CHAPITRE XIX

Arrivée à Auckland. -- La tempête. -- Le dimanche. -- Le Père Mac

Donald. -- Catholiques et protestants. -- La ville. -- Los

faubourgs. -- Le parc du gouverneur. -- L'hôpital. -- Le

_dominion_. -- Les salaires. -- L'intérêt. -- Le baron de Hübner.

-- Mgr Luck et son diocèse. -- Les Soeurs de la Miséricorde. --

Départ pour Tauranga. -- La baie. -- La ville. -- Excursion à

Ohinemutu. -- Les fermes. -- Le cocher irlandais. -- Le

_Gate-Pa_. -- La forêt d'Oropi. -- La _mid-way-house_. -- Les

naissances et la mortalité. -- Le vin correctif de l'alcoolisme.

-- Les gorges de Mangorewa.

Le 11 novembre, à 2 heures du matin, le _Zealandia_ arrive à l'entrée

de la baie d'Auckland; la nuit est obscure et le vent souffle avec

violence; la pluie tombe à torrents. Le capitaine trouve prudent de

jeter l'ancre et d'attendre le jour. À 6 heures on lève l'ancre, et on

marche lentement le long de la baie, fort agitée; c'est après bien des

coups de sifflet de la machine, précédés du coup de canon, que nous

avons pu apercevoir le canot du pilote; il arrive armé de sa ceinture

de sauvetage et prend sa place au gouvernail.

La ville se dessine à nos yeux, émergeant de la verdure sur un

ensemble de collines, des deux côtés de la baie. Les nombreuses

églises et la _Court-House_ dominent les maisonnettes cachées dans les

arbres; mais, au-dessus de tout, un immense moulin à vent semble

veiller comme un géant protecteur sur la cité. Au loin, sur une

colline entourée de prairies et de forêts, le plus vaste et le plus

bel édifice est l'hôpital public. À 7 heures nous sommes devant le

môle ou _wharf_, mais le pilote refuse de l'aborder; il craint que la

violence du vent n'y pousse si fort le navire, que le _wharf_ lui-même

ne soit emporté. Nous jetons deux ancres et dansons sur place. Elles

ne suffisent pas à nous protéger, et nous allions dériver vers un banc

de sable, lorsqu'un prompt mouvement de la machine nous ramène à flot;

le télégraphe ou signal, qui communique de la passerelle à la machine,

est brisé; un officier se tient debout vers la chaudière, reçoit par

signes les commandements et les transmet au machiniste. Malgré la

pluie, la foule s'est assemblée sur le môle, et attend avec anxiété la

fin de nos péripéties. Enfin, vers les 10 heures, le vent souffle

moins fort, et le pilote juge bon d'aborder. Nous suivons la manoeuvre

avec émotion; les cris succèdent aux cris pour les divers

commandements et s'efforcent de dominer le bruit du vent. On va, on

court, on revient, l'émoi est général. Au moment de toucher au môle,

le commandant semble perdre son sang-froid britannique; il trépigne et

crie sans cesse au pilote _go ahead_, mais sa crainte est exagérée,

tout se passe pour le mieux et bientôt on sera à terre. Les passagers

se disent adieu: plusieurs restent en Nouvelle-Zélande. Pendant trois

semaines compagnons de la même infortune, ils se considèrent tous

comme une même famille. On salue les officiers et on porte ses effets

à la douane. C'est le dimanche: les petits bagages passent, les

autres seront visités demain. Le vent enlève les parapluies, et l'eau

tombe en déluge, on va quand même: _time is money_. J'ai beaucoup de

peine à trouver une voiture pour déposer mes bagages à l'hôtel: _is

sunday_. C'est dimanche! Enfin je peux en raccrocher une moyennant un

double prix. La poste est fermée et les boutiques aussi; impossible de

trouver des timbres poste. Je prie le maître de l'hôtel de m'en faire

chercher, car je veux profiter du départ du navire le _Zealandia_, qui

s'en va à Sidney dans la nuit. Le maître de l'hôtel me répond qu'on a

6 jours de la semaine pour envoyer les lettres, mais que le dimanche

on va à l'église et on ne travaille pas. Un peuple qui a un tel

respect de la loi divine est un peuple d'avenir, un futur grand

peuple!

Je m'en vais donc à l'église. La petite cathédrale en planches

d'Auckland, malgré le mauvais temps, est remplie de fidèles; le

Révérend Mac Donald célèbre la grand'messe, les chants, exécutés par

des voix d'hommes et de femmes, sont harmonieux.

Après la messe, je salue le bon Père à la sacristie. Une dame, qui est

venue de la campagne, à 8 milles, vient le saluer aussi. Elle me prend

pour le commandant de l'_Éclaireur_, aviso de guerre français arrivé

hier ici de Taïti, et m'invite à une soirée dansante. Elle est

d'origine française, et ne veut pas laisser passer un navire français

sans lui faire les honneurs de la société néo-zélandaise. Je dissipe

son erreur; elle maintient quand même son invitation. L'_Éclaireur_,

sorti des chantiers de Toulon en 1878, a 78 mètres de long et 12 de

large; il porte 8 canons de 15 centimètres, a une machine de 450

chevaux et un terrible éperon. Le capitaine du _Zealandia_ me l'avait

montré dans la baie, et mon émotion fut grande lorsque je lui vis

lever le drapeau pour nous saluer. Oh! que j'aurais voulu rencontrer

ce drapeau dans toutes les mers aussi souvent que le drapeau

britannique! Le R. Mac Donald m'invite à déjeuner; j'accepte d'autant

plus volontiers qu'à l'hôtel on m'avait dit que le dimanche le lunch

remplacerait le dîner et que le soir on n'avait que le thé, attendu

que les domestiques devaient assister au service divin. En France, les

catholiques s'imposent le maigre le vendredi; en Italie, le vendredi

et le samedi; en Espagne, on ne fait maigre ni le vendredi, ni le

samedi. Ici, les protestants ont leur privation le dimanche, et elle a

pour cause le désir d'épargner, au septième jour, le travail aux

domestiques.

En entrant chez les Pères Missionnaires, un bruit strident et étrange

se fait entendre à la porte, et ne cesse que lorsque le concierge est

venu s'interposer; un perroquet au blanc plumet monte la garde, et il

s'en acquitte aussi bien que le meilleur des chiens. C'est le cockotou

d'Australie.

Le R. Mac Donald me présente à un autre prêtre anglais et me parle

volontiers du Concile du Vatican, auquel il a assisté, et de divers

personnages français qu'il a connus dans ses deux voyages en Europe.

Il est ici depuis 28 ans, et son frère s'occupe de l'évangélisation

des Maoris depuis 32 ans; il me parle beaucoup de Mgr Pompalier,

évêque français qui le premier a porté ici le catholicisme.

Il me dit qu'ici, comme dans presque tous les pays nouveaux,

protestants et catholiques vivent en bons rapports, et s'estiment, non

selon le plus ou moins de vérité qu'ils possèdent, mais selon le degré

de vertu qu'ils pratiquent. Ceux qui ont plus reçu sont évidemment

tenus à plus, et la foi ne se donne pas. Je me rappelle que, voulant

un jour expliquer à un compatriote que j'avais rencontré dans

l'Extrême-Orient, une de nos vérités catholiques qui me paraissait

claire comme le jour, je m'étonnais que celui-ci, pourtant nature

droite et sincère, ne pût la comprendre; mais il me fit cette

observation: «En fait de foi, on ne croit pas ce qu'on veut, mais on

croit ce qu'on peut.» Cela me rappela la réponse du cardinal Manning à

ses compatriotes. Ils l'accusaient d'avoir changé de religion et lui

disaient: Comment se fait-il que vous étiez auparavant fervent

protestant et que vous êtes maintenant fervent catholique? Dans une

brochure adressée à ses anciens coreligionnaires, le pieux prélat leur

dit: «Je ne peux vous donner d'autre réponse que celle de l'aveugle de

l'Évangile: Avant je ne voyais pas, à présent je vois. Pourquoi Dieu

ouvre-t-il les yeux aux uns plus, aux autres moins? C'est son secret.

Tout ce que nous savons, c'est qu'il est le Créateur et Rédempteur de

tous les hommes, qu'il les aime tous comme un Père aime ses enfants,

et qu'il cherche le salut de tous; mais à chacun il proportionne le

fardeau en raison de ses forces.»

Après le déjeuner, le bon Père me montre les habitants de son jardin:

le cockotou dont j'ai parlé qui fait mille exercices à son

commandement, une tortue qui se promène sur le vert gazon, et une

espèce de gros merle blanc et noir qui siffle comme le merle et parle

comme le perroquet. Saint Jean avait aussi sa colombe.

Je parcours la ville: la partie centrale réservée aux affaires n'est

pas grande: là sont les banques, les compagnies d'assurance et de

navigation, la poste, les principaux magasins; mais la ville destinée

aux habitations s'étend au loin sur plusieurs collines. Les rues sont

larges et plantées de chêne. Nous sommes en effet à Auckland (terre du

chêne). Les gentils pavillons qui les bordent sont tous entourés d'un

jardin où brillent toutes les fleurs de l'Europe. Les vérandahs qui

les ornent prouvent que le climat est chaud en été. Ces pavillons sont

la plupart construits en bois et couverts en zinc, en bois, ou en

ardoise. Dans le centre, on ne peut plus construire qu'en pierre, en

briques ou en ciment, pour diminuer les incendies.

Plus loin, ce ne sont plus des pavillons, habitation de la classe

aisée, mais des maisonnettes en bois, habitation de l'ouvrier. Elles

sont petites, mais elles ont leur jardin, et l'ouvrier a aussi son

_home_ (son chez soi). Des _building societies_ (sociétés de

construction) achètent de vastes terrains, y tracent des rues,

bâtissent des maisons de diverses grandeurs et les louent ou plutôt

les vendent, puisque après le paiement de quelques annuités comprenant

l'intérêt et l'amortissement, le locataire reste propriétaire. Ces

sociétés, tout en faisant de bonnes affaires, rendent service à la

classe ouvrière et à la société. L'ouvrier qui a sa maisonnette et son

jardin voit ses nombreux enfants grandir et se développer en bonne

santé, pendant que les familles ouvrières entassées dans les mansardes

de nos grandes villes donnent une génération sans force et sans

énergie; et la plupart des enfants meurent en bas âge.

J'arrive à la maison du gouverneur: elle est en bois et fort simple,

mais entourée d'un superbe parc, ouvert au public, le dimanche. Au

milieu des chênes séculaires, je vois de magnifiques araucarias, des

lauriers-cerises, des lauriers-roses et des lauriers-tins; le cyprès,

le saule, le magnolia, l'eucalyptus et tous les arbres et arbustes qui

ornent nos parcs d'Europe, le tout encadré dans cette belle pelouse

que les Anglais portent partout avec eux.

Près de la _High school_ (haute école), je rencontre le Révérend Mac

Donald, qui fait sa promenade à cheval et me met sur le chemin de

l'hôpital. Je descends une colline et en remonte une autre, je laisse

à droite de superbes vaches paissant dans la prairie, et parcours à

gauche les allées ombragées d'une magnifique forêt, appelée le

_dominion_ (le domaine), parce qu'elle est réservée au public. Les

Anglais, dans le tracé de leurs villes, ont toujours soin de réserver

de vastes emplacements pour la récréation du peuple. C'est fort sage;

car le petit peuple ne peut se payer l'agrément d'une villa, et la

santé du public est en raison de la salubrité de l'air qu'il respire.

Enfin, j'arrive à l'hôpital, vaste édifice en ciment à deux étages sur

rez-de-chaussée, dominant la ville et la baie. Le jeune docteur qui le

dirige me conduit à la visite de l'établissement. Les salles ne sont

pas grandes, mais elles sont nombreuses et ornées de plantes et de

fleurs. On peut loger 150 malades. On en a 90 en ce moment. La

propreté est irréprochable; je remarque un ascenseur destiné à

descendre dans les caves les corps des décédés; des fauteuils roulants

pour les rhumatisants, et une salle pour les convalescents. Trop

souvent, dans les hôpitaux de nos grandes villes européennes, les

convalescents sont renvoyés pour faire place à d'autres. Obligés, pour

vivre, de reprendre le travail avant d'en avoir les forces, ils

retombent bientôt dans un état pire, et retournent à l'hôpital, auquel

ils occasionnent de nouveaux frais. Les administrations des hospices

feraient donc une économie bien entendue, et en même temps une oeuvre

humanitaire, en établissant dans chaque hôpital une salle pour les

convalescents dont on essaierait les forces grandissantes aux travaux

de la maison et du jardin, avant de les lancer dans la société, où ils

sont obligés de reprendre leur travail quotidien.

Le jeune docteur fait appeler deux Français qui sont en ce moment

dans l'établissement: un est de Saint-Malo, et l'autre de Nantes.

Venus ici comme matelots, ils y sont restés parce qu'ils y ont trouvé

la vie large et facile: occupés dans les champs à garder les vaches,

ils étaient logés, nourris, et recevaient 6 schellings par jour (7 fr.

50); ils sont légèrement atteints de la poitrine.

Les gages sont élevés dans ce pays: le moindre ouvrier gagne 6 à 8

schellings par jour; les capitaux sont encore plus chers.

Les banques donnent 6% sur dépôts compte courant, mais elles prêtent à

1% par mois; on prête sur hypothèque à 10%, et comme les terres ne

rapportent ordinairement qu'environ 8% malheur au farmer

(propriétaire) qui est obligé d'emprunter! Comme en Europe, le fruit

de ses travaux ira au capitaliste!

En quittant l'hôpital, je parcours diverses collines et je vois

partout les familles se diriger vers les églises. La cloche tinte; il

est 6 heures 1/2; l'office commence chez les diverses communions

protestantes: celui des catholiques a lieu à 7 heures. J'arrive à

Saint-Benedictus, la principale église catholique, desservie par les

Bénédictins. Elle est en bois, vaste, et à trois nefs. Son autel est

fort simple et se distingue peu de plusieurs églises protestantes, qui

adoptent aussi les chandeliers et les cierges. À la tribune, les

chants sont exécutés, comme à la cathédrale, par des voies d'hommes et

de femmes; on chante les vêpres, et après les vêpres on donne le

salut; le recueillement est parfait. Il est bien tard lorsque j'arrive

à l'hôtel pour le thé. Je passe la soirée chez le Révérend Mac Donald

à parler des hommes et des choses du pays, et à 10 heures je m'en vais

au _Zealandia_ donner un dernier adieu aux passagers et aux officiers.

Je trouve là le baron de Hübner qui vient de visiter la

Nouvelle-Zélande et s'en va à Sidney: il occupera probablement la

cabine que j'ai laissée disponible. Ce bon observateur nous a déjà

fait connaître, par sa _Promenade autour du monde_, les États-Unis, le

Japon et la Chine; il donnera probablement encore au public ses

impressions sur les colonies océaniennes et sur les Indes orientales

qu'il va visiter.

Enfin, je reviens dans la petite cellule du _Star hôtel_, chercher un

repos d'autant mieux mérité que toutes mes courses depuis le matin ont

eu lieu avec la pluie sur le dos. Aux fenêtres, pas de persiennes; à 4

heures le jour me réveille, à 5 heures je complète ma correspondance,

et un peu plus tard, je me rends chez Mgr Luck, évêque catholique

d'Auckland; il demeure à la campagne, à une des extrémités de la

ville. Ce bon bénédictin me reçoit avec bonté; il voudrait me retenir

chez lui et me fait l'historique de son diocèse, qui a eu bien des

péripéties. Il a 12 prêtres pour les 16,000 catholiques répartis dans

toute la partie nord de l'île du Nord formant son diocèse, et un seul

prêtre pour les 30,000 Maoris, qui sont la plupart catholiques. Point

de petit séminaire, pas de séminaire; la grande difficulté est le

recrutement d'un clergé sérieux. Ses compatriotes sont, comme la

plupart des Anglais, sujets à l'alcoolisme. Pour l'instruction des

jeunes filles, 39 Soeurs de la Miséricorde irlandaises lui rendent de

grands services. Elles ont 6 maisons et un noviciat. Nous en visitons

deux, attenantes à l'habitation épiscopale. Dans une, 30 internes et

40 externes reçoivent l'instruction; dans l'autre, à côté, 80

orphelines apprennent le travail manuel propre à leur sexe. La plupart

sont envoyées par le gouvernement, qui a donné le terrain et fournit

un secours annuel de 12 livres par orpheline. Nous parcourons les

dortoirs, les classes, les ouvroirs: ils sont en bois, bien éclairés,

bien aérés, et entourés d'un parc gracieux qui domine la baie. Pour

les garçons, Monseigneur n'a qu'une école, confiée à 2 laïques,

s'occupant de 70 élèves; les autres vont aux écoles protestantes,

nombreuses et bien tenues. Monseigneur attend les Frères Marianites de

Lyon, qui pourront relever les écoles de manière à recevoir tous les

élèves catholiques. Il espère par là arriver au petit, et plus tard au

grand séminaire.

Monseigneur a la bonté de me conduire à son école de garçons, puis

chez le consul de France; un bon Écossais qui ne parle qu'anglais, et

aux divers bureaux des compagnies de navigation où je dois me

renseigner. Ensuite, il m'emmène chez lui pour le dîner, et je le

quitte pour me rendre au bateau qui doit me conduire à Tauranga.

Il est 5 heures du soir lorsque ce petit bateau à vapeur quitte le

_wharf_ (môle). Le directeur de la Compagnie Mac Gregor, avec lequel

j'étais venu depuis San-Francisco, a la bonté de m'accompagner, il me

recommande au capitaine. Nous parcourons la belle et vaste baie,

admirant encore une fois le superbe panorama de la ville. Je remarque

un monsieur à la figure tatouée de hiéroglyphes depuis le menton

jusqu'au front; il porte mac-farlane et chapeau haut de forme. On me

dit que c'est un chef maori, un de leurs principaux orateurs. Je

l'aborde et l'interroge, il est fort aimable et très poli, mais il ne

connaît que quelques mots d'anglais et la conversation est difficile.

Après le dîner, le salon se convertit en un dortoir où une vingtaine

de passagers couchent sur étagères les uns au-dessus des autres.

[Illustration: Nouvelle-Zélande.--Chef Maori.]

La mer est extrêmement agitée: ce petit bateau est ballotté comme une

coque de noix. On a de la peine à se tenir dans son lit; mais ma

fatigue était si grande, que je me réveille le matin, me rappelant,

comme dans un rêve, d'avoir fait de continuels efforts pour ne pas

être jeté à bas.

À 10 heures du matin, nous entrons dans la gracieuse baie de Tauranga,

avec deux heures de retard.

La petite ville de Tauranga compte 4,000 habitants; elle se compose de

quelques maisons de bois, parmi lesquelles 2 hôtels, plusieurs

boutiques, une église protestante et une cabane en planche servant

d'église catholique. Je quitte ici un brave garçon de Lyon; il était

venu comme marin, mais il connaissait le métier de boulanger; son

esprit d'économie lui permit de prélever un petit pécule sur ses gages

élevés, et il est maintenant chef boulanger dans une ville naissante,

élevant dans l'aisance une nombreuse famille. Les objets de luxe sont

chers, mais le nécessaire à la vie, en moyenne, ne dépasse pas les

prix de l'Europe; le pain vaut 6 sous la livre et la viande 10 sous.

À 11 heures je monte dans un break que conduit un robuste Irlandais.

J'ai pour compagnon de voyage deux photographes, qui s'en vont sur le

lac Taupo prendre les meilleures vues de ce paysage enchanteur. Nous

traversons une riche contrée parsemée de fermes. Le _fern_ (fougère)

et le _titree_ (buisson de bruyère) est remplacé par un beau gazon

vert que broutent les vaches et les chevaux. Les habitations des

_farmers_ occupent toujours le monticule dominant; une petite rivière

porte ses eaux limpides et murmurantes à travers ces fermes prospères.

Mais la population est encore peu nombreuse, et plus loin, les

fougères et les titrees couvrent seuls le terrain. Assis à côté du

cocher, je cause avec lui: l'Irlandais est communicatif, il prend même

volontiers la plaisanterie. Mon cocher est ici depuis 9 ans, et je lui

demande s'il se trouve mieux qu'en Irlande. Oui, me dit-il, j'y ai

meilleure nourriture. En Irlande, je travaillais une ferme près de

Dublin avec mon père et mes frères, et on nous donnait pour cela 6

livres chaque 6 mois. À peine arrivé à Auckland, je recevais 4 livres

par semaine comme cocher; j'ai pu bientôt économiser assez pour me

mettre patron; mais là je n'ai pas réussi, et j'ai fait faillite. Mon

frère alors, qui exploite un hôtel à Ohinemutu et entretient cet

omnibus, m'a pris à son service et me paie 4 livres par semaine. Un

autre de mes frères a gagné une vingtaine de mille livres aux

_goldfields_ (champs d'or) de Thames, près Auckland, et continue à y

faire de bonnes affaires en spéculant sur les actions. J'ai encore

trois autres frères en Amérique, un à Chicago, un à New-York, et un en

Californie: ils ont tous prospéré et élèvent chacun une nombreuse

famille.

La route est d'abord excellente; à défaut de pierres, on la charge de

coquillages qui couvrent la plage et forment une chaussée très dure;

mais dans l'intérieur les coquillages font défaut et la boue commence.

Nous arrivons au _Gate-Pa_ où, en 1864, les troupes britanniques,

prises d'une panique, s'enfuirent devant les Maoris, abandonnant leurs

officiers, qui tous périrent de la main de l'ennemi. Le lendemain,

lorsque les troupes revinrent, elles trouvèrent le colonel Booths

blessé mortellement; les Maoris avaient mis sous sa tête un coussin

d'herbe, et un bassin d'eau à son côté, sans toucher ni à sa montre,

ni à sa chaîne. Je doute que des Européens civilisés en eussent fait

autant envers leur ennemi. Un peu plus loin nous entrons dans la

superbe forêt d'Oropi: elle est ce que les siècles l'ont faite. De

gigantesques squelettes d'arbres morts se tiennent à côté d'autres à

la fleur de la vie; les lianes s'entrecroisent, les parasites poussent

partout: quelques-uns enlacent tellement les arbres, qu'ils les

étouffent et végètent à leur place; quelques arbres ont plus de 2

mètres de diamètre, j'en ai vu un à demi brûlé qui avait de 7 à 8

mètres de diamètre. Mais tout est en désordre; la vie est à côté de la

mort; les Maoris n'ont pas fréquenté les cours de l'École forestière.

Cette forêt, comme le reste de l'île, leur appartenait, et ce n'est

qu'à la suite de la dernière guerre que le gouvernement l'a confisquée

avec la plupart de leurs terres.

La route suit un terrain onduleux, monte et descend des collines;

par-ci, par-là on a fait une chaussée avec des fascines, mais les

trous sont nombreux et les sursauts aussi. Nos quatre robustes chevaux

ont de la peine à nous sortir de la boue, et la pluie ne discontinue

pas. Vers le milieu de la forêt, nous nous arrêtons à une baraque

appelée _Mid-way house_. Il est 4 heures, et je n'ai pas mangé depuis

le matin; l'appétit fait trouver délicieux le modeste repas. Cet

endroit solitaire doit être très sain; nous y voyons une douzaine de

petits enfants de l'hôtesse: les familles sont prolifiques dans les

pays nouveaux et l'aisance générale prolonge la vie. Les décès, qui

sont de 21,6 par mille en Angleterre, n'atteignent que 17,59 en

Queensland, 16,22 en Tasmanie, 15,52 en Victoria, 12,15 en

Nouvelle-Zélande. Le petit livre indicateur qu'on m'a remis à

Tauranga dit à propos de cet endroit par un N. B. et entre

parenthèses. (_Even good Templars may drink here with the greatest

impunity; it is so very retired!_) Même les bons Templiers (sorte de

francs-maçons) peuvent boire ici avec la plus grande impunité;

l'endroit est si caché!

Ainsi toute la lecture de la Bible et la plus stricte observation du

dimanche n'arrivent pas à extirper de ces populations la plaie de

l'alcoolisme! Je crois qu'on y arriverait plus facilement en

favorisant la culture de la vigne, de manière à rendre le vin

abordable au peuple comme boisson journalière. Le vin mêlé à l'eau est

la plus saine et la plus fortifiante des boissons. Le corps humain a

besoin pour les fonctions digestives d'une certaine quantité d'alcool;

si on ne la lui donne innocente par le vin dans les repas journaliers,

il la prendra à intervalles par des drogues malfaisantes. Les

_temperance hôtels_, qu'on rencontre partout ici, comme en Angleterre,

et dans lesquels on ne boit que de l'eau, seraient mieux nommés

_intemperance hôtels_, car tempérance indique juste milieu; et le

_rien_ est aussi intempérant que le _trop_. À part quelques heureuses

exceptions, l'excès provoque l'excès, et l'alcoolisme n'est pas une

plaie spéciale au Maori. Les pays vinicoles sont ceux qui ont le moins

d'ivrognes: le corps qui a eu le nécessaire recourt plus difficilement

au superflu. À l'heure actuelle l'Australie produit d'excellent vin,

et on le vend encore ici à 7 fr. la bouteille; le moindre vin français

vaut 10 fr. la bouteille; il est donc inabordable. Les nombreux

coteaux de la Nouvelle-Zélande pourraient fournir assez de vin pour

que, même à un prix rémunérateur pour le viticulteur, l'habitant

puisse le boire à moitié prix de la bière, à la condition que la régie

ne perçoive pas le double et le triple du prix du coût.

Une heure après avoir quitté la _Mid-way house_, nous pénétrons dans

les magnifiques gorges de Mangorewa. La petite rivière se brise avec

fracas de précipice en précipice, et des murailles de rochers

s'élèvent à pic à 50 mètres de haut. Enfin, après 18 milles, nous

quittons la forêt, et quelques milles après, à 9 heures 1/2 du soir,

nous sommes à Ohinemutu, sur le lac Rotorua.

À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 2 Équateur, Panama, Antilles, Mexique, Îles Sandwich, Nouvelle-Zélande, Tasmanie, Australie. · 第 34 / 74 题