CHAPITRE XXII

Départ pour Napier. -- Un _surveyor_. -- Un repas au désert. --

La future ville de Tarewera. -- Un Pa à 2,600 pieds. -- La boîte

aux lettres aux bords des chemins. -- Le port et la ville de

Napier. -- Les missions catholiques. -- Un typhon entre Napier et

Wellington. -- Port Nichelson et la ville de Wellington. -- La

corde de sauvetage. -- Mgr Redwood et les Pères Maristes. -- Le

Musée. -- L'Observatoire. -- Le kea et ses méfaits. -- Trois

jeunes éleveurs français. -- La famille en Nouvelle-Zélande. --

Les méthodes d'enseignement. -- Les oeuvres catholiques. -- Les

Chambres. -- L'Athenoeum. -- L'élection du _mayor_. -- La

_Wellington meat preserving C{y}_, et la prochaine concurrence

aux éleveurs européens. -- Un jeune colon bordelais.

Le 22 novembre, à 5 heures 1/2 du matin, on nous sert le déjeuner.

L'heure est un peu matinale pour les oeufs et le beefsteack, mais il

faut faire provision, car nous ne rencontrerons pas de maisons en

route, et nous avons 50 milles à faire. À 6 heures nous sommes en

voiture. J'ai toujours pour compagnons de voyage la famille de

Tasmanie, la vieille dame de Christchurch et un jeune homme de

Wellington. Les deux _miss_, pour jouir de la vue, occupent le siège à

côté du cocher, celui-ci relègue à l'arrière, sur les bagages, le

petit aide, enfant de 12 ans; mais, vu la pluie, les passagers se

serrent un peu plus et le prennent avec eux dans la voiture.

C'est la Sainte-Cécile, et nous n'avons pour musique que la pluie

battante et les sursauts de la voiture dans une route défoncée.

Heureusement, les ressorts d'acier sont remplacés par des lanières de

cuir, sans quoi la voiture se serait déjà brisée bien des fois.

Nous traversons des plaines et des collines parsemées de pierres

ponces que recouvre la fougère ou le titree. La contrée est pauvre et

déserte.

Vers midi nous arrivons au coude d'une rivière. Là, le cocher donne

l'avoine aux chevaux et nous mangeons nos _sandwich_. Au bord de la

rivière, une tente est occupée par un _surveyor_ (architecte) qui lève

les plans de la contrée; le gouvernement se propose d'en vendre les

terres aux enchères. Un cavalier qui nous suit lui emprunte un

chaudron qu'il suspend au bout d'une branche, allume le feu, tire de

son sac le thé et le sucre et nous en offre bientôt une tasse. Il

passe ensuite au bout d'un bois un morceau de mouton qu'il grille sur

le feu. Une demi-heure lui a suffi pour préparer et consommer son

repas, et il repart à cheval. Il parcourt le pays et achète des

moutons pour la _Freezing sheep Company_ qui vient de se former à

Auckland. Plusieurs milliers sont déjà en route pour Cambridge, près

Auckland, d'où ils rejoindront l'usine à congélation.

Après une heure de repos, on attelle, et nous continuons notre route.

Le paysage devient bientôt plus riant; aux plaines nues succèdent les

collines boisées, et nous ne tardons pas à voir les premières stations

de moutons. Plus loin, nous apercevons aussi des vaches et des mules;

et peu à peu à la fougère succède la verte pelouse des herbes

européennes. Cette herbe est semée en automne sur les cendres de la

fougère. Celle-ci repousse durant plusieurs années, mais peu à peu

finit par disparaître. Les jeunes pousses d'une certaine qualité sont

utilisées par les colons, qui les mangent en guise d'asperge. Au Japon

j'avais aussi mangé les pousses du bambou, dont le goût rappelle celui

du champignon.

Nous traversons un joli vallon où gronde le bruit de la cascade

Runanga, et vers 5 heures 1/2 nous arrivons à la future ville de

Tarewera, au bord de la rivière. Je dis future ville, car pour le

moment je n'y vois que le bureau de poste et télégraphe et un hôtel.

Comme la ville existera tôt ou tard, les lots de terrain à bâtir s'y

vendent déjà à 40 livres l'acre.

Le maître de l'hôtel est un Danois, qui a commencé par être militaire

dans le pays. Il recevait 9 schellings par jour comme _constabulary_

(militaire) de 1re classe. Cette paye ne lui suffisant pas à élever sa

nombreuse famille, il s'est fait aubergiste, et a pu construire et

payer sa petite maison. Il emploie en ce moment plusieurs Maoris à

divers travaux. Il les dit très rusés (_cunning_), et ajoute qu'il est

bon d'avoir les yeux bien ouverts en traitant avec eux. Après le

souper je descends au bord de la rivière, qui coule paisiblement sous

l'ombre des pins séculaires. Au salon, je trouve les journaux qui

m'apportent les télégrammes d'Europe. Même au milieu de ces montagnes

perdues, je sais ce qui s'est passé hier à Londres, à Paris et dans

les divers pays des Antipodes.

Le lendemain, matin à 5 heures 1/2, déjeuner; à 6 heures, départ. La

nature devient de plus en plus gracieuse. Les collines boisées

rappellent certaines parties de la Suisse. Les lacets du chemin

ressemblent parfois à ceux du col de Tende; des véroniques énormes et

mille autres buissons que nous cultivons dans nos jardins couvrent ici

les bords de la route. Je remarque le _cabbage-tree_ (arbre choux)

espèce d'énorme youka, et le _rapu_, que les Anglais appellent _flax_,

et dont les Maoris tirent un chanvre qui sert à les habiller. Les

Européens l'utilisent aussi, et on l'exploite en grand pour la

fabrication des cordes et de la toile grossière.

[Illustration: Nouvelle-Zélande.--Femme Maori.]

À Toranga Kuma, la route atteint 2,600 pieds d'altitude, et la vue est

magnifique. Près de là un _Pa_ ou _settlement_ maori a éparpillé ses

_whares_ ou petites cabanes entourées de poules et de cochons. Comme

l'Européen, le Maori brûle maintenant ses forêts, et sur la cendre il

sème le gazon qui nourrira ses chevaux. On voit partout les troncs à

demi brûlés, cadavres de ces magnifiques forêts qui auront bientôt

disparu.

Nous passons à côté d'une maison de bois perchée sur un pic. Elle

servait de fort aux troupes dans la dernière guerre. Les Maoris aussi

savaient parfaitement organiser leurs camps retranchés au moyen de

nombreuses rangées de palissades d'où ils faisaient feu sans

s'exposer. Nous descendons dans une riante vallée, et à une station

(nom que l'on donne ici aux fermes des éleveurs), une bonne Danoise

quitte une troupe de joyeux bébés et monte en voiture.

Les bébés se multiplient comme les moutons dans ces stations, et

rendent moins dur l'isolement des habitants. Plus d'un jeune homme qui

a fait ses études à Oxford ou à Cambridge ne dédaigne pas ici la

charrue, et passe de longues heures à cheval pour surveiller ses

nombreux troupeaux. Le genre de vie est dur, mais éminemment

moralisateur. Il donne l'aisance et aboutit à la richesse sans risque

pour la vertu.

Un cavalier suit la voiture, et de temps en temps il prend dans une

boîte, fixée au bout d'un piquet, un portefeuille en cuir contenant la

correspondance du district. La veille, il a lui-même laissé ce

portefeuille qui lui est renvoyé avec les réponses. J'avais déjà

remarqué des boîtes à lettres au bord du chemin à un arbre de la

forêt, et par-ci par-là de grands rouleaux de fils de fer au pied des

poteaux télégraphiques: provision pour les réparations. Heureux pays

celui où l'on peut confier ainsi sans danger le bien public à la bonne

foi publique!

Après avoir passé la rivière Moka sur un long pont de bois, à côté

d'une jolie cascade, nous gravissons une colline, du sommet de

laquelle nous apercevons au loin l'immense plaine azurée de l'Océan.

Un peu plus loin, nous arrivons à une pauvre cabane où l'on nous sert

du thé et un peu de porc pour notre _lunch_. Cette mesquine demeure

est tapissée des illustrations des temps modernes, y compris Gambetta.

Le propriétaire, éleveur de chevaux, a payé la terre 30 schellings

l'acre.

La voiture atteint bientôt le lit d'une rivière, et le suit pendant

longtemps, traversant cinquante-deux fois le courant d'eau aux

nombreux détours. Enfin, nous aboutissons à la plaine parsemée de

petites cabanes entourées de jardins. À 5 heures, nous passons sur un

long pont de bois, jeté sur la baie ou port de Napier, et traversons

une colline pour aboutir à la ville au bord de la mer.

Napier est une charmante petite ville de 5 à 6,000 habitants. Elle est

divisée en 3 sections: le port pour les navires, la ville basse sur

une langue de terre entre la mer et une lagune; là, sont les magasins,

les hôtels, les comptoirs et les banques; la ville en colline, où

demeure la population aisée, est parsemée de grands et de petits

pavillons en bois. Ils sont entourés de jardins où s'épanouissent les

roses et toutes les fleurs de nos jardins d'Europe. Je remarque aussi

la vigne, le poirier, le pommier, et en général tous nos arbres

fruitiers. L'église catholique est desservie par le Père Reynier,

mariste, depuis 34 ans dans le pays. Il est resté 9 ans à Rotorua avec

les Maoris. Le Père Forest, un des fondateurs de la congrégation des

Maristes, venu ici des premiers, il y a 42 ans, est au lit, et le

médecin interdit les visites. Il y a 1,600 catholiques à Napier; les

écoles sont tenues par des Soeurs et par des Frères. Des collines on

jouit d'une vue splendide. À 2 heures, par une forte pluie, je monte

sur le petit vapeur qui nous conduit au _Ringarooma_ stationnant au

large.

À 3 heures nous prenons la pleine mer. Elle est en courroux. Le

_Southern Cross_, autre steamer plus petit, a mis deux jours à tourner

le cap _East_. Le _Ringarooma_, plus important (1,096 tonnes) a été

plus heureux; mais vers le soir, un terrible typhon arrive du sud, et

nous saisit de face. Le navire, constamment couvert par les vagues,

semble naviguer entre deux eaux, la nuit est affreuse, je me demande à

tout instant si le navire ne va pas s'en aller en miettes par la

violence des lames.

Nous devions arriver à Wellington le lendemain matin. C'est à peine si

nous pouvons y aborder à 6 heures du soir. Toutefois, le navire a été

obligé d'interrompre son voyage. Au lieu de suivre sur Hobart et

Melbourne, il s'en va au _dock_ réparer ses voies d'eau. Il a été plus

heureux que le _Triumph_, navire de 3,000 tonnes, appartenant à la

_Show Savill and Albion C{y}_, qui vient d'échouer au pied du phare à

l'île Tiritiri, non loin d'Auckland; et que le _Tasman_ qui a coulé

avant-hier à pic, près du Cap Pilar en Tasmanie. Dans les deux

naufrages, aucun passager ni aucun matelot n'a péri.

À peine descendu à terre, je rends visite à Mgr Redwood qui m'accueille

paternellement. À l'_Occidental Hotel_, grande construction en bois, on

me donne une chambre au 2e étage. Je vois avec étonnement dans le

couloir une longue corde à noeuds à côté de chaque porte, et j'en

demande la destination. C'est, me dit-on, pour qu'en cas d'incendie vous

puissiez vous sauver par la fenêtre.--Quoique peu fort en gymnastique,

je pourrai encore avec une corde descendre deux étages par la fenêtre;

mais les dames?--Si le malheur arrivait, ajoute-t-on, elles ne seraient

pas plus embarrassées que vous.

Wellington, capitale de la Nouvelle-Zélande, s'étend gracieusement sur

les bords de la vaste baie appelée Port Nicholson. Peuplée d'environ

22,000 habitants, elle est bâtie sur collines. Pour la partie réservée

aux affaires on a empiété, et on empiète toutes les fois qu'on en a

besoin, sur la baie, au moyen de jetées et de remplissages.

Wellington est aussi chef-lieu de la province Nord de l'île du Nord.

Mgr Redwood me présente au Père Yardin, un des plus anciens Pères

maristes de la mission. Ce bon Père veut bien me conduire au Musée et

me présenter au directeur, le Dr Hector, bien connu dans le monde

savant. Il centralise, par le télégraphe, les données du réseau des

Observatoires de Nouvelle-Zélande, Tasmanie et Australie, et les

communique à la presse. Il fait passer sous mes yeux les divers

bulletins qui sont comme l'histoire du temps dans ces colonies. Ils

servent à prévoir presque à coup sûr les tempêtes. Les bulletins du

dimanche font régulièrement défaut; c'est le jour que le Seigneur

s'est réservé, me dit-il, et tout travail doit s'arrêter ce jour-là.

On ne marchande pas avec le Souverain Maître. Au musée je remarque de

belles gravures maoris sur bois et une quantité d'instruments de l'âge

de pierre. Ils sont identiques à ceux que j'ai vus dans les musées de

Suède et de Norwège. Parmi les oiseaux indigènes, je vois le _huia_,

gros merle noir avec le bout de la queue blanche, il parle comme le

perroquet; le _kiw_ ou _apteria mantelli_, sans queue, avec le bec

long et fin et manteau poilu; le _kakapo_ [_stringops habroptilus_],

perroquet vert de la forme et de la grosseur d'une poule, et le _kea_,

autre sorte de gros perroquet à bec crochu. Il est devenu le fléau des

éleveurs. Il était herbivore; mais, depuis l'introduction du mouton,

il a pris goût à sa chair, et spécialement au gras des rognons; il

plante ses griffes dans la laine du mouton et fait son repas pendant

que sa victime saute à droite et à gauche en bêlant, et finit par

succomber à une mort lente.

Le Père Yardin me parle de trois jeunes compatriotes venus ici du

centre de la France. Ils ont apporté 250,000 fr., qu'ils ont placés à

la Banque, et se sont engagés comme bergers. Lorsque après quelques

mois, ils ont bien connu le métier d'éleveurs, il ont loué une petite

ferme, puis ils l'ont achetée. Ils ont loué de vastes terrains à

côté, et viennent de les acheter. Depuis cinq ans à peine dans le

pays, ils possèdent déjà plus de 8,000 acres de bonne terre avec des

milliers de moutons, chevaux et bétail. Ce fait prouve que le

Français, s'il le veut, peut réussir comme l'Anglais; mais à la

condition que, comme l'Anglais, il reçoive dans la famille une

éducation assez forte, pour qu'à vingt ans on puisse sans danger lui

mettre 250,000 fr. dans les mains, et avec la presque certitude de les

voir décupler en dix ans.

Le Père Yardin, qui a beaucoup approché et beaucoup connu les colons

de la Nouvelle-Zélande, en fait le plus grand éloge. Les familles,

soit catholiques, soit protestantes, sont bien unies: les frères

aiment les soeurs et celles-ci se disputent le dernier bébé pour

l'amuser. Le père trouve dans ses nombreux enfants des aides pour

faire prospérer de nombreuses fermes. Il établit ses garçons en leur

donnant soit une ferme, soit une somme qui leur permettra de se créer

une situation dans l'industrie. Les emplois administratifs, quoique

rétribués à 400 ou 500 fr. par mois, sont considérés comme

n'aboutissant à rien.

Après la mort du père, le fils aîné prend son lieu et place; la mère

et les soeurs lui obéissent comme au chef de famille. Les soeurs, même

les aînées, le consultent pour le mariage. Le choix de l'épouse se

fait non pour la dot, car il n'y a pas de dot ici, mais pour les

qualités et la sympathie. C'est là la première garantie du bonheur

dans les ménages. Les époux suivent la loi de la nature, et n'ont pas

peur que le pain manque jamais à leurs nombreux enfants, mais ils ne

craignent pas de leur inculquer de bonne heure l'amour du devoir,

l'esprit du travail, et de leur en donner l'exemple.

[Illustration: Wellington.--Collège des PP. Maristes.]

Le Père Yardin me montre la Bible traduite en maori par les ministres

protestants. Au jugement de la Soeur Joseph, la plus savante en langue

maori, c'est un travail colossal et d'une exécution parfaite. Les

ministres protestants sont venus ici bien avant les missionnaires

catholiques, et le Père me dit qu'un grand nombre d'entre eux ont bien

souffert et beaucoup travaillé.

Le Père Le Menant des Chesnais m'avait invité à déjeuner à la paroisse

Sainte-Marie. Le Père Yardin veut bien m'y accompagner. Le Père Le

Menant a réuni un petit musée et une bibliothèque qu'il destine au

Collège que les Maristes vont construire à Wellington. Comme je sais

qu'ils ne se recrutent pas assez pour suffire à tous les besoins, je

lui demande s'ils auront assez de professeurs. Il me dit qu'avec le

système anglais ils peuvent obtenir un bon résultat avec moitié moins

de personnel. Dans les sciences, on donne peu de temps à la théorie et

beaucoup à la pratique dans les laboratoires. Le latin est enseigné en

trois ans, comme on enseigne les autres langues vivantes au moyen de

manuels de conversation. Par les tableaux on apprend, autant et plus

vite, par les yeux. Il serait désirable que nos Comités d'instruction

primaire et secondaire envoient des personnes compétentes, sérieuses,

peu amies de la routine, examiner les meilleurs tableaux en usage en

Allemagne, en Angleterre et en Amérique, pour en faire profiter nos

écoles libres. Ce travail serait plus utile que l'impression de

nombreux volumes de controverse.

Aux États-Unis, j'avais remarqué les albums de géographie qui, en

quelques semaines, au moyen des yeux, peuvent apprendre aux enfants ce

qu'il nous faut des années pour leur faire entrer dans la tête.

Le Père Le Menant est de son temps; il s'est mis à l'oeuvre, a étudié

la géologie, la chimie et autres sciences modernes, au nom desquelles

on prétend attaquer la vérité. Il fait des _lectures_ ou conférences

publiques fort goûtées des protestants et des catholiques. Sa dernière

conférence à Auckland avait été présidée par le Maire, un protestant,

qui applaudit à tous les arguments par lesquels il démolissait les

doctrines des matérialistes et des libres-penseurs; mais il fit des

réserves sur l'observation du conférencier, que les défaillances des

catholiques ne prouvent rien contre la vérité du catholicisme. Une

religion sérieuse, dit-il, doit pouvoir se faire observer. Ainsi, me

disait le Père, quoique persuadés souvent de la fausseté de leur

doctrine, les protestants sont toujours arrêtés par le trop grand

nombre de catholiques qui observent le décalogue moins bien qu'eux.

Le Père Yardin me conduit chez les frères Maristes de la doctrine

chrétienne. Le directeur est lyonnais; il me dit qu'on ne lui demande

pas s'il est étranger ou s'il a le diplôme pour enseigner. Tout ce

qu'on lui demande chaque année, c'est le nombre d'élèves qui

fréquentent son école. Il y a 3,000 catholiques à Wellington et les

Frères instruisent 250 enfants. Les Soeurs irlandaises, à côté, ont

autant d'élèves.

De la plate-forme de l'école, nous voyons au loin, à _Té Haro_, sur la

colline, l'hôpital des fous, l'hôpital civil et une prison en

construction. Les prisonniers sont employés à charrier et à empiler

eux-mêmes les briques pour construire leur cage. C'est sage et

économique. Le soir, j'assiste à une conférence de Saint-Vincent de

Paul. Il n'y a pas de pauvres à secourir dans ce pays; le gouvernement

les empêche de débarquer, et ceux qui tombent malades sont toujours

secourus à domicile par le gouvernement ou reçus sans formalité dans

les hôpitaux; il ne reste à nos confrères qu'à faire face aux besoins

imprévus de quelque passant ou de quelque pauvre honteux.

M. Knorpp, ingénieur des chemins de fer, me remet une lettre pour M.

Smith, chef du matériel roulant du railway à Christchurch, et une

autre pour M. Maxwell, directeur général des chemins de fer. M. Knorpp

a vu à Nice la culture de l'olivier et m'apprend qu'on vient de

l'introduire à Auckland avec l'oranger, comme on a introduit la vigne

à Napier. Les colons ont aussi importé des abeilles de Naples et elles

se sont beaucoup multipliées. Un Italien essaie en ce moment avec

succès la culture des vers à soie. Ils ne s'endorment pas, les colons

de la Nouvelle-Zélande.

La Chambre des députés est éclairée à l'électricité; les tribunes et

l'ensemble est, en petit, ce qu'est la Chambre des Communes à Londres.

Je peux en dire autant de la Salle du Sénat à côté; mais ici, pas

d'illumination; les sénateurs se réunissent de jour et les députés qui

le veulent peuvent assister à leurs séances. Comme à Londres, je

remarque le buffet et le cellier et une magnifique bibliothèque. Au

rayon des livres français, je vois: Voltaire, Victor Hugo, Diderot et

la collection de nos auteurs révolutionnaires. Rien d'étonnant à ce

que les Néo-Zélandais aient mauvaise opinion de nous. Je désigne au

bibliothécaire les ouvrages de Frédéric Le Play; il en prend note pour

les demander aussitôt.

À l'Athenoeum, j'assiste à l'élection du _Mayor_(maire). Elle a lieu

chaque année: Est électeur tout _householder_, chef de maison, y

compris la veuve. Tout se passe dans le plus grand ordre. Le maire

reçoit 300 l. stg. d'appointements.

Nous parcourons de nombreuses salles de lecture; les unes sont pour

les abonnés, qui paient une guinée par an, les autres gratuites; les

unes pour les messieurs, les autres pour les dames. Une bibliothèque

gratuite prête les livres à domicile pour une semaine. Les journaux et

revues de tous les pays sont à la disposition du public. Il y a même

une salle pour les jeux d'échecs, où le silence est de rigueur.

M. Burnes me conduit à la visite de _Wellington meat preserving C{y}_

et le _manager_ ou directeur, M. Wright, son ami, a la bonté de me

faire parcourir l'usine en m'expliquant tous les détails. Une machine

de 60 chevaux à 3 chaudières comprime l'air froid dans 5 chambres

contenant chacune 300 moutons. Ces bêtes sont réunies et tuées à un

village voisin. Le train les emmène à côté de l'établissement, et ils

passent du wagon aux crochets des chambres réfrigérantes. L'air

comprimé se répand pour rétablir l'équilibre, et l'évaporation qui en

résulte produit le froid, qui descend à plusieurs degrés sous le zéro.

Ce système est bien plus simple et plus économique que celui du

refroidissement par l'évaporation de l'éther: l'éther ou tout autre

produit chimique coûte, tandis que l'air ne coûte rien. Après 24

heures de séjour dans les salles, les moutons sont complètement

gelés, et on les met à part jusqu'à l'arrivée du navire qui les doit

recevoir. Dans le navire, on maintient la congélation par le même

procédé, et la machine qui fait marcher l'hélice sert aussi à

comprimer l'air. À Londres, les moutons sont maintenus en congélation

toujours par l'air comprimé, et envoyés au marché au fur et à mesure

des besoins. Le coût de la congélation et du fret est de 4 pence la

livre, et le prix de vente à Londres, jusqu'à présent, est de 6 pence

(0,60) la livre ou 1 fr. 20 le kilog. Il ne reste donc que 2 pence ou

0 fr. 20 la livre, pour le prix de la viande, que retire l'éleveur,

mais, comme le prix courant du mouton à Londres est de 2 fr. 50, et

qu'on sait parfaitement que le boucher vend à ce prix le mouton de la

Nouvelle-Zélande qu'il fait passer pour mouton anglais, les Compagnies

se proposent, si l'abus continue, d'établir elles-mêmes des magasins

de détail dans les principales villes du Royaume-Uni et d'Europe afin

de réaliser pour l'éleveur le bénéfice énorme que le boucher prend

pour lui-même. La Compagnie n'a que 3 mois de date: elle n'achète pas

les moutons; ils sont gelés, transportés et vendus pour compte des

éleveurs. Elle espère congeler 5 à 6,000 moutons par mois, soit de 60

à 80,000 l'an. Une autre Compagnie à Auckland, une à Dunedin, une à

Oomaru et une à Bluff en font autant, et plusieurs autres sont en

formation aussi bien ici qu'en Australie. La Nouvelle-Zélande possède

13,000,000 de moutons, dont 8,000,000 sont tous les ans passés au

chaudron pour suif, faute de débouchés. Elle pourra donc facilement

exporter quelques millions de moutons par an, et ils sont aussi bons

que ceux d'Angleterre. L'Australie possède 70,000,000 de moutons et

pourra en exporter aussi un grand nombre, menaçant l'éleveur européen.

Les truites et saumons importés de Californie se sont aussi rapidement

multipliés. On pourra les congeler et les exporter. Les lapins, les

lièvres et les faisans pourront être exportés en boîtes.

Dans la République Argentine, j'avais vu ces mêmes Anglais

entreprenants commencer leurs opérations sur le même pied. On peut

donc croire qu'à bref délai l'Europe verra, pour la viande, la même

révolution qui a eu lieu pour les grains.

Nos cultivateurs n'ont pu soutenir la concurrence américaine pour les

blés, et ont transformé leurs champs en prairies, où paissent les

moutons et les boeufs; mais bientôt le mouton et le boeuf d'Amérique

et de l'Océanie feront baisser considérablement le prix de la viande,

et les tarifs protecteurs, odieux au peuple lorsqu'ils touchent aux

objets d'alimentation, seront impuissants à conjurer le fait.

Que reste-t-il donc à faire au propriétaire et au cultivateur

français? Il n'a qu'à suivre le courant. La rapidité des voies de

communication et les découvertes journalières font que le champ

d'action n'est plus la petite France ou la petite Europe, mais le

monde entier. Le Français, s'il veut être de son temps, doit semer le

blé en Amérique et élever le mouton en Australie, où les terres sont

encore entre 25 et 100 fr. l'hectare. Plus tard, il les paiera plus

cher, car les prix tendent inévitablement à s'équilibrer. Si un jour

il dispose du Tonkin et de Madagascar il devra en faire autre chose

que d'y tenir quelques marins et soldats. Or, pour cela il est

indispensable de revenir à la famille stable et de rétablir l'autorité

paternelle par une plus grande liberté testamentaire, comme chez les

peuples prospères. Le père de famille ne craindra pas les nombreux

rejetons, lorsqu'il saura qu'il peut assurer le foyer à l'un d'eux qui

perpétuera son nom, et que les autres se répandront dans le monde

entier. Toutefois, en rétablissant le père de famille dans sa dignité

et dans son droit naturel, il sera indispensable de le fortifier dans

le sentiment du devoir par la lecture des Livres saints; car il aura

une plus forte responsabilité.

Avant de quitter Wellington, je rends visite à M. Cheymol, un des

rares Français en Nouvelle-Zélande. Ce jeune Bordelais voulait de

bonne heure se rendre aux colonies, mais tous ses efforts pour obtenir

des renseignements sérieux en France furent vains. Il lisait les

bulletins de la Propagation de la Foi et il eut la pensée de

s'adresser au Père Forest en Nouvelle-Zélande. Celui-ci lui répondit:

Si le travail ne vous fait pas peur, et si la vertu est votre

compagne, vous ferez fortune. Il vint, importa les vins français et

fit bientôt fortune; mais un navire qu'il avait fait venir de Bordeaux

arriva au moment de la faillite de la Banque de Glascow, et à la suite

de la crise financière sa fortune s'est trouvée compromise. Il est en

train de la rétablir. Sans ce contretemps, il aurait réussi à

détourner en faveur de Bordeaux l'importation des vins français qui se

fait en grande partie par Londres.

À 6 heures, je monte sur le _Wanaka_, petit vapeur de 500 tonnes qui

doit me conduire à Littletown. Le pavillon est en berne, le directeur

de la Compagnie vient de mourir à Dunedin. Cette Compagnie, appelée

_Union steamship Company of New Zealand_, possède une trentaine de

bateaux à vapeur de 100 à 2,000 tonnes. Elle fait le service des côtes

et le service intercolonial entre la Nouvelle-Zélande, la Tasmanie,

l'Australie et les îles Fiji.

À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 2 Équateur, Panama, Antilles, Mexique, Îles Sandwich, Nouvelle-Zélande, Tasmanie, Australie. · 第 37 / 74 题