CHAPITRE XXVII

Port-Philipp. -- Melbourne. -- La ville. -- Les faubourgs. -- Le

téléphone. -- La colonie de Victoria. -- Situation. -- Surface.

-- Rivières, lacs, montagnes. -- Population. -- Religion. --

Armée. -- Marine. -- Terres. -- Revenu. -- Dépenses. -- Bétail.

-- Navigation. -- Exportation.-Importation. -- Produits. --

Poste. -- Télégraphe. -- Chemins de fer. -- Banques. -- Caisse

d'épargne. -- Écoles. -- Usines. -- Mines. -- Églises. --

Agriculture. -- Les parcs. -- Le jardin zoologique. -- Leledale.

-- Le vignoble de Saint-Hubert. -- Les sauterelles. -- Retour à

Melbourne. -- Départ pour Ballarat. -- Geelong. -- L'eucalyptus.

-- Une condamnation sévère. -- La loi morale et la loi divine. --

_Struggle for life._ -- Les trois bébés retrouvés.

C'est le 15 décembre 1883 au matin, que j'arrive à l'entrée de

Port-Philipp. Cette immense baie a 32 milles de long sur 22 de large;

l'entrée n'a que 2 milles. À droite, je vois construire des batteries

en terre, à gauche s'élèvent les beaux hôtels de _Quen's cliff_,

station de bains qu'on atteint de Melbourne par 4 heures de railway.

Des bouées marquent le canal sud où passent les grands navires; ceux

d'un faible tirant suivent un canal au centre: plusieurs phares

indiquent la route pendant la nuit. Un peu plus loin, un navire échoué

indique la présence de bancs de sable. Nous dépassons plusieurs

voiliers, et, après 2 ou 3 heures, nous laissons à droite 2 navires de

guerre et à gauche Williamstown où s'arrêtent les steamers de gros

tonnage. Nous pénétrons dans le Yarra-Yarra, rivière tortueuse qu'on

est en train de draguer; ses rives sont couvertes d'usines, dont

quelques-unes fabriquent les engrais et exhalent une odeur

insupportable. On projette un canal pour atteindre en ligne droite

Melbourne et éviter les nombreux détours de la rivière; à 10 heures

1/2 notre navire jette l'ancre devant la douane dans la capitale de

Victoria.

C'est une ville d'environ 300,000 âmes, qui rappelle les plus belles

capitales européennes; les divers palais de ville, les nombreuses

banques, le palais de justice, l'Université, le Musée, le Palais de

l'Exposition sont des monuments de premier ordre. La ville est bâtie

sur deux collines; ses rues ont 99 pieds de large et se coupent à

angle droit: de nombreux et vastes parcs séparent les divers

quartiers: d'innombrables faubourgs s'étendent au loin et, par leurs

parcs et leurs églises, ressemblent à autant de petites villes.

C'est samedi; à 2 heures presque tous les magasins ferment. Dans

_Collin's street_ je vois une très belle statue de Burke, le grand

explorateur qui a fini d'une manière si tragique. Près de là, un vaste

marché couvert, de belle architecture, réunit les fruits et légumes du

printemps à côté de tous les joujoux et jouets, des perroquets de

toutes sortes, des collections de chiens en cage, etc. Entre _Collin's

street_ et _Bourke street_, 5 ou 6 longues galeries ou passages

couverts étalent dans de vastes magasins les plus riches étoffes, et

tous les produits de l'industrie européenne.

Je fais quelques visites dans les faubourgs; les chemins de fer et les

omnibus facilitent la circulation; une compagnie de tramway va

installer le système de la ficelle continue qui fonctionne à

San-Francisco. À peine je sors de la ville, je vois partout des

parties de _criket_ ou de _lawn-tennis_. De jolis petits pavillons

entourés de gracieux jardins sont la demeure des gens d'affaire qui

quittent la ville aussitôt qu'ils sortent du bureau ou du comptoir.

[Illustration: Palais de ville à Melbourne.]

À la poste, des jeunes filles répondent au guichet. À chaque coin de

rue, ce sont aussi des jeunes filles qui servent dans les _bar_. Des

inconvénients sérieux se sont produits, et un mouvement se forme dans

l'opinion publique pour demander la suppression des filles dans les

_bar_. Les fils du téléphone enserrent la ville de toute part; le

soir, la lumière électrique alterne sur certains points avec le gaz.

Au centre de la ville et près du port, je remarque d'immenses

entrepôts de laine dans des édifices en pierre à 5 étages. À

l'imprimerie du gouvernement, j'achète l'_Australian handbook_,

recueil statistique officiel qui vient de paraître, et d'où j'extrais

les renseignements ci-après.

Victoria, la plus petite du territoire, une des plus jeunes parmi les

colonies australiennes, est pourtant celle qui a fait le plus de

progrès.

Elle a commencé par un établissement de _convicts_. En 1835, les

squatters John Batman et Pascoe Fawkner arrivant de Tasmanie,

s'établirent sur le terrain qu'occupe aujourd'hui Melbourne. Bientôt

Sir Thomas Mitchell les rejoint, arrivant par terre de Sydney et

amenant du bétail. La fertilité de la contrée qu'il traversa lui fit

donner le nom d'_Australia felix_. Le pays se peupla si vite qu'en

1851 il obtint d'être séparé de _New South Wales_, pour être érigé en

colonie indépendante, sous le nom de Victoria. Peu après, de riches

dépôts d'or furent découverts et attirèrent de nombreux _diggers_ de

tous les points du globe. Les _diggers_, traités trop rudement par la

police, se révoltèrent à Ballarat, en 1854; le sang coula des deux

côtés, mais à la fin, les abus qui avaient été la cause de ce désordre

cessèrent. En 1855, on obtint une nouvelle constitution avec

gouvernement responsable.

La colonie de Victoria s'étend sur un terrain de 87,884 milles carrés,

soit 56,245,660 acres ou arpents. Elle a pour limites, au nord et à

l'est, la rivière Murray depuis les _springs_ dans _Forest hill_,

jusqu'au cap Howe; à l'ouest, elle confine avec la colonie du _Sud

Australie_ sur une ligne longue de 242 milles, près le 141° méridien

de longitude _Est_, depuis le Murray jusqu'à la mer. Au sud, elle a

pour limite l'océan Pacifique et le détroit de Bassus. Une rangée de

montagnes traverse la colonie; elles portent le nom d'Alpes

australiennes vers l'est, et de Pyrénées vers l'autre extrémité: le

Bogong, pic le plus élevé, atteint 6,100 pieds. De nombreuses rivières

arrosent la colonie; la principale est le Murray, qui est en même

temps la plus importante de toute l'Australie; sa longueur est de

1,300 milles; 158 lacs sont répandus ça et là, et leur surface varie

depuis 57,000 jusqu'à 40 acres; quelques-uns sont salés.

La population en 1882 atteignait le chiffre de 906,225 âmes. Sur ce

chiffre on compte 12,000 Chinois, et à peine 780 indigènes. Par

rapport à la densité, on compte 10, 31 habitants par mille carré.

Quant à la nationalité, je relève que nous sommes tout au bas de

l'échelle dans toutes les colonies australiennes. Nous avons 1,042

Français en Victoria, 1,205 en Nouvelle Galle du Sud, 261 en

Queensland, 213 dans l'Australie du Sud, 21 dans l'Australie de l'Est,

28 en Tasmanie, 614 en Nouvelle-Zélande, soit 3,384 Français sur 3

millions 1/2 d'âmes qui peuplent ces colonies.

Pour la religion, en Victoria, 210,070 habitants sont catholiques

romains, 4,472 juifs, 11,563 païens, les autres sont protestants de

diverses sectes. L'armée compte 3,000 volontaires avec 117 canons, et

la marine 372 hommes et 58 canons.

Pour les terres, Victoria a aussi le système de sélection. Le nombre

d'acres que chaque personne peut choisir est fixé à 320, au prix de 20

schellings payables en 20 ans, à 1 sch. par an; le sélecteur doit

cultiver le dixième de son terrain, améliorer le reste jusqu'à

concurrence de 20 sch. par acre, et résider 5 ans sur la terre.

Le revenu en 1882 était de 5,592,362 l. stg.; la dépense de 5,145,764

l. stg. La terre vendue dans la même année comprend 441,443 acres,

ayant réalisé 598,079 l. stg.

La terre cultivée comprenait 2,040,916 acres.

Le bétail s'élevait à 280,274 chevaux, 1,287,088 têtes bovines,

10,174,246 moutons, 237,917 porcs.

Les 1,218 bureaux de poste avaient timbré 28,877,977 lettres et

12,383,928 journaux. Les navires entrés dans les ports de la colonie

étaient au nombre de 2,089 avec 1,349,093 tonnes; 2,079 étaient

sortis, jaugeant ensemble 1,341,791 tonnes. L'importation s'est élevée

à 18,748,081 l. stg., et l'exportation à 16,193,579 l. stg. Dans ces

chiffres, la laine figure pour 108,029,246 livres, du prix de

5,902,624 l. stg.; le suif pour 13,722,240 livres, du prix de 189,304

l. stg.; les peaux pour 136,105 l. stg.; blé, farine, pain et biscuits

pour 3,457,390 boisseaux, de la valeur, de 966,487 l. stg. La dette

publique en 1882 était de 22,103,202 l. stg. L'or extrait dans la

même année était de 898,535 onces, du prix de 3,594,144 l. stg.

Les 1,355 milles de chemin de fer avaient donné 1,781,078 l. stg. Les

336 bureaux télégraphiques avaient expédié 1,418,769 dépêches.

Les 12 banques, avec un capital de 9,432,250 l. stg., capital versé,

avaient un _asset_ de 31,248,586 l. stg., et _liabilities_ pour

25,496,305 l. stg. Les 222 caisses d'épargne avaient reçu, de 122,584

déposants, 3,121,246 l. stg.; 776 sociétés de bienfaisance (friendly

societies) comptaient 51,399 membres. Les 58 villes et villages

possédaient une propriété imposable de 34,559,353 l. stg., avec un

revenu de 458,781 l. stg. Les 2,417 écoles avaient 257,388 élèves

inscrits. Sur les 135 élèves de l'Université de Melbourne, 73 avaient

été gradués. Le nombre des personnes arrêtées avait été de 26,423, sur

lequel 616 avaient passé devant le jury et 402 condamnées. Le nombre

des usines était de 2,469, celui des mines de 4,149; on comptait 3,518

églises et chapelles.

Pour l'agriculture, 969,362 acres cultivées à blé avaient donné

8,751,474 boisseaux; 5,732 acres de vignes avaient donné 516,763

gallons de vin, 3,377 gallons d'eau-de-vie, outre 15,543 quintaux de

raisin vendus pour la table. Le phylloxéra ayant fait son apparition,

une loi prescrit l'arrachement des vignes attaquées et des vignes non

attaquées, dans un rayon de 3 milles. Le propriétaire est indemnisé du

montant de la récolte d'une année pour l'arrachement des vignes

attaquées, et du montant de la récolte de 3 années pour les vignes

non attaquées.

Le dimanche, tous les magasins, tous les bureaux, y compris la poste,

sont fermés; c'est le bon jour pour visiter les oeuvres catholiques.

Il y a 70,000 catholiques à Melbourne et plusieurs paroisses; une

superbe cathédrale est en construction. Mgr l'archevêque me reçoit

avec bonté; c'est un bon vieillard un peu fatigué: les Pères Jésuites,

les Carmes, les Soeurs de la Merci et de la Providence, tous

Irlandais, ont de nombreux collèges, couvents, orphelinats. J'ai vu

aussi une association de jeunes gens sous le nom de _Young men

Christian Association_, et la Société des filles de Marie. À la

cathédrale, j'entends une messe chantée par des voix d'hommes et de

femmes d'un très bel effet.

Les parcs sont vastes et bien tenus; partout des joueurs d'_organini_,

des vendeurs de glace ou de statuettes, tous Italiens. Au jardin

zoologique, je remarque une belle collection de _cocotoes_, perroquets

indigènes à belle crête, de nombreux kanguroos, des opossums, des

chats sauvages, des ému ou autruche australienne, le _dingo_ ou chien

sauvage, le cassowary, immense dindon; l'oiseau à lyre, le _pavo

cristatus_ blanc, le pigeon couronné de la Nouvelle-Guinée, le démon

de Tasmanie ou _sarcophilus ursinus_, petit chien noir et affreux qui

tue les moutons; l'aigle sifflant et plusieurs aigles indigènes, de

superbes tigres du Bengale, des lions d'Afrique, des ours de Bornéo,

des alpaca et llamas de l'Amérique du Sud.

Le jardin est arrangé avec beaucoup de goût: au centre il y a un

rond-point avec bancs et tables pour les pique-niques. Dans un des

compartiments on a eu la bonne pensée de dresser quelques cabanes des

anciens habitants; ce sont des écorces d'eucalyptus inclinées; on y a

placé des armes, lances, casse-têtes, boomerangs, les _totem_ ou

insignes du clan, les filets, paniers, nattes et autres instruments

fabriqués par les Australiens indigènes, et on a ajouté: Telle était

la ville de Melbourne il y a 40 ans!

Je me rends aux divers faubourgs de Richmond, Kiew, Brighton, Authorn,

etc.; ils ont tous leurs parcs et de magnifiques avenues.

Le 17 décembre, la journée se passe à visiter le palais de

l'exposition, les jardins, les musées, les faubourgs et divers

personnages. Je suis heureux de trouver une banque française: le

Comptoir d'escompte de Paris; M. Phalampin, qui en est le directeur,

est plein de bonté pour moi et me renseigne sur beaucoup de choses

concernant le pays. Plusieurs des grandes maisons de commerce en

Australie sont entre les mains de Belges. Ce sont des jeunes gens

envoyés ici par l'Institut commercial d'Anvers. Cette école supérieure

de commerce choisit tous les ans les élèves les plus distingués et

leur donne 500 fr. par mois durant 3 ans, à condition qu'ils

s'établissent à l'étranger dans le pays de leur choix pour étudier et

faire le commerce. Tous ces jeunes gens réussissent, souvent ils

deviennent chef de grandes maisons et demandent les marchandises

belges. Ils sont ainsi bien plus utiles à leur pays que s'ils étaient

restés chez eux pour passer quelques années dans la caserne.

Nous n'avons point de consul en ce moment à Melbourne; le chancelier

me met en relation avec M. de Castella, qui possède dans le district

de Leledale le vignoble le plus important de l'Australie. M. de

Castella est de Fribourg (Suisse française), mais par son éducation et

ses relations il appartient encore plus à la France; il veut bien

m'emmener à son vignoble. Le chemin de fer nous fait bientôt franchir

les 40 milles qui séparent Leledale de Melbourne; la contrée est

ondulée. Au sortir de la zone des faubourgs, nous entrons dans les

forêts d'eucalyptus qui couvrent la plus grande partie de l'Australie.

De Leledale à Saint-Hubert, nous avons encore 7 à 8 milles et la

voiture de M. de Castella nous prend à la gare pour nous déposer

bientôt après chez lui.

Sur un petit mamelon qui domine la propriété, s'élève la maison du

maître, flanquée d'une tour pittoresque. Un joli parc au-devant avec

ses bouquets d'arbres et ses pelouses parsemées de corbeilles de

fleurs. À côté, un superbe verger et fruitier réunit les légumes et

les fruits de l'Europe. Derrière la maison, à une certaine distance,

sont les ateliers, les caves et les pressoirs. De nombreux bébés

viennent au-devant du papa, et j'arrive enfin à la reine du foyer, Mme

de Castella, mère de huit enfants. L'aîné est en ce moment à Bordeaux

pour suivre la vendange. Il se propose d'étudier ensuite la

viticulture en Champagne, sur le Rhin et en Hongrie.

Les vignes sont de toute beauté; je compte jusqu'à 20 et 30 grappes

sur chaque cep. Ici sont les chasselas suisses, là les ceps venus de

l'Hermitage, sur le Rhône; ailleurs ceux de Bourgogne, ceux de

Bordeaux, de Champagne et ceux du Rhin. Chacun donne un vin analogue

au pays d'origine. 500,000 pieds sont déjà en rapport, et on continue

la plantation. Le défoncement se fait par une triple charrue, et on

plante les boutures à 2 mètres de distance en tous sens. On les

plantait auparavant à 1 mètre, mais la vigne prenant un grand

développement dans ce pays, le premier système rapporte autant que le

second et épargne la moitié de main-d'oeuvre. Les pampres sont étendus

sur fil de fer, et le terrain nettoyé à la charrue deux ou trois fois

l'an. Le phylloxéra n'a pas encore paru, mais l'oïdium se voit

quelquefois; on le prévient par l'emploi du soufre. Un ennemi bien

plus dangereux est la petite sauterelle; lorsque la grappe est encore

jeune, elle se pose sur sa tige et en ronge l'écorce; la grappe tombe

par son propre poids et le raisin est perdu. M. de Castella compte que

ces malheureuses petites bêtes lui ont fait perdre, dans une seule

année, plus de 50,000 gallons de vin. Après avoir essayé, mais en

vain, plusieurs moyens de s'en débarrasser, il finit par placer dans

ses vignes 300 dindons; ceux-ci furent de précieux auxiliaires tant

que le raisin était vert; mais, dès qu'il fut mûr, ils préférèrent le

raisin aux sauterelles, et on eut deux destructeurs au lieu d'un.

Heureusement les sauterelles ne sont pas tous les ans si nombreuses.

La grosse chenille est aussi parfois un ennemi à redouter. Ce n'est

pas sans peine qu'on se fait vigneron dans les colonies, lorsqu'on ne

l'a pas été d'abord dans la mère patrie. On marche par tâtonnements,

on perd du temps et souvent les produits: écoutons plutôt M. de

Castella lui-même. Dans une brochure qu'il adresse à la Société

philomathique de Bordeaux, il dit: «Pour nous éclairer sur le choix à

faire parmi tant de méthodes, nous nous mîmes à lire tous les livres

sur le vin, que nous pûmes nous procurer: Chaptal, Pellicot, le comte

Odart, d'Armailhac, Guyot, Vergnette, Lamotte, et d'autres encore.

Malheureusement, notre manque d'éducation viticole préalable nous

empêchait souvent de les comprendre, et notre expérience était trop

restreinte pour nous mettre à même de choisir parmi tant

d'enseignements divers ce qui convenait à chacun de nous, selon le

climat et la nature des cépages.» Durant plusieurs années, le vigneron

inexpérimenté fut obligé de passer à l'alambic une grande partie de sa

récolte. Quelquefois ce fut le hasard qui vint à son aide et voici

comment il le raconte lui-même dans sa brochure: «À plusieurs reprises

des tonneaux de vin blanc placés à l'écart à la vendange se trouvèrent

oubliés et ne furent pas remplis en même temps que les autres: L'un

d'eux, un fût de 20 hectolitres environ, fut trouvé en vidange cinq

semaines après qu'il avait été rempli de moût, le vin en était

parfait; et, conservé longtemps, à dessein, il demeura un des

meilleurs de ma cave. Par degré, à chaque vendange, je prolongeai

l'intervalle entre le jour d'entonnement du moût, et le jour du

remplissage jusqu'à la bonde.»

Néanmoins, tant de persévérance et de sacrifices étaient encore loin

de recevoir leur récompense. Les Australiens aimaient le vin

alcoolisé, la plupart des vignerons le droguaient avec de l'alcool et

du sucre, et la réputation des vins coloniaux était tombée si bas que

«douze ans après que j'avais commencé à planter, dit encore l'auteur

de la brochure, la vigne était devenue une propriété si mauvaise que

le coût d'arrachement était calculé dans toute évaluation de terre

cultivée en vignes.»

Enfin des jours meilleurs arrivèrent pour les vignerons, grâce à la

persévérance des plus intelligents.

À l'exposition universelle de Melbourne, l'empereur d'Allemagne avait

offert un prix composé de 7 surtouts d'argent doré, d'une valeur de

25,000 fr., qui devait être adjugé à celui des exposants australiens

dont le mérite artistique et industriel serait le mieux démontré par

les hautes qualités de son produit. Le jury alloua ce prix à M. de

Castella pour les vins de Saint-Hubert. Plusieurs autres récompenses,

à diverses expositions, suivirent cette première distinction; les

acheteurs se multiplièrent, et aujourd'hui c'est non seulement

d'Australie, mais de Londres que M. de Castella reçoit des commandes

de vin.

La moyenne de rendement est de 40 hectolitres par hectare et le coût

du travail de 150 fr. par hectare et par an. Le prix du vin varie

entre 15 et 35 schellings par caisse de 12 bouteilles.

La soirée se passe à bercer les gentils bébés à la balançoire et en

causeries diverses, sous le ciel étoile. Le lendemain nous visitons la

cave. Elle est à 2 étages et couvre 2,000 mètres carrés. Tout y est

combiné pour diminuer la main-d'oeuvre. Les charrettes apportent les

paniers sous une bascule qui les prend et les déverse dans une machine

à broyer. Le jus passe au tamis et s'en va dans les cuves; 25,000

kilos par jour sont ainsi broyés: Après 8 à 10 jours, le vin s'en va

dans d'immenses fûts par des tuyaux en caoutchouc, et celui du

pressoir est mis à part. Par ce système, le vigneron évite la

nécessité de soutirer fréquemment les vins pour enlever le déchet. Il

ne les soutire qu'une fois en 2 ans, les clarifie pour, mettre en

verre, et les vend après 6 mois de bouteille. La cave renferme à

l'heure actuelle pour plus d'un million de francs de vin. J'en déguste

les diverses variétés; ils correspondent aux noms qu'ils portent:

Hermitage, Bordeaux, Rhin, etc.; mais ils sont naturellement un peu

plus forts à cause du climat plus chaud.

M. de Castella emploie une quarantaine d'ouvriers qu'il traite en bon

père de famille; je le vois ordonner une distribution de vin, et il

rend heureux son jardinier en lui remettant une belle pipe neuve. Même

à Saint-Hubert, je trouve un Piémontais que M. de Castella emploie

comme charron: il n'y a pas un coin du globe où je n'aie trouvé ces

enfants des Alpes les plus endurants parmi les travailleurs.

[Illustration: Forêt de fougères arborescentes.]

M. de Castella ne cultive pas seulement la vigne; sa propriété

compte 1,500 hectares, il en loue une partie au prix d'environ 25 fr.

l'hectare, nourrit 3,000 moutons, et sème de l'avoine qui produit de

30 à 40 hectolitres à l'hectare. En ce moment, il projette une

industrie nouvelle, la préparation du lait concentré.

L'aimable propriétaire aurait voulu me retenir encore un jour pour me

conduire chez son frère, qui a un vignoble près de là, et me faire

visiter dans les environs de belles cultures de houblon tenues par les

indigènes de race croisée; mais je dispose de peu de temps, et j'ai

déjà organisé pour le lendemain une excursion à Ballarat.

Je prends donc congé de Mme de Castella; Monsieur m'accompagne en

voiture avec plusieurs enfants. Nathalie, jeune fille de 10 ans, tient

les rênes, et bientôt, au point où je trouve la diligence, je donne le

dernier adieu à M. de Castella et à ses enfants. Je souhaite mille

bénédictions à cette bonne famille, et poursuis ma route dans le

nouveau véhicule. J'y trouve deux familles qui reviennent d'une

excursion aux montagnes voisines couvertes de _sassafras_ et de

fougères arborescentes. Apprenant que je suis Français, les deux maris

me prient sérieusement de faire mon possible pour que mon pays

n'envoie pas les convicts en Océanie. Les journaux les ont tellement

effrayés, que sur ce point ils ont presque perdu leur calme raison. Je

les rassure de mon mieux, et leur fais observer que l'Australie avec

ses colonies si prospères a pourtant eu les convicts pour point de

départ. Nous traversons de nouveau les belles, forêts d'eucalyptus

dans leurs innombrables variétés, et descendons à Leledale 2 heures

avant l'arrivée du train. J'en profite pour visiter la ville. Avec ses

350 habitants elle est plutôt une ville future. Il y a presque autant

d'églises que de maisons. J'en vois une qui porte pour titre _Leledale

Tabernacle_, serait-ce pour des Mormons? Au sortir de la ville, je

m'assieds près d'un grand arbre pour écouter le chant d'une bergère

qui pousse ses vaches devant elle; ce doit être une Irlandaise. Enfin,

le sifflet de la locomotive se fait entendre, et quelques heures après

je suis à Melbourne.

Le 20 janvier, à 6 heures 1/2 du matin, je monte en chemin de fer en

route pour Ballarat. La voie suit la baie jusqu'à Geelong, second port

de Victoria. Après Melbourne c'est là qu'on embarque le plus de laine

et de suif. La route ensuite pénètre dans les forêts d'eucalyptus; cet

arbre a de nombreuses variétés: les uns sont blancs et perdent

l'écorce, c'est l'eucalyptus globolus qu'on a propagé en Europe. Le

bois en est léger, peu compacte et impropre à tout usage; le _string

bark_, par contre, a une rude écorce qu'on détache pour la toiture ou

les parois des maisons du pionnier; son bois est très dur et bon pour

la construction; les autres variétés ont chacune leur spécialité pour

l'emploi du bois ou de la feuille. Celle-ci est distillée et donne une

huile qu'on dépure, on l'emploie beaucoup comme désinfectant, et pour

combattre les maladies des voies respiratoires. On le prend par

intervalles de 4 heures, à la dose de 6 gouttes, sur un morceau de

sucre, ou bien réduit en teinture et par quelques gouttes délayées

dans 1/4 de verre d'eau; ou bien encore par aspiration, en mettant

quelques gouttes dans l'eau bouillante versée dans un plat. On le

couvre d'un linge et on passe la tête dessous pour respirer la vapeur.

On l'emploie aussi pour la composition d'un baume excellent pour les

plaies. Au milieu de tous ces eucalyptus, je lis les journaux du jour.

Pendant que j'étais à Melbourne, on venait de condamner à 12 mois de

prison avec travaux forcés, un certain Samuel Nathan, propriétaire de

maisons, pour le fait d'avoir loué des chambres meublées à des filles

légères. Le jugement disait que c'était là travailler à la

démoralisation de la communauté et à la perte des jeunes gens. Je

m'attendais à voir les journaux protester et crier à l'intolérance. Au

lieu de cela, je trouve dans leurs colonnes une lettre par laquelle le

chef de police félicite le policeman qui a fait le procès-verbal, et

les journaux, non seulement applaudissent, mais ils ajoutent qu'il ne

suffit pas d'éloigner ces malheureuses que la société repousse, et qui

sont forcées de porter plus loin leur triste industrie; mais qu'il

faut encore couper le mal à la racine en obligeant tout séducteur à

réparer sa faute en épousant sa victime. Qu'on est loin de ces idées

dans d'autres pays!

Une des plaies des pays anglo-saxons, c'est la manie des paris durant

les courses de chevaux. On voit en Angleterre, pour les courses du

Derby, le Parlement suspendre ses séances, et on dirait que les

Anglais se transforment dans ces occasions en autant de Chinois. Ici

les honnêtes gens et le gouvernement font des efforts pour diminuer ce

mal. En Victoria, non seulement on condamne les organisateurs de

_sweeps_ qui recueillent des sommes à parier sur tel ou tel cheval;

mais la poste a même la faculté d'ouvrir toute lettre qu'on suppose

contenir une correspondance à propos de _sweeps_.

Tous les jours les journaux donnent le compte rendu des séances des

tribunaux. J'y lis toujours une quantité de condamnations à l'amende

ou à la prison contre les blasphémateurs, les teneurs de mauvais

propos, les insulteurs de femmes, et contre ceux qui vendent ou qui

travaillent le dimanche.

Tout Australien trouve bien naturel que les tribunaux prennent souci

de la morale publique et de la loi divine; il sait que toute violation

de l'une ou de l'autre ne peut être qu'au préjudice de toute la

communauté. Dans une occasion, un témoin s'est refusé à prêter le

serment en justice, en protestant qu'il ne savait ce que c'était; mais

il revint bientôt à d'autres sentiments et s'exécuta lorsqu'il se vit

menacé de deux jours de prison pour mépris de la Cour. Les

condamnations pour mauvais traitement des animaux sont aussi assez

fréquentes.

Un journal, sous le titre de _Struggle for life_ (lutte pour la vie),

fait une curieuse statistique pour savoir qui du riche ou du pauvre

vit plus longtemps. Il trouve que sur 1,000 personnes nées dans les

familles aisées, après 5 ans il y en a encore 943 en vie; pendant que

sur 1,000 personnes nées dans les familles pauvres, il n'en reste plus

que 655. Après 50 ans, il reste des premiers 557 et des seconds 273. À

70 ans, les riches sont encore 235 et les pauvres 65. La moyenne de la

vie, parmi ceux qui sont nés dans l'aisance, est de 65 ans, et celle

de leurs frères pauvres est de 32 ans.

Depuis 3 jours les journaux sont remplis de dépêches, à propos de 3

enfants égarés dans la forêt, et aujourd'hui ils chantent victoire:

les bébés sont retrouvés.

Le fait s'est passé à Stawell, petite ville de 7 à 8,000 âmes, à 176

milles de Melbourne; 3 petites filles de 6, 4 et 3 ans s'étaient

égarées dans les bois. Les premières recherches n'ayant donné aucun

résultat, et la population s'apitoyant sur le sort des parents et des

enfants, le maire convoqua les personnes de bonne volonté. Tous les

travaux sont suspendus pour que chacun puisse prêter son aide; les

écoles mêmes sont fermées, afin que les enfants les plus grands aident

à la recherche. On forme un plan, on se partage les quartiers et 3,000

personnes, hommes et femmes, les uns à cheval, les autres à pied,

partent dans toutes les directions, à la recherche des égarées. Le

soir, la plupart sont rentrés, mais sans les enfants. Le lendemain on

combine un plan nouveau, les bandes s'éparpillent davantage, et enfin

la grande cloche annonce que les enfants sont retrouvées; une voiture

les ramène enveloppées dans des couvertures et a peine à fendre la

foule pour arriver aux parents. Tout le monde est dans la jubilation.

Voici ce qui s'était passé: 5 enfants, dont 2 garçons, jouaient au

bord de la forêt et cueillaient des fleurs lorsqu'une discussion

s'éleva à propos d'un bouquet et sur le chemin à prendre au retour.

Les 2 garçons revinrent à la maison, les 3 petites suivirent une autre

direction qu'elles croyaient la bonne. Les garçons rapportèrent que

leurs compagnes avaient pris une fausse direction; mais, on en fit peu

de cas. Ce n'est que le lendemain que l'on se mit à la recherche.

L'aînée des petites filles prit les deux autres, une à chaque main, et

continua à marcher droit devant elle. Lorsque la nuit arriva, elles

posèrent leur chapeaux et s'endormirent sur l'herbe en regardant la

lune qui était, disaient-elles, sur un grand arbre. Le lendemain,

lorsque le jour parut, elles continuèrent à marcher; elles arrivèrent

à une maison inhabitée et trouvèrent un pommier; l'aînée cueillit des

pommes et en donna à ses petites compagnes; puis arrivée à un

ruisseau, elle prit de l'eau dans son chapeau et leur en donna à

boire. Elles continuèrent ainsi à marcher pendant le jour, et à dormir

la nuit sur l'herbe, lorsqu'elles furent rejointes par un policeman à

11 milles (environ 17 kil.) du point de départ. Il est beau de voir,

cet esprit de solidarité qui pousse toute une population à quitter ses

travaux pour se mettre à la recherche de ces 3 petits êtres!

À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 2 Équateur, Panama, Antilles, Mexique, Îles Sandwich, Nouvelle-Zélande, Tasmanie, Australie. · 第 42 / 74 题