Sulphur-point. -- Les bains du gouvernement. -- Perdu et
retrouvé. -- Les geysers de Whakarewarewa. -- La fin de
Komutumutu. -- Le geyser de Waïkiti. -- Les sépultures. -- Le
divorce. -- Route vers Taupo. -- Le Waïkato. -- Un cocher
concurrent. -- Débourbés par les Maoris. -- Le Tangariro et sa
légende. -- Le lac de Taupo. -- Les bains de M. Lofley. -- À la
recherche de la cascade Huka. -- Le Crow's nest. -- Les rêves au
bord du lac. -- Taniwha, l'homme aux cheveux rouges.
Je passe ma matinée à rédiger mon journal de voyage, et dans
l'après-midi je vais à _Sulphur-point_, visiter les bains du
gouvernement. Ils sont encore en construction. Tout y est simple comme
dans les pays nouveaux.--Des conduits en bois amènent l'eau de deux
sources sulfureuses et alcalines. Une est appelée _Priest Source_,
parce qu'un ministre protestant y a été guéri de son rhumatisme;
l'autre, _Rachel Source_. Que vient faire ici Rachel? c'est ce qu'on
n'a pas su m'expliquer. Les bains pour les messieurs et les bains pour
les dames consistent en de petites piscines de 7 à 8 mètres de côté;
l'établissement est une baraque en planches. Je m'avance vers les
bords du lac à un groupe de sources plus ou moins liquides (la terre
bout ici comme l'eau), plus ou moins brûlantes, et je me figure qu'en
suivant les bords du lac vers l'ouest, je dois rejoindre Ohinemutu.
Géographiquement j'avais raison, mais pratiquement c'était autre
chose. Je passe à travers les champs de fougères et j'évite les marais
et les trous d'eau bouillante; mais bientôt j'arrive aux _titrees_,
qui me barrent le chemin. J'espère que cette barrière franchie, je
retrouverai le bord du lac et quelque sentier. Je fais donc de grands
efforts, et je perce à travers les _titrees_; mais leur champ n'a
point de fin. Par-ci par-là des marais, des trous d'où sort une vapeur
sulfureuse, et des étangs bouillants. La nuit approche, l'eau tombe à
torrents, je suis trempé jusqu'aux os. Il est bien vrai qu'en
Nouvelle-Zélande il n'y a ni reptiles, ni fauves; mais quoi qu'il en
soit, la perspective de passer la nuit dans ces buissons détrempé
d'eau ne me sourit pas. J'ai un moment de panique; puis la raison me
dit que le mieux est de retourner en arrière. Après d'héroïques
efforts, je reviens au point de départ et je bénis Dieu d'être sorti
de ce mauvais pas. Il est toujours dangereux dans les pays nouveaux de
quitter les sentiers. Il est bien tard quand j'arrive à l'hôtel. On
s'y était fort peu ému sur mon compte; on pensait que j'avais l'âge de
raison.
Le lendemain, la matinée se passe à écrire et l'après-midi à visiter
les geysers de Wakarewarewa. Ils sont à trois milles de Ohenimutu,
vers la colline. Je suis cette fois une route carrossable, mais c'est
celle de Taupo. Je suis obligé de la quitter à un point donné, pour me
diriger vers les vapeurs qui s'élèvent des geysers. Toutefois je ne
sors pas des sentiers tracés et j'arrive à travers mille trous béants
où bouillonnent l'eau et la boue, au bord d'une petite rivière. Je la
traverse sur une passerelle de madriers, et j'atteins une vingtaine de
_whares_ ou cases maoris. Ils se sont établis là probablement pour
économiser le feu qui doit cuire leurs aliments. Un jeune Maori me
fait lire le règlement qui assigne tant de schellings à la station et
tant au guide, puis me conduit aux geysers à travers les bassins et
les trous d'eau bouillante. La terre est si mobile, qu'à tout instant
on croit la voir manquer sous ses pas. Dans un de ces trous,
Komutumutu, chef des Puja qui occupaient la station, fit bouillir la
tête d'un ambassadeur que lui envoyait le chef de la tribu voisine.
Celui-ci, après avoir vainement attendu son envoyé, comprit ce qu'il
en était advenu. Il tomba avec sa tribu sur les Puja, et fit bouillir
la tête de Komutumutu dans le même trou. Le guide me conduit au geyser
de Vaïkiti, qui projette de l'eau à une douzaine de pieds. Lorsque le
vent souffle du nord-ouest, l'eau s'élève à 30 ou 40 pieds. Mon
cicérone me montre sa case; elle est à louer. La case voisine est
louée moyennant 5 schellings par semaine à deux Anglais qui prennent
ici les bains thermaux. Je veux en essayer un, mais avec peu de
profits; j'en sors tout excité. Les eaux minérales sont un agent
puissant avec lequel il ne fait pas bon badiner. Elles ont toujours
tué plus de monde qu'elles n'en ont guéri. Mon Maori me parle du Père
Mac Donald, qui est leur prêtre. Il attend sa venue pour bénir son
mariage qui a eu lieu le mois dernier. Le Concile de Trente n'ayant
pas été publié ici, le simple consentement mutuel suffit à la
validité du mariage. Le Père Mac Donald étant le seul prêtre pour les
30,000 Maoris du diocèse d'Auckland, ne peut guère passer qu'une fois
l'an dans chaque _Pa_ pour les mariages et les baptêmes. Une petite
case maori est surmontée d'une croix de bois; c'est la chapelle
catholique.
À l'occasion des décès, les Maoris ont l'habitude de pleurer longtemps
leurs morts, dans une cérémonie qu'ils appellent _tangi_, mais après
les larmes ils se livrent à un copieux repas (_kaï_) qui finit souvent
par la _haka_ (danse).
La femme qui n'est pas bien traitée par son mari quitte le toit
conjugal et s'en va chez un autre. Le mari infidèle est bafoué par la
tribu dans un charivari appelé _tana_. C'est le divorce de ce pays. La
veuve, comme je l'ai dit, coupe ses cheveux en signe de deuil.
On m'avait dit qu'en l'absence du prêtre, le plus ancien des Maoris,
le dimanche, lisait l'évangile et l'épître à la _Carved house_ et
présidait à l'office. Je m'y rends donc à l'heure indiquée et par une
forte pluie; mais je ne trouve là que quelques Maoris lisant un
journal en leur langue. Ils me disent que presque tous leur
coreligionnaires sont au _bush_ (forêt) pour les semailles, et qu'il
n'y a point d'office. Je remarque à la muraille les portraits de
l'empereur Alexandre de Russie et d'Abdul Azis de Turquie. Les Maoris
présents savent fort bien me dire qu'ils ont été tous les deux
assassinés. Au sortir de la _Carved house_ je vois dans un bassin
d'eau minérale des jeunes gens et des jeunes filles en costume de
mère nature. Ils y sont si habitués qu'ils n'y trouvent, pas le
moindre inconvénient et n'y supposent même pas une malice. Il est
regrettable que cette, race si intelligente, hospitalière et
chevaleresque, aille en s'éteignant. Les Maoris étaient 100,000
lorsque les premiers missionnaires protestants abordèrent l'île en
1814, et se maintinrent aussi nombreux, malgré, les guerres
incessantes de tribu à tribu. Mais ils diminuent à mesure que les
blancs augmentent. Ils disent eux-mêmes que, comme le rat anglais a
détruit le rat indigène, il faut que le Maori finisse par disparaître
devant le blanc. Il est vrai, en effet, que le rat anglais introduit
par les navires s'est multiplié, et a voué une guerre à mort au rat
noir indigène, qui a presque disparu.
Le reste de la journée se passe à écrire et à boucler ma malle, car
demain je compte partir pour le lac de Taupo. Je ferai route avec la
famille tasmanienne et la vieille dame que j'ai eues pour compagnes de
voyage à Vaïroa et à Rotomahana.
Le 19 novembre, malgré la pluie de la nuit, à 6 heures du matin la
voiture attelée de quatre chevaux est à la porte de l'hôtel.
Le char peut tout juste contenir quatre personnes, et nous y sommes
six. La vieille dame de Christchurch et les deux, miss occupent le
siège du fond; leur oncle, leur frère et moi le siège en face.
Impossible de placer quelqu'un à côté du cocher; les malles occupent
le siège et la pluie les inonde; nous-mêmes nous n'en sommes en
partie préservés que par les toiles cirées qui forment les parois de
la voiture.
Claque le fouet, et en avant! Nous traversons une plaine de fougères,
gravissons des coteaux pour en redescendre d'autres; toujours les
titrees et les fougères. Par-ci par-là quelque belle forêt, des
montagnes et des rochers à la forme bizarre, et en général une nature
sévère et triste.
À 11 heures nous traversons sur un pont de bois la rivière Vaïkato.
Les pluies l'ont grossie et elle roule à travers les rochers une masse
d'eau bruyante et verdâtre d'un bel effet. À quelques pas de là, à
Ateamuri, nous sommes à moitié chemin. Les chevaux ont déjà fait leurs
28 milles (le mille anglais est de 1,600 mètres) et ils prennent leur
avoine. Nous laissons les dames dans la voiture, car la pluie
continue, et nous mangeons notre _sandwich_ dans une baraque faite
d'herbes aquatiques; 5 chiens et 4 chats, tous plus maigres les uns
que les autres, demandent à partager notre mince repas. Un jeune
Neo-Zélandais que j'avais laissé à l'hôtel nous rejoint avec un
_buggi_ (petite voiture légère pour une seule personne et le cocher).
Après une heure de repos, on attelle de nouveau, et nos chevaux ont
encore 28 milles à faire dans une route détrempée d'eau, avec des
rampes continuelles. Les pauvres bêtes n'en peuvent bientôt plus, et
une d'elles, se refusant à tout service, empêche les autres d'avancer.
Nous la reléguons derrière la voiture, et plus loin nous la confions
à un homme qui va à Taupo. Souvent les roues enfoncent d'un côté
jusqu'au moyeu et la voiture est près de tourner. Il faut alors
descendre et pousser les roues, en pataugeant dans la boue. M. Lewis,
malgré sa barbe blanche, est du plus grand secours; il ne craint ni la
pluie ni la grêle qui nous flagelle par moment; son jeune neveu,
garçon de 13 ans, tient la bride du cheval d'avant et prête son aide
comme un cocher consommé. Une des jeunes _miss_ daigne même, dans les
moments critiques, salir ses gants aux rayons de la roue; mais le plus
grand secours nous vient du cocher du petit _buggy_ qui suit derrière
nous. Il laisse le cheval aux soins de son voyageur, et à tout instant
il aide à son confrère, soit en renouant une courroie cassée, soit en
harcelant les chevaux, ou en poussant la voiture. J'apprends que les
deux voitures appartiennent à deux maîtres différents qui parcourent
la même route, et sont nécessairement en concurrence. J'admire donc
l'esprit de fraternelle charité qui pousse un cocher à aider l'autre
en retardant lui-même sa course. Dans des conditions semblables, plus
d'un cocher d'Europe se serait réjoui de voir son concurrent dans la
boue, et l'y aurait laissé patauger: le résultat aurait été peut-être
la perte des chevaux et la ruine du concurrent, et en tous cas un
appauvrissement pour la communauté. Or, le bien-être général profite à
tous.
J'admire encore plus le sang-froid de notre cocher; il n'a pas quitté
un instant les guides, faisant de son mieux avec paix et calme. Pas un
juron, pas le moindre signe d'impatience; c'est du christianisme en
pratique. Même patience et même charité chez les voyageurs; ils font
tous leurs efforts pour aider la voiture à sortir de la situation, et
jamais une plainte ne vient sur leurs lèvres. Enfin nous arrivons à un
_Pa_ (établissement maori) et ce sont encore ces braves gens qui nous
tirent d'embarras. Ils n'ont point de chevaux; le seul qu'ils
possèdent vient de partir; un d'eux court le rappeler. On l'attelle,
et avec ce renfort nous suivons péniblement notre route; montant à
pied toutes les rampes et poussant à la roue. Mais tout le monde est
content, car tout le monde fait son devoir. On admire partout les
progrès étonnants qu'a faits la jeune colonie de la Nouvelle-Zélande
dans un temps très court. Le secret de cette réussite est dans
l'ensemble des vertus dont j'ai un échantillon sous les yeux.
Enfin, vers 7 heures, nous apercevons une colonne de vapeur; nous
rentrons encore une fois dans la région de la terre brûlante. Du
sommet de la dernière rampe nous apercevons avec bonheur l'immense
nappe d'eau du lac de Taupo. À 8 heures, nous sommes à l'hôtel. Notre
premier soin est de nous changer de la tête aux pieds; une partie de
mes effets n'a pu échapper à l'eau nonobstant son bon emballage.
Durant le souper, malgré la fatigue, on passe en revue les épisodes
les plus émouvants de la journée, et on est aussi content que si on
avait eu le meilleur temps du monde. Les péripéties dans les voyages
ont aussi leur charme!
Un grand feu dans la nuit a séché nos habits, et le matin, à 8 heures,
après le déjeuner, on se dispose à explorer la contrée.
Le lac de Taupo a 25 milles de large et 30 de long; il est entouré de
collines arides et de montagnes boisées. Au fond, le Tangariro,
immense volcan couvert de neiges, couronne le tableau. Sa partie
supérieure est conique, comme celle du Vésuve de Naples; comme lui il
envoie dans les airs des nuages de fumée blanche. C'est une des
grandes cheminées de la terre. Il a 7,000 pieds de haut, et le
Ruapehu, à côté de lui, élève ses trois pics neigeux à 9,200 pieds.
Les Maoris, comme tous les peuples, ont des légendes pour expliquer
les phénomènes que la nature met sous leurs yeux. À propos du
Tangariro et des sources thermales, ils racontent que Ngatoroirangi,
un grand chef venu de l'autre monde, arriva ici de Hawaïki, avec sa
soeur, qui portait le feu sacré, et Auruhoe, une esclave bien-aimée.
Pour explorer la contrée, il monta sur le Tangariro, suivi de son
esclave; mais celle-ci fut bientôt saisie par le froid, et
Ngatoroirangi appela sa soeur pour porter à la hâte du feu à son
secours. Elle courut si vite qu'elle laissa tomber partout des
étincelles qui brûlent encore, et ne put arriver que lorsque Auruhoe
avait déjà rendu le dernier soupir. Ngatoroirangi en fut si furieux,
qu'il prit le feu et le jeta dans le cratère du Tangariro, où il
continue à brûler.
L'hôtel où j'écris ces lignes est une des cinq ou six maisons de bois
qui forment le village de Tapuwaeharuru, sur la rive nord du lac de
Taupo. C'est l'embryon d'une future ville ou station thermale. Une
maison est occupée par le bureau de poste et télégraphe. Ce bureau,
comme tous ceux de la contrée, reçoit et transmet l'argent par
dépêche, prend les dépôts de la caisse d'épargne, reçoit les
assurances sur la vie. On trouve là, affiché, le _Journal officiel_,
les règlements pour l'arrivée gratuite des immigrants, les
allotissements et les ventes de terre, les imprimés pour les
déclarations de naissance, de décès, etc. On évite ainsi une armée
d'employés qui sont ailleurs la plaie administrative.
Une maison abrite les 20 policemen qui parcourent les routes de leur
station; puis un autre hôtel, quelques écuries, et c'est tout pour le
moment. Un petit bateau à vapeur parcourait le lac, il permettait aux
touristes d'en visiter les plages et la petite île de Motutaïko, mais
il ne faisait pas ses frais, et il est maintenant remplacé par un
shooner, petit navire à voile.
À 9 heures, je pars avec le jeune Néo-Zélandais de Wellington, et
après deux milles de chemin nous arrivons à la source d'eau thermale
de M. Edward Lofley. Ce bon Anglais a 40 ans environ, et habite cette
solitude depuis dix ans avec sa femme et ses enfants. Il l'a
gracieusement ornée de pins, d'eucalyptus et de roses. J'y vois des
fraisiers en fleur et des cerises en bouton; il me dit que les unes et
les autres seront mûres à la Noël. Au Chili, qui est à peu près sous
la même latitude, et dans le même hémisphère, j'avais laissé le
printemps au mois d'août, et ici je le retrouve à peine en novembre.
Nous prenons un bain: un ruisseau coule à côté, et on peut passer de
l'eau douce à l'eau minérale, du chaud au froid. Enfin nous demandons
à M. Lofley de nous indiquer la route pour nous rendre à la cascade
Huka, sur le Waïkato. Il nous conduit au sommet d'une haute berge et
il nous dit: Prenez ce sentier, vous trouverez un vallon, vous le
suivrez, puis vous passerez le long d'un mur en terre pendant 400 pas;
au bout du mur vous tournerez le dos à la montagne, marchant droit
devant vous jusqu'à un précipice, vous le tournerez à droite, et vous
serez arrivé. Puis il ajoute: Si avec cela vous ne trouvez pas, c'est
que vous êtes des imbéciles. C'est raide!
Heureusement, mon Zélandais est plus habitué que moi aux déserts de
ces contrées; il s'oriente, pose des marques sur ses pas; trace des
croix et marche avec attention. Aucun détail ne lui échappe; ici des
pieds de chevaux ont laissé des traces fraîches; là il reconnaît des
pieds de Maoris. À une intersection, il évite un sentier par le seul
fait qu'une araignée l'a barrée par un de ses fils; ce fil, me dit-il,
prouve que depuis quelque temps personne n'a passé par là. Enfin nous
trouvons le vallon et le mur, pataugeons dans l'eau et nous orientons
en tournant le dos à la montagne. Nous traversons des champs de
fougères parsemés de genêts en fleur et d'un autre buisson épineux à
fleurs jaunes, importé d'Écosse. On l'a introduit pour faire des
haies, mais il s'est répandu dans toute la contrée avec une telle
rapidité, qu'il en est devenu le fléau.
Nous arrivons au précipice. Il est effrayant: l'eau murmure à 200
mètres en bas et on ne voit que les arbres tapissant les parois. Je
remarque quelques magnifiques arbres fougères, si abondants dans ce
pays; ils sont moins nourris que ceux de l'Himalaya, mais plus élevés;
ils atteignent parfois 7 à 8 mètres de haut. Après une heure de
marche, nous voyons le Waïkato rouler ses eaux bleues avec fracas au
contre-bas d'une berge haute de plus de 100 mètres. Elle est presque à
pic, mais nous en dégringolons quand même, et arrivons sur le bord.
L'eau passe dans un canal étroit qu'elle s'est taillé dans le roc:
elle roule sur une pente rapide en mille tourbillons et, après un
parcours de 200 mètres de rapides, elle tombe en cascade de 30 pieds
de haut. Nous admirons longtemps ce jeu de la nature, et nous amusons
à jeter des branches de bois qui disparaissent dans le gouffre sans
reparaître ensuite. J'ai pu en saisir la raison. Le bois, d'abord
précipité, revient à la surface pour être entraîné par l'eau; mais un
reflux se forme au pied de la chute et repousse l'objet sous la chute
elle-même qui le pulvérise alors sous son poids comme sous une forte
enclume. J'ai pu ainsi comprendre comment les hommes et les canots qui
glissent sous la chute du Niagara ne reparaissent plus; ils s'en vont
en poussière.
Revenant sur nos pas, nous refaisons la route en sens inverse, nous
aidant des marques laissées en venant. Depuis le matin à 8 heures,
nous n'avons rien mangé et avons toujours marché. Nous demandons un
_lunch_, on ne peut nous servir que du pain et de la confiture. C'est
peu réconfortant.
Nous poussons plus loin visiter un geyser appelé Crow's Nest, à cause
de sa forme en cône, ressemblant à un immense nid de corbeaux.
N'ayant plus été menacés ici de passer pour des imbéciles, nous nous
tenons moins sur nos gardes et nous nous égarons. Nous marchons
longtemps au milieu des pierres ponce dont le sol est parsemé, et nous
nous dirigeons vers les vapeurs qui, par-ci par-là, sortent du sol. Ce
sont des eaux bouillantes, de la boue que l'on prendrait pour de la
chaux lorsque les maçons la détrempent: partout trous et crevasses
menacent de nous engloutir. Je ne puis appuyer mon ombrelle sans
qu'elle fasse sortir de l'eau bouillante et de la vapeur; s'il était
nuit notre position serait critique. Enfin nous retrouvons le Crow's
Nest. Il est tranquille en ce moment. Ces geysers ont leurs caprices,
tantôt ils travaillent et tantôt ils se reposent. Après une longue
attente, du trou béant qui a 3 mètres de diamètre s'élève une colonne
d'eau à 40 pieds de hauteur et elle retombe avec fracas en nappes
d'argent sur le cône de pierre ponce qui entoure l'ouverture.
L'opération recommence à chaque 2 minutes, montre en main. Il est près
de 5 heures lorsque je rentre à l'hôtel.
Je viens de marcher toute la journée, et pour pitance je n'ai eu
qu'un peu de pain, de la confiture et un verre d'eau. On ne m'y
reprendra plus!
La nourriture de l'hôtel aussi n'est pas de première qualité. Un peu
de viande, des pommes de terre et le thé perpétuel: c'est le thé de
l'Himalaya, qui agite autant que le café, et empêche de dormir. Le
tourment est double lorsque l'air des montagnes donne un appétit
dévorant! Si l'estomac est peu content, par contre les oreilles
jouissent à loisir. Les deux _miss_ se mettent au piano; l'une
accompagne et l'autre chante: les Tasmaniennes s'en tirent
certainement mieux que les Anglaises; moins de dureté dans le jeu,
plus d'expression dans le sentiment. Elles n'ont aucune de ces tresses
empruntées qui forment des montagnes sur la tête de nos dames ou
demoiselles d'Europe. La fraîcheur de leur teint est un plus bel
ornement que les cheveux étrangers. Durant la route j'avais aussi
remarqué que si elles avaient eu les talons ridicules de nos
Européennes, elles n'auraient pu marcher durant plusieurs kilomètres,
et auraient été un embarras de plus au lieu d'une aide. Est-ce la
nécessité, ou une plus forte dose de raison qui rend les gens plus
naturels et plus pratiques dans les colonies?
[Illustration: Bords du lac de Taupo.--Famille Maori.]
Le lendemain, mon Néo-Zélandais s'en va à Waïrakei, à 8 milles de
distance, voir certains geysers dans le genre de ceux de Crow's Nest,
et de ceux de Rotomahana. Il m'invite à le suivre, mais j'ai promis de
ne plus me laisser prendre à ces excursions fatigantes lorsqu'on n'a
pas le moyen de restaurer ses forces. Je préfère rêver sur les bords
du lac. Le vent a chassé les nuages, le Tongariro et le Ruapehu
apparaissent dans toute leur majesté. En me baignant dans le lac, j'ai
craint d'y rester gelé; mais en sortant, la réaction me rend rouge
comme un homard et le vent a bientôt séché ma peau. Après le déjeuner
je rédige mon journal, et je m'en vais en inspection auprès des cases
maoris des bords du lac. Ces braves gens vendent leur terre à 1 ou 2
livres l'acre, et cet argent s'en va bientôt au cabaret, ou plutôt au
_bar_. Là, on boit debout et on s'en va, car le cabaret n'est en usage
ni en Angleterre, ni dans ses colonies. Hommes et femmes boivent et
fument, fument et boivent, puis gesticulent, jasent, font des
contorsions à n'en plus finir, et pourtant la loi défend de vendre des
liqueurs enivrantes aux Maoris! Ici le maître du _bar_ ne sait
résister à la tentation, d'autant plus qu'il vend un schelling le
verre de bière coloniale et un schelling le verre à liqueur de vin
européen ou colonial.
Les bords du lac sont gracieux, surtout au point où en sort la rivière
Waïkato. La pelouse est verte, mais l'herbe ne pousse pas. Le terrain
est sablonneux ou volcanique et la contrée sera toujours pauvre.
L'agriculture n'y fleurira jamais, et le bétail assez peu; mais la
nature donne toujours quelques compensations. Ainsi cette région
volcanique pourra quand même prospérer par le concours des malades qui
viendront demander la santé aux nombreuses sources minérales.
Le vent continue à souffler, et le lac roule de grandes vagues: il est
habituellement en tempête, et les Maoris disent que Taniwha, homme
terrible, aux cheveux rouges, qui habite dans la caverne de Motutaïko,
est toujours affamé, et met le lac en courroux pour chavirer les
canots et dévorer les hommes. Ils refusent même d'approcher d'un
certain point plus dangereux, qu'ils appellent le trébuchet de l'homme
rouge. Il s'agit probablement là de l'action de quelque volcan
sous-marin ou de quelque tourbillon (_whirlwind_). Le soir, nous avons
à table un jeune lord irlandais, accompagné d'un docteur anglais. Ils
viennent de traverser la Tasmanie et l'île du sud pour arriver ici.
L'Anglais déclare qu'au mois de mai, auquel correspond ici le mois de
novembre, il n'a jamais eu plus froid en Angleterre qu'il n'a eu ici
sur la route. Il est vrai que tout le monde s'accorde à dire que la
saison est retardée cette année, et que ces pluies perpétuelles n'ont
pas lieu tous les printemps.