CHAPITRE XXIV

Route vers le Sud. -- Facilités aux émigrants. -- De Milton à

Lawrence. -- La cabane du pionnier. -- Les diggers chinois à

Waïtahuna. -- Le quartier chinois à Lawrence. -- La cabane d'un

avare. -- L'école. -- Une station de moutons dans la région des

lacs. -- Le lapin fléau public. -- Les goldfields du Gabriel

Gully. -- M. Perry et sa nouvelle méthode. -- Un dépôt de cemen

aurifère. -- Route à Invercargill. -- Bismarck et ses

informations. -- La ferme d'Edendale et la _New-Zealand loan

C{y}_. -- Un clerc méfiant. -- Cherté de la main-d'oeuvre. -- La

ville d'Invercargill. -- Le presbytère. -- La prison. -- Route

vers Bluff. -- Le steamer _Le Manipoori_. -- Réflexions sur la

Nouvelle Zélande. -- Le 8 décembre en mer. -- Le service du

dimanche. -- Une dernière tempête.

Le 5 décembre, à 5 heures du matin, je rédige mon journal de voyage,

et à 8 heures je suis à la gare. Le train se dirige vers le sud,

traverse la ville et passe les faubourgs. Au sortir d'un grand tunnel,

nous sommes au marché aux bestiaux; de grands troupeaux de boeufs et

de moutons arrivent de toute part. Une usine pour les geler est en

face du marché. Pauvres moutons! il y a peu de temps on les faisait

bouillir pour le suif, aujourd'hui on les gèle; j'ignore si, sur les

deux procédés, ils ont une préférence.

Un peu plus loin, à Mosgiel je vois une grande filature de laine et

une filature de drap. Nous suivons une riante vallée que sillonne une

blonde rivière, le Taïri. On la prendrait pour le Tibre. Elle se

jette bientôt dans un petit lac. À droite, de petites montagnes ont

leur cime couverte de neige fraîchement tombée; partout le laboureur

emploie les dernières machines d'Europe et d'Amérique, partout les

moutons et les boeufs paissent dans des compartiments séparés par des

haies vives ou par des barrières en bois ou en fil de fer.

À 10 heures nous sommes à Milton, où je dois prendre l'embranchement

de Lawrence. Pendant qu'on prépare le train, je lis le règlement pour

les immigrants, affiché ici comme dans toutes les gares et bureaux de

poste. Le prix du passage d'Angleterre à la Nouvelle-Zélande pour un

homme marié au-dessous de 45 ans, ou pour un homme seul au-dessous de

35 ans, est de 5 livres (125 fr.). La femme mariée au-dessous de 45

ans, et la femme seule au-dessous de 35 ans, a le passage gratuit. Il

en est de même pour la veuve au-dessous de 35 ans et sans petits

enfants. Les enfants jusqu'à un certain âge ont le passage libre. Pour

les autres personnes, le prix du passage est de 14 livres 7

schellings. Les parents et amis peuvent, payer ici le passage pour les

personnes qu'ils désirent faire venir.

[Illustration: Nouvelle-Zélande.--La hutte du pionnier.]

Je remonte en wagon. Sur cet embranchement les voitures ressemblent à

des wagons-salons. La voie suit une petite rivière et s'engage dans un

labyrinthe de collines qu'il contourne et escalade dans tous les sens.

Par-ci par-là le vert gazon anglais et quelques maisons de fermiers

entourées de jolis parcs. Plus loin, quelques cabanes en mottes de

terre, couvertes en chaume; c'est le pionnier qui arrive avec un peu

d'argent. Lorsqu'il a pu payer à l'État le premier terme du loyer, il

empile quelques mottes de terre et fait sa maison; il couche sur sa

malle et perce de plusieurs trous le tonneau de bière et la caisse des

provisions qu'il suspend en l'air pour servir de pigeonnier. Bientôt

les poules lui donneront des oeufs, les oies, les canards, et les

agneaux de la chair. Après la première récolte, il pourra se payer un

lit, et après la première vente d'animaux, il se construira une

maisonnette en planches, qui deviendra plus tard le château. Ces rudes

travailleurs qui ont gagné la fortune à la sueur de leur front sont

souvent les meilleurs conseillers dans les communes, les législateurs

les plus sensés dans le Parlement.

Vers midi nous sommes à Waïtahuna, où les Chinois commencent à

bouleverser le sol pour y chercher l'or. Ils viennent de louer à un

particulier une quantité d'acres de terrain à 50 livres l'acre, à

condition de remettre en son premier état la terre cultivable, après

avoir lavé le sol intérieur. Le Chinois est le plus patient des

_diggers_. Un peu plus loin, j'en vois un grand nombre occupés à laver

dans le ruisseau, pour la troisième fois, un gravier que les Européens

ont déjà lavé plusieurs fois. Ils ont quitté ici leur costume

national; toutefois ils conservent la queue, qu'ils enroulent sur la

tête et cachent dans leur chapeau: les enfants s'amusent à la leur

tirer lorsqu'ils la voient pendante. Quelques-uns se marient dans le

pays; ils font de bons époux, mais ils restent païens. Par-ci par-là

quelques champs parsemés de _sorel_, herbe rouge qui indique la

pauvreté du sol.

Les colons y ont multiplié pendant de longues et successives années

les récoltes de grains, et ils ne peuvent maintenant les obtenir de

nouveau qu'en engraissant la terre par le fumier.

À midi 1/2 je suis à Lawrence, et je me rends chez le Père O'Leary,

pour lequel Mgr Moran m'avait remis une lettre. Il est très patriote,

a habité deux ans la Normandie et parle assez bien le français. Comme

tout bon Irlandais, il sympathise avec notre nation et m'accueille en

frère. Pendant que le dîner se prépare, il me conduit visiter le

quartier chinois. Il est situé à 20 minutes de la ville et occupé par

200 ou 300 Chinois, entassés dans des cabanes de bois ou dans des

huttes de terre. Il y a aussi plusieurs communions chez eux; je vois

deux églises. Dans celle des Confuciens, il n'y a sur l'autel que la

tablette du sage, et sur les parois sont tapissées ses sentences.

L'église des Bouddhistes a sur l'autel un gros Bouddha, vases de

fleurs, chandeliers et encensoirs, comme dans nos églises.

Le Père me fait remarquer sur la route une petite cabane en zinc,

grande comme une cabine de bateau à vapeur; là vit pauvrement un

_digger_ anglais, qui a amassé des milliers de livres sterling, et qui

prête son or aux banques et à la commune. L'_auri sacra fames_ est

encore de nos jours, et fleurit surtout dans les pays de l'or.

[Illustration: Nouvelle-Zélande.--Station de moutons dans l'île du

sud.]

Au retour, nous visitons l'école, vaste salle en bois qui a coûté

1,000 l. stg. Le jour elle sert d'école aux garçons et aux filles, et

le dimanche d'église pour la messe. Les enfants sont environ 80,

confiés à un jeune ménage qui reçoit pour cela 200 l. (5,000 fr.) par

an et le logement.

Il y a un millier d'habitants à Lawrence et 5 églises. Chaque

communion veut avoir la sienne. Les 200 ou 300 catholiques de

l'endroit ont la messe deux fois par mois: une autre fois, le Père va

la célébrer dans un village plus loin, et le premier dimanche du mois,

dans un village à 40 milles.

Le Père a occupé le poste de la région des lacs et me donne des

renseignements sur la station que j'aurais voulu aller visiter. Elle

comprend un terrain de 30 milles de long sur 15 milles de large (le

mille est de 1,600 mètres.)

Elle a été louée au gouvernement pour 10 ans, et pour peu de chose,

par une société de trois personnes: une d'elles n'a jamais quitté

l'Angleterre, mais elle a envoyé son fils, qui a appris ici le métier

et est maintenant le gérant de la société. À l'échéance on a renouvelé

le bail pour 10 ans, mais les enchères ont fait quadrupler le prix,

qui dépasse aujourd'hui 1,000 l. l'an. Il y a plus de 30,000 moutons

dans la station, sans compter les boeufs et les chevaux. À la fin du

bail, le nouveau locataire, s'il y a changement, doit indemniser le

premier locataire pour les maisons, les haies et autres améliorations.

Les lapins ont causé beaucoup de pertes à la station en dévorant

l'herbe des brebis. Les deux paires importées ici d'Angleterre, il y a

12 ans, par un amateur de chasse, se sont tellement multipliées, qu'en

1881 on a exporté de la Nouvelle-Zélande environ 9,000,000 de peaux de

lapins; ils sont si nombreux dans certains districts qu'on peut

presque marcher sur eux. On les détruit l'hiver avec de l'avoine

imbibée d'eau empoisonnée. Combien de nos chasseurs seraient contents

ici! Il en est de même pour les lièvres dans certains districts, et

les faisans abondent également.

Après le dîner, le bon Père fait atteler son cheval et nous nous

dirigeons vers les _goldfields_, à une lieue de distance, sur les

bords du Gabriel-Gully. Cette petite rivière est le premier endroit en

Nouvelle-Zélande où l'or ait été trouvé accidentellement, par un nommé

Gabriel, pendant qu'il gardait les moutons. Le sol est partout

bouleversé, il a été tourné, lavé et relavé plusieurs fois.

Nous arrivons à un endroit où une compagnie lave pour la sixième fois

les sables lavés par d'autres, et en obtient de grands bénéfices par

la méthode hydraulique. Le directeur, M. Perry, arrive en même temps

et m'explique tout le mécanisme. Ce monsieur est d'Oxford;

l'Université ne lui a pas donné le diplôme, mais la nature l'a fait

ingénieur; il vient de trouver un système appliqué ici pour la

première fois et qui a une grande importance. Une chute d'eau, qui

descend de 400 pieds, est amenée de la montagne par de grands tubes de

0m 30 de diamètre; le dernier tube est resserré, en forme de lance, et

jette l'eau avec une telle force qu'il démolit en quelques minutes

autant de terrain que plusieurs hommes pourraient en remuer en un

jour. L'eau emporte la terre et entraîne le gravier; celui-ci vient

frapper contre la bouche d'un tube excessivement épais, et une autre

colonne d'eau le prend en travers avec une telle force qu'il le

rejette dans une conduite vis-à-vis, faisant fonction de siphon. Le

sable et le gravier remontent ainsi de l'autre côté du vallon à 40

pieds de hauteur, et parcourent un canal en planches large d'un mètre,

long de 20 mètres. Le fond de ce canal est recouvert d'un drap parsemé

d'obstacles en fer; contre ces obstacles, le sable aurifère s'arrête.

Chaque deux jours on le recueille et on le lave dans des petits

bassins pour avoir l'or pur. Cette méthode est si économique, qu'un

vingtième d'once par tonne rend le travail rémunérateur, pendant qu'il

faut au moins 1/2 once par tonne dans l'ancien système. Il est vrai

que l'eau emporte une partie de l'or et que les pierres rejetées ne

donnent pas l'or qu'elles peuvent renfermer.

À quelques pas de là 3 compagnies creusent une espèce de ciment

bleuâtre aurifère concentré sur un petit espace et d'une épaisseur

d'environ 100 mètres. On peut difficilement s'expliquer ce dépôt

singulier. On suppose que c'est le résultat d'une _morraine_. Il est

tellement bouleversé qu'il offre en ce moment le spectacle de certains

glaciers de la Suisse. Les éboulements sont fréquents et ont enseveli

ou blessé bien des hommes. Le ciment graveleux est porté sous des

pilons, et le sable aurifère est ensuite lavé dans des bassins: M.

Perry voudrait employer là son système hydraulique, mais les 3

compagnies ne peuvent se mettre d'accord et persévèrent dans l'ancien

emploi de la pioche et de la poudre, très coûteux par la

main-d'oeuvre. Nous grimpons sur une élévation où sont parsemées les

maisonnettes des ouvriers; elles ont toutes leur potager et leur

verger.

Durant le jour il a plu, neigé et soufflé un vent glacial; on se

trouve bien alors le soir près du feu et plus tard sous la couverture.

Le lendemain matin, à 6 heures 1/2, je quitte Lawrence et reviens à

Milton pour descendre vers Invercargill. La voie suit une plaine bien

cultivée et sillonnée par une blonde rivière. Par-ci par-là, on voit

encore quelques terres couvertes de la dure herbe indigène, mais elle

fait place peu à peu à l'herbe européenne que sème le colon. Les

petits villages se succèdent; une cabane sert de station, le chef de

gare commande les mouvements et les exécute, pousse les wagons ou

tourne l'aiguille. Par-ci par-là, de hautes cheminées indiquent la

présence de manufactures; ce sont des poteries, des moulins, des

tanneries, des filatures, etc.

Chemin faisant, je lis les journaux des diverses villes d'Otago. Les

ministres protestants ne sont pas toujours d'accord entre eux, et des

comptes rendus qu'ils donnent au public, je vois que dans leurs

réunions ils n'emploient pas toujours les termes parlementaires. Je

lis aussi une lettre par laquelle le prince de Bismarck, au moyen du

consul allemand, demande des renseignements sur la congélation de la

viande, le coût, le résultat, et le prix auquel la viande congelée

reviendrait en Allemagne; c'est de la sollicitude pour le peuple. Une

autre lettre du consul allemand de Londres avertit les éleveurs que

leur habitude d'empaqueter la laine dans le _jute_ nuit à la

marchandise. Des fibres de jute restent dans la laine et forment des

taches sur les tissus, après la teinture; il les prie d'aviser, en

adoptant une autre méthode; c'est de la sollicitude pour les filateurs

et les tisseurs.

À Mataura, je vois une gracieuse petite ville croissante. Je remarque

que presque partout les colons ou le gouvernement ont conservé aux

diverses localités les noms maoris. À 3 heures 1/2 je m'arrête à

Édendale pour visiter la ferme de la _New-Zealand Loan C{y}_. Cette

compagnie avait acheté une immense étendue de terre vierge à bas prix;

une livre l'acre et au dessous. Il la vend maintenant, par parcelles,

de 6 à 12 livres l'acre. En attendant l'acheteur, elle l'utilise par

des prairies et des semailles. Près de la gare, je visite la fabrique

de fromage; 400 vaches remplissent tous les jours 2 énormes caisses de

lait échauffé à la vapeur, et on en retire environ 700 livres de

fromage par jour, exporté au prix de 9 pences (18 sous) la livre. À la

ferme, le _manager_ (directeur) est absent et j'ai de la peine à

recevoir de son clerc quelques renseignements. Il me dit que son chef

reçoit 300 livres (7,500 francs), logé et nourri, qu'ils sèment

principalement l'avoine et des navets pour engraisser les moutons;

qu'un acre (arpent) donne en moyenne de 60 à 70 boisseaux, vendus à

deux schellings 1/2, et que presque tous les travaux sont donnés à

forfait. On paie environ 6 schellings pour labourer une acre de

terrain; le charron qui répare les machines est logé, nourri, et

reçoit 40 schellings par semaine.

Le labourage se faisait à la vapeur, mais le charbon est cher (32

schellings la tonne) et l'avoine bon marché; on est revenu à la

charrue à chevaux. Il y a en ce moment un millier de têtes de gros

bétail sur la ferme et de 8 à 10,000 moutons. J'ai demandé bien

d'autres détails, pour arriver à faire le budget de la dépense et du

revenu, mais à mes questions le clerc répond un peu embarrassé _I

don't know_ (je ne sais pas). Or, comme il est impossible qu'un teneur

de livres ignore ces détails, j'ai vu qu'il y a encore ici des gens ou

des compagnies méfiants. Aux États-Unis, ces détails sont imprimés

dans des prospectus répandus à profusion dans les hôtels et dans les

gares.

Je parcours les champs et suis la manoeuvre des bergers qui poussent

soit les boeufs, soit les moutons dans de nouveaux paddocks

(compartiments de prairies). Il est curieux de voir comment leurs

chiens bien dressés font les trois quarts de la besogne, en aboyant et

courant sus aux animaux dans la direction marquée.

J'entre dans un _bush_ (fourré) et j'y vois une telle quantité de

lapins que, sans le chien qui les poursuit et les pousse dans les

tanières, je crois que j'aurais pu en prendre quelques-uns par la

queue. Le long du chemin, ils ont tellement percé la terre au-dessous

des haies vives, qu'elles sont presque démolies. Pour s'en défaire,

non seulement on les empoisonne, mais on voit souvent de nombreuses

annonces sous le nom de _rabbits exterminator_, indiquant divers

engins de destruction à leur adresse. Je remarque que la plupart des

chemins sont de belles avenues de 20 mètres de large; naturellement la

chaussée actuelle en occupe à peine les 3/4 vers le milieu et sur le

reste pousse l'herbe; mais plus tard, lorsque le pays sera plus

peuplé, on n'aura pas besoin de recourir à l'expropriation pour

élargir les voies de communication.

À 6 heures je remonte dans le train, et je me trouve avec divers

_farmers_ (propriétaires cultivateurs) qui parlent de leurs affaires.

Ils viennent d'amener à Woodland une quantité de moutons. Une nouvelle

usine à congélation y a été établie, et je vois à ses abords de

nombreux troupeaux qui attendent leur tour. Malgré la cherté du fret,

qui, avec le prix de la congélation, revient à 4 pence (0 fr. 40 la

livre), il reste encore environ 2 pence ou 0 fr. 20 la livre au

farmer; il s'en réjouit parce qu'il a en sus la peau et le suif, et

qu'avant cette invention il n'avait que le suif. Les rognons ne

peuvent se conserver par la congélation, et on les met en boîtes

suivant l'ancien procédé. À 0 fr. 20 la livre, un mouton donne encore

souvent 25 fr. au fermier. Ces messieurs se plaignent de la cherté de

la main-d'oeuvre. Un ouvrier de ferme reçoit 60 l. stg. (1,500 fr.)

par an, logé et nourri, et travaille le moins qu'il peut. Si son

voisin lui offre quelques schellings de plus, il change de maître;

mais ils n'ajoutent pas qu'eux en font précisément autant lorsque la

main-d'oeuvre abonde. La fameuse loi de l'offre et de la demande a été

inventée par les économistes anglais, et ce sont eux aussi qui ont

trouvé la théorie que le travail est une marchandise. Ils sont donc

malvenus à se plaindre si, lorsqu'elle est rare, elle augmente de

prix.

Mais nous voici à Invercagill vers 8 heures du soir. À l'église

catholique on prépare les chants des prochaines fêtes de Noël.

J'entends l'exécution de la messe de Palestrina habituelle au Vatican

et à Saint-Pierre. Les voix d'eunuques sont avantageusement remplacées

par celles de femmes. En Angleterre et en Amérique, cette musique

classique des basiliques de Rome est la musique ordinaire, et je

regrette qu'elle ne se généralise pas chez nous; elle a des notes

admirables qui pénètrent l'âme.

Au presbytère, un bon prêtre irlandais est occupé à écrire un article

à un journal qui vient d'attaquer la France. Nature ouverte et

confiante comme le Français, l'Irlandais est bientôt avec lui à son

aise, nous causons sur les choses du pays et sur celles de l'Europe.

Ces bons Pères voudraient bien avoir ici une Conférence de

Saint-Vincent de Paul, mais les pauvres manquent. Ils disent qu'il n'y

a qu'un seul pauvre en Nouvelle-Zélande et qu'on n'a jamais pu le

trouver. Je réponds qu'il reste les prisons et les hôpitaux à

visiter, et les enfants à instruire le dimanche.

Le 7 décembre, de bon matin, je parcours la jeune ville

d'Invercargill. Elle contient environ 8,000 âmes, y compris les

faubourgs. Deux grandes avenues de 40 mètres de large se coupent à

angle droit et s'étendent sur plusieurs milles, les autres rues ont 20

mètres de largeur. D'après le tracé, la ville peut aisément contenir

plusieurs centaines de mille âmes. Pour le moment, la plupart des

carrés destinés aux futures constructions sont des jardins ou des

prairies, mais plus tard on trouvera la régularité et l'aisance sans

encourir les fortes dépenses qu'exigent les démolitions et

rectifications. C'est le système américain, sagement prévoyant.

Les églises, les banques et les hôtels occupent la plus grande partie

de la ville. Il y a 5 ou 6 banques, 7 à 8 églises, et 15 à 20 hôtels.

La plupart de ces constructions sont en pierre ou en béton, et c'est

là de l'économie bien entendue, car la maison de bois, si elle coûte

moins cher, exige plus d'entretien, une plus forte prime d'assurance,

dure moins, et est souvent la proie des flammes.

Les montagnes environnantes ont leur cime blanchie de neige. Hier, il

nous semblait être en Écosse, la pluie, la grêle, le soleil,

alternaient sans cesse; mais il ne faut pas que je médise trop du

climat, j'ai trouvé ici les premières cerises.

À l'Athenoeum je vois une belle bibliothèque, une salle de lecture

pour les hommes, une pour les femmes, et un commencement de musée.

Les 400 abonnés paient 1 l. stg. (25 fr.) l'an.

Le directeur de la prison veut bien me faire visiter son

établissement; il occupe le milieu d'une vaste cour entourée de murs.

Les prisonniers sont d'un côté, les prisonnières de l'autre, avec

séparation complète. Chaque prisonnier a sa petite cellule pour la

nuit; le jour il travaille à la chaussée des chemins ou à d'autres

travaux communaux. Sa santé s'en trouve mieux, la moralité y gagne et

la caisse municipale aussi. Ce système devrait être adopté partout; le

mélange des prisonniers finit de gâter ceux qui ne sont pas

entièrement mauvais; et le prisonnier qui ne travaille pas s'ennuie et

se déprave.

La paresse est même un appât pour quelques-uns qui se trouvent heureux

d'être ainsi sans rien faire, nourris aux frais du public. Parmi les

cellules, j'en remarque une dont les parois sont entièrement

rembourrées; elle est destinée aux fous. Le directeur me dit qu'il en

reçoit en moyenne un par semaine. La plupart sont des bergers; ils

restent des semaines et des mois en face de leurs brebis, sans voir

personne, ils lisent et relisent livres et journaux, et en perdent

souvent la raison. L'homme n'est pas fait pour vivre seul! Une autre

source de folie est l'alcoolisme. Un pays où la vigne pousse peut

toujours s'en débarrasser en favorisant cette culture. Le jour où

l'ouvrier aura à tous ses repas sa demi-bouteille de vin à 5 sous, il

ne sentira plus le besoin de s'enivrer.

À 11 heures je suis à la gare, j'y rencontre 4 Hindous avec leurs

toges et leurs turbans. Un d'eux, avec une belle toge rouge doublée de

pelisse, est un respectable vieillard à barbe blanche et à longue

chevelure: c'est un docteur de Bombay; les autres sont de Lahore en

Punjab. Ils sont venus visiter le pays, mais ils s'empressent de le

quitter, ils le trouvent trop froid et lui préfèrent les plaines plus

chaudes de l'Australie. En ce moment, ils se rendent à l'exposition

internationale de Calcutta organisée par le gouvernement des Indes

sous la direction d'un Français, M. Joubert, qui a parfaitement

réussi.

Dans le train, je retrouve encore la famille de Tasmanie qui revient

du lac Wakatipu, et rentre chez elle.

La locomotive nous emporte à travers plaines et collines, prairies et

forêts, et à midi 1/4 nous sommes à Bluff, où le _Manipoori_, steamer

de 2,000 tonnes, chauffe pour nous passer en Tasmanie. Je m'installe

dans ma cabine et j'écris ces pages sur la table du _Smoking room_

(salle à fumer).

À 6 heures du soir le navire lève l'ancre et il passe entre les

rochers rapprochés qui enserrent la baie, et bientôt après il est dans

le détroit de Fovean, qui sépare l'île Sud de l'île Stevart. Il n'y a

qu'environ 300 pêcheurs sur cette île. Le soleil couchant l'illumine

de ses derniers rayons de feu et je suis longtemps de l'oeil ces côtes

qui s'éloignent, en repassant dans mon esprit tout ce que j'ai vu. Il

y a 40 ans, il n'y avait en Nouvelle-Zélande que 100,000 sauvages,

occupés à se faire la guerre de tribu à tribu; aujourd'hui 517,000

habitants, dont plus de la moitié nés dans le pays; 165 villes et

villages, dont quelques-uns avec 30 et 40,000 âmes; le pays sillonné

de routes et de chemins de fer, avec postes, télégraphe, banques,

caisses d'épargne, assistance publique et toutes les institutions des

peuples les plus civilisés. Comment un si grand résultat a-t-il pu

être obtenu en si peu de temps? Les observateurs ne peuvent se passer

d'en chercher les raisons. L'Angleterre, instruite par la triste

expérience du siècle dernier avec l'Amérique du Nord, a laissé à ses

colonies de l'Océanie la pleine et entière liberté de choisir leur

constitution. Le peuple qui est arrivé ici était formé en grande

partie de cadets de vieilles familles anglaises où le respect à

l'autorité et l'attachement à la religion sont en honneur. La famille

est fortement constituée et la transmission intégrale du foyer en

assure la perpétuité. Le pays se gouverne par lui-même, et il est

capable de ce gouvernement parce que les citoyens ne restent pas

étrangers à la chose publique. L'autorité est autrement comprise ici

que dans d'autres vieux pays de l'Europe. Tout en la respectant

religieusement, les citoyens contrôlent avec rigueur ceux qui en sont

investis, les dénoncent par la presse, et ceux-ci ne sont pas

longtemps soufferts dès qu'ils manquent à leur devoir; les abus ne

sauraient ainsi se prolonger. Peu faiseurs de théories, mais très

pratiques, les hommes de ces pays nouveaux essaient timidement les

divers systèmes, les acceptent ou les répudient selon les résultats.

Il est bien vrai que certaines doctrines subversives commencent à se

faire jour, et on parle dans certains journaux de nationalisation de

la terre. Certes, empêcher que la terre ne devienne le monopole de

compagnies puissantes, ou tombe aux mains de quelques familles, c'est

juste et légitime; mais aller dans l'extrême opposé serait entrer dans

la période de souffrance. Heureusement on sait combattre dans ce pays;

et à peine cette théorie a paru qu'elle a été démolie par la presse,

les réunions et les associations. Qu'on le veuille ou non, la vie est

une lutte entre le bien et le mal, et ces pays seuls trouvent une paix

relative où les bons, comprenant leur devoir, agissent sans relâche

pour refouler le mal et faire triompher le bien.

Nous avons 930 milles entre Bluff et Hobart en Tasmanie; le navire les

franchira en trois jours. Aujourd'hui la mer est tranquille et la

navigation sans accidents. C'est le 8 décembre, grande fête pour les

catholiques. J'ai pour temple l'Océan et la voûte du ciel!

Je partage ma cabine avec un ingénieur, propriétaire d'une usine à

gaz, près Dunedin. Il me dit que le charbon de la côte ouest de la

Nouvelle-Zélande est le meilleur charbon du monde. Une tonne produit

10,700 pieds cubes de gaz et 1,486 livres de coke; et la force

éclairante est de 18 bougies par 5 pieds cubes; le prix du gaz en

Nouvelle-Zélande varie de 10 à 12 schellings les mille pieds cubes.

Le 9 décembre, dimanche, à 10 heures 1/2, la cloche appelle les

passagers au salon: ils s'y rendent tous, au nombre de 40 environ. Le

capitaine entonne un chant, puis récite les prières; ensuite il lit le

chapitre LV d'Isaïe et le chapitre LVI des Actes des apôtres. On

récite des psaumes et le _Te Deum_, et on finit par un cantique.

Jeunes et vieux, hommes et femmes sont recueillis et pénétrés du désir

d'invoquer Dieu, de le remercier et de lui rendre gloire.

La navigation continue paisible; quelques oiseaux voltigent autour du

navire. Le soir, après le dîner, à 7 heures 1/2, second service en

tout semblable à celui du matin.

10 décembre.--La nuit a été affreuse, un vent du sud prend le navire

en travers et le balance horriblement; la plupart des passagers sont

souffrants. Vers minuit nous espérons arriver à Hobart.

À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 2 Équateur, Panama, Antilles, Mexique, Îles Sandwich, Nouvelle-Zélande, Tasmanie, Australie. · 第 39 / 74 题