CHAPITRE XXI

Sulphur-point. -- Les bains du gouvernement. -- Perdu et

retrouvé. -- Les geysers de Whakarewarewa. -- La fin de

Komutumutu. -- Le geyser de Waïkiti. -- Les sépultures. -- Le

divorce. -- Route vers Taupo. -- Le Waïkato. -- Un cocher

concurrent. -- Débourbés par les Maoris. -- Le Tangariro et sa

légende. -- Le lac de Taupo. -- Les bains de M. Lofley. -- À la

recherche de la cascade Huka. -- Le Crow's nest. -- Les rêves au

bord du lac. -- Taniwha, l'homme aux cheveux rouges.

Je passe ma matinée à rédiger mon journal de voyage, et dans

l'après-midi je vais à _Sulphur-point_, visiter les bains du

gouvernement. Ils sont encore en construction. Tout y est simple comme

dans les pays nouveaux.--Des conduits en bois amènent l'eau de deux

sources sulfureuses et alcalines. Une est appelée _Priest Source_,

parce qu'un ministre protestant y a été guéri de son rhumatisme;

l'autre, _Rachel Source_. Que vient faire ici Rachel? c'est ce qu'on

n'a pas su m'expliquer. Les bains pour les messieurs et les bains pour

les dames consistent en de petites piscines de 7 à 8 mètres de côté;

l'établissement est une baraque en planches. Je m'avance vers les

bords du lac à un groupe de sources plus ou moins liquides (la terre

bout ici comme l'eau), plus ou moins brûlantes, et je me figure qu'en

suivant les bords du lac vers l'ouest, je dois rejoindre Ohinemutu.

Géographiquement j'avais raison, mais pratiquement c'était autre

chose. Je passe à travers les champs de fougères et j'évite les marais

et les trous d'eau bouillante; mais bientôt j'arrive aux _titrees_,

qui me barrent le chemin. J'espère que cette barrière franchie, je

retrouverai le bord du lac et quelque sentier. Je fais donc de grands

efforts, et je perce à travers les _titrees_; mais leur champ n'a

point de fin. Par-ci par-là des marais, des trous d'où sort une vapeur

sulfureuse, et des étangs bouillants. La nuit approche, l'eau tombe à

torrents, je suis trempé jusqu'aux os. Il est bien vrai qu'en

Nouvelle-Zélande il n'y a ni reptiles, ni fauves; mais quoi qu'il en

soit, la perspective de passer la nuit dans ces buissons détrempé

d'eau ne me sourit pas. J'ai un moment de panique; puis la raison me

dit que le mieux est de retourner en arrière. Après d'héroïques

efforts, je reviens au point de départ et je bénis Dieu d'être sorti

de ce mauvais pas. Il est toujours dangereux dans les pays nouveaux de

quitter les sentiers. Il est bien tard quand j'arrive à l'hôtel. On

s'y était fort peu ému sur mon compte; on pensait que j'avais l'âge de

raison.

Le lendemain, la matinée se passe à écrire et l'après-midi à visiter

les geysers de Wakarewarewa. Ils sont à trois milles de Ohenimutu,

vers la colline. Je suis cette fois une route carrossable, mais c'est

celle de Taupo. Je suis obligé de la quitter à un point donné, pour me

diriger vers les vapeurs qui s'élèvent des geysers. Toutefois je ne

sors pas des sentiers tracés et j'arrive à travers mille trous béants

où bouillonnent l'eau et la boue, au bord d'une petite rivière. Je la

traverse sur une passerelle de madriers, et j'atteins une vingtaine de

_whares_ ou cases maoris. Ils se sont établis là probablement pour

économiser le feu qui doit cuire leurs aliments. Un jeune Maori me

fait lire le règlement qui assigne tant de schellings à la station et

tant au guide, puis me conduit aux geysers à travers les bassins et

les trous d'eau bouillante. La terre est si mobile, qu'à tout instant

on croit la voir manquer sous ses pas. Dans un de ces trous,

Komutumutu, chef des Puja qui occupaient la station, fit bouillir la

tête d'un ambassadeur que lui envoyait le chef de la tribu voisine.

Celui-ci, après avoir vainement attendu son envoyé, comprit ce qu'il

en était advenu. Il tomba avec sa tribu sur les Puja, et fit bouillir

la tête de Komutumutu dans le même trou. Le guide me conduit au geyser

de Vaïkiti, qui projette de l'eau à une douzaine de pieds. Lorsque le

vent souffle du nord-ouest, l'eau s'élève à 30 ou 40 pieds. Mon

cicérone me montre sa case; elle est à louer. La case voisine est

louée moyennant 5 schellings par semaine à deux Anglais qui prennent

ici les bains thermaux. Je veux en essayer un, mais avec peu de

profits; j'en sors tout excité. Les eaux minérales sont un agent

puissant avec lequel il ne fait pas bon badiner. Elles ont toujours

tué plus de monde qu'elles n'en ont guéri. Mon Maori me parle du Père

Mac Donald, qui est leur prêtre. Il attend sa venue pour bénir son

mariage qui a eu lieu le mois dernier. Le Concile de Trente n'ayant

pas été publié ici, le simple consentement mutuel suffit à la

validité du mariage. Le Père Mac Donald étant le seul prêtre pour les

30,000 Maoris du diocèse d'Auckland, ne peut guère passer qu'une fois

l'an dans chaque _Pa_ pour les mariages et les baptêmes. Une petite

case maori est surmontée d'une croix de bois; c'est la chapelle

catholique.

À l'occasion des décès, les Maoris ont l'habitude de pleurer longtemps

leurs morts, dans une cérémonie qu'ils appellent _tangi_, mais après

les larmes ils se livrent à un copieux repas (_kaï_) qui finit souvent

par la _haka_ (danse).

La femme qui n'est pas bien traitée par son mari quitte le toit

conjugal et s'en va chez un autre. Le mari infidèle est bafoué par la

tribu dans un charivari appelé _tana_. C'est le divorce de ce pays. La

veuve, comme je l'ai dit, coupe ses cheveux en signe de deuil.

On m'avait dit qu'en l'absence du prêtre, le plus ancien des Maoris,

le dimanche, lisait l'évangile et l'épître à la _Carved house_ et

présidait à l'office. Je m'y rends donc à l'heure indiquée et par une

forte pluie; mais je ne trouve là que quelques Maoris lisant un

journal en leur langue. Ils me disent que presque tous leur

coreligionnaires sont au _bush_ (forêt) pour les semailles, et qu'il

n'y a point d'office. Je remarque à la muraille les portraits de

l'empereur Alexandre de Russie et d'Abdul Azis de Turquie. Les Maoris

présents savent fort bien me dire qu'ils ont été tous les deux

assassinés. Au sortir de la _Carved house_ je vois dans un bassin

d'eau minérale des jeunes gens et des jeunes filles en costume de

mère nature. Ils y sont si habitués qu'ils n'y trouvent, pas le

moindre inconvénient et n'y supposent même pas une malice. Il est

regrettable que cette, race si intelligente, hospitalière et

chevaleresque, aille en s'éteignant. Les Maoris étaient 100,000

lorsque les premiers missionnaires protestants abordèrent l'île en

1814, et se maintinrent aussi nombreux, malgré, les guerres

incessantes de tribu à tribu. Mais ils diminuent à mesure que les

blancs augmentent. Ils disent eux-mêmes que, comme le rat anglais a

détruit le rat indigène, il faut que le Maori finisse par disparaître

devant le blanc. Il est vrai, en effet, que le rat anglais introduit

par les navires s'est multiplié, et a voué une guerre à mort au rat

noir indigène, qui a presque disparu.

Le reste de la journée se passe à écrire et à boucler ma malle, car

demain je compte partir pour le lac de Taupo. Je ferai route avec la

famille tasmanienne et la vieille dame que j'ai eues pour compagnes de

voyage à Vaïroa et à Rotomahana.

Le 19 novembre, malgré la pluie de la nuit, à 6 heures du matin la

voiture attelée de quatre chevaux est à la porte de l'hôtel.

Le char peut tout juste contenir quatre personnes, et nous y sommes

six. La vieille dame de Christchurch et les deux, miss occupent le

siège du fond; leur oncle, leur frère et moi le siège en face.

Impossible de placer quelqu'un à côté du cocher; les malles occupent

le siège et la pluie les inonde; nous-mêmes nous n'en sommes en

partie préservés que par les toiles cirées qui forment les parois de

la voiture.

Claque le fouet, et en avant! Nous traversons une plaine de fougères,

gravissons des coteaux pour en redescendre d'autres; toujours les

titrees et les fougères. Par-ci par-là quelque belle forêt, des

montagnes et des rochers à la forme bizarre, et en général une nature

sévère et triste.

À 11 heures nous traversons sur un pont de bois la rivière Vaïkato.

Les pluies l'ont grossie et elle roule à travers les rochers une masse

d'eau bruyante et verdâtre d'un bel effet. À quelques pas de là, à

Ateamuri, nous sommes à moitié chemin. Les chevaux ont déjà fait leurs

28 milles (le mille anglais est de 1,600 mètres) et ils prennent leur

avoine. Nous laissons les dames dans la voiture, car la pluie

continue, et nous mangeons notre _sandwich_ dans une baraque faite

d'herbes aquatiques; 5 chiens et 4 chats, tous plus maigres les uns

que les autres, demandent à partager notre mince repas. Un jeune

Neo-Zélandais que j'avais laissé à l'hôtel nous rejoint avec un

_buggi_ (petite voiture légère pour une seule personne et le cocher).

Après une heure de repos, on attelle de nouveau, et nos chevaux ont

encore 28 milles à faire dans une route détrempée d'eau, avec des

rampes continuelles. Les pauvres bêtes n'en peuvent bientôt plus, et

une d'elles, se refusant à tout service, empêche les autres d'avancer.

Nous la reléguons derrière la voiture, et plus loin nous la confions

à un homme qui va à Taupo. Souvent les roues enfoncent d'un côté

jusqu'au moyeu et la voiture est près de tourner. Il faut alors

descendre et pousser les roues, en pataugeant dans la boue. M. Lewis,

malgré sa barbe blanche, est du plus grand secours; il ne craint ni la

pluie ni la grêle qui nous flagelle par moment; son jeune neveu,

garçon de 13 ans, tient la bride du cheval d'avant et prête son aide

comme un cocher consommé. Une des jeunes _miss_ daigne même, dans les

moments critiques, salir ses gants aux rayons de la roue; mais le plus

grand secours nous vient du cocher du petit _buggy_ qui suit derrière

nous. Il laisse le cheval aux soins de son voyageur, et à tout instant

il aide à son confrère, soit en renouant une courroie cassée, soit en

harcelant les chevaux, ou en poussant la voiture. J'apprends que les

deux voitures appartiennent à deux maîtres différents qui parcourent

la même route, et sont nécessairement en concurrence. J'admire donc

l'esprit de fraternelle charité qui pousse un cocher à aider l'autre

en retardant lui-même sa course. Dans des conditions semblables, plus

d'un cocher d'Europe se serait réjoui de voir son concurrent dans la

boue, et l'y aurait laissé patauger: le résultat aurait été peut-être

la perte des chevaux et la ruine du concurrent, et en tous cas un

appauvrissement pour la communauté. Or, le bien-être général profite à

tous.

J'admire encore plus le sang-froid de notre cocher; il n'a pas quitté

un instant les guides, faisant de son mieux avec paix et calme. Pas un

juron, pas le moindre signe d'impatience; c'est du christianisme en

pratique. Même patience et même charité chez les voyageurs; ils font

tous leurs efforts pour aider la voiture à sortir de la situation, et

jamais une plainte ne vient sur leurs lèvres. Enfin nous arrivons à un

_Pa_ (établissement maori) et ce sont encore ces braves gens qui nous

tirent d'embarras. Ils n'ont point de chevaux; le seul qu'ils

possèdent vient de partir; un d'eux court le rappeler. On l'attelle,

et avec ce renfort nous suivons péniblement notre route; montant à

pied toutes les rampes et poussant à la roue. Mais tout le monde est

content, car tout le monde fait son devoir. On admire partout les

progrès étonnants qu'a faits la jeune colonie de la Nouvelle-Zélande

dans un temps très court. Le secret de cette réussite est dans

l'ensemble des vertus dont j'ai un échantillon sous les yeux.

Enfin, vers 7 heures, nous apercevons une colonne de vapeur; nous

rentrons encore une fois dans la région de la terre brûlante. Du

sommet de la dernière rampe nous apercevons avec bonheur l'immense

nappe d'eau du lac de Taupo. À 8 heures, nous sommes à l'hôtel. Notre

premier soin est de nous changer de la tête aux pieds; une partie de

mes effets n'a pu échapper à l'eau nonobstant son bon emballage.

Durant le souper, malgré la fatigue, on passe en revue les épisodes

les plus émouvants de la journée, et on est aussi content que si on

avait eu le meilleur temps du monde. Les péripéties dans les voyages

ont aussi leur charme!

Un grand feu dans la nuit a séché nos habits, et le matin, à 8 heures,

après le déjeuner, on se dispose à explorer la contrée.

Le lac de Taupo a 25 milles de large et 30 de long; il est entouré de

collines arides et de montagnes boisées. Au fond, le Tangariro,

immense volcan couvert de neiges, couronne le tableau. Sa partie

supérieure est conique, comme celle du Vésuve de Naples; comme lui il

envoie dans les airs des nuages de fumée blanche. C'est une des

grandes cheminées de la terre. Il a 7,000 pieds de haut, et le

Ruapehu, à côté de lui, élève ses trois pics neigeux à 9,200 pieds.

Les Maoris, comme tous les peuples, ont des légendes pour expliquer

les phénomènes que la nature met sous leurs yeux. À propos du

Tangariro et des sources thermales, ils racontent que Ngatoroirangi,

un grand chef venu de l'autre monde, arriva ici de Hawaïki, avec sa

soeur, qui portait le feu sacré, et Auruhoe, une esclave bien-aimée.

Pour explorer la contrée, il monta sur le Tangariro, suivi de son

esclave; mais celle-ci fut bientôt saisie par le froid, et

Ngatoroirangi appela sa soeur pour porter à la hâte du feu à son

secours. Elle courut si vite qu'elle laissa tomber partout des

étincelles qui brûlent encore, et ne put arriver que lorsque Auruhoe

avait déjà rendu le dernier soupir. Ngatoroirangi en fut si furieux,

qu'il prit le feu et le jeta dans le cratère du Tangariro, où il

continue à brûler.

L'hôtel où j'écris ces lignes est une des cinq ou six maisons de bois

qui forment le village de Tapuwaeharuru, sur la rive nord du lac de

Taupo. C'est l'embryon d'une future ville ou station thermale. Une

maison est occupée par le bureau de poste et télégraphe. Ce bureau,

comme tous ceux de la contrée, reçoit et transmet l'argent par

dépêche, prend les dépôts de la caisse d'épargne, reçoit les

assurances sur la vie. On trouve là, affiché, le _Journal officiel_,

les règlements pour l'arrivée gratuite des immigrants, les

allotissements et les ventes de terre, les imprimés pour les

déclarations de naissance, de décès, etc. On évite ainsi une armée

d'employés qui sont ailleurs la plaie administrative.

Une maison abrite les 20 policemen qui parcourent les routes de leur

station; puis un autre hôtel, quelques écuries, et c'est tout pour le

moment. Un petit bateau à vapeur parcourait le lac, il permettait aux

touristes d'en visiter les plages et la petite île de Motutaïko, mais

il ne faisait pas ses frais, et il est maintenant remplacé par un

shooner, petit navire à voile.

À 9 heures, je pars avec le jeune Néo-Zélandais de Wellington, et

après deux milles de chemin nous arrivons à la source d'eau thermale

de M. Edward Lofley. Ce bon Anglais a 40 ans environ, et habite cette

solitude depuis dix ans avec sa femme et ses enfants. Il l'a

gracieusement ornée de pins, d'eucalyptus et de roses. J'y vois des

fraisiers en fleur et des cerises en bouton; il me dit que les unes et

les autres seront mûres à la Noël. Au Chili, qui est à peu près sous

la même latitude, et dans le même hémisphère, j'avais laissé le

printemps au mois d'août, et ici je le retrouve à peine en novembre.

Nous prenons un bain: un ruisseau coule à côté, et on peut passer de

l'eau douce à l'eau minérale, du chaud au froid. Enfin nous demandons

à M. Lofley de nous indiquer la route pour nous rendre à la cascade

Huka, sur le Waïkato. Il nous conduit au sommet d'une haute berge et

il nous dit: Prenez ce sentier, vous trouverez un vallon, vous le

suivrez, puis vous passerez le long d'un mur en terre pendant 400 pas;

au bout du mur vous tournerez le dos à la montagne, marchant droit

devant vous jusqu'à un précipice, vous le tournerez à droite, et vous

serez arrivé. Puis il ajoute: Si avec cela vous ne trouvez pas, c'est

que vous êtes des imbéciles. C'est raide!

Heureusement, mon Zélandais est plus habitué que moi aux déserts de

ces contrées; il s'oriente, pose des marques sur ses pas; trace des

croix et marche avec attention. Aucun détail ne lui échappe; ici des

pieds de chevaux ont laissé des traces fraîches; là il reconnaît des

pieds de Maoris. À une intersection, il évite un sentier par le seul

fait qu'une araignée l'a barrée par un de ses fils; ce fil, me dit-il,

prouve que depuis quelque temps personne n'a passé par là. Enfin nous

trouvons le vallon et le mur, pataugeons dans l'eau et nous orientons

en tournant le dos à la montagne. Nous traversons des champs de

fougères parsemés de genêts en fleur et d'un autre buisson épineux à

fleurs jaunes, importé d'Écosse. On l'a introduit pour faire des

haies, mais il s'est répandu dans toute la contrée avec une telle

rapidité, qu'il en est devenu le fléau.

Nous arrivons au précipice. Il est effrayant: l'eau murmure à 200

mètres en bas et on ne voit que les arbres tapissant les parois. Je

remarque quelques magnifiques arbres fougères, si abondants dans ce

pays; ils sont moins nourris que ceux de l'Himalaya, mais plus élevés;

ils atteignent parfois 7 à 8 mètres de haut. Après une heure de

marche, nous voyons le Waïkato rouler ses eaux bleues avec fracas au

contre-bas d'une berge haute de plus de 100 mètres. Elle est presque à

pic, mais nous en dégringolons quand même, et arrivons sur le bord.

L'eau passe dans un canal étroit qu'elle s'est taillé dans le roc:

elle roule sur une pente rapide en mille tourbillons et, après un

parcours de 200 mètres de rapides, elle tombe en cascade de 30 pieds

de haut. Nous admirons longtemps ce jeu de la nature, et nous amusons

à jeter des branches de bois qui disparaissent dans le gouffre sans

reparaître ensuite. J'ai pu en saisir la raison. Le bois, d'abord

précipité, revient à la surface pour être entraîné par l'eau; mais un

reflux se forme au pied de la chute et repousse l'objet sous la chute

elle-même qui le pulvérise alors sous son poids comme sous une forte

enclume. J'ai pu ainsi comprendre comment les hommes et les canots qui

glissent sous la chute du Niagara ne reparaissent plus; ils s'en vont

en poussière.

Revenant sur nos pas, nous refaisons la route en sens inverse, nous

aidant des marques laissées en venant. Depuis le matin à 8 heures,

nous n'avons rien mangé et avons toujours marché. Nous demandons un

_lunch_, on ne peut nous servir que du pain et de la confiture. C'est

peu réconfortant.

Nous poussons plus loin visiter un geyser appelé Crow's Nest, à cause

de sa forme en cône, ressemblant à un immense nid de corbeaux.

N'ayant plus été menacés ici de passer pour des imbéciles, nous nous

tenons moins sur nos gardes et nous nous égarons. Nous marchons

longtemps au milieu des pierres ponce dont le sol est parsemé, et nous

nous dirigeons vers les vapeurs qui, par-ci par-là, sortent du sol. Ce

sont des eaux bouillantes, de la boue que l'on prendrait pour de la

chaux lorsque les maçons la détrempent: partout trous et crevasses

menacent de nous engloutir. Je ne puis appuyer mon ombrelle sans

qu'elle fasse sortir de l'eau bouillante et de la vapeur; s'il était

nuit notre position serait critique. Enfin nous retrouvons le Crow's

Nest. Il est tranquille en ce moment. Ces geysers ont leurs caprices,

tantôt ils travaillent et tantôt ils se reposent. Après une longue

attente, du trou béant qui a 3 mètres de diamètre s'élève une colonne

d'eau à 40 pieds de hauteur et elle retombe avec fracas en nappes

d'argent sur le cône de pierre ponce qui entoure l'ouverture.

L'opération recommence à chaque 2 minutes, montre en main. Il est près

de 5 heures lorsque je rentre à l'hôtel.

Je viens de marcher toute la journée, et pour pitance je n'ai eu

qu'un peu de pain, de la confiture et un verre d'eau. On ne m'y

reprendra plus!

La nourriture de l'hôtel aussi n'est pas de première qualité. Un peu

de viande, des pommes de terre et le thé perpétuel: c'est le thé de

l'Himalaya, qui agite autant que le café, et empêche de dormir. Le

tourment est double lorsque l'air des montagnes donne un appétit

dévorant! Si l'estomac est peu content, par contre les oreilles

jouissent à loisir. Les deux _miss_ se mettent au piano; l'une

accompagne et l'autre chante: les Tasmaniennes s'en tirent

certainement mieux que les Anglaises; moins de dureté dans le jeu,

plus d'expression dans le sentiment. Elles n'ont aucune de ces tresses

empruntées qui forment des montagnes sur la tête de nos dames ou

demoiselles d'Europe. La fraîcheur de leur teint est un plus bel

ornement que les cheveux étrangers. Durant la route j'avais aussi

remarqué que si elles avaient eu les talons ridicules de nos

Européennes, elles n'auraient pu marcher durant plusieurs kilomètres,

et auraient été un embarras de plus au lieu d'une aide. Est-ce la

nécessité, ou une plus forte dose de raison qui rend les gens plus

naturels et plus pratiques dans les colonies?

[Illustration: Bords du lac de Taupo.--Famille Maori.]

Le lendemain, mon Néo-Zélandais s'en va à Waïrakei, à 8 milles de

distance, voir certains geysers dans le genre de ceux de Crow's Nest,

et de ceux de Rotomahana. Il m'invite à le suivre, mais j'ai promis de

ne plus me laisser prendre à ces excursions fatigantes lorsqu'on n'a

pas le moyen de restaurer ses forces. Je préfère rêver sur les bords

du lac. Le vent a chassé les nuages, le Tongariro et le Ruapehu

apparaissent dans toute leur majesté. En me baignant dans le lac, j'ai

craint d'y rester gelé; mais en sortant, la réaction me rend rouge

comme un homard et le vent a bientôt séché ma peau. Après le déjeuner

je rédige mon journal, et je m'en vais en inspection auprès des cases

maoris des bords du lac. Ces braves gens vendent leur terre à 1 ou 2

livres l'acre, et cet argent s'en va bientôt au cabaret, ou plutôt au

_bar_. Là, on boit debout et on s'en va, car le cabaret n'est en usage

ni en Angleterre, ni dans ses colonies. Hommes et femmes boivent et

fument, fument et boivent, puis gesticulent, jasent, font des

contorsions à n'en plus finir, et pourtant la loi défend de vendre des

liqueurs enivrantes aux Maoris! Ici le maître du _bar_ ne sait

résister à la tentation, d'autant plus qu'il vend un schelling le

verre de bière coloniale et un schelling le verre à liqueur de vin

européen ou colonial.

Les bords du lac sont gracieux, surtout au point où en sort la rivière

Waïkato. La pelouse est verte, mais l'herbe ne pousse pas. Le terrain

est sablonneux ou volcanique et la contrée sera toujours pauvre.

L'agriculture n'y fleurira jamais, et le bétail assez peu; mais la

nature donne toujours quelques compensations. Ainsi cette région

volcanique pourra quand même prospérer par le concours des malades qui

viendront demander la santé aux nombreuses sources minérales.

Le vent continue à souffler, et le lac roule de grandes vagues: il est

habituellement en tempête, et les Maoris disent que Taniwha, homme

terrible, aux cheveux rouges, qui habite dans la caverne de Motutaïko,

est toujours affamé, et met le lac en courroux pour chavirer les

canots et dévorer les hommes. Ils refusent même d'approcher d'un

certain point plus dangereux, qu'ils appellent le trébuchet de l'homme

rouge. Il s'agit probablement là de l'action de quelque volcan

sous-marin ou de quelque tourbillon (_whirlwind_). Le soir, nous avons

à table un jeune lord irlandais, accompagné d'un docteur anglais. Ils

viennent de traverser la Tasmanie et l'île du sud pour arriver ici.

L'Anglais déclare qu'au mois de mai, auquel correspond ici le mois de

novembre, il n'a jamais eu plus froid en Angleterre qu'il n'a eu ici

sur la route. Il est vrai que tout le monde s'accorde à dire que la

saison est retardée cette année, et que ces pluies perpétuelles n'ont

pas lieu tous les printemps.

À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 2 Équateur, Panama, Antilles, Mexique, Îles Sandwich, Nouvelle-Zélande, Tasmanie, Australie. · 第 36 / 74 题