CHAPITRE XXIII

Départ de Wellington. -- Les projets de confédération. --

Littletown. -- L'assurance par l'État. -- Christchurch. -- La loi

morale. -- Les écoles. -- Les Soeurs du Sacré-Coeur de Lyon. --

Le Musée. -- Le Canterbury-College. -- L'enseignement laïcisé. --

Le Jardin public. -- La ferme-école à Lincoln. -- Saint André et

les Écossais. -- Akaroa et la colonie française. -- Route vers

Dunedin et la plaine de Canterbury. -- Timaru. -- Oomarti. --

Palmerstown. -- La baie de Vaïtati. -- Port-Chalmers. -- Dunedin.

-- La ville. -- Le Musée. -- Les écoles catholiques. -- Départ

pour Lawrence.

Je parcours encore une fois la vaste baie ou Port Nicholson, et bientôt

nous sommes en pleine mer. Elle est calme, ce qui est fort rare sur ces

côtes; et j'en profite pour lire les nombreux journaux de la colonie.

Ils s'occupent tous de la conférence qui se réunit en ce moment à

Sydney. Elle est composée des représentants des cinq colonies

d'Australie: Victoria, Nouvelle-Galle du Sud, Australie du Sud,

Australie de l'Est et Queensland, de ceux de Tasmanie et de la

Nouvelle-Zélande et des îles Fiji. Le but de la Conférence est de

s'entendre sur les moyens de réaliser une confédération entre les

colonies, et de procéder à l'annexion de la Nouvelle-Guinée, des

Nouvelles-Hébrides, des îles Loyalty, de l'archipel des Amis, et en

général de toutes les îles océaniennes encore inoccupées. Ils veulent

ainsi empêcher que la France ne prenne possession des Nouvelles-Hébrides

pour y emmener ses récidivistes. Or, ceci est plutôt un prétexte, et le

véritable but des colons est d'assurer à leurs enfants et petits-enfants

ces vastes possessions, où ils pourront se répandre et se multiplier à

loisir. Ils disent que pour peu la Nouvelle-Zélande a failli être

française et qu'il faut aviser à temps pour que ce qui est arrivé à la

Nouvelle-Calédonie ne se reproduise pas pour d'autres îles océaniennes.

Je ne vois rien dans leurs raisonnements qui indique l'orgueil ou la

vantardise; ils considèrent même la grande responsabilité que les

annexions projetées feront peser sur eux; mais ils ajoutent: Quoi de

plus grand et de plus noble que de prendre possession de ces immenses

terres où ne végètent que quelque sauvages, pour y établir un peuple

nombreux et chrétien qui servira le Créateur?--La gloire de Dieu, le

bien des peuples; nobles pensées qui devraient toujours être le mobile

des nations et de ceux qui les gouvernent! Pourquoi n'en ferions-nous

pas autant?

Le 29 décembre au matin, nous apercevons à notre droite une rangée de

montagnes aux cimes neigeuses: ce sont les Alpes de l'île du Sud.

Partout où la nature a formé un port, les Anglais placent une ville.

Littletown, port de Christchurch, se développe gracieusement sur les

collines qui entourent la baie. Ses rues sont larges de 20 mètres. Sa

population n'est encore que de 2 à 3,000 âmes, mais elle augmente

rapidement. On voit au loin les cabanes des éleveurs; partout la

fougère a été remplacée par les ray-grass.

À la gare, je vois affichés les plans et conditions de nombreux lots

de terrains que le gouvernement met aux enchères. Pour les terres de

pâture, la mise à prix est environ de 1 livre (25 fr.) l'acre. Pour

les lots urbains, le prix varie de 2 à 40 l. stg. l'acre. Je lis aussi

à la gare les tableaux indiquant les conditions de l'assurance sur la

vie. Le gouvernement assure à meilleur marché que toutes les autres

compagnies. Ainsi pour assurer 500 l. stg. à la mort, les compagnies

australiennes font payer une annuité de 10 à 13 schellings à

l'individu âgé de 25 ans, et 22 l. stg. 09 sch. à celui qui en a 50.

Le gouvernement néo-zélandais les assure moyennant une prime de 8 l.

stg. 18 sch. et 20 l. stg.

Pour assurer 1,000 l. stg., soit 25,000 fr. à la mort, les compagnies

australiennes font payer une annuité de 21 l. stg. 6 sch. à 25 ans et

de 44 l. stg. 16 sch. à 50 ans, et le gouvernement, 17 l. stg. 17 sch.

et 40 l. stg. 15 sch.

Ainsi, un individu qui, âgé de 25 ans, paie au gouvernement 5 deniers,

soit 50 cent, par jour, et 1 sch. 1 pen. 1/4, soit 1 fr. 32 cent, par

jour s'il a 50 ans, et ainsi en proportion entre ces deux âges; à sa

mort, ses héritiers reçoivent 500 l. stg., soit 12,500 fr.

Le gouvernement garantit le paiement sur ses revenus, partage le

bénéfice entier entre les assurés et leur prête à 7% jusqu'à

concurrence de 90 % de la valeur de leur _police_. Les colons ont

bientôt compris les avantages de cette combinaison, et les sommes

assurées s'élèvent déjà à plus de 6,000,000 de l. stg., soit

150,000,000 de francs. Le revenu annuel est de 140,000 l. stg. et le

fond de réserve, de 410,000 l. stg. Le _boni_ distribué aux assurés

pour les premiers cinq ans dépasse 12,000 l. stg., soit 300,000 fr. À

toutes les gares, à tous les bureaux de poste, le colon peut

s'assurer, et par une économie journalière, laisser à sa veuve et à

ses enfants de quoi commencer l'industrie ou la ferme qui leur

permettra de vivre dans la paix et l'abondance.

À midi 1/2, je pars pour Christchurch. On retrouve avec bonheur les

chemins de fer lorsqu'on a voyagé de longues journées entassé dans les

diligences, et qu'on quitte les petits bateaux des côtes orageuses.

Le train traverse un tunnel et entre dans les magnifiques plaines de

Canterbury. Ce sont des terres d'alluvion que les colons ont drainées;

elles rapportent de 20 à 80 pour 1 dans le blé, et donnent de 16 à 20

tonnes de pommes de terre par acre. Aussi ces terres de choix, qui

n'ont coûté que quelques schellings, il y a peu d'années, sont vendues

actuellement jusqu'à 50 l. stg. l'acre.

La terre est divisée en _paddock_, où paissent les vaches et les

moutons. Ceux-ci semblent perdus dans l'herbe haute; aussi

s'engraissent-ils rapidement. Lorsqu'un _paddock_ est dévoré, on passe

les animaux dans le _paddock_ voisin, et l'herbe repousse bien vite au

premier. Je puis comparer ces plaines fertiles à nos plaines arrosées

par le Var.

[Illustration: Warika station.--Canterbury.--Lieu où l'on réunit les

moutons pour les laver et les tondre.]

Vingt-cinq minutes après mon départ, je suis à Christchurch. C'est la

capitale de la province de Canterbury, partie nord de l'île Sud. Elle

se développe dans la plaine en larges rues de 20 mètres. J'y vois les

_cabs_ à deux roues de Londres, les tramways à chevaux, les tramways à

vapeur, de magnifiques constructions en pierre ou en ciment et

beaucoup d'églises. Cette ville a été fondée par des colons, qui se

proposaient d'y conserver dans sa pureté l'Église anglicane, mais bien

d'autres communions sont venues ensuite, et chacune a son église.

Quelle que soit la forme de son culte et le détail de ses croyances,

l'Anglais met toujours Dieu avant tout. Ici comme dans les autres

villes, je trouve la _Freethought-hall_, salle des libres-penseurs;

les loges maçonniques à côté des salles de la _Salvation Army_ (armée

du salut), mais aucune association ne prend le caractère athée et

personne ne trouve mauvais qu'on punisse ceux qui violent la loi de

Dieu. Tous les jours les Cours condamnent à l'amende et à la prison

les ivrognes, les blasphémateurs, ceux qui tiennent en public des

mauvais propos, ou qui violent le repos du dimanche. Une femme

traduite à la barre pour avoir prononcé des jurons chez elle dans une

dispute avec son mari, protestait que son domicile était inviolable et

que personne n'avait le droit de s'ingérer dans ce qu'elle y faisait

ou disait. Elle fut néanmoins condamnée à 20 sch. d'amende, ou à

défaut à 7 jours de prison, parce que ses jurons avaient été entendus

de la rue. Tous les journaux enregistrent journellement ces faits sans

qu'aucun d'eux pense à taxer les juges d'intolérance; ils trouvent

tout naturel que la justice punisse comme ennemis publics tous ceux

qui cherchent à introduire la démoralisation dans la communauté.

M. Smith, directeur du matériel du chemin de fer, me confie à un de

ses amis, M. Gresson, pour me faire visiter une station d'éleveurs. M.

Maxwell, directeur général des chemins de fer, a la bonté de mettre à

ma disposition un billet gratuit de 1re classe pour tous les chemins

de fer, durant le temps de mon séjour en Nouvelle-Zélande. On ne

saurait mieux accueillir l'étranger qui vient étudier le pays. Merci à

ces messieurs.

Le Père Ginety, mariste irlandais, me fait visiter ses écoles. Il a

confié celle des garçons à 3 institutrices et à 2 instituteurs

laïques. Il s'en trouve bien. Il est d'avis que la femme réussit mieux

que l'homme auprès des garçons au-dessous de 12 ans. J'avais constaté

le même fait en Pologne et au Brésil, où les Soeurs de Charité ont

aussi des écoles et des orphelinats de garçons. Trois cents élèves

sont inscrits. Plusieurs ont de nombreux milles à faire pour arriver

de la campagne; ils ont 2 heures 1/2 de classe le matin et autant le

soir. Au premier cours, on enseigne le dessein et le français.

Au couvent du Sacré-Coeur (congrégation de Lyon) la supérieure me fait

visiter le vaste établissement. Il vient à peine d'être achevé et a

coûté 250,000 francs. Les Soeurs ont une cinquantaine d'externes

payantes, autant de pensionnaires et 200 gratuites. On leur confie

beaucoup d'élèves protestantes et juives. Elles jouissent de l'estime

publique de toutes les communions, et la supérieure à son tour fait le

plus grand éloge de la droiture des protestants de ce pays. L'internat

est l'exception; les parents ne se séparent des enfants que lorsqu'ils

habitent, au loin, la campagne. Lorsqu'ils ne sont qu'à quelques

milles, ils préfèrent les envoyer à l'école le matin pour revenir le

soir. Les élèves apprennent la langue anglaise, le français, le latin,

l'histoire, la géographie, la musique, le dessin, la broderie et la

couture. Les Soeurs sont obligées de faire apprendre le latin, dans

leur noviciat de Lyon, aux sujets destinés à la Nouvelle-Zélande, car

l'instruction est considérée ici comme incomplète sans les premiers

éléments de cette langue morte. Du haut de l'établissement, on jouit

d'une vue superbe sur les Alpes, constamment blanches de neige. L'eau

dessert toutes les parties de la maison. Elle provient d'un puits

artésien et monte sous les toits par le simple jeu d'une pression

atmosphérique, causée par l'eau même pressée sous une petite cloche en

fer. Les élèves ici, comme dans tous les pays anglais, ont l'habitude

du bain ou douche journalière.

Je vois quelques beaux tableaux exécutés par les élèves. Le vaste

jardin de l'établissement est divisé en trois parties, une grande

prairie centrale pour les vaches; aux bords un verger et un potager;

puis une allée tout autour, plantée d'arbres d'agrément.

Le musée est le plus complet de la Nouvelle-Zélande. Dans de vastes

et nombreuses salles sont rangés les divers sujets du règne animal, du

règne végétal et du règne minéral, et les principaux produits de tous

les pays. Parmi les bois indigènes, on voit d'énormes planches de pins

rouges, de pins blancs, de pins noirs, le totora, le black birch

(fagus fusca) d'un beau rouge qui sert à faire des meubles et aux

Maoris pour creuser leurs canots. On remarque les collections des

cotons, des laines, des soies; des modèles de bassins de radoub, des

machines employées dans les mines, et tout ce qui, en ce genre, peut

faciliter l'instruction du public. La collection des objets indiens

des îles Fiji, des îles Samoa et des Maori est aussi bien remarquable.

Dans une salle on a réuni la copie des meilleures statues grecques et

romaines, mais la pièce la plus curieuse est un _moa_ monstre, deux

fois plus grand qu'un homme. On sait que cet immense oiseau était

naturel de ces îles, et que les indigènes l'ont détruit pour s'en

nourrir.

Le directeur du Canterbury-College me fait parcourir l'établissement:

5 grandes classes ont leurs bancs en amphithéâtre et une salle, vaste

comme une église, sert à la collation des grades. Les élèves aussi

bien que les professeurs sont en costume: toge noire et toque, et

aussi bien les élèves masculins que féminins, car bien des jeunes

filles prennent ici leurs grades (importation américaine!)

[Illustration: Squelette de Moa et de Maori.]

Les frais des écoles sont considérables; un simple maître élémentaire

reçoit de 3 à 5,000 francs par an; mais les ressources sont prises

sur les terres réservées pour cet objet. Dans tout établissement

nouveau, le gouvernement retient une partie de terres qu'il loue et en

affecte les revenus aux écoles. Ces terres s'améliorent et donnent

avec le temps un plus fort revenu à mesure que la population augmente.

On a débattu longuement et fortement dans ces colonies la question de

savoir s'il fallait ou non enseigner la religion dans les écoles: tout

le monde était d'accord sur l'indispensable nécessité de la religion;

mais quelle croyance enseigner au milieu de l'infinie variété de

doctrines dans les communions protestantes? On s'est donc abstenu,

laissant le soin de cet enseignement à la famille et aux divers

clergés. Bien des protestants déplorent cette décision, et pour en

conjurer les effets ils multiplient les _sunday's schools_ (écoles

dominicales). Les catholiques se sont empressés d'établir, pour leurs

enfants et à leurs frais, des écoles où la religion est enseignée,

mais ils se plaignent de ce que, obligés de contribuer à

l'enseignement public et de payer leurs propres écoles, ils paient

deux fois. Le même fait se reproduit dans l'Amérique du Nord.

Le soleil est radieux, j'en profite pour parcourir le vaste et beau

jardin public. Les pervenches, les roses, les mimosas sont en fleurs

et parfument l'atmosphère. Une rivière entoure le jardin, et les

membres du _Rowing-club_ s'y exercent à ramer. Sous les bouquets de

pins et d'eucalyptus, les oiseaux gazouillent leurs amours; il est

beau le printemps! parmi les fleurs et les fruits les plus beaux sont

les troupes de bébés qui courent et se roulent sur la verte pelouse.

Plus loin, les grands garçons font la traditionnelle partie de criket.

Les boutiques ouvrent à 9 heures et ferment à 6; il reste donc assez

de temps pour les jouissances de la famille.

Le directeur du Canterbury-College m'avait remis une lettre pour le

directeur de la ferme-école ou école d'agriculture. Elle est située à

12 milles, à Lincoln. Le chemin de fer m'y mène en 1 heure. Un vaste

et superbe édifice gothique reçoit 5 professeurs et leurs familles et

loge une quarantaine d'élèves. Ceux-ci paient 1,000 fr. de pension par

an, et travaillent eux-mêmes la ferme; 241 acres sont occupées par les

blés, avoines, orges, maïs et autres sortes de grains, et 400 acres

reçoivent les nombreuses variétés d'herbes et de racines. On élève de

12 à 1,500 brebis et moutons de toute race; une centaine de vaches et

gros, bétail dans leurs variétés, une centaine de porcs et 14 chevaux

de labour.

Les élèves apprennent les mathématiques, la chimie, la physique, la

biologie, la géologie, et l'art vétérinaire. Ils traient les vaches,

préparent le beurre et le fromage, labourent, sèment, récoltent. Les

plus travailleurs reçoivent une indemnité; le cours est de 3 ans. On

donne peu à la théorie, beaucoup à la pratique. Voici comment sont

réparties les heures de travail durant la semaine: agriculture, leçons

2 heures; travail manuel dans la ferme et au laitage, 17 heures;

chimie, leçons 2 heures, laboratoire 3 heures 1/2; sciences

naturelles, leçons 2 heures, laboratoire 1 heure 1/2; mathématiques,

leçons 4 heures; science vétérinaire, 1 heure; horticulture, 2 heures

1/2; maréchalerie et serrurerie, 1 heure; charpenterie et menuiserie,

1 heure 1/2; examens, 2 heures; total 40 heures de travail par semaine

outre les heures d'étude. Durant la 2e et 3e année, les élèves ont 2

heures par semaine pour les levés des plans, et 1 heure pour la tenue

des livres. Ils ont chacun leur chambre à coucher, et une autre

chambre à deux pour l'étude; le bain est quotidien. Les élèves ferrent

les chevaux et réparent les charrues; ils composent et essaient les

fumiers, tondent les moutons. Passant ainsi de la théorie à la

pratique, ils ne peuvent devenir que d'excellents fermiers, tels qu'il

les faut dans ces pays. Ici, en effet, la main-d'oeuvre est chère et

il faut que le maître ne craigne pas d'employer ses bras.

La moitié des terres est encore inoccupée; celui qui arrive avec un

capital de 50 à 100,000 fr. peut bientôt le décupler, mais à la

condition de travailler non seulement de sa tête, mais aussi de ses

mains.

Avec le directeur je parcours la maison, les musées, les laboratoires;

je vois la collection des machines à chevaux et à vapeur, et les

celliers où l'on prépare le beurre et le fromage au moyen de machines

américaines. Le lait est tenu sous l'eau dans des vases en fer-blanc

pour en extraire la crème. Le colon dans ces pays jeunes n'a pas de

préférence, pas de routine; il prend les derniers perfectionnements

où il les trouve, aussi bien en Amérique qu'en France, en Allemagne

et ailleurs. Les journaux et revues le tiennent au courant des

découvertes, et il se hâte toujours, d'en profiter. Les potagers, les

vergers, quoique récents, sont magnifiques; la ferme ne date que de 5

ans, et a déjà atteint un degré élevé de perfectionnement.

Quand je rentre, le soleil éclaire de ses derniers rayons les blanches

cimes des Alpes. À l'hôtel, on me fait dîner dans une chambre à part;

la salle à manger est occupée par 65 convives, membres de la société

écossaise, qui fêtent saint André leur patron. Un grand _highlander_

en costume national joue de l'_outre_ et appelle les convives; les

mets sont nationaux et rappellent la mère patrie; la société ne date

que de 2 ans et compte déjà 200 membres. À la fin du repas on porte un

toast à la reine, un à la mère patrie, un aux dames et amis absents,

etc.; la gaieté est générale et de bon ton. Un orateur conclut son

speech en disant: Si Dieu nous a bénis et si nous avons prospéré,

c'est que nous avons appris à garder le 7e jour, à respecter les

Livres saints, et aussi (c'est avec regret que je le nomme) parce que

nous savions par coeur notre petit catéchisme. Une triple salve

d'applaudissements prouve que c'était bien là la pensée de tous les

convives.

Les chansons nationales se prolongent jusqu'à 11 heures, puis chacun

rentre chez soi.

[Illustration: Nouvelle-Zélande.--Akaroa, ancienne colonie française.]

J'aurais voulu me rendre à Akaroa, visiter l'ancienne colonie

française; elle n'est qu'à une journée de Christchurch; mais les bateaux

n'y vont que 3 fois par semaine; je dus donc y renoncer. C'est en 1840

que le capitaine Langlois abordait ici avec un vieux baleinier, le

_Comte-de-Paris_, nolisé par la compagnie Nanto-Bordelaise. Il venait

pour prendre possession de l'île au nom de la France; mais les Anglais

l'avaient précédé de trois jours. Il débarqua quand même une trentaine

de Français, dont quelques-uns ont prospéré; mais ils sont restés 40 ans

en face de ces superbes plaines de Canterbury sans les cultiver; et que

pouvaient-ils faire laissés à eux-mêmes. Avec nos idées étroites et

notre défectueuse organisation de la famille, il est probable, qu'entre

nos mains, la Nouvelle-Zélande n'aurait pas encore le demi-million

d'habitants qu'elle a aujourd'hui. Dans 50 ans, nous n'avons pu réussir

à jeter 300,000 Français sur l'Algérie qui est à nos portes, et dans le

même espace de temps les Anglais en ont mis 3,000,000 en Australie, sans

compter les autres colonies, et 10,000,000 dont s'est accrue la mère

patrie!

Le matin, à l'hôtel, je vois entre les mains du garçon un _menu_ de la

veille avec des poésies écossaises à chaque mets; je le prie de me le

remettre, et il s'y refuse. C'est le seul que j'aie pu saisir, me

dit-il, je le garde; il ne serait pas facile d'en avoir un autre:

l'Écossais n'est pas libéral, il ne donne que ce que l'on peut prendre

sans lui. J'ignore s'il dit vrai, mais je hâte mon déjeuner, et à 8

heures je suis à la gare, en route pour Dunedin. Pas d'enregistrement

de bagages, on les confie _bona fide_ et on les reprend de même, sans

attendre l'ouverture des salles. Pas de cantonnier au passage à

niveau; une simple grande affiche, _Stop! Crossing railway, look after

the engine_ (arrête; traverse de chemin de fer, regarde après la

machine) et après cela que chacun se garde, il en coûte cher de garder

tout le monde!

La voie est étroite (3 pieds), les wagons sont longs, à 6 roues, et

plusieurs ont les bancs sur les côtés.

J'ai encore pour compagnons de voyage la famille tasmanienne. Le bon

oncle ne cesse de dire à ses nièces et à son neveu: _Look at beautiful

scenery!_ Regarde la belle nature! et il jouit de leur plaisir. La

voie suit la longue plaine de Canterbury et traverse de temps en

temps, sur de longs ponts de bois, des rivières qui ressemblent à

notre Var. Elles seront endiguées plus tard. Le blé, qui est déjà

récolté en Australie, est ici encore en herbe; les prairies sont

magnifiques: nous voyons aussi quelques champs de fèves en fleur, des

betteraves à sucre et des pommes de terre. De loin en loin quelque

village aux petites cabanes de bois; le plus souvent une simple cabane

aux stations marque la place de la future ville. Nous avons toujours à

notre droite la chaîne des Alpes aux blanches cimes, mais le mont Cook

qui dépasse 3,000 mètres d'altitude reste caché dans les nuages. À

Timaru, nous revoyons la mer, et par ses galets et ses alentours, la

plage me paraît fort semblable à celle de Nice.

Plus loin, à Oomaru, j'aperçois de vastes entrepôts de grains et de

laine, et une grande filature. Les colons sont déjà bien avant dans

l'industrie; j'ai vu partout des tanneries, des brasseries, des

verreries, briqueteries et fabriques de faïence, etc.

À Oomaru nous entrons dans une région montagneuse. La voie passe à

travers mille riantes collines par des tunnels, des talus et des

ponts. De temps en temps elle débouche sur la mer et la suit sur des

rochers qui la surplombent. Nous voyons de belles carrières de pierre

tendre. Partout les chevaux, les boeufs et les moutons regardent le

train avec étonnement. Nous traversons Palmerstown, gracieuse ville en

amphithéâtre, et arrivons à la jolie petite baie de Vaïtati. Là une

langue de terre s'avance en mer en gracieuses découpures comme à

Saint-Hospice, près de Villefranche-sur-Mer. La région ici est boisée

et augmente le pittoresque. À 7 heures nous sommes à Port-Chalmers,

port de Dunedin. Il est à l'entrée d'une baie longue et étroite qui se

prolonge jusqu'à Dunedin, durant plusieurs milles; on y creuse un

canal en ce moment, pour permettre aux grands navires d'arriver

jusqu'au bout. Actuellement ils sont obligés de s'arrêter à

Port-Chalmers: le Glascow de la Nouvelle-Zélande. On y construit, en

effet, de beaux navires en bois et en acier. À 7 heures 1/2 nous

entrons en gare à Dunedin. Cette capitale de la province d'Otago a été

fondée en 1848 par les presbytériens, qui y ont élevé une magnifique

cathédrale. Elle compte aujourd'hui, avec les faubourgs, plus de

42,000 âmes. Elle a conservé plus qu'ailleurs son caractère religieux.

C'est dimanche; pas un magasin ou un _Bar_ ouvert, pas un train de

chemin de fer; j'ai de la peine à l'hôtel à faire cirer mes souliers.

J'ai entendu bien souvent mes compatriotes trouver cela insupportable;

ils ne regardent pas au grand acte de foi qui en est le mobile, et qui

appelle sur ces peuples la bénédiction du souverain législateur!

Au reste, si l'on ne se livre pas à nos joies bruyantes, on ne

dédaigne pas les délassements. Je trouve les familles se promenant au

jardin public avec leurs nombreux enfants, et le musée est ouvert

entre les offices, de 2 à 5 heures.

Les catholiques ne sont venus ici que depuis 12 ans; ils sont déjà

5,000 dans la ville et 18,000 dans le diocèse. L'évêque, Mgr Moran, a

dix-huit prêtres pour les besoins du culte, et construit en ce moment

une magnifique cathédrale gothique, qui sera le plus beau monument de

Dunedin.

L'église actuelle est une construction provisoire. À 11 heures, elle

est remplie de peuple pour la grand'messe. Deux Pères maristes y

prêchent une mission. Un bon vieillard parle plus d'une heure pour

prouver que la mission est la plus grande grâce que Dieu puisse

accorder aux fidèles sur la terre; mais, à moins d'être sous le charme

d'un Mermillod ou d'un Père Félix, la force d'attention est limitée

chez l'homme, et, après un certain temps, la fatigue détruit la bonne

impression des premiers moments. Comme résultat pratique, je vois que

les chanteurs et les chanteuses sourient et jasent probablement

d'autre chose que de la retraite. Saint François de Sales, qui se

faisait tout à tous, ne dépassait jamais les 20 minutes dans ses

sermons.

La ville de Dunedin est construite partie en plaine (quartier des

affaires) et partie en colline. Ces collines ont des pentes de 30° à

45° d'inclinaison, et immédiatement le colon a adopté les tramways de

San-Francisco, qui les gravit par un câble sans fin circulant sous la

voie. Le char l'atteint au moyen d'une pince qui est dans une rainure,

le prend et le quitte à volonté pour marcher ou s'arrêter. Les rues

sont larges de 20 mètres. Les rues transversales, plus ou moins en

plaine, ont des tramways à chevaux et des tramways à vapeur.

On a réservé de vastes emplacements sur les collines pour la

récréation du public. D'importants faubourgs s'y élèvent de tous côtés

et donnent ainsi à la ville une grande étendue au milieu des bois et

des jardins.

Ce système, généralement adopté ici, donne des villes beaucoup plus

saines que dans le système des grandes agglomérations sur un espace

restreint. La mortalité n'est que de 12 pour mille, pendant qu'elle

est de 24 à Paris et de 21 à Londres. L'inconvénient des distances est

atténué par le bon réseau de tramways de toute sorte. L'Anglais ne

peut se passer du jardin, où sa nombreuse progéniture a besoin de

prendre ses ébats, et, en tout cas, il veut son _home_, sa maison

indépendante, son chez-lui.

Dans la ville basse s'élèvent de superbes maisons de pierre en style

renaissance comme à Glascow. Ce sont les banques, les hôtels, les

grandes maisons de commerce. Les collines sont réservées aux

_cottages_, mais on y voit aussi quelques beaux châteaux en style

gothique, rappelant les châteaux d'Écosse. Dunedin peut servir de

modèle pour la construction des villes en colline.

Le musée se compose d'une seule vaste salle avec deux rangs de

galeries. Les objets étrangers et indigènes y sont bien classés. Parmi

les phoques du pays je distingue le _seal éléphant_ (phoque éléphant),

d'une grosseur extraordinaire. Son cuir est très solide et d'un grand

prix. Tous les quartz, sables, graviers, ciments et pierres aurifères

du pays ont été groupés en une belle collection avec les noms des

localités et la quantité d'or qu'elles contiennent. Une collection

d'insectes en verre montre en grand la forme et la construction des

insectes microscopiques ou microbes des dernières découvertes. Les

matières premières, les objets manufacturés sont aussi classés de

manière à instruire facilement le public.

Je remarque deux énormes squelettes fossiles de _moa_ et une belle

collection d'armes et objets naturels de la Nouvelle-Guinée. Au-delà

du musée, le jardin botanique s'étend sur la plaine et la colline

boisée.

Mgr Moran a la bonté de me faire visiter ses écoles. Il y a ici 6

Frères irlandais s'occupant de 250 garçons. Il en a encore 14 autres

dans les diverses stations du diocèse. À côté des Frères, les Soeurs

dominicaines irlandaises ont un pensionnat avec une trentaine

d'élèves et 200 à 300 externes. Quelques Soeurs, parlent le français

et l'enseignent dans la _high school_ (haute classe). Elles enseignent

aussi la musique, le dessin et l'italien. Une grande élève a même la

bonté, de chanter avec goût et expression une chanson française en

l'honneur de l'étranger.

Le consul français, ici comme à Auckland et à Wellington, est anglais:

je voulais me renseigner auprès de lui sur les Français habitant la

contrée, mais il est absent. Je m'adresse donc à un Français qui tient

un hôtel; il me dit que les rares nationaux dans le pays sont des

échappés de la Nouvelle-Calédonie ou des marins déserteurs, et qu'il

ne veut pas les connaître. Quant à lui, il est un des chefs de la

Maçonnerie, mais il laisse sa femme aller à l'église et son fils chez

les Frères. Il n'entretient aucune relation avec les Loges françaises,

parce qu'elles sont athées.

Je rends visite à M. Perrin, directeur du _New-Zealand Tablet_. Il est

Irlandais, mais descendant de Français. Ses ancêtres, huguenots, se

réfugièrent en Irlande après la révocation de l'édit de Nantes. Il a

un frère ministre protestant et un oncle juge en Irlande. Lui-même est

un converti; il était ministre protestant. Enfin, je prends le tramway

et grimpe sur les collines, d'où l'on a une vue magnifique sur la

baie, sur la ville et sur la mer. La région ressemble fort à l'Écosse,

mais le climat est moins rude; toutefois, on a assez souvent la neige

et la glace durant l'hiver et assez de pluie dans les autres saisons.

Le climat devient plus froid à mesure qu'on avance vers le sud.

Un ami de Londres m'avait remis une lettre pour un jeune ménage qui

est venu élever des moutons en Otago. J'aurais voulu les voir à

l'oeuvre, mais il est à 150 milles d'ici et il faut y aller en voiture

et à cheval. J'en aurais profité pour voir les beaux lacs de Wakatipu,

Hawea, Wanaka, qui occupent ces régions; mais cela m'aurait pris une

quinzaine de jours, et il me reste encore bien du chemin à faire. J'y

renonce donc et pars pour Lawrence visiter un _goldenfield_ (terrain

aurifère).

À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 2 Équateur, Panama, Antilles, Mexique, Îles Sandwich, Nouvelle-Zélande, Tasmanie, Australie. · 第 38 / 74 题