La tradition des Maoris sur leur venue en Nouvelle-Zélande. --
Rangatiki et son chien Potaka. -- Hinemou et Tutanekai. -- Le lac
Rotorua. -- Les eaux thermales. -- Un Pa. -- Les Maoris, leurs
vêtements, leur nourriture. -- Moeurs et usages. --
L'anthropophagie. -- La _carved-house_. -- Tiki et Maui et le
récit de la création. -- Raïnga et la route du ciel. -- Les
ministres protestants et le traité de Waïtangi. -- Les Pères
Maristes. -- La forêt de Tikitapu. -- Le lac Rotakakahi. --
Waïroa. -- Les femmes Maoris et le tabac. -- Costumes et jeux. --
L'école. -- Un examen de géographie. -- L'instruction. -- La
cascade. -- La haka ou danse indigène. -- Le lac Tarawera. -- Le
Té Tarata ou terrasse blanche. -- Le lac Rotomahana. -- Les
geysers. -- Le repas. -- La Aukapuarangi ou terrasse rouge. -- Un
bain bouillant. -- Retour à Waïroa et à Ohinemutu.
La tradition des Maoris est qu'ils seraient venus en Nouvelle-Zélande
dans de grands canots, sous la conduite d'un certain chef qui, à la
suite de querelles, voulut quitter les îles malaises, son pays natal.
Ils conservent le nom des divers canots et rapportent les faits et
gestes des tribus qui en sont sorties. En tenant compte de leurs
récits, on peut croire que leur migration remonte à 20 générations,
c'est-à-dire à peu près au XVe siècle.
[Illustration: Rangatiki, chef Maori.]
Pour ce qui concerne la découverte de cette région des lacs, la
tradition maori dit qu'un certain Rangatiki, chef du canot Arawa, venu
lui aussi avec les autres de Hawaïki (qu'on suppose être Sumatra)[7]
débarqua à Maketu et commença à explorer la contrée avec les siens et
Potaka, son chien favori. Mais celui-ci disparut bientôt et ne reparut
qu'après deux jours. Il était malade, et on s'aperçut qu'il avait eu
une indigestion de poissons. Son maître comprit donc que Potaka avait
découvert une mer, et suivant ses traces, on arriva au bord d'un lac
qu'on nomma Rotoïti (petit lac). Là, comme le chien, le maître et les
siens se gorgèrent d'un petit poisson appelé _inanga_. Poursuivant
plus loin, ils arrivèrent à un autre lac qu'ils appelèrent Rotorua
(second lac). Dans l'île Mokoïa, qui s'élève au milieu, de ce lac, ils
trouvèrent une tribu dont le chef, Kawaarero, leur fit bon accueil,
mais leur proposa bientôt de manger le chien. N'ayant pu l'obtenir, il
surprit un beau jour le pauvre Potaka et le mangea en secret. Mais
Rangatiki, à la suite d'une incantation, apprit le fait et le reprocha
à Kawaarero, qui s'indigna en le niant. Rangatiki appela le chien en
témoignage «_Potaka tawhiti e kai hea koe?_» (mon cher Potaka, où
es-tu?) Et le chien répondit en aboyant dans le ventre de Kawaarero.
Celui-ci fut donc tué à l'instant, et sa tribu mise en pièces.
Rangatiki avec les siens s'établirent à leur place. Plus tard, une
jeune fille appelée _Hinemoa_, attirée par les sons de la flûte du
jeune _Tutanekai_, traversa le lac à la nage et vécut heureuse avec
lui; de là le nom d'Ohinemutu, donné à l'endroit, nom qui signifie _la
jeune fille qui traverse à la nage_.
[Note 7: La presqu'île de Malacca, qui s'avance au loin dans
la mer et où se trouve la jonction des races jaune et
blanche, semble être le point d'où sont parties les diverses
migrations qui ont peuplé les îles du Pacifique, y compris le
Japon. Quelques expéditions auraient même atteint l'Europe,
et les Basques semblent en être les témoins par leur langage
d'origine birmane.]
[Illustration: Hinemoa, jeune fille Maori.]
La vue du lac Rotorua est gracieuse, le paysage est verdoyant. Des
vapeurs sortent de tous côtés, s'élevant dans les airs comme d'une
terre en feu. Partout des sources bouillantes et des trous brûlants.
Une petite presqu'île s'avance dans le lac; elle était beaucoup plus
grande, mais une bonne partie a disparu sous les flots. Ce qui reste
est occupé par une vingtaine de _whares_, cases ou cabanes maoris.
Elles ont à la façade principale une porte et une fenêtre et sont
couvertes d'une espèce de paille longue, de la famille des genêts.
Quelques-unes ont une cheminée, la plupart n'en ont point. Le Maori
cuit ses aliments dans l'eau chaude ou à la vapeur des sources qui
l'entourent. Ces braves gens ont l'air bien constitué, figure riante,
peau brune donnant sur le rouge, lèvres un peu épaisses, yeux noirs et
pétillants, belles dents blanches.
[Illustration: Un _Pa_ ou village maori.]
Ils sont vêtus à l'européenne, mais la plupart ont les pieds nus et
quelques-uns entourent leur corps simplement avec une couverture ou un
châle multicolore. Les femmes aussi bien que les hommes ont de beaux
cheveux noirs; les veuves les coupent courts comme les hommes en signe
de deuil. Les femmes mariées se tatouent les lèvres et le menton, les
chefs se tatouent plus ou moins artistement toute la figure avec un os
de poisson. Leur nourriture consiste en pommes de terre, en porc et
poissons. L'anthropophagie commença à diminuer chez eux dès que le
capitaine Cook introduisit ici le cochon, vers la fin du siècle
dernier. L'homme qui a faim et qui n'a rien à mettre sous la dent
s'attaque nécessairement à son semblable. Il y a deux ans, les
survivants de la mission Flatters, à bout de force dans le Sahara,
convinrent que chaque matin un d'eux serait tiré au sort et servirait
de nourriture aux autres. La mission Greeley au pôle nord a donné les
mêmes exemples.
[Illustration: Maoris ou Néo-Zélandais.]
Plusieurs Maoris jettent leurs lignes primitives dans les eaux du lac
et en retirent de belles carpes d'importation anglaise. Elles s'y sont
tellement multipliées que parfois, à la suite de l'explosion d'une
cartouche de dynamite, la surface du lac en est couverte, et elles
deviennent ainsi la proie facile du Maori, insouciant de leur
destruction. Garçons et filles, hommes et femmes se baignent en
costume d'Adam et d'Ève, sans se douter de la moindre inconvenance;
j'avais remarqué le même fait au Japon. Lorsqu'il fait froid, au lieu
de se baigner dans le lac, ils se plongent dans les bassins d'eau
minérale. Cette eau est ici alcaline, là sulfureuse, ailleurs
arsenicale. Les blancs s'en servent contre les rhumatismes et les
maladies de foie. Au milieu du Pa (_settlement_ ou établissement)
s'élève la _Carved house_, maison sculptée: c'est une cabane plus
grande que les autres, tapissée de boiseries sculptées; elles
représentent des monstres ou figures d'hommes et de femmes tirant leur
langue et ayant deux coquillages brillants en guise d'yeux. Presque
toutes les cabanes maoris ont à l'entrée une de ces caricatures qui,
probablement, dans leur ancienne religion, devaient figurer des dieux
protecteurs.
Actuellement ils sont tous chrétiens et la plupart catholiques; mais
leur ancienne religion conservait, comme au reste chez tous les
peuples, les traces de la tradition des vérités primitives communes au
genre humain. Ainsi leur récit de la création raconte qu'une divinité
bienfaisante appelée Tiki visita la terre au début de son existence,
et forma avec ses mains un homme en terre rouge pétrie avec son sang,
et le mit à sécher contre une haie; en séchant la vie vint en lui, et
Tiki fut content de son oeuvre. Il forma de la même manière le corps
d'une femme et le mit à sécher au soleil, et en séchant la vie vint en
elle. Ce premier couple se multiplia et remplit la terre; mais cette
génération fut si méchante que Tiki décida de la détruire au moyen
d'un déluge qui mit toute la terre sous l'eau. Alors vint une autre
divinité appelée _Maui_, qui, avec ses trois frères, se mit à pêcher.
Un des frères, avec un grand hameçon formé de la mâchoire d'un de ses
ancêtres, prit quelque chose pour laquelle il fallut les efforts de
tous les pêcheurs pour la mener à fleur d'eau; or, c'était la Nouvelle
Zélande, qu'ils fixèrent sur un bâton, et le monde recommença de
nouveau.
[Illustration: Nouvelle-Zélande.--Types Maoris de la classe
supérieure.]
Les Maoris croyaient aussi à l'immortalité de l'âme, et plaçaient la
route du ciel à travers _Raïnga_, grotte qui se trouve au cap nord de
l'île Nord. Après une bataille, ils croyaient entendre le bruit des
âmes qui passaient à l'autre monde sur un bâton formé de racines de
_pohutukawa_, arbre qui croît en ces lieux. Les grands chefs ne
pouvaient y passer qu'en laissant là un de leurs yeux, destiné à
devenir une nouvelle étoile dans le firmament. Les méchants allaient à
Po, lieu de souffrance où vont tous les mauvais esprits.
Ils conservaient aussi le souvenir d'un certain Tawaki, homme de bien,
qui traversa la terre en guérissant, les malades et qui fut enlevé au
ciel sans mourir, et de là il veille sur les mortels qui l'invoquent.
Probablement cette tradition se rapporte à Élie, et leur vient du
peuple juif, avec lequel il dut y avoir communication.
Ohinemutu se compose de trois hôtels, et de quelques écuries.
Après avoir visité les environs et pris un bain d'eau minérale, je
pars avec une famille de Tasmanie pour Waïroa. La route traverse
d'abord une plaine de 3 milles de long. Le gouvernement y a tracé une
future ville et construit un bain, une _Court house_, et le logement
d'un médecin. Les terrains ont été lotisés et vendus pour 89 ans selon
la méthode anglaise, au profit des Maoris propriétaires. Les enchères
ont élevé les prix jusqu'à plus de 50,000 fr. de rente annuelle, mais,
faute d'habitants, les pauvres Maoris n'ont pas encore vu le premier
sou.
Un clergyman chevauche avec sa fille pour visiter les environs: on me
dit que c'est un évêque protestant. Les ministres protestants sont
venus ici en 1814, et ils ont si bien manoeuvré, qu'en 1840 ils ont
obtenu que la plupart des chefs signent à Waïtangi (eau des pleurs) un
traité qui les rendait sujets de la Grande-Bretagne. Les missions
catholiques sont venues en 1837 avec les Pères Maristes.
Nous laissons à droite les geysers de Whakarewarewa, qui envoient leur
vapeur vers le ciel, et entrons dans la superbe forêt de Tikitapu. Les
merles y font entendre leur sifflet monotone et mille sortes d'oiseaux
les accompagnent de leurs chants mélodieux. Des pigeons sauvages et
des faisans au superbe plumage s'élancent à tout instant à l'approche
de notre voiture. Les parasites entourent les arbres, les lianes
s'entrecroisent, l'aubépine est en pleine floraison, ainsi que le
titree. Les Maoris coupent des arbres séculaires, des _rimu_, des
_tawa_ et des _miro_, et y creusent de superbes canots longs de 8 à 10
mètres. Lorsque nous quittons la forêt nous sommes au bord du lac
Tikitapu (lac bleu) superbe nappe d'eau azurée, dans laquelle ne vit
aucun poisson. Les Maoris tiennent ce lac pour sacré et croient qu'un
dragon divin en fait sa demeure. Un bourrelet de terre sépare le lac
Tikitapu du lac Rotokakahi (lac vert). Celui-ci est à 70 pieds en
contre-bas du premier. Sur ses bords croît en quantité le _wharangi_,
espèce de buisson que le bétail mange avec avidité mais dont souvent
il meurt. Au milieu du lac Rotokakahi s'élève une petite île
pittoresque appelée Motutawa. Ses eaux se déversent dans le ravin par
une petite rivière qui à Waïroa se précipite d'une trentaine de mètres
en gracieuse cascade.
[Illustration: Maoris ou Néo-Zélandais.]
À midi 1/4, nous arrivons à Waïroa au _Rotomahana hôtel_. Une quantité
de Maoris nous entourent et nous saluent gracieusement. Les jeunes
filles portent leurs petits frères ou soeurs sur le dos, enveloppés
dans un châle; les femmes fument la pipe et nous demandent du tabac.
Mon compagnon, qui connaît un peu le langage maori, leur dit: «_Katahi
taku mea whakama ko te wahine kïa kaï païpa_» Je suis honteux de voir
les femmes fumer.--_Then don't look_, répondit l'une d'elles en
parfait anglais: (alors n'y regarde pas). _Maka a tu te païpa_, jette
ta pipe, ajoute l'Anglais; _no fear_, répliqua la femme: (pas de
crainte).--_Engari me hoko he hopi kana he tupeka_, continua l'Anglais
(il est mieux d'acheter du savon que du tabac).--_Kahore!_ répliqua la
femme avec un rire moqueur, et les autres criaient: _Kapaï te tupeka_
(le tabac est bon) _no good te hopi_ (le savon n'est pas bon).
Le tabac et l'alcool sont la perte de ce pauvre peuple si bon et si
simple. Quoi d'étonnant? l'Anglais lui-même a tant de peine à s'en
défendre! Les hommes comme les femmes chez les Maoris portent un seul
pendant d'oreille; c'est une longue pierre de jade ou une dent de
requin tenue avec de la cire d'Espagne, ou un paquet de plumes attaché
à l'oreille avec un fil de laine, ou simplement de la ficelle. Or,
souvent son poids allonge hors mesure l'oreille qui le porte et le
trou où passe la ficelle s'agrandit. Un autre ornement des deux sexes
est aussi un collier portant au centre en pierre verte l'image
grotesque d'un homme ou d'une femme ayant pour yeux deux haricots
rouges. Une quantité de jeunes filles vêtues de rose, de rouge, de
vert, avec des robes à volant, comme des danseuses, jouent dans le
chemin avec des garçons ou d'autres jeunes filles en jetant des
boutons contre un clou planté à terre. Cette bande joyeuse nous suit
à la _Carved house_, maison sculptée dans le genre de celle
d'Ohinemutu, mais plus petite. Une vieille femme y fait des tapis de
plumes de faisans et de pigeons qui ressemblent assez à de magnifiques
peaux d'animaux. Elle en demande fort cher; le moindre coûte 4 livres
(100 fr.) il y en a même un grand de 50 guinées (plus de 1,300 fr.).
Bon pour les amateurs! C'est avec ces tapis que les anciens chefs
couvraient leurs épaules comme d'un manteau royal. On veut me vendre
des massues sculptées, et autres armes indigènes en bois, mais elles
sont fort chères quoique bien intéressantes. Nous avons de la peine à
nous tirer hors de la troupe joyeuse des Maoris pour prendre notre
lunch.
[Illustration: Maoris ou Néo-Zélandais.]
Après le repas, nous visitons l'école. Une vingtaine de garçons et de
jeunes filles de 7 à 15 ans occupent divers bancs. Une jeune femme de
30 ans, avec sa gravité britannique, a toute la peine du monde à faire
tenir tranquille cette jeunesse nerveuse. Son père, vieillard à barbe
blanche, vient souvent à son aide. L'école est une simple cabane de
bois. Plus pratiques que dans nos pays, les colons de la
Nouvelle-Zélande gardent leurs millions pour un meilleur emploi que
celui d'élever des palais scolaires dans tous les villages. Par
contre, ils répandent l'instruction à profusion et le nombre
d'écoliers, quoique dans un pays où 500,000 âmes occupent une surface
plus grande que celle du Royaume-Uni, dépasse le nombre de 15 par
1,000 habitants, pendant qu'il n'est que de 13 en Angleterre. Il est
vrai qu'on ne les fatigue pas comme dans nos vieux pays. Deux heures
d'école le matin et deux heures le soir leur apprennent autant que les
longues journées de classe dans nos pays d'Europe. L'attention de
l'enfant ne pourrait se prolonger au-delà d'une certaine limite; passé
cette limite, forcer la nature c'est du temps perdu.
[Illustration: Jeune fille Maori de la classe supérieure.]
Les parents sont obligés d'envoyer à l'école leurs enfants depuis 7
jusqu'à 15 ans: les parents négligents sont punis par les _boards of
schools_, qui ont pour cela des pouvoirs discrétionnaires. Par une
permission spéciale du _board_, on peut envoyer l'enfant dès l'âge de
5 ans et l'y laisser jusqu'à 17. La plupart des écoles sont mixtes, et
certes c'est là un inconvénient, mais grandement tempéré par la forte
idée du devoir que les Anglais inculquent dès la plus tendre enfance.
Dans beaucoup d'endroits, le même maître fait l'école pendant une
semaine dans un village et pendant une autre semaine dans le village
voisin. Or, souvent les distances sont grandes, mais le maître peut se
payer un cheval: il reçoit environ 3,000 fr. l'an. La maîtresse
d'école nous dit que 70 enfants sont inscrits, mais que le plus grand
nombre sont actuellement avec leurs parents dans le _bush_ (forêt) à
quelques milles de distance, pour la semaille des pommes de terre et
du maïs. Elle nous montre les cahiers des élèves, dont quelques-uns
prouvent l'aptitude du Maori pour la calligraphie. La seule langue
enseignée est l'anglais. On passe un petit examen de lecture, puis le
maître interroge sur la géographie.--Où se trouve le Congo?--la
Tamise?--Et les élèves en indiquent la situation sur la carte.--Où est
la Chine?--Un enfant la montre du doigt;--Qu'est-ce qu'on y récolte
pour l'exportation?--Un autre répond: Le thé et la soie.--Où se trouve
Mauritius?--Un élève en désigne la place--Qu'est-ce qu'on y
récolte?--La canne à sucre, qui donne le rhum et le sucre.--Un maître
italien aurait demandé à propos de la Chine quels sont ses meilleurs
poètes; un maître espagnol, si on y élève de farouches taureaux pour
les courses, et un maître français, si on y a proclamé les droits de
l'homme. Avant de quitter l'école, la maîtresse prend place à
l'harmonium et les élèves nous chantent en bonne mesure et avec
harmonie des cantiques anglais et des chansons maoris. Je remarque les
nombreux tableaux qui tapissent les murs; ce sont des cartes
géographiques, des dessins d'animaux pour l'histoire naturelle, des
groupes bibliques pour l'enseignement de l'Ancien et du Nouveau
Testament; l'enfant apprend bien plus facilement par les yeux.
[Illustration: Élève Maori.]
Pendant ce temps, la pluie s'est calmée. Je n'ai pas encore vu un jour
sans pluie depuis que je suis en Nouvelle-Zélande, et la région des
lacs que je visite, avec ses nuages, sa verdure et ses pluies, me
rappelle le Catherine-Lock d'Écosse, ou le Windhermere du Cumberland.
[Illustration: Élève Maori.]
Nous profitons de l'éclaircie pour visiter la cascade. À 3 heures, les
enfants quittent l'école et nous suivent tous, chantant les chansons
indigènes sur une cantilène analogue à celle des chansons arabes. Nous
pénétrons dans un vallon profond où croissent les arbres séculaires.
Les parois en sont abruptes et glissantes; les deux miss tasmaniennes
et leur frère sont à leur aise dans l'étroit sentier aussi bien que
les indigènes; mais une vieille dame de Christchurch, qui est de la
partie, ne peut tenir debout, et je lui sers de bâton. Après 10
minutes de descente, nous arrivons au fond, et admirons la superbe
cascade qui tombe avec fracas dans un bassin. De là l'eau se déverse
par des branches multiples dans le torrent, et va se perdre dans le
lac voisin. En remontant nous faisons collection de fougères et de
mousses qui tapissent le sol, et allons visiter la vieille église de
la mission. C'est une baraque de planches couverte de lierre. Ces
plantes pénètrent même dans l'intérieur, où elles pendent en lianes.
De la fenêtre de l'église on jouit d'une vue délicieuse sur la forêt,
la montagne, et sur le lac Tarawera.
Dans la forêt, je suis bientôt arrêté par les lianes; je visite le
cimetière, que les Maoris placent toujours dans un endroit élevé. Le
_Pa_ (agglomération) de Waïroa est catholique comme la plupart des
_Pa_ maoris. À 6 heures, nous rentrons à l'hôtel. Là, les enfants qui
nous avaient suivis nous demandent leur rétribution comme guides; mon
compagnon leur distribue une quantité de petite monnaie, et les _miss_
leur portent deux corbeilles de morceaux de pain. Celui-ci est bientôt
dévoré, et les _pence_ volent en l'air pour jouer à pile ou face.
Après le dîner, je demande à voir une _haka_ (danse indigène).
Plusieurs s'offrent à l'exécuter moyennant le prix courant, qui est
d'un schelling par danseur ou danseuse. J'avais entendu dire que
souvent ces danses dégénèrent en scènes scandaleuses, et je préviens
mes danseurs qu'ils n'auront rien s'ils manquent à l'honnêteté. Ils
m'introduisent dans une de leurs _whares_ (cabanes); je me courbe pour
passer par la petite ouverture. Un feu au milieu de la case a servi à
cuire les aliments; mais la fumée n'a d'autre issue que la porte et
aveugle les habitants. On le pousse au dehors et on allume deux
bougies placées à terre dans deux souliers servant de chandeliers. Les
danseurs s'alignent et un d'eux commence à battre la mesure en
frappant de ses deux mains contre ses genoux; puis il bat du pied
droit par terre en cadence, allonge les bras en avant, gesticule des
mains, porte les deux bras à droite, puis à gauche, puis en l'air et
en bas, continuant la mesure par le son de la voix et le battement du
pied; les autres font de même, en sorte qu'on dirait autant de
mannequins mus par une seule machine. Après plusieurs reprises de ce
jeu fantastique viennent les grimaces, les contorsions de la bouche et
des yeux. Craignant que l'excitation n'arrive trop loin, j'arrête le
_haka_ et laisse les danseurs et les danseuses jouir en paix de leur
petit salaire.
[Illustration: Té Tarata ou White Terrace (Terrasse Blanche) à
Rotomahana.]
Le lendemain, à 6 heures, le _tamtam_ nous réveille, et une 1/2 heure
après, le déjeuner est servi. À 7 heures, nous nous acheminons vers le
lac Tarawera. _Sophia_ et _Kate_, les deux guides choisis par les
Maoris, nous précèdent. Une d'elles, Sophia, porte la médaille de
sauvetage; elle a plongé et pêché un vieillard un jour où le canot a
chaviré dans le lac Rotomahana. Nous sommes 10 visiteurs. Arrivés au
bord du lac, 6 prennent place dans un canot anglais et 4 dans l'autre
moins grand. Le premier a 6 Maoris et le deuxième 4, chacun avec une
longue rame, et nous voilà en route. Le lac Tarawera a 8 à 10 milles
de long; les rives que nous quittons sont verdoyantes et les montagnes
boisées. Plus loin, la nature est moins vivante. Les deux canots font
une espèce de régate et jouent à se devancer. Le nôtre a une voile; le
vent souffle froid et vif, et nous arrivons les premiers à
Tahunatorea, autre _Pa_ maori. Là, nous laissons nos canots européens,
et après avoir mis nos effets dans deux canots maoris (troncs d'arbre
creusé) qui nous suivront par la petite rivière, nous traversons un
isthme d'un mille de large pour arriver au lac Rotomahana. Du haut de
la colline nous voyons la _Té Tarata_ ou terrasse blanche. De ce
point, elle n'offre rien de surprenant; mais après avoir descendu la
pente et pénétré sur son domaine, nous sommes ravis. Nous marchons sur
des filigranes de stalactites, à travers mille bassins grands et
petits; taillés avec la précision d'un artiste et remplis d'une eau
azurée comme le ciel du Japon. On dirait que le grand Architecte
s'est plu à orner ce magnifique parc de ce superbe monument. Il est
plus large à la base: environ 150 mètres, et va en se rétrécissant au
sommet, élevé de 100 pieds sur le niveau du lac. Nous pataugeons dans
l'eau, qui devient de plus en plus brûlante à mesure que nous
approchons du sommet. Là, un petit cratère de 10 mètres de diamètre et
de 50 pieds de profondeur est tantôt vide et on descend au fond,
tantôt il se remplit d'une eau bouillante à briser tous les
thermomètres. Alors, si le vent du nord-est vient à souffler, une
colonne d'eau s'élève jusqu'à 200 pieds de haut, et retombe en
superbes nappes d'argent; c'est comme les geysers du Yellowstone Park
dans l'Amérique du Nord. Tous les objets qu'on place sur la terrasse
sont bientôt pétrifiés. Nous redescendons et parcourons un terrain
rempli de geysers moins grands. Je remarque un petit cratère qui lance
de la vapeur comme la machine d'un grand navire et fait un bruit qu'on
prendrait pour celui d'une immense scierie à vapeur. Un peu plus loin,
la terre bout à chaque pas et soulève une sorte d'argile fine que les
Maoris mangent volontiers. J'en goûté et n'y trouve que le goût du
sulfate de fer. La vapeur fuse de tous les côtés, on ne peut faire un
trou en terre avec le parapluie sans qu'il en sorte de l'eau
bouillante ou de la vapeur. La terre est pour sûr une grande marmite.
[Illustration: Vue générale du lac bouillant de Rotomahana.]
Ce n'est pas sans danger qu'on marche, sur ces volcans plus ou moins
actifs; le guide me crie à tout instant: _Follow the path_, ne quittez
pas le sentier. Plusieurs ont trouvé la mort dans quelques-uns de
ces trous, où ils ont été bouillis en un clin d'oeil.
Pendant notre excursion, les canotiers ont cuit le _riwai_ (pommes de
terre) à la vapeur du volcan. L'hôtelier nous avait fourni deux boîtes
de conserve de langues de boeuf, et nous dévorons nos provisions avec
le même appétit que les Maoris. Ceux-ci partagent notre nourriture,
mais refusent le sel: ils ajoutent que l'habitude du sel rendait le
blanc immangeable au temps où ils se plaisaient à le croquer.
[Illustration: Lac de Rotomahana.--La Otukapuarangi ou Pink-Terrace
(Terrasse Rose).]
Après le repas, nous entrons dans les petits canots maoris. Il est
impossible d'y tenir debout, nous y marchons à genoux pour gagner
notre place, et nous nous asseyons sur nos talons. Le moindre
mouvement de travers mettrait facilement sans dessus dessous ces
troncs d'arbre. Nous traversons ainsi le lac Rotomahana (lac chaud).
Je tiens une main dans l'eau. Elle change de température à tout
instant, selon que nous approchons ou que nous nous éloignons d'une
source bouillante. Ce lac n'est pas grand, un quart d'heure suffit aux
pagaies des Maoris pour atteindre l'autre bord. Là, laissant les
_ladies_ sur la grève, les hommes grimpent seuls la _Otukapuarangi_ ou
_pink terrace_ (terrasse rose). Elle est ainsi nommée parce que les
stalactites ont une belle couleur rose écaille. Les visiteurs les
couvrent de leurs noms; une couche de stalactite transparente recouvre
bientôt ces noms, et les caractères demeurent ineffaçables. La _Pink
terrace_ est moins grande que la précédente; ses bassins remplis d'eau
azurée sont moins nombreux, mais la couleur de ses stalactites est
délicieuse. Elle ressemble à l'intérieur de gros coquillages. Au
sommet de la terrasse, nous entrons dans la forêt voisine, pour
quitter nos habits, et nous prenons notre bain dans les bassins.
L'idée de prendre un bain après un copieux repas m'avait paru
singulière, et je ne m'y étais soumis que pour faire comme les autres;
mais dans ces bains chauds, je comprends que si j'avais eu mon premier
appétit, j'aurais été tenté de manger un morceau de ma chair
parfaitement bouillie. Aussi notre bain ne fut pas long, et nous
reprenons nos vêtements pour venir inviter les dames à s'y rendre à
leur tour. Pendant qu'elles sont en train de se bouillir, nous
visitons les nombreuses sources plus ou moins brûlantes des environs,
et remontons au sommet pour voir le gracieux petit lac bleu qui domine
la terrasse. Les stalactites y croissent au fond en forme d'arbres;
mais la vapeur qui sort de l'eau nous empêche de les voir bien
distinctement. Je recueille quelques beaux morceaux de pierre rouge et
les offre aux deux jeunes miss tasmaniennes. Elles avaient déjà
accepté une collection de fougères, mais elles refusent ce dernier
présent, disant: _It is not allowed_ (ce n'est pas permis). En effet,
une affiche que j'avais lue à l'hôtel disait qu'il était défendu aux
visiteurs d'emporter des stalactites. J'ai remarqué souvent cet esprit
d'obéissance à la loi dans la race anglo-saxonne; c'est là toute sa
force. Il est impossible de faire de l'ordre public, lorsque chacun se
permet en particulier un petit désordre.
Enfin, vers 2 heures nous quittons ces lieux enchanteurs et prenons le
chemin du retour. Les Néo-Zélandais appellent les terrasses de
Rotomahana, l'endroit le plus merveilleux du monde. Sans aller si
loin, on peut dire que c'est là un ensemble de phénomènes des plus
curieux qu'on puisse voir sur la terre[8].
[Note 8: Depuis ma visite, la région de Rotomahana a été
complètement bouleversée en 1887 par une éruption qui a fait
périr presque tous les habitants de Waïroa et des environs.]
À notre retour, nous voyons près la grande terrasse une multitude de
poules sauvages, de canards et autres oiseaux aquatiques qui se
prélassent dans l'eau thermale. Nous suivons dans nos canots
indigènes la petite rivière qui unit les deux lacs. Après avoir salué
la tribu des Maoris qui nous avait conduits dans les canots du pays,
nous reprenons sur le Tarawera nos canots européens. Le lac Tarawera
s'est mis de mauvaise humeur et pousse de grosses vagues. La pluie,
qui n'était pas encore tombée, menace de nous inonder. Nos rameurs
s'animent par la cantilène des chansons nationales, et après une heure
d'héroïques efforts, ils nous déposent à l'autre bord.
À l'hôtel, nous retrouvons la même multitude de Maoris jouant aux sous
avec la même insouciance. Nous prenons notre repas et rentrons le soir
à Ohinemutu.