Tasmanie.
Le naufrage du _Tasman_. -- Le tremblement de terre des îles de
la Sonde et les phénomènes qui en résultent. -- Arrivée à Hobart.
-- La ville. -- Les environs. -- Cascade-hill. -- Une brasserie.
-- Mgr Murphy et le Père Beechenor. -- Les Soeurs de la
Présentation. -- Une tombe française. -- Population catholique.
-- Le musée. -- Queen's dominion. -- Le lawn-tennis. -- De Hobart
à Lanceston. -- Les fonderies d'étain. -- Les mines de
Mount-bischoff. -- Les écoles. -- Un tremblement de terre. -- Le
clergé irlandais et les fidèles. -- La _Salvation army_. -- La
Tasmanie. -- Situation. -- Histoire. -- Surface. -- Population.
-- Climat. -- Constitution. -- Produits. -- Importation. --
Exportation. -- Banques. -- Système agraire. -- Immigration. --
Bétail. -- Chemin de fer. -- Poste. -- Télégraphe. -- Instruction
publique. -- Revenu. -- Dette. -- Les indigènes. -- Épisodes et
extinction.
Le 10 décembre, vers 6 heures du soir, nous apercevons l'île Maria, et
nous nous dirigeons vers le cap Pilar. Sur les 8 heures nous laissons
à gauche l'île _South Bruni_ et entrons dans la _Storm-bay_. Il y a
quelques jours, le _Tasman_, steamer de la _Tasmanian steam navigation
Company_, y a coulé à pic, brisé par un rocher: les passagers et les
matelots se sont sauvés sur les chaloupes.
À 9 heures, le soleil couchant met le ciel en feu; on dirait une
aurore boréale. Le même phénomène se produit en Australie: les savants
pensent que c'est encore le résultat du bouleversement occasionné par
le terrible tremblement de terre qui a eu lieu il y a quelques mois
dans les îles de la Sonde.
À droite et à gauche, les rochers à pic ont un aspect sévère et
triste. À 10 heures nous quittons la haute mer pour entrer dans la
rivière Derwent, et à 11 heures le navire jette l'ancre devant Hobart.
Il est trop tard pour se rendre à terre, je dors dans ma cabine.
Hobart, capitale de l'île et colonie de Tasmanie, compte environ
20,000 habitants. Ses rues sont larges et grimpent ou contournent les
collines. La partie réservée aux affaires a de superbes édifices en
pierre: le palais de ville, la poste, le musée, et divers
établissements de banque sont de petits monuments. Les églises sont
nombreuses et quelques-unes fort jolies.
Une magnifique statue de John Franklin, qui a été gouverneur de la
colonie en 1840, et qui s'est perdu ensuite à la recherche du pôle
nord, orne le milieu d'un joli _square_ au centre de la ville. Ce qui
forme le charme principal, c'est l'éparpillement des _cottages_ sur
les collines, et les belles forêts d'eucalyptus qui couvrent les monts
environnants, et surtout le mont Wellington, qui les domine tous.
[Illustration: Tasmanie.--Hobart, capitale de la colonie.]
Hobart est à cette partie de l'hémisphère sud, ce que Nice et Cannes
sont pour notre vieux continent; les médecins y envoient les malades
de l'Australie, de la Nouvelle-Zélande, et même des Indes et de
l'Angleterre. Le climat est tonique et tempéré, la nature riante. Les
environs sont gracieux et les jardins en fleur; le blé mûrit, le foin
est coupé, les fèves montrent leurs premières gousses, les cerisiers
leur fruit rouge, les figuiers, les poiriers, les vignes, les boutons
de leurs fruits. Décembre correspond au mois de juin de chez nous;
c'est bien là la végétation de notre mois de juin dans le midi de la
France. À une lieue de la ville, à _Cascade-hill_, je trouve une
immense brasserie; le directeur me la fait visiter en m'expliquant les
diverses opérations dans les nombreux étages où nous montons par
l'ascenseur. Il me fait goûter la bière: on en fait 300 gallons par
jour (le gallon est d'environ 4 litres 1/2), et de deux sortes; la
bière genre allemand, qu'on vend 1 schelling le gallon, et la bière
anglaise, plus forte, qu'on vend 3 schellings le gallon, ou 8
schellings les 12 bouteilles. Je poursuis ma course dans les vallons
et à travers les forêts; les hirondelles courent après l'insecte; un
gentil petit oiseau à queue rouge ne s'effraie pas du promeneur, le
torrent murmure à l'ombre des mimosas en fleur; c'est ravissant, je
m'assieds sur l'herbe et je rêve un instant au bonheur.
À mon retour, je traverse de belles prairies en colline, où paissent
les vaches, les chevaux et les brebis; je vois de grandes plantations
de houblon et de framboises; je laisse à gauche une ancienne scierie,
transformée en hôpital des fous, et je rentre en ville rendre visite à
l'évêque de Tasmanie.
Mgr Murphy, vénérable vieillard qui a été pendant 25 ans évêque à
Hyderabad dans l'Hindoustan, m'accueille avec une bonté paternelle, et
apprenant que je m'occupe d'oeuvres charitables, me dit: Restez ici,
vous dînerez avec moi, et je vous mettrai en relation avec le P.
Beechenor, doyen de Lanceston, qui vient d'arriver, il est lui aussi
homme d'action, et vous vous entendrez facilement. À l'heure le dîner
est servi. Je suis content de causer en italien avec le bon P.
Beechenor, élève du collège de _Propaganda fide_, à Rome.
Sur les 115,000 habitants que compte l'île de Tasmanie, 25,000 sont
catholiques et presque tous: Irlandais: il y en a 5,000 à Hobart: Le
Père me fait visiter la cathédrale, qu'il a construite pendant qu'il
était curé ici; c'est un beau et vaste édifice gothique en pierre; la
voûte est en bois, les tours sont encore à construire. À côté de la
cathédrale, nous visitons le couvent des Soeurs de la Présentation de
Cork en Irlande.
La Mère Maria Francesca Xavier Murphy, soeur de l'évêque, les a
conduites ici, et à l'heure actuelle elles ont 3 écoles à Lanceston, 6
à Hobart et un grand nombre en d'autres stations de l'île. Une croix
de marbre blanc dans le petit cimetière des Soeurs, à côté de la
cathédrale, marque l'endroit où repose la dépouille mortelle de la
Mère Xavier Murphy. De sa tombe elle encourage encore ses compagnes
par le souvenir de ses vertus. Le couvent est au centre d'un gracieux
jardin, les Soeurs y instruisent 25 pensionnaires et 200 externes.
Elles réunissent les grandes élèves et me prient de leur faire subir
l'examen de lecture en langue française; le gouverneur, qui doit
assister à leur grand examen, aime qu'elles aient une bonne
prononciation. Le P. Beechenor me conduit à l'ancien cimetière
catholique, au-dessus du palais épiscopal. Aujourd'hui un nouveau
cimetière hors la ville réunit dans des compartiments séparés les
morts de toutes les communautés. Au milieu des monuments funéraires,
le Père me fait remarquer une pierre sur laquelle je lis ces paroles:
«Expédition autour du monde. Corvettes _l'Astrolabe_ et _la Zélée_. À
la mémoire de Coupil (Ernest-Auguste), dessinateur; Couteleng
(Jean-Marie-Antoine), charpentier; Archier (Honoré-Antoine-Étienne),
2e maître de manoeuvre; Bernard (Pierre-Léon), matelot de 2e classe;
Baudoin (Jean-Baptiste-Désiré), matelot de 3e classe; Daniel
(Alexandre), matelot, décédés à Hobart-Town, janvier, février, mars,
1840. Hommage d'un prince marin comme eux qui a voulu sauver de
l'oubli les noms de ses compatriotes morts dans l'accomplissement
d'une mission glorieuse pour la France, septembre 1866. _Finistère_,
février. 1881.»
Cette inscription, placée sur une table: de bois par le fils du prince
de Joinville, à son passage ici en 1866, fut renouvelée, sur pierre en
1881, par les soins du capitaine du navire de guerre _le Finistère_.
Bonne et patriotique pensée, celle de relever aux yeux de la postérité
l'honneur de ceux qui ont bien servi le pays!
En fait d'écoles de garçons, il n'y a à Hobart qu'une école dirigée
par deux laïques et fréquentée par 55 élèves. Il serait pourtant utile
d'aboutir à un petit et grand séminaire pour le recrutement du clergé:
toutefois, quelques-uns pensent qu'il est encore préférable pour le
moment d'envoyer le clergé d'Irlande, où il se recrute dans les
meilleures classes de la société. Il y a 18 prêtres, pour le diocèse
de Tasmanie. Les Soeurs de la Présentation ont encore en ville un
orphelinat, avec 35 élèves: la moitié sont pensionnées par le
gouvernement. Elles apprennent à tenir une maison, et à 18 ans elles
se placent ou se marient.
[Illustration: Tasmanie.--Forêt d'eucalyptus.]
Dans ma visite au Musée, je remarque une belle collection, d'objets
ethnographiques appartenant à la race des indigènes de Tasmanie et des
habitants des diverses autres îles de l'Océanie. Une voiture nous
conduit à la belle promenade de Queen's-Dominion. Elle contourne une
colline boisée d'eucalyptus. On voit au loin le _Betlehem-Wall_,
rocher abrupte en forme de fer à cheval et qu'on prendrait pour le
fameux roc de Saint-Jeannet, sur le Var. Ici, les jeunes gens jouent
leur partie de lawn-tennis; plus loin ce sont les hommes puis les
demoiselles; le plus souvent, jeunes gens et jeunes filles font la
partie ensemble. Il n'y a pas ici sur ce point la même rigueur que
dans notre pays, mais la tenue est convenable et digne; le moindre
badinage inconvenant serait une cause d'exclusion immédiate. Il est
aussi d'usage dans ce pays que les jeunes gens et les jeunes filles
avec leurs parents fassent de fréquents pique-nique à la campagne; la
jeunesse a par là occasion de se voir et de se connaître, et moins que
chez nous le mariage est une loterie.
La maison du gouverneur ressemble à un château d'Écosse. Vient ensuite
le jardin botanique, qui étage ses buissons de fleurs sur la rive du
Derwent; et continuant à contourner la colline, je rentre en ville par
les faubourgs qui s'étendent au loin.
Ma soirée se passe à lire les journaux du pays et à causer avec un
Américain, en tournée de placement de marbre du Vermont sur
l'Atlantique; il en vend partout au prix de 2 dollars 1/2 jusqu'à 40
dollars le pied cube. Pourquoi les Italiens ne viennent-ils pas placer
ici leur marbre de Carrare, bien supérieur?
Le lendemain, à 5 heures du matin, j'écris mon journal, et à 8 heures
je suis à la gare, en route pour Lanceston. La distance est de 133
milles, et la voie traverse l'île du sud au nord. Les rails sont
espacés à 3 pieds 1/2; les wagons ont leurs bancs sur les côtés. Nous
suivons d'abord la rivière Derwent pendant plusieurs milles; ses tours
et détours multiples sont fort gracieux; de pittoresques presqu'îles
s'y dessinent sous toutes les formes. Les vertes prairies alternent
avec les mimosas ou des champs d'églantiers en fleurs. À droite et à
gauche la double chaîne de montagnes qui traversent l'île laisse voir
leurs rochers, tantôt à pic, tantôt boisés. Plus loin, nous traversons
la rivière sur un long pont de bois et nous pénétrons dans la forêt
d'eucalyptus. Nous contournons des vallons par des courbes serrées,
grimpons des collines pour les redescendre; nous sommes dans un
labyrinthe ravissant. Par-ci, par-là, la cabane de quelque pionnier;
les cantonniers aussi brûlent une partie de la forêt et sèment leur
blé. Us remplacent la fougère et l'herbe dure indigène par la belle
herbe européenne que broutent les moutons. Enfin, après un long tunnel
nous entrons dans une région plus plate; le terrain est encore ondulé,
les moutons et les boeufs paissent sur les verts mamelons, mais plus
loin le bassin s'élargit et s'aplatit. Les gares sont des cabanes
couvertes en lames de bois. Quelques stations portent le nom de
Jéricho, Jérusalem et autres lieux de Palestine; les villages ont
parfois à peine quelques maisonnettes à côté de la modeste maison
d'école en planches. Les amateurs de paysage seraient ici contents.
Les fermes deviennent plus nombreuses, puis nous apercevons les
maisons de campagne, qui indiquent l'approche d'une ville; à 1 heure
3/4 nous sommes à Lanceston, capitale du Nord.
[Illustration: Tasmanie.--Forêt d'eucalyptus à Cora Fine River, sur le
chemin de fer d'Hobart à Lanceston.]
Elle compte 12,000 habitants: ses rues ont 15 mètres de large et
s'étendent en plaine sur les bords de la rivière Tamar; les collines
environnantes sont couvertes d'eucalyptus et parsemées de gracieux
cottages. Un joli square au centre de la ville est orné d'une belle
fontaine en bronze; les bébés y jouent à loisir sur la verte pelouse.
[Illustration: Tasmanie.--Ville et Port de Lanceston.]
C'est à Lanceston qu'on fond l'étain des fameux dépôts d'alluvion du
Mount-Bischoff. Ils furent découverts par le colon James Smith, et une
compagnie fut formée en 1873 au capital de 60,000 liv. stg. en 12,000
actions de 5 l. stg. Le tiers des actions a été libéré, les deux
autres tiers ne sont libérés que d'une l. stg., et pourtant ces
actions sont maintenant cotées à 60 l. stg. chaque. À la fin décembre
1882, la quantité d'étain retirée s'élevait à 15,604 tonnes, vendues
à Londres au prix d'environ 85 l. stg. la tonne. La fonderie que je
visite à Lanceston comprend plusieurs fours de fonte et divers
chaudrons de raffinage. Neuf heures suffisent à la fonte du minerai;
le charbon est tiré de New-Castle (Australie); l'opération du
raffinage demande 5 heures. On raffine en ce moment environ 250 tonnes
par mois, et le minerai donne une moyenne de 73% d'étain pur. Plus
loin, je visite une autre fonderie où les propriétaires de diverses
mines et dépôts d'alluvion viennent fondre leur minerai moyennant un
certain prix.
Je voulais voir les mines d'or de Beaconfield, sur le Tamar, à
quelques lieues de Lanceston. Un petit navire y conduit tous les
matins, mais le steamer qui va à Melbourne ne s'y arrête pas pour
prendre les voyageurs, et je ne pouvais retourner à temps pour
l'atteindre à Lanceston. Je passe donc une partie de la journée à
rédiger mon journal, et rends visite au P. Gleeson, curé de cette
ville. Il me conduit aux écoles; les Soeurs instruisent 200 élèves;
les garçons ont pour maîtres 2 laïques et ne sont que 70. Le bon Père
m'invite à dîner, et pendant le repas, la maison se met à danser comme
un navire sur l'eau; c'est un tremblement de terre. Le Père me fait
remarquer que tout le mortier du plafond a été enlevé pour éviter de
le recevoir sur le nez. Ces tremblements sont si fréquents que le
Père, par précaution, dort dans le jardin, sous les planches légères
d'une petite cabane. Il me raconte qu'il a fait durant la semaine 115
lieues à cheval pour visiter les nombreuses familles des campagnes,
entendre les confessions, faire le catéchisme, etc. Le clergé est
rétribué par les familles et les entoure du plus grand soin; à leur
tour, les familles tiennent à ce que leur curé aie le nécessaire, et
il en résulte une union et une solidarité fécondes en bons résultats.
Voyez, me dit le bon Père, que je ne manque de rien; je suis dans une
aisance convenable; j'ai mon cheval et ma voiture, et il me reste
toujours assez pour faire des aumônes.
En rentrant, j'entends une fanfare avec tambour et grosse caisse. Des
curieux la suivent, et je fais comme eux. On parcourt plusieurs rues
et on arrive à une grande salle en planches pouvant contenir 2,000
personnes. Bientôt, elle se remplit et la représentation commence.
C'est la _Salvation army_ (armée du salut).
Les chefs ont une espèce d'uniforme militaire. On commence par un
chant rapide dont le refrain revient après chaque couplet:
_The Lamb, the Lamb, the bleeding Lamb
I love the sound of Jesus' name
It sets my spirit all in flame
Glory to the bleeding Lamb._
L'Agneau, l'Agneau, l'Agneau sanglant!
J'aime le son du nom de Jésus;
Il met mon esprit en flamme.
Gloire à l'Agneau sanglant!
Le chef récite ensuite le _Pater_ d'un ton solennel, et lit le
chapitre de l'Évangile de saint Marc relatif à l'aveugle de Jéricho;
puis il le commente d'une manière fort pratique: «Pécheurs, ouvrez
les yeux, le Seigneur vous appelle, quittez la voie du mal, rentrez
dans le chemin des élus; ivrognes, revenez à la tempérance; impudiques
à la pureté; ennemis, réconciliez-vous; vous êtes faits pour le
bonheur, le bonheur n'est que dans la vertu.» Pendant qu'il parle, un
jeune homme crie de temps en temps: _Alleluia!_ probablement pour
exciter l'attention. Le public commence par rire, puis il écoute et
s'émeut.
Les chants recommencent:
_Jesus, the name high over all
In hell, or earth, or sky;
Angels and men before Thee fall
And devils fear and fly._
Jésus, nom au-dessus de tout,
Dans les enfers, sur la terre et au ciel,
Les anges et les hommes devant Toi se prosternent,
Les démons craignent et s'enfuient.
Un jeune homme bat la mesure en agitant une écharpe; quelques
chanteurs la marquent avec leurs bras. Vient ensuite la confession
publique. Un monsieur s'avance et déclare que depuis 25 ans il s'était
éloigné du bien, lorsque l'armée du salut l'a ramené sur le chemin de
la vertu. Sa maison était un enfer; il arrivait ivre, battait sa femme
et ses enfants; maintenant, il a quitté l'ivrognerie, et sa maison a
retrouvé la paix et la joie des justes: il engage le public à
s'enrôler dans l'armée du salut. Un vieillard à barbe blanche lui
succède; il raconte sa misérable existence et sa conversion par
l'armée du salut; et ainsi de suite plusieurs viennent confesser
leurs péchés. Arrive aussi le tour des femmes et des jeunes filles;
elles sont plus timides; quelques-unes hésitent, mais finissent toutes
par confesser qu'elles étaient malheureuses loin du droit sentier, et
que l'armée du salut leur a redonné le bonheur en les ramenant à Dieu
et à sa loi. La jeune femme du chef, vêtue de noir, semble plus
fortement convaincue. Dans un speech émouvant, elle parle de la
brièveté de la vie, de l'heure incertaine de la mort; adresse un
pressant appel à la jeunesse, puis elle entonne un cantique de
repentir et de componction. Plusieurs s'inscrivent et montent sur
l'estrade à côté des anciens. Après une quête et la prière du soir,
l'assemblée se disperse. Le tout présente un ensemble moitié sérieux,
moitié comique, et on se demande lequel des deux prendra le dessus?
Plusieurs pensent que cette manière de parodier la prédication ne peut
que faire tort aux prédicateurs de l'Évangile; d'autres affirment que
les intentions des adeptes étant droites, il est probable qu'ils sont
agréables à Dieu. Ils ajoutent que, devant juger l'arbre par le fruit,
on ne peut le trouver mauvais, puisque les adeptes gardent les
commandements, et qu'à leur appel bon nombre de pécheurs quittent leur
mauvaise voie. On pourrait dire ce que Nicodème disait au Conseil des
anciens: «Laissez-les faire, car leur oeuvre est de Dieu ou des
hommes; si elle est des hommes, elle s'éteindra d'elle-même sous le
mépris public.»
Les Apôtres aussi vinrent un jour au Seigneur et lui dirent: «Maître,
nous avons vu quelqu'un qui chassait les démons en votre nom, et qui
ne nous suit pas, et nous l'en avons empêché. Mais Jésus leur
répondit: Ne l'en empêchez point; car il n'y a personne qui fasse un
miracle en mon nom et qui puisse incontinent mal parler de moi; car,
qui n'est pas contre vous est pour vous (Marc, IX, 37).»
[Illustration: Tasmanie.--Town Park à Lanceston.]
Je vois par les journaux qu'à la suite de ces prédications un si grand
nombre de filles perdues sont venues à repentance que l'armée du
salut, aidée par des dames charitables, a loué à Lanceston une maison
pour les recevoir et les occuper à un travail utile. Elle en a fait de
même à Melbourne, où elle a d'abord loué puis acheté deux maisons dans
les faubourgs pour y recueillir les Madeleines.
En ville je demande à l'hôtel, dans les magasins, aux personnes du
peuple, ce qu'ils pensent de l'armée du salut: _It is a little funny_
(c'est un peu burlesque) dit-on généralement, mais il y a du bon. On
dit des choses justes, et plusieurs en sont frappés et se corrigent.
Je vois partout des gens portant ostensiblement à la boutonnière un
ruban bleu; c'est la confrérie du _blue ribbon_. Comme les Nazaréens,
ils prennent l'engagement de ne jamais rien boire de ce qui peut
enivrer: ils sont déjà plus de 20,000.
Avant de quitter la Tasmanie, il est bon de dire ce qu'a été et ce
qu'est cette colonie.
L'île de Tasmanie est située entre le 40° 15' et 43° 45' latitude sud;
et entre le 144° 45' et le 148° 30' longitude est. Elle est séparée de
l'Australie par le détroit de Bass, large de 120 milles. Le Pacifique
la baigne à l'Est et l'océan Indien à l'ouest. Tasman, navigateur
hollandais, qui la découvrit, l'appela d'abord Terre de Van Diémen, du
nom du gouverneur de Batavia; au XVIIe siècle; plus tard, avec plus de
justice, elle fut appelée du nom de son inventeur, Tasmania. Sa plus
grande longueur est de 230 milles et sa plus grande largeur de 190. Sa
surface est de 24,000 milles carrés, soit 4,000 milles carrés de moins
que l'Irlande. Elle compte plus de 16,000,000 d'acres ou arpents.
L'île est montagneuse; quelques pics atteignent jusqu'à 2,000 mètres.
Elle a plusieurs lacs sur les hauts plateaux d'où coulent ses
rivières. Les principales sont le Derwent, sur lequel se trouve
Hobart, la capitale. Son estuaire forme un des plus beaux ports de
l'hémisphère sud; vient ensuite dans le nord la rivière Tamar, sur
laquelle se trouve Lanceston; elle a 45 milles de long. Le Davey et
le Huon dans le sud sont aussi navigables, et dans le détroit de Bass
seulement, se déversent 16 rivières; 55 îles entourent la Tasmanie et
font partie de la colonie; elles sont surtout habitées par des métis
qui vivent de la pêche de la baleine. L'île est divisée en 16 comtés
et en 32 districts électoraux; elle a 21 municipalités élues.
[Illustration: Tasmanie.--Fougères arborescentes.]
Le climat est très sain, la mortalité n'est que de 14 par 1,000. La
moyenne barométrique de ces trente-cinq dernières années a été de
29,821 et la moyenne thermométrique de 55,41 Farenheit; la moyenne des
jours de pluie 12, et la moyenne d'eau 2 pouces. Les vents dominants
sont le nord-est et le sud-ouest, avec une force moyenne de 64 liv.
par pied carré. L'hiver, la neige couvre ordinairement ses montagnes.
La colonie de Tasmanie, comme celle de la Nouvelle-Galle du sud et du
Queensland, a commencé par les convicts. Les premiers criminels y
arrivèrent de Sydney en 1803 avec le capitaine Bowen, qui s'établit à
Risdon, sur le Derwent, un peu au-dessus du lieu où s'élève
aujourd'hui la ville de Hobart. La population, au 31 décembre 1882,
comptait 122,500 habitants, sur lesquels 64% savent lire et écrire, et
8% lire seulement.
Le gouvernement est constitutionnel. Un gouverneur, nommé par la
reine, reçoit de la colonie 3,500. l. stg. l'an, plus 1,000 l. stg.
pour frais de représentation. Le Conseil exécutif comprend les
ministres de la Couronne, passés et présents: ils ont le titre
d'_honourable_. Le cabinet comprend quatre ministres salariés; les
deux chambres sont électives; elles s'appellent le Conseil législatif
et l'Assemblée. Le Conseil législatif est composé de 16 membres, qui
sont élus pour 6 ans; ils doivent être nationaux ou naturalisés, et
avoir 30 ans d'âge. Les électeurs du Conseil législatif doivent être
nationaux ou naturalisés, avoir 21 ans, et posséder une propriété d'un
revenu de 750 fr. l'an, ou payer un loyer de 5,000 fr. pendant au
moins cinq ans. Sont aussi électeurs les avocats, avoués, médecins,
officiers de terre et de mer en retraite, et les ministres du culte en
fonction.
L'Assemblée est composée de 32 membres, élus pour cinq ans; ils
doivent avoir 21 ans, être nationaux ou naturalisés. Les électeurs de
l'Assemblée doivent avoir 21 ans, être nationaux ou naturalisés,
posséder une propriété de la valeur de 1,250 fr. ou occuper une
maison rapportant 175 fr. l'an, ou payer un loyer 175 fr. l'an, ou
gagner un salaire de 2,000 fr. l'an qui ne soit pas payé par semaine,
ou avoir une profession libérale ou être officier de l'armée ou de la
marine en retraite.
Les électeurs inscrits pour le Conseil législatif sont au nombre de
3,380; ceux inscrits pour l'Assemblée sont 16,420.
Les principaux produits sont l'étain, l'or, la laine, le blé,
l'avoine, l'orge, les pommes de terre, les bois de construction, le
houblon, les fruits et conserves de fruits, l'huile de baleine, etc.
L'étain et l'or exportés dans les cinq dernières années atteignent
2,278,625 l. stg., et la laine 2,449,921 l. stg. L'extension que prend
l'industrie minière, où les ouvriers sont payés 10 à 12 schellings par
jour, a fait un peu délaisser l'agriculture. Néanmoins, elle fournit
encore aux besoins de la colonie, et a exporté l'an dernier pour
23,726 l. stg. Le bois de construction exporté en 1881 atteint la
valeur de 56,605 l. stg; 668,846 livres de houblon ont été récoltées
en 1881, et on en a exporté pour 23,663 l. stg. Les conserves de
fruits exportées en 1881 atteignent la valeur de 194,566 l. stg. Dans
la même année, dix navires, occupés à la pêche de la baleine, ont
rapporté 316 tonnes d'huile, évaluées à 22,120 l. stg. La Tasmanie
possède aussi du charbon, du _shale_ ou charbon à pétrole, des pierres
de construction, des ardoises, des marbres, de la terre glaise, du
fer, du sable à verre, du plomb argentifère. L'industrie comprend des
brasseries, des briqueteries, fabriques de souliers, pulvérisation des
os, fabriques de chandelles, de savons, de voitures, d'habits, de
fromages, tanneries, teintureries, chapelleries, poteries, scieries,
imprimeries, fonderies, filatures de laine. Le gouvernement donne des
prix pour l'encouragement et la diffusion de l'industrie.
L'importation pour 1881 a atteint 1,431,444 l. stg., et l'exportation
1,555,576 l. stg. Dans la même année, 694 navires, avec un tonnage de
192,024 tonnes, sont entrés dans les ports de la Tasmanie.
Il y a 5 banques dans la colonie. Le revenu de la propriété urbaine et
rurale est estimé à 714,112 l. stg.; l'accroissement annuel est
d'environ 19%.
Pour utiliser les terres de la Couronne, on a adopté le système de
sélection. Chaque sélecteur peut choisir 320 acres de terre au prix de
1 l. stg. l'acre, payable en 14 ans. S'il se libère d'avance, on lui
tient compte de l'intérêt à 5% l'an. Le sélecteur est tenu d'occuper
la terre personnellement ou par représentant jusqu'à complet paiement.
Le gouvernement favorise l'immigration de plusieurs manières. Chaque
résident en Tasmanie a le droit de désigner tous les ans 20 adultes
qu'il désire amener dans la colonie en payant le prix du passage fixé
à 125 fr. pour chaque homme, à 75 fr. pour chaque femme, et à 150 fr.
pour chaque couple marié. Ces immigrants doivent être sains de corps
et d'esprit, ne pas dépasser 40 ans, ou 45 s'ils sont mariés, et
appartenir aux classes d'agriculteurs, ouvriers ou domestiques. Les
enfants accompagnant leurs parents, et au-dessous de 3 ans, ne paient
aucun droit de passage. Ceux entre 3 et 12 paient moitié prix;
au-dessus de 12 ans ils paient comme les adultes. Ces immigrants
doivent être examinés et approuvés par l'agent d'immigration à
Londres.
L'immigrant ainsi importé s'oblige à rester 4 ans au moins dans la
colonie, et s'il quitte avant, il doit payer au bureau d'immigration
le 1/4, la 1/2, le 1/3, ou tout le prix de passage, fixé à 18 l. stg.,
selon qu'il quitte la 1re, 2e, 3e ou 4e année.
Les immigrants qui arrivent à leurs frais ont droit de demander une
surface de terre de la valeur de 18 l. stg. pour chaque personne
au-dessus de 15 ans, et de la valeur de 9 l. stg. pour chaque enfant.
Tout immigrant venu en 1re ou 2e classe a droit de choisir
gratuitement dans l'année 30 acres de terre pour lui, 20 pour sa
femme, et 10 pour chaque enfant. Après 5 ans de séjour, l'immigrant
reçoit le titre de propriété, et, s'il meurt avant, son droit passe
aux héritiers, pourvu que sur la terre on ait fait des améliorations
correspondant à 1 l. stg. par acre.
En 1882, il y avait en Tasmanie 28,000 chevaux, 130,000 boeufs,
2,000,000 de moutons, 2,000 chèvres, 50,000 porcs, 5 mules et 8 ânes.
Les mérinos de Tasmanie sont fort renommés; quelques-uns de ces
béliers se vendent jusqu'à 600 guinées, plus de 15,000 fr. La Tasmanie
est reliée à l'Australie par un câble sous-marin. Plusieurs steamers
vont chaque semaine d'une île à l'autre, et de Tasmanie en
Nouvelle-Zélande. Le réseau de chemin de fer continue à s'étendre. On
dépense tous les ans de fortes sommes pour multiplier les routes. La
poste et le télégraphe unissent au centre les plus petites localités.
L'instruction est obligatoire; les parents sont obligés d'envoyer les
enfants à l'école sous peine de 50 fr. d'amende, à moins qu'ils ne
soient malades, empêchés, ou instruits chez eux. L'enseignement des
écoles publiques est _unsectarian_, c'est-à-dire qu'on ne donne aucun
enseignement religieux. Les catholiques, tout en payant la
contribution afférente à l'enseignement, ont leurs écoles privées, où
leurs enfants reçoivent aussi renseignement religieux.
Le revenu de la colonie pour 1884 est estimé à 572,378 l. stg., et
provient en grande partie des droits de douane. La dépense est estimée
à 503,531 l. stg. La dette publique est de 2,391,500 l. stg., soit 18
l. stg. 1/2 par tête d'habitant.
Les naturels de l'île sont complètement éteints. La dernière indigène,
Lalla Rookh, est morte il y a 3 ans. Il est bon de mentionner ici leur
triste histoire. Après Tasman, l'île fut visitée le 4 mars 1772 par le
Français Marion de Fresnes. Il fut reçu à coup de pierres et de
lances, et une décharge des matelots tua plusieurs sauvages. Le
capitaine Cook la visita en 1777, et y laissa des porcs, des vignes,
des oranges, des pommes, des prunes, des oignons et des pommes de
terre. Cook donne la description de leurs femmes nues et tatouées,
avec leurs têtes rasées, vivant comme des bêtes.
Le capitaine Flinders, en 1798, fut aussi mal reçu, mais le capitaine
de Surville, qui aborda à _Doubtless-bay_, eut de la nourriture et de
l'eau.
L'introduction des criminels rendit la condition des indigènes encore
plus misérable. Les évadés s'étaient formés en troupes de vrais,
bandits, connus sous le nom de _bushrangers_, pillant et massacrant
aussi bien les blancs que les noirs. Les indigènes prirent en haine
les blancs, et ne pouvant leur résister ouvertement, les prenaient en
détail en embuscade.
Le gouverneur faisait des proclamations qui ne servaient à rien, car
les noirs ne savaient pas lire. Il prit alors le parti de les exhiber
en peinture. On y voyait des noirs tuant des blancs à coup de lance et
les pendant aux arbres; puis des femmes blanches donnant leurs soins à
des enfants noirs. Ceci ne produisit guère plus d'effet. Les
_bushrangers_ commettaient des crimes horribles, et les noirs, sous la
conduite de deux des leurs, Jack et Mosquito, prenaient leur revanche
sur tout ce qu'ils trouvaient de blancs, sans épargner femmes et
enfants. Des soldats furent envoyés à leur poursuite; ils surprirent
une réunion de noirs durant la nuit et en tuèrent un grand nombre. Un
soldat prit un enfant et dit: Si tu n'es pas méchant maintenant, tu le
seras un jour. Et il lui brisa la tête contre un arbre. La lutte
devint féroce. Jack et Mosquito furent pris couverts de blessures et
pendus. Mais la guerre ne finit point pour cela: 3,000 blancs
partirent en campagne et étaient arrivés à cerner les noirs, lorsqu'un
individu se mit à crier: Voilà, voilà du bruit dans ce buisson, feu!
feu! On se rassemble, on fait feu, et on s'aperçoit qu'on a tué une
pauvre vache qui paissait paisiblement. Pendant ce temps les noirs
purent s'enfuir en masse, et les choses étaient à recommencer. Alors,
un nommé Robinson, mécanicien, demanda l'autorisation d'aller sans
armes auprès des noirs pour les engager à faire la paix. On se moqua
de lui, mais on le laissa aller. Ceci se passait en 1830. Les pauvres
noirs se mouraient de faim, car leurs plantations étaient dévastées.
Il prit avec lui deux noirs, visita les tribus de quelques îles, et
obtint leur acquiescement. Il retourna en Tasmanie, vit les tribus les
unes après les autres, faillit plusieurs fois être tué; mais il fut
toujours préservé. Lorsqu'il arriva à la dernière tribu, la plus
féroce, il était accompagné de deux blancs et de quelques noirs. À
leur approche, 150 chiens donnent l'éveil, la tribu est sur pied et en
armes; Montpeliata, leur chef, lève sa lance longue de 6 pieds, les
femmes portent aussi des paquets de lances. Robinson s'arrête et
attend son sort. Son compagnon lui dit: Je pense que nous serons
bientôt dans la résurrection,--je le crois aussi, fut sa réponse.
Les guerriers s'avancent et Montpeliata crie aux étrangers: Qui
êtes-vous?--Nous sommes des amis. Où sont vos armes?--Nous n'en avons
point. Le sauvage se ravise et dit: Où sont vos piccaninnies (vos
pistolets)?--Nous n'en avons point. À ce moment, se fit une pause
solennelle; un mot du chef et les guerriers allaient se jeter sur les
étrangers et les transpercer. Quelques-uns des leurs le comprennent et
s'enfuient.--Revenez ici, crie Montpeliata. Ce fut le premier rayon
d'espoir. Les femmes à leur tour se mettent à jaser et le chef se
dirige vers elles. Une consultation s'en suit, et les femmes lèvent
trois fois les mains en l'air poussant le cri de paix. Les lances
tombent, on se tend les mains, on s'embrasse. Robinson retourne à
Hobart, on le fête, on le proclame pacificateur et libérateur de la
colonie. Il avait obtenu, en effet, par la force morale, ce que les
armes n'avaient pu obtenir.
Les noirs furent transportés à l'île Flinders par les soins du
gouvernement. Cette île a 40 milles de long sur 18 de large. Les
transportés reçurent toutes sortes d'attentions et tout le nécessaire
à la vie: ils avaient leurs huttes, leurs jardins, leurs
missionnaires, leurs juges. Néanmoins ils s'éteignaient rapidement et
mouraient de nostalgie; ils voyaient de loin leur pays et soupiraient
après le retour. Ils furent bientôt réduits à 50 personnes: 22 femmes,
12 hommes et 16 enfants; et on les transporta à _Oyster cove_, près de
Hobart; mais là encore ils occupaient l'ancien local des convicts, ce
qui était bien fait pour rappeler leur captivité. M. Clarke, un de
leurs catéchistes, s'était fait leur père. Après sa mort, la
tristesse saisit encore plus les malheureux survivants. En 1854, ils
n'étaient plus que 3 hommes, 11 femmes et 2 enfants. On leur laissait
donner des alcools et des liqueurs; c'était leur poison. Une de ces
malheureuses se plaignait en ces termes: «À l'île Flinders, nous
avions des amis; nous n'en avons plus ici; là, on prenait soin de
nous, ici on nous jette à l'écume de la société (faisant allusion aux
convicts). Il serait mieux que quelqu'un vienne nous lire et prier
avec nous; par contre, nous sommes tentés de boire et personne ne
s'occupe de nous.»
[Illustration: Tasmanie.--Port Arthur.--Ancienne prison des convicts.]
Bientôt il ne resta plus que deux survivants: le roi Billy et sa
femme. Celui-ci était un habile pêcheur de baleines, mais lorsqu'il
recevait sa paie, il s'empressait de s'enivrer. Il mourut à la fin du
choléra en 1869. La dernière survivante, Truganina ou Lalla Rookh, fut
recueillie par Mme Dandridge. Elle racontait souvent les épisodes
tragiques des dernières guerres, et comment elle avait vu périr toute
sa race. Elle mourut elle-même à la fin, il y a 3 ans. Triste
histoire, qui est en train de se reproduire pour toutes les races de
l'Océanie!
14 décembre.--À 5 heures du matin je rédige mon journal, et à 10
heures je suis sur le _Flinders_, navire de la _Tasmanian C{y}_, qui
doit me transporter à Melbourne. Les cabines sont au complet. Le
steamer quitte lentement et avec précaution le quai où il était
amarré; la rivière forme bientôt un détour dangereux. Nous descendons
le fleuve dans ses tours et détours parsemés d'îles gracieuses. La
contrée est tantôt en plaine, tantôt accidentée, tantôt couverte de
gazon, tantôt boisée d'eucalyptus. Vers 2 heures nous apercevons à
gauche la cheminée fumante des mines de quartz aurifère de
Beaconfield; puis la rivière s'élargit, et à son embouchure un
promontoire me rappelle celui d'Antibes.
À 2 heures nous sommes en pleine mer, elle est fort houleuse; tous les
passagers sont malades et gardent le lit. La tempête dure toute la
nuit, mais le matin de bonne heure nous apercevons la grande terre:
c'est l'Australie!