CHAPITRE XXVIII

Ballarat. -- Une distribution de prix. -- À la visite d'une mine

d'or. -- Le cheval _Charlee_. -- Creswick. -- La mine d'or

alluviale de Mme Berry. -- Les salaires. -- Arendale et l'ouvrier

gentleman. -- Le lac Windermere. -- Le lac Burumbeet. -- Huit

kilomètres à travers les paddocks. -- La station d'Ercildonne. --

Un mérinos de 200 livres. -- Les enchères chez Samuel Wilson. --

Au galop avec un apprenti. -- Départ pour Sydney. -- Les vacances

de Noël. -- Un propriétaire et le jury. -- Un vélocipédiste

imprudent. -- Encore l'eucalyptus. -- Wodonga. -- Albury. -- Les

_Fallon's-Cellars_. -- La famille Frère. -- La villa

Saint-Hilaire. -- Un laboureur apprenti. -- On se fait maçon et

menuisier. -- Dix-huit kilomètres à cheval. -- Coût et produit

d'une vigne. -- La nouvelle loi agraire. -- Budget d'un squatter

débutant. -- Les colons allemands. -- Pour cantonnier une

lanterne et un drapeau. -- Un _run_ de 600,000 moutons. --

Arrivée à Sydney.

Ballarat, la ville de l'or, date de 1851, époque où le premier or y

fut découvert. Elle compte déjà environ 40,000 habitants. Elle est

divisée en deux: Ballarat _est_ et Ballarat _ouest_, ayant chacune sa

municipalité. Les rues sont larges et flanquées de beaux hôtels et de

riches maisons de banque. En quittant les quelques rues destinées aux

affaires, on entre dans de belles avenues de 40 mètres de large,

plantées de chênes, d'eucalyptus, de peupliers, et bordées de

gracieuses maisonnettes entourées de jardins fleuris. La cathédrale

catholique, l'hôpital, l'orphelinat sont de beaux monuments. Je me

dirige vers l'habitation de l'évêque, située au bout de la ville,

dans un splendide jardin. Mgr Moore n'est pas chez lui, il préside la

distribution des prix au couvent de Lorette; je m'y rends aussitôt.

Les parents remplissent la vaste salle décorée de dessins, de

broderies et tapisseries exécutés par les élèves. La fête commence par

la récitation d'un compliment à Monseigneur, puis une réunion de

grandes jeunes filles vêtues de blanc s'avance et récite une petite

pièce; une autre troupe d'élèves plus petites, vêtues de jaune,

montrent leur talent musical dans l'exécution d'un morceau à 16 mains;

ensuite arrive la 3e division, qui subit l'examen de catéchisme, enfin

les bébés-fillettes, puis les bébés-garçons montrent aussi leur petit

savoir par des fables et poésies.

Le nombre d'élèves est de 120; il n'y a point d'internat; ils sont

bien l'exception dans ces colonies, et elles ne s'en trouvent que

mieux.

Monseigneur m'adresse à une personne qui me donne des lettres pour

visiter tout ce qu'il y a d'intéressant dans le pays et dans les

environs. Sans lettres, on risquerait de ne point être reçu.

Je me rends d'abord à la mine connue sous le nom de _Band and Albion

Consols C{y}_. C'est une des plus importantes et située non loin de la

ville. Je vois en passant une grande filature de laine et partout des

puits de mines avec leur machine à vapeur, et un grand échafaudage

pour l'extraction du minerai. Arrivé à l'usine, guidé par un agent de

la Compagnie, je revêts un costume en toile cirée, chapeau _idem_ et

grosses bottes; puis je passe sur la cage qui doit me descendre au

fond du puits. Ce n'est pas sans émotion que je me vois précipiter

dans les ténèbres, sentant l'eau couler de tous côtés. Je me rappelle

qu'il y a 3 jours, 4 ouvriers ont été jetés au fond de ce même puits,

et y ont trouvé la mort par une simple inadvertance de celui qui fait

fonctionner la machine. Mais je ranime ma confiance dans mon bon ange

et j'arrive au fond à 700 pieds de profondeur. Là on allume une

bougie, et nous marchons par l'eau et par la boue dans une infinité de

galeries pour trouver la veine où travaillent les ouvriers. Ils

emploient la poudre, et dans les endroits humides la dynamite; ils

faisaient usage, pour le percement, d'une machine à vrille, mais on y

a renoncé: la Compagnie a aussi éclairé la mine à l'électricité pour

quelque temps, mais elle trouvait son emploi trop cher, et ne se sert

plus que de bougies. Les ouvriers sont en petit nombre en ce moment;

la veine est peu productive; 3 escouades de 40 hommes chacune se

succèdent chaque 8 heures; ils gagnent environ 50 fr. par semaine. Ils

paient 6 pence par semaine à la caisse de secours mutuels, et en cas

de maladie ou de blessures occasionnées par la mine, ils reçoivent 25

fr. par semaine pour la première année, et 15 schellings durant les 6

mois suivants. La mine a déjà donné 22 tonnes d'or. C'est avec bonheur

que je reviens à la surface, et que je revois le soleil. Mon cicérone

me montrant le directeur, qui est un colosse, me dit: Il a déjà eu

pour sa part plus d'or qu'il ne pèse. Les 20,000 actions de 1 l. stg.

chaque ont valu jusqu'à 10 l. et donné un dividende de 2 sch. par

semaine. Nous visitons l'usine. Le minerai porté à la surface est pilé

sous des marteaux et grillé pour le délivrer du soufre et de

l'arsenic, puis tourné dans des tonneaux avec le mercure qui

l'amalgame. On sépare un oxyde de fer qui est vendu pour couleur, puis

l'or séparé du mercure par évaporation est passé au creuset et réduit

en lingots. On pile en ce moment 150 tonnes de minerai par jour.

En quittant l'usine, je vois qu'il ne me reste que peu de temps pour

me rendre à la gare et prendre le train. J'aperçois une voiture

arrêtée, et j'y prends place, priant le conducteur de me conduire à la

gare: je l'avais pris pour un cocher; il était marchand ambulant. À

tout instant il parle à son cheval, _go on my Charlee_; la grosse bête

est alourdie par la graisse pendant que son maître s'amaigrit à crier

après elle en termes polis. À la fin, voyant mon impatience et ma

crainte de manquer le train, il crie: _get up, rascal Charlee, will

you?_ (Allons donc, vilain Charles, veux-tu?) À ce gros mot, Charlee

comprend que son maître se fâche, il prend le galop, et bientôt je

suis à la gare. Là, je veux payer, mais le maître de Charlee refuse,

et ajoute: «Je ne suis pas cocher, c'est pour vous rendre service que

je vous ai conduit.»

Le train se met en marche, et après une demi-heure il me dépose à

Creswick. Je venais de visiter à Ballarat la meilleure mine d'or dans

le quartz; je voulais visiter dans les environs de Creswick une mine

d'or alluviale. On m'avait signalé celle connue sous le nom de Mme

Berry comme la plus importante.

Il est trop tard pour y aller le soir même; mais le comptable, qui a

habité l'Égypte et parle bien le français, combine l'excursion pour le

lendemain matin à 5 heures, en autorisant un de ses clercs à

m'accompagner. Il reçoit 50 l. stg. par semaine pour tenir les comptes

de la Compagnie; il a un associé et 5 clercs.

Le 21 décembre 1883, à 5 heures du matin, la voiture est à la porte.

Nous suivons la plaine, traversons villes et villages encore en plein

sommeil, et arrivons vers les 6 heures à la mine de Mme Berry. Chemin

faisant, nous en voyons plusieurs, les unes en activité, les autres

abandonnées. Une d'elles a déjà coûté plus de 1,000,000 sans qu'elle

ait encore rien rapporté. L'eau est en si grande quantité que les

pompes ne suffisent pas à la sécher; 29 ouvriers y ont été noyés

récemment.

À la mine de Mme Berry, le _manager_ est encore au lit, mais il nous

passe la clef; nous revêtons l'uniforme de mineur et descendons dans

l'abîme à 400 pieds de profondeur. Un contre-maître nous conduit dans

les galeries, à la faible lueur de nos bougies; partout on répare

l'étayage; on emploie de fortes poutres, mais la poussée est telle

qu'elles ne durent que 5 ans.

Arrivés au chantier, nous voyons la boue et le gravier que les

ouvriers mettent en wagonnets. C'est le lit d'une ancienne rivière;

elle a 200 mètres de large et contourne une colline. Pour l'atteindre,

on a dû percer une croûte de basalte, traverser une couche alluviale,

puis une autre stratification de basalte. Quand et comment ces

bouleversements se sont-ils produits? C'est aux géologues à le

rechercher. On tâtonne pour suivre le lit de la rivière; on perce des

trous avec une vrille à diamant, et souvent on manque le bon côté

seulement de quelques pas. Tous ces terrains qui produisent maintenant

tant d'or étaient la propriété d'un Français; sa femme ne se plaisant

pas en Australie, il les a vendus pour 30,000 l. stg., à une

compagnie, et celle-ci la loue par lots à d'autres compagnies

moyennant une somme fixe et le 7me-1/2 de l'or produit. La mine de Mme

Berry a été ouverte il y a 4 ans, et est ainsi nommée du nom de la

femme du premier ministre qui assistait à la cérémonie d'ouverture.

Elle donne en ce moment 500 onces d'or par semaine. Depuis son

origine, elle a donné 51,053 onces, de la valeur de 210,095 l. stg.,

plus de 5,000,000 de francs. Les actions étaient de 25 fr., et les

actionnaires ont déjà reçu en dividendes environ 200 fr. Les 26 mines

de Creswick et les 8 mines de Clunes près de là ont déjà donné

1,460,224 onces, de la valeur de 5,931,899 l. stg.; 6 mines sont

maintenant en activité à Creswick et 4 à Clunes: les autres sont

épuisées. L'or d'Australie est un des meilleurs connus, et l'or de la

mine de Mme Berry est le meilleur or de l'Australie. 150 ouvriers

travaillent jour et nuit dans les galeries, se remplaçant par

escouades de 50.

Après avoir parcouru de longues galeries et passé par de nombreux

petits trous, nous revenons au puits; mon conducteur me fait

remarquer que le mécanisme qui fait fonctionner la pompe est le même

qui envoie l'air au fond des galeries, et il ajoute: si la pompe se

dérangeait et cessait de fonctionner, nous serions bientôt noyés.

La cage nous remonte à la surface, et nous grimpons sur un immense

échafaudage, sur lequel reposent 3 grandes caisses de fer. La boue et

le gravier de la mine y sont versés et lavés; l'eau emporte les

parties terreuses; l'or, plus lourd, est retenu dans une petite

caisse; on l'obtient ainsi facilement sans aucun recours à

l'amalgamation par le mercure. Le produit journalier est d'environ 100

onces. La Compagnie paie 1,100 l. stg. de salaires par semaine.

Au retour, mon cicérone me montre une jolie petite ville bien tracée

qui renferme déjà 500 habitants et possède 6 églises. C'est Arendale.

Elle appartient à un des ouvriers mineurs. Il a acheté un _Paddock_

(enclos de terrain à paître les animaux), y a tracé la ville et

construit des chalets pour les ouvriers mineurs; il les leur loue

assez cher; son entreprise a réussi et il est maintenant un seigneur.

Nous le rencontrons en effet à Creswick; le clerc me présente à lui,

ce n'est plus un ouvrier que j'ai devant moi, mais un parfait

_gentleman_ à chapeau haut de forme, bottes vernies, et habit à la

dernière mode. Nous faisons route ensemble jusqu'à Ballarat; il cause

bien et rend volontiers service. Apprenant que j'ai encore un peu de

temps à passer à Ballarat, il appelle un cocher et lui dit: Vous allez

conduire ce Monsieur au jardin public et lui ferez faire le tour du

lac. Cette promenade m'a paru charmante: il me semblait faire le tour

du lac d'Enghien.

À 11 heures, je suis à la gare, et le train me conduit à travers une

plaine tantôt cultivée, tantôt boisée. Après quelques kilomètres; nous

laissons à gauche le lac Windermere. Son homonyme en Angleterre est

encadré de vertes collines, pendant qu'ici je ne vois que des plaines.

Après une demi-heure, je descends à la gare de Burrumbeet, sur les

bords d'un grand lac salé. Là, je demande au chef de gare la station

d'Ercildonne, appartenant à M. Samuel Wilson.--Marchez tout droit

devant vous, me dit-il, dans la direction de ce pic; après 5 milles

vous trouverez la maison au pied de la colline. C'est donc 8

kilomètres à pied qui me restent à faire. Je prends bon courage,

traverse les _paddocks_ et saute les barrières; de temps en temps des

vols de pies à plumage noir et blanc font entendre leurs cris

désagréables; c'est ici un animal sacré; on serait mal venu de le

tuer, car il détruit beaucoup d'insectes. L'herbe est haute et belle;

bien souvent quelques beaux lièvres partent à mes pieds, éveillés par

le bruit de mes pas. J'en vois un à demi-dévoré par un aigle. Ce roi

des airs fond sur sa victime endormie et de son bec crochu lui perce

le crâne, puis y prend sa nourriture.

[Illustration: La tonte des moutons.]

Je remarque aussi quelques trous de lapins, mais on s'en défend par le

poison et par certains pièges. On tend même des filets pour les

empêcher de pénétrer dans la propriété durant leurs migrations. Elles

ont lieu pendant la nuit et par troupes; ils se dirigent généralement

vers le nord. Le gouvernement donne aux trappeurs une prime de tant

par 100 peaux; avant, il payait tant pour chaque queue, puis pour

chaque paire d'oreilles. La multiplication de ce petit animal est

effrayante; il est rusé, se tient sous terre, et il n'est pas aisé de

le combattre. Le lièvre par contre produit peu, se tient sur terre, et

n'est point rusé; on pourrait, avec de l'avoine empoisonnée, les

détruire tous dans une nuit sur une propriété.

J'arrive à une maisonnette isolée; la fermière est en train de mettre

son pain au four; elle m'indique ma route; je passe près d'un petit

lac aux bords boisés. Deux cents moutons sans queue et sans laine se

reposent à l'ombre. On coupe toujours la queue aux moutons en

Australie, et la tonte commence en octobre.

Plus loin, je remarque de beaux blés et de belles avoines qu'on coupe

pour foin. Les haies des _paddocks_ sont partie en bois, partie en fil

de fer très épais: ces haies coûtent 1,500 fr. le mille de 1,600

mètres. Le long de la haie, à un mètre ou deux de distance, on a tracé

un double sillon destiné à arrêter le feu. En cas d'incendie, l'herbe

brûlerait, mais la haie serait préservée. Enfin, j'arrive dans un

vaste parc garni de pièces d'eau, rocailles, saules pleureurs et

fleurs de toute sorte. Vers le haut du parc un petit château disparaît

presque sous la verdure; j'aperçois de loin un groupe de dames, mais

elles s'éclipsent à mon arrivée. Je demande le _manager_; on me

conduit à sa maison, qu'entoure un charmant jardin; je lui présente

une lettre d'introduction, et je demande à visiter la propriété. Il

m'offre d'abord un petit _lunch_, puis me donne quelques détails. M.

Samuel Wilson et sa famille sont en ce moment en Angleterre; il vient

d'acheter à Londres une maison pour 50,000 l. stg. et une propriété

pour 200,000 l. stg. Il a donné 30,000 l. stg. pour l'université de

Melbourne et a reçu le titre nobilier de _Sir_, Il possède 4 stations

(c'est le nom qu'on donne aux terres destinées à l'élevage du bétail)

en Victoria et 2 en Queensland; ces deux dernières ont plus de

200,000 moutons. La station de Ercildonne est la plus petite des

quatre de Victoria; elle compte 26,000 acres et possède 40 mille

moutons. Elle est célèbre par ses mérinos. On sait que ces moutons

étaient passés en Espagne et venaient des Argoli mouton sauvage de

Colchis et de Milète. Pendant longtemps, l'Espagne défendit sous les

peines les plus sévères l'exportation des mérinos; mais en 1765

l'Électeur de Saxe en reçut en cadeau du roi d'Espagne quelques-uns de

ses meilleurs. Une partie de cette race fut plus tard achetée en Saxe

et transportée en Tasmanie, d'où ils sont passés en Australie. Leur

laine est la plus fine connue; on la file pour de la soie, et on la

paie à Londres jusqu'à 5 schellings la livre. La propriété expédie

annuellement à Londres de 4 à 500 balles de laine de 250 à 300 livres

chaque, et en obtient un prix de 16 à 17,000 l. stg. Tous les ans, M.

Wilson met aux enchères une centaine de ses béliers qui se vendent de

100 à 400 l. stg. chaque; un d'eux a atteint le poids de 198 livres

1/2. Pour les enchères, les acheteurs trouvent les moutons séparés et

numérotés, et une vaste salle où ils prennent leur _lunch_ aux frais

du vendeur. Des brochures à couverture en maroquin sont distribuées

d'avance dans toutes les directions; elles portent l'historique de la

propriété, les prix et la photographié des principaux béliers.

Je demande au _manager_ de me faire visiter la propriété: il me

conduit à travers le parc; j'ajoute que nous ne manquons pas de parcs

en Europe et que je suis venu pour voir les moutons. Il me dit qu'il

n'a pas de chevaux, qu'il n'a pas de voiture: mais bientôt après,

passant devant les écuries, je lui montre de nombreux chevaux et

voitures. Je comprends enfin à son embarras que Madame a réception et

que probablement les chevaux et véhicules sont pour les dames qui se

sont éclipsées le matin. Il finit par me donner un apprenti. C'est un

jeune homme qui a déjà passé une année dans une station de boeufs: il

passe un an dans cette station de moutons pour apprendre le métier,

puis il prendra en Queensland une station à son compte. Nous montons à

cheval et arrivons aux écuries des béliers: ils ont chacun leur petit

compartiment, le pavé est en linteaux espacés pour laisser passer par

dessous tout le fumier; les moutons ont là carottes et avoine en

abondance et peuvent sortir à volonté pour brouter l'herbe dans un

_paddock_ d'une acre par tête. Ils sont recouverts d'une toile pour

préserver la laine des taches et de la poussière, car ils figurent

généralement dans les expositions et rapportent au maître des

médailles d'honneur.

Chemin faisant, le jeune apprenti m'apprend que 6,000 moutons environ

sont vendus tous les ans à la station; que les moutons donnent de 8 à

9 livres de gros suif par tête, de 4 à 13 livres de laine, et qu'ils

ont souvent une maladie aux pieds qu'on soigne avec une composition

d'arsenic passée au pinceau.

Nous galopons à travers plaines et collines et arrivons aux paddocks

des vaches et des boeufs. Ils sont 300 et me paraissent de forte

taille. Tous les paddocks étant clôturés, les bergers sont superflus;

il suffit de quelques hommes pour faire le tour des haies et voir si

elles sont en bon état. Ces hommes sont nourris et reçoivent de 6 à 7

sch. par jour, autant que pour une semaine en Angleterre.

Nous voyons en route de fort belles récoltes de blé et d'avoine; elles

sont la propriété de divers _selecteurs_ qui, en vertu de la loi, sont

venus choisir leur 320 acres sur la propriété pendant qu'elle n'était

encore que louée.

Enfin j'arrive à la station pour le départ, et le soir, à 11 heures,

je suis à Melbourne.

Le 22 décembre, à 6 heures du matin, je pars pour Sydney; la voie

passe par Albury, où je dois visiter le vignoble de M. Fallon, le plus

célèbre de la Nouvelle-Galles du Sud; il a pour _manager_ un Français,

M. Frère. On multiplie les trains, mais ils sont tous encombrés; tout

le monde part en vacances. Ce sont les _Christmas Holidays_ (vacances

de Noël). Le chemin de fer accorde l'aller et retour pour le simple

prix d'aller. À la sortie des faubourgs, je remarque encore quelques

_paddocks_ bien verts, puis nous entrons dans la forêt d'eucalyptus.

Cet arbre est joli dès qu'il est jeune, mais il enlaidit en

vieillissant; sa couleur verte est sombre; de loin, on le prendrait

pour l'olivier.

Les journaux sont remplis de détails sur l'organisation des

volontaires, l'achat de torpilles, construction de batteries; est-ce

contre les futurs récidivistes qu'on monte un si grand appareil? C'est

dépasser le but. L'Australie du Sud a eu bonne récolte de blé calculée

à 5,000,000 de l. stg.; elle pourra en exporter 540,000 tonnes. Cette

jeune colonie compte aussi 15,000 _blue ribbons_, ou associés de ruban

bleu, qui s'engagent à s'abstenir de toute boisson enivrante. Je lis

aussi une curieuse aventure d'un grand propriétaire qui demandait

30,000 l. stg. pour une bande de terre que le chemin de fer enlevait à

sa propriété; le jury lui a alloué 230 l. stg. Il a obtenu alors un

nouveau jury en basant sa demande d'indemnité sur le morcellement de

la propriété; le 2e jury lui accorde 260 l. stg. Il a voulu un 3e jury

auquel il soumettait la demande d'indemnité pour le danger d'incendie

par les étincelles de la locomotive. Ce 3e jury a perdu patience et,

calculant les avantages et les dommages, a déclaré ce propriétaire

débiteur de 60 l. stg. envers la Compagnie du chemin de fer, bien

entendu les frais à la charge du demandeur. Il est probable qu'il ne

demandera pas un 4e jury.

À Melbourne, un jeune freluquet est conduit devant le magistrat pour

avoir marché sur les trottoirs avec le vélocipède; il est condamné à 5

l. stg. d'amende; il donne pour excuse que le premier ministre en fait

autant.--«Qu'on me le dénonce, dit le magistrat, et je le traiterai de

la même manière.»

À 1 heure 1/2 j'arrive à la station de Wadonga, la dernière de

Victoria; au-delà du Murray, la station d'Albury est déjà en

Nouvelle-Galles du sud. L'écartement des rails n'est pas le même dans

les deux colonies; il faut changer de train. À 2 heures je suis à

Albury, distant de 190 milles de Melbourne et de 384 de Sydney. La

station est aussi belle que celle de nos grandes cités. La ville

naissante compte de 4 à 5 mille habitants: elle a de belles rues, de

larges avenues, beaucoup d'églises et beaucoup de banques. Je

rencontre George Frère, jeune homme de 18 ans, aimable et prévenant.

Il me fait visiter les caves de M. Fallon. Elles contiennent 300,000

gallons dans des fûts de 80 hectolitres; le prix est de 6 schellings

le gallon. J'en déguste plusieurs qualités, de blanc et de rouge, et

les trouve excellentes. Après une visite au _Cricket ground_, où le

jeune Frère est intéressé à une partie, il me prend dans sa voiture et

me conduit chez ses parents à la campagne. Elle est à 9 kilomètres

d'Albury; la route est pittoresque; nous grimpons de petites collines,

passons devant une chapelle catholique et arrivons à Saint-Hilaire.

Les époux Frère, auxquels M. Phalampin m'avait recommandé,

m'accueillent comme un compatriote; ils ont chez eux un jeune ménage

en vacances de Noël: c'est l'ancien instituteur de la ville voisine

qui a appris à George l'anglais et la géométrie. Les bonnes Soeurs du

couvent d'Albury ont aussi aidé à son instruction, et sa mère l'a

complétée. Le jeune George à 18 ans parle déjà 3 langues: le français,

l'anglais et l'allemand. Malgré ces visiteurs, il y aura encore place

pour moi dans la maison. Les jardins qui l'entourent sont garnis de

fleurs et de fruits; on y voit même un olivier très prospère. La

propriété compte 90 hectares, dont 50 sont déjà plantés en vignes et

en plein rapport.

Les époux Frère sont venus ici il y a 10 ans. Le mari avait été engagé

comme directeur du vignoble de M. Fallon, avec de très beaux

appointements. Il a appelé son frère, et tout en dirigeant le vignoble

de M. Fallon, ils cultivent la terre qu'ils ont achetée pour leur

propre compte. Tous les travaux sont faits par eux; ils ont bâti leur

maison, et construisent en ce moment une grande cave. Voyant que, sans

être reçu maçons, ils réussissaient dans la maçonnerie, ils ont fait

leur menuiserie. Elle ne gagnerait pas le prix de perfection, mais

elle mériterait certainement celui d'application. M. Frère, sans avoir

jamais connu la charrue, a pourtant commencé à déchirer la terre; les

difficultés surgissaient de tous côtés. D'abord les chevaux avaient

été habitués aux sons anglais et M. Frère ne parlait que le français;

il a fallu refaire leur instruction, et durant l'intervalle les

pousser au moyen d'une longue perche. Lorsque les chevaux ont su

obéir, il a fallu apprendre à se faire obéir par la charrue.

Saint-Hilaire se trouve sur un monticule; on n'a pour boire que l'eau

de la pluie et pour les animaux l'eau d'une mare. Durant les étés

chauds, la mare sèche et il faut aller puiser l'eau au Murray, à 10

kilomètres. Mme Frère, à son tour, ne reste pas inactive; elle a pris

à sa charge la préparation de la nourriture et l'entretien de la

maison. Rien n'a jamais manqué aux travailleurs de bonne volonté; elle

sait même le soir charmer leur repos par l'harmonie du piano, en

accompagnant le violon du jeune George. Celui-ci, tout en travaillant

à son instruction, trouvait encore le temps d'aider à son oncle et

d'apprendre avec lui les divers métiers de charpentier, menuisier,

laboureur et maçon. Maintenant les jours les plus durs sont passés, et

la fortune va entrer dans cette famille. Elle ne pourra tomber en

meilleures mains, car on n'apprécie bien que ce qui a bien coûté: elle

sera la récompense méritée du travail et de la vertu. Rien d'étonnant

à ce que la famille Frère soit honorée et aimée dans le pays. Que

n'avons-nous partout à l'étranger de telles familles! elles feraient

connaître et aimer la France!

Tout en causant minuit arrive. Le lendemain, c'est dimanche. À 6

heures du matin, George et moi, sommes à cheval, en route pour Albury.

Nous avons 18 kilomètres, aller et retour, pour avoir la messe. À la

chapelle voisine, on ne la dit qu'une fois par mois. Les mouches sont

insupportables; elles s'attaquent aux yeux. George sort de sa poche

une espèce de filet, en usage dans le pays; il le passe à mon chapeau,

et le balancement des ficelles éloigne ces ennuyeux insectes. En

Provence, on emploie un filet analogue pour en préserver les mulets.

Chemin faisant, George m'explique les propriétés des diverses sortes

d'eucalyptus; le _white-box_ à feuille ronde n'est bon qu'à brûler,

le _string-bark_, par sa première écorce sert à faire des toitures; sa

seconde écorce est employée à former des cordes; son bois est très dur

et très résistant au sec, mais pourrit à l'humidité: le _red-gum_, par

contre, se conserve aussi bien sous terre et dans l'eau, qu'au sec.

Nous voyons des vols de merles, de perroquets et des _laphing-jakal_

(oiseau riant), espèce de geai qui imite les éclats de rire de

l'homme. Ils se mettent à deux sur une même branche pour faire leur

partie de rires; il est défendu de les tuer, parce qu'ils détruisent

les serpents et surtout l'iguana, terrible lézard de 4 à 5 pieds de

long. Des lièvres fuient devant nous, on les laisse en paix, mais on

prend les corbeaux et on les empale pour éloigner les autres; ils sont

grands mangeurs de raisin.

À notre retour, M. Frère me donne plusieurs détails sur le pays. La

main-d'oeuvre est généralement payée 2 l. stg. par semaine à la ville

et 1 l. stg. et nourriture à la campagne. Le chemin de fer paie ses

ouvriers 1 sch. (1 fr. 25) l'heure, et ils travaillent 8 heures par

jour. Les conducteurs de locomotive en arrivant aux stations trouvent

leur nourriture chaude, et leur lit préparé.

La température à Saint-Hilaire atteint quelquefois 46° à l'ombre en

janvier, et descend jusqu'à 4° centigrades en juillet. La terre que M.

Frère a payée 4 l. stg. l'acre, soit 250 fr. l'hectare, il y a 5 ans,

vaut maintenant 10 l. stg. l'acre, soit plus de 625 fr. l'hectare. Il

a adopté un système de plantation fort économique et qui lui a bien

réussi dans la terre rouge. Il fait un labour simple à 30

centimètres, et plante les boutures de vignes dans un trou profond de

50 centimètres au moyen d'une barre de fer; il remplit le trou avec

une pâtée de terre, de fumier de poule et de cendre: le tout adhère

bien aux sarments et ceux-ci, ne pouvant se développer de côté,

poussent leurs racines au fond. La plantation dans cette forme coûte

entre premier et deuxième labour 3 l. stg. par arpent. Son entretien

est de 2 l. l'acre par an. Après trois ans, avec le prix d'achat à 4

l., elle a coûté 13 l. l'acre, et donne 60 gallons l'acre; à la

quatrième année elle donne 120 gallons, la cinquième année et les

années suivantes 200 gallons, et dure en moyenne 35 ans. Elle coûte

alors 5 l. par an pour labourage, bêchage autour du cep, attachage,

taille, etc. Pour la taille on ne laisse que deux yeux et 8 à 9

branches, selon la force de la vigne. On vend le moût à la récolte de

1 sch. 3 deniers à 1 sch. 1/2 le gallon. Si on veut faire la dépense

de la cave et des tonneaux, après un an, on vend le vin 3 sch. le

gallon. Dans le premier cas, on a de 250 à 300 sch. l'acre, et 600

sch. dans le second cas. M. Frère fait sa spécialité de la fabrication

du champagne.

Le pays fournit aussi de grandes ressources à l'éleveur de moutons.

Une loi nouvelle sur la vente et location des terres de la couronne

est maintenant en discussion au Parlement à Sydney. Le projet sera

certainement modifié, mais ses principales dispositions seront

maintenues. Ce projet de loi divise la contrée en trois zones: la

zone agricole à l'est, la pastorale à l'ouest, et la zone

intermédiaire. Dans la première, toute personne âgée de 16 ans peut

choisir 648 acres, en déposant 2 sch. par acre, en clôturant sa

propriété, et y résidant pendant 5 ans. Après 3 ans, il paiera 1 sch.

1/2 pendant 15 ans, après quoi il sera propriétaire définitif. Il peut

le devenir avant, en soldant le prix, et dans ce cas on lui tient

compte de l'intérêt. Dans la deuxième zone, on peut choisir jusqu'à

2,500 acres. Dans la troisième, on peut louer pour 15 ans jusqu'à

concurrence de 10,000 acres pour un loyer annuel de 2 pence (20 cent.)

par acre.

Mon interlocuteur croit que le jeune homme qui arrive avec une

cinquantaine de mille francs peut assez bien réussir. Pour cela, il

doit placer son argent à la banque qui lui en donne un bon intérêt;

s'en aller sur une station pour au moins six mois, afin de bien

apprendre le métier: louer dans la 3e zone 10,000 acres et y placer

1,000 brebis qui lui coûteront 10 francs l'une en moyenne, et lui

donneront 5 francs de laine par an. Les agneaux augmenteront le

troupeau, et la cinquième année il pourra avoir 4,000 moutons qui lui

donneront 20,000 francs de laine; alors l'augmentation du troupeau

sert à faire face aux frais d'entretien, et paie la dépense. Il pourra

ensuite acheter des terres dans la 2e zone. Bien entendu un tel jeune

homme ne doit pas arriver avec gants et badine, mais bien décidé à

travailler même de ses mains. Pour faire le _squatter_ en seigneur, il

faut avoir facteur, domestiques, etc., et au moins 20,000 moutons

pour faire les frais. Une bonne station de 40,000 moutons demande

40,000 acres de bonne terre, et coûtera, moutons compris, environ

2,000,000 de francs; mais ce capital rapportera de 15 à 20% l'an. La

plupart de ces squatters vivent en Angleterre, laissant la direction à

un _manager_ auquel ils donnent de gros; appointements, ou qu'ils

mettent en participation. La contrée est pleine de ressources pour les

travailleurs et pour les capitaux.

L'heure du départ est arrivée. La famille Frère m'accompagne à 3

milles à Ettamogah, gare la plus voisine. Chemin faisant, on me montre

l'endroit où se sont groupées plusieurs familles allemandes

protestantes, et un peu plus loin, plusieurs familles allemandes

catholiques, formant ainsi 2 colonies distinctes. Le gouvernement

allemand envoie des inspecteurs sur tous les points du globe pour lui

rendre compte de l'état des colons. Le dernier inspecteur leur a fait

venir ici, sur leur demande, un pasteur et un maître d'école allemand.

Je demande à mon tour à M. Frère quelle est des deux colonies

catholique et protestante celle qui réussit le mieux; il me répond que

pour l'honneur de la vérité il doit dire que les protestants

réussissent mieux, parce qu'ils sont plus travailleurs; il fait

exception pour 2 familles catholiques qui, étant aussi travailleuses,

sont arrivées à la prospérité. À la gare d'Ettamogah, je ne vois ni

cantonnier, ni employé, le personnel coûte cher, et on l'économise le

plus possible. Un drapeau et une lanterne forment tout l'ameublement;

lorsque des voyageurs veulent monter dans le train, ils agitent le

drapeau, et le train s'arrête; de nuit ils agitent la lanterne. S'il

n'y a point de voyageurs, le train continue sa route.

Avec beaucoup de peine, je peux obtenir un lit dans le _Sleeping car_,

les numéros sont presque toujours retenus d'avance. Ces lits sont

moins commodes que dans les wagons américains. J'ai pour compagnon de

voyage un colon de Bâle. Il est père de 10 enfants, et a essayé divers

métiers dans la colonie. Actuellement il s'est uni à 2 autres

Allemands et a loué pour 20 ans un _run_ de 825,000 acres. Il est

situé en Queensland à 70 milles de Charlesville. Le loyer est de

30,000 l. (750,000 fr.) pour les 20 ans, échelonné en 3 paiements. Il

a commencé, il y a 2 ans, avec 29,000 moutons, et 5,300 vaches. Il a

maintenant 40,000 moutons et 9,000 têtes bovines; il espère atteindre

le chiffre de 600,000 moutons. Le vaste terrain n'est pas clôturé, et

il lui faut un berger par 10,000 moutons. En qualité de _manager_

(intendant), il reçoit une paye élevée; les autres associés ne mettent

que le capital. Son fils aîné reste sur la station, et sa fille aînée

tient la maison. Lui-même est très souvent au _run_ (station). Il me

raconte que la vie y est très pénible; ils sont fréquemment obligés la

nuit de monter à cheval pour chasser les chiens sauvages et les porcs

qui effraient le bétail et tuent les moutons. La fortune qui arrive au

bout d'un si rude métier est bien gagnée. Mon colon vend les moutons

gras sur place, de 6 à 7 schellings. Chaque mouton lui donne en

moyenne 5 livres de laine; il vend les jeunes boeufs à Sydney à 11 l.

stg., mais il a 1 l. 1/2 de frais de transport. Nous continuons à

traverser les forêts d'eucalyptus; mon compagnon sait me dire où le

terrain est bon, où il est médiocre, où il est mauvais, et où on le

vend pour 1 ou 3 ou 4 l. l'acre. Vers la nuit nous voyons briller dans

la forêt par-ci, par-là, les incendies de l'herbe sèche, puis nous

prenons le lit, et le lendemain nous nous réveillons à Sydney. Le

train, trop chargé à l'occasion des vacances de Noël, avait dû être

scindé en deux, d'autant plus que sur certains points, la ligne monte

jusqu'à 2,000 pieds d'altitude. J'attends donc la deuxième moitié du

train pour avoir mes bagages et me rends à l'hôtel.

À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 2 Équateur, Panama, Antilles, Mexique, Îles Sandwich, Nouvelle-Zélande, Tasmanie, Australie. · 第 43 / 74 题