M.
Bourée, ministre de France à Athènes, écrivait à M. Thouvenel: «La
question de succession va occuper beaucoup. La dynastie bavaroise est
jetée par-dessus bord. A qui devra échoir la couronne de Grèce? La Suède
n'a rien, _le Danemark moins encore_, l'Allemagne est enveloppée dans
l'aversion qu'on porte à la Bavière; je ne vois que la Belgique ou
l'Italie.»
Les Grecs demandaient à l'Europe un prince qui ne fût pas Allemand, qui
possédât une grande fortune et qui fît élever ses enfants dans la
religion grecque orthodoxe. Des raisons de prévoyante diplomatie firent
écarter la candidature du prince de Leuchtenberg, parent du tsar, et
celle du prince Alfred d'Angleterre, second fils de la reine Victoria,
qui venait d'être élu par les Grecs à une forte majorité. On ne savait
plus qui proposer ni trouver. Les suffrages des puissances garantes se
réunirent enfin, en dépit du pronostic de M. Bourée, sur la tête d'un
prince cadet de la maison de Danemark, le prince Guillaume, qui fut élu
par les représentants de ses futurs sujets sous le nom de Georges Ier,
le 31 mars 1863. A la demande de la Turquie, le nouveau souverain prit
le titre officiel de «roi des Hellènes» et non de roi des Grecs, la
qualification de Grec étant trop extensive et s'appliquant à de nombreux
sujets ottomans.
A ce prince de dix-sept ans, sans expérience et que l'on arrachait
brusquement à ses fonctions d'aspirant dans la marine danoise, on
offrait une couronne bien pauvre et bien fragile. La Grèce indépendante,
telle que l'avait délimitée la conférence de Londres, ne comptait guère
plus de 800.000 habitants; insuffisamment peuplée, ruinée pour longtemps
par la guerre étrangère et civile qui avait précédé son organisation
autonome, pillée par les Palikares que la paix avait rendus au
brigandage, elle était à peine viable, et offrait un aspect analogue à
celui que présente l'Albanie actuelle à la recherche d'un roi. La partie
la plus riche du territoire hellénique, la Thessalie, était demeurée
sous la domination ottomane avec l'Epire et les grandes îles. Ainsi,
dans la crainte d'affaiblir la Turquie, on avait étrangement compromis
l'avenir de l'État renaissant, on lui avait enlevé tout moyen de
reprendre son rôle glorieux d'autrefois, et c'est ce qu'il convient de
rappeler pour expliquer les difficultés d'évolution de la nation
émancipée et pour admirer l'espèce de miracle qu'avec des moyens si
réduits, et après bien des échecs et des angoisses, elle est parvenue à
réaliser avec le secours de son roi.
[Illustration: Le roi Georges tel que le connaissaient les Parisiens.
_Photographie prise, place Vendôme, en 1912._]
Ce roi, qui n'était pas riche, et auquel la France, l'Angleterre et la
Russie avaient dû faire chacune, sur les intérêts de la dette
hellénique, l'abandon de 4.000 livres sterling pour l'entretien de sa
cour, portait à son royaume un premier accroissement de territoire, les
îles Ioniennes, que l'Angleterre cédait à Georges Ier en don de joyeux
avènement. «Ma force est dans l'amour de mon peuple, dit le jeune
souverain en montant sur le trône, je veux faire de la Grèce un modèle
pour les royaumes balkaniques.» La tâche devait être ardue et, pendant
tout un demi-siècle, en dirigeant, avec la plus souple intelligence et à
travers tant d'obstacles, les destinées de la nation qui lui avait été
confiée, il lui fallut s'appliquer à défendre les intérêts et les
espoirs de son peuple sans encourir le reproche de troubler la paix
européenne. Il voyagea beaucoup, de capitale en capitale, s'autorisant
de ses relations de famille et d'amitié pour plaider avec chaleur, avec
adresse, avec constance toujours, la cause hellène. Cet homme aimable,
simple, bon vivant, dont la svelte et jeune silhouette d'officier de
cavalerie et le visage barré par une blonde et forte moustache de
Gaulois ou de Palikare étaient familiers aux Parisiens, connut, dans son
palais d'Athènes, des heures terribles et de véritables angoisses
dynastiques. Il en fut ainsi au cours des difficultés crétoises, des
désastres de la guerre gréco-turque de 1897, et, récemment encore, il y
a quatre ans, lors des sommations de la ligue militaire qui l'obligèrent
à exclure de l'armée les princes, ses fils et petits-fils, et l'héritier
du trône lui-même. Un autre, sans doute, eût succombé à la tâche devenue
trop ingrate. Le roi Georges sut persister dans son effort, et ce fut
heureux pour la Grèce. Il venait d'ailleurs de rencontrer le
collaborateur du destin, un grand Crétois, M. Venizelos, qui réconcilia
les partis dans une oeuvre commune de régénération nationale,
reconstitua l'armée qu'il fit instruire par le général français Eydoux,
et prépara ainsi les admirables résultats d'aujourd'hui.
Le roi Georges Ier est mort en arrivant au but. Il tombe symboliquement
à Salonique comme ces victorieux qui expirent en plantant leur drapeau
sur le mur d'une ville conquise; et lorsque, sur la place de la
Constitution, devant le palais royal d'Athènes qui prit feu si
mystérieusement pendant la crise intérieure de 1909, on élèvera un
monument national au roi Georges, on y inscrira qu'il reconstitua la
patrie grecque.
Le successeur du souverain mort, le Diadoque d'hier, duc de Sparte,
maintenant le roi Constantin, est né à Athènes en 1868. De son mariage
avec la princesse Sophie de Prusse sont nés cinq enfants, dont trois
princes. Les désastres militaires de 1897, dont on lui fit un moment
porter la responsabilité, affaiblirent sa popularité et il dut, on se le
rappelle, abandonner, il y a quatre ans, sur les injonctions de la ligue
militaire, les fonctions de généralissime. Mais M. Venizelos vint
remettre chaque chose à sa place et l'héritier du trône à la tête de
l'armée du roi. Heureusement! Car le Diadoque, au cours de la campagne
actuelle, s'est révélé un vrai chef de guerre. C'est lui qui a inscrit
sur le drapeau grec les noms des grandes victoires de Thessalie et
d'Epire et l'on peut affirmer que le roi Constantin Ier est aujourd'hui,
par les satisfactions qu'il a données à l'orgueil de son peuple, l'homme
le plus populaire de son royaume.