Les îles Hawaï.
Départ de San-Francisco. -- Navigation vers les îles Sandwich. --
Le navire _La Zelandia_. -- Manière d'occuper le temps. --
Arrivée à Honolulu. -- Les îles Hawaï. -- Surface. -- Population.
-- Gouvernement. -- Les femmes sénateurs. -- Impôts. -- Les
plantations de canne. -- Importation. -- Exportation. --
Navigation. -- Droits de douane. -- Revenus. -- Changement de
dynastie. -- Los Missions. -- Le volcan Kilaouea. -- Le monument
du capitaine Cook. -- La végétation. -- Les habitations. -- Les
Canaques. -- Moeurs et coutumes. -- Les écoles. -- L'hôpital.
Le soir du 20 octobre 1883, à 4 heures 1/2, j'interromps la rédaction
de mes nombreuses lettres, et j'arrive au navire _La Zelandia_ de la
_Pacific Mail-Steamship-Company_. Ce steamer, long de 340 pieds, large
de 42, et très peu profond, jauge 3,000 tonnes. Les premières sont à
l'avant, ce qui leur évite la secousse et le bruit de l'hélice. Comme
j'arrive le dernier, j'ai de la peine à obtenir une cabine sur le
pont. Celle qu'on me donne a 2 mètres de large, 2 de long, 2 de haut,
et je la partage avec un gros capitaine américain et protestant qui
fait régulièrement, soir et matin, sa prière à genoux. Lorsque les
adieux sont finis et que les nombreux amis accompagnant des
_voyageurs_ ont quitté le bord, je compte à table environ 70 passagers
de première, tous Allemands, Anglais et Américains; je suis le seul
Français. À minuit, la malle anglaise, qui arrive de Londres pour
l'Australie, est installée à bord, le canon se fait entendre et on
part. Je revois encore une fois les _golden gates_, ces portes d'or à
l'entrée de la rade que j'avais vues il y a deux ans, lorsque je me
dirigeais vers le Japon. Bientôt après, nous voilà en haute mer avec
un roulis désagréable.
Le lendemain le roulis augmente et tous les passagers souffrent plus
ou moins. Le service de la table, comme celui du navire, est fait par
des blancs et des jaunes; la moitié sont Américains, la moitié
Chinois. Les cuisiniers sont tous Chinois et la nourriture est
meilleure que sur les navires anglais, mais les cabines sont
inhabitables. La partie du pont réservée aux passagers est encombrée
de caisses d'oignons qui exhalent une odeur nauséabonde.
C'est dimanche: à 10 heures commence le service religieux dans le
salon. Personne n'est forcé de s'y rendre, mais presque tous les
passagers, jeunes et vieux, hommes et femmes, y assistent avec
recueillement. À défaut de ministre, le capitaine lit un chapitre du
prophète Zacharie, récite des prières, auxquelles on répond, et on
entonne des chants exécutés avec ensemble et gravité. Le premier est
un hymne dans lequel l'homme reconnaissant sa misère a recours à
Notre-Seigneur; j'en retiens le refrain:
_Nothing in my hand I bring;
Simply to thy Cross I cling:
Naked come to Thee for grace;
Foul, I to the Fountain fly;
Wash me, Saviour, or I die._
Je ne porte rien dans mes mains;
Simplement j'adhère à ta Croix:
Nu, je viens te demander grâce;
Impur je me sauve à la Fontaine;
Lave-moi, mon Sauveur, ou je meurs.
Après ce cantique, le capitaine lit un chapitre de saint Luc et
recommence des prières, puis on finit par le cantique de la mer:
_From rock and tempest, fire, and foe
Protect us wheresoever we go.
Thus evermore shall rise to Thee
Glad hymns of praise from land and sea._
Des rochers et des tempêtes, du feu et de l'ennemi
Protège-nous, partout où nous allons.
Ainsi de plus en plus s'élèvera vers toi
Un hymne joyeux de louange de la terre et de la mer.
22-23 octobre. La mer devient, de plus en plus houleuse, les vagues
déferlent furieuses sur le flanc du navire et souvent inondent le
bord; pas un bateau à l'horizon; par-ci par-là quelques baleines. Nous
avons 2,103 milles à parcourir pour rejoindre Honolulu; nous filons 12
noeuds et nous faisons une moyenne de 300 milles par 24 heures.
Le quatrième jour, les estomacs se sont habitués au balancement; la
vie renaît à bord, le soir on organise même un grand bal. Plus d'une
fois les valseurs et les polkeurs ont roulé les uns sur les autres,
mais la gaieté est générale et de bon ton. D'autres soirs, le bal est
remplacé par le concert ou par des _lectures_: espèce de déclamation.
On fait le possible pour se garer de la monotonie. Durant le jour, je
fais quelques parties au _bull_[6] pour donner au corps le mouvement
nécessaire, et je passe de longues heures à rédiger mon journal de
voyage.
[Note 6: Jeu en usage sur tous les navires des deux océans.
Il consiste à lancer dans certains carrés numérotés des
cerceaux de corde, celui des deux partis qui a le plus vite
atteint le chiffre 100 gagne, mais s'il le dépasse, il doit
atteindre la case supérieure qui le fait reculer de 10
points, et en ajouter d'autres, jusqu'à ce qu'il atteigne
sans le dépasser, le chiffre 100.]
En approchant d'Honolulu, on exige de chaque passager qui y débarque
une cotisation de 2 dollars, destinée à l'hôpital du pays.
Le 28 octobre, de grand matin, le sifflet de la machine nous apprend
qu'on aperçoit la terre; on se lève à 6 heures et l'on voit bientôt le
_diamant-point_, rocher nu qui s'avance dans la mer. Nous pénétrons
dans la baie en sondant le milieu d'une double rangée de bouées qui
marquent la route. Des deux côtés la mer déferle sur des rochers à
fleur d'eau. À 7 heures, le canon annonce l'arrivée. M. Trousseau,
médecin français au service du gouvernement des îles Hawaï, vient à
bord pour les formalités d'usage; à 7 heures 1/2 on sert le déjeuner
et à 8 heures nous sommes à terre.
Les îles Hawaï, plus connues en Europe sous le nom d'îles Sandwich,
sont situées entre le 19° et 23° latitude nord et entre le 155° et
161° longitude ouest. Elles sont au nombre de 8, dont voici les noms
et la surface: Hawaï, avec 4,210 milles carrés; Maui, avec 270; Oahu,
avec 600; Kauaï, avec 590; Molokaï, avec 270; Lanaï, avec 150;
Niihau, avec 97; et Kahoolawe, avec 63 milles carrés. La population,
pour toutes les îles, atteint le chiffre de 75,000 habitants, ainsi
répartis: 10,000 blancs, 15,000 Chinois, et le reste indigènes. Il
faut ajouter un _settlement_ de 300 mormons et quelques nègres.
Le gouvernement est monarchique-constitutionnel avec deux Chambres
siégeant ensemble. Dans la Chambre des nobles, les membres sont nommés
par le roi et les femmes peuvent en faire partie; les femmes de la
famille royale en font partie de droit. La Chambre des représentants
est élue au suffrage universel. Est électeur tout indigène prouvant
qu'il a payé sa taxe ou impôt. Cet impôt est une capitation de 3
dollars par personne, plus 2 dollars pour les routes, et 2 pour les
écoles. La propriété et les marchandises paient tous les ans un impôt
calculé sur 3/4% ou 0 fr. 75% de leur valeur; les marchandises paient
cette taxe en plus des droits de douane. Cela, avec divers autres
droits de patente, timbre, amendes, etc., fait à l'État un revenu
d'environ 5,000,000 de dollars par an, soit 25,000,000 de francs. Pas
d'armée: 200 ou 300 soldats à peine, équipés à la prussienne, et pas
de marine. La dette était à peu près nulle, mais la dernière
législature a voté un emprunt de 2,000,000 de dollars pour frais
d'immigration. On importe des milliers de Portugais des Açores, qui
sont de très bons planteurs de canne à sucre. Les principales
ressources du pays sont le riz, que les Chinois cultivent à merveille,
et la canne à sucre, dont toutes les plantations sont aux mains
d'Anglais, d'Allemands et d'Américains. Un traité passé avec les
États-Unis a exempté, durant 7 ans, des droits d'entrée, les sucres et
les riz hawaïens, envoyés dans l'Amérique du Nord; et comme ces droits
sont de 2 sous 1/2 par livre, cela a fait la fortune des planteurs. Le
traité expire cette année; on ignore s'il sera renouvelé.
La main-d'oeuvre est bien rétribuée; les ouvriers, dans les
plantations, reçoivent 25 dollars par mois, pendant qu'à Cuba, au
Brésil et autres contrées à sucre, la main-d'oeuvre esclave coûte fort
peu, et que dans les colonies anglaises la main-d'oeuvre des coolies
importés de l'Hindoustan coûte à peine la moitié de ce qu'on paie aux
îles Hawaï. Au Pérou, les Chinois reçoivent dans les plantations de 2
à 3 fr. par jour.
La canne à sucre ici est très productive: elle donne 60% de jus, et ce
jus est lui-même fort riche; il donne 22% de sucre jaune, ce qui fait
environ 120 kilog. de sucre par tonne de cannes. Dans certains
endroits où le terrain est sec, on arrose la canne, et dans ce but on
a creusé plusieurs puits artésiens. La même racine ne dure que deux
ans et donne deux récoltes: après il faut la replanter. Dans les
grandes plantations, on replante 3,000 acres par an. La plupart des
planteurs ont leurs machines et fabriquent leur sucre: les petits
planteurs donnent leurs cannes à des propriétaires d'usines qui
extraient le sucre et partagent le produit.
[Illustration: Îles Sandwich.--Famille royale.--Palais du Roi. Palais
du gouvernement et des Chambres.]
Quatre puissances: l'Angleterre, la France, les États-Unis et le
Portugal, ont ici un consul qui est en même temps commissaire pour
leur gouvernement. Notre consul, M. Feer, me remet les états de la
douane, d'où je relève qu'en 1882 l'importation a atteint la valeur de
4,974,510 dollars, et l'exportation, 8,229,016 dollars; 5,475
passagers sont arrivés dans les îles, et 2,598 en sont partis. Des 200
navires jaugeant 88,976 tonneaux arrivés ici, 124 sont américains, 44
anglais, 16 hawaïens, 11 allemands et 1 français; 4 de diverses
nations. Les droits de douane ont atteint 505,390 dollars, dépassant
de 82,198 dollars les entrées de l'année précédente.
Les missionnaires protestants ont été les premiers à pénétrer dans les
îles Hawaï; les missions catholiques sont venues ensuite, et ont été
confiées aux Pères des Sacrés-Coeurs de Jésus et de Marie, connus plus
communément sous le nom de Pères de Picpus.
Actuellement, le tiers de la population est catholique. Depuis
l'arrivée des Européens en 1753, on compte 7 rois. Les cinq premiers
portaient le nom de Kamehameha, et le sixième, Lunalilo, n'a régné
qu'un an, mourant sans descendants et sans désigner d'héritiers. Dans
cette situation, on a procédé à l'élection d'une nouvelle dynastie, et
a été élu Kalakaua I, roi actuel, qui occupe le trône depuis 9 ans.
Plusieurs steamers font le service entre les îles, et on peut ainsi
visiter à l'île Hawaï la plus grande des huit, le volcan Kilaouea,
qu'on dit le plus important du monde. Les anciens indigènes y
plaçaient le séjour de leur déesse Pélé. En 1880-81, il a jeté une si
grande quantité de lave qu'une partie de l'île en a été couverte.
Cette île possède aussi 2 pics d'environ 14,000 pieds d'altitude: le
Mannokea et le Mannoloa.
C'est aussi dans cette île que fut massacré par les indigènes, en
1779, le célèbre navigateur capitaine Cook. Un monument en son honneur
a été élevé à Kealakekua-bay, à l'endroit du sinistre événement.
Honolulu, la capitale, est située au sud de l'île Oahu. Elle compte
16,000 habitants. La végétation est si puissante qu'elle cache les
maisons; on dirait une ville noyée dans la verdure. Les acacias, les
tamarins, les palmea gigantea atteignent des proportions colossales;
une forêt de cocotiers jette ses hauts plumets dans les airs. Je
parcours la ville; les rues sont larges et droites; les maisons, en
bois, en tuf, en ciment, n'ont qu'un rez-de-chaussée, rarement un
étage; la plupart sont entourées de superbes jardins et garnies de
portiques et vérandahs d'où pendent les plantes grimpantes.
Quelques-unes des plus jolies appartiennent à des Chinois. Ces fils du
Céleste Empire connaissent le confortable et ne manquent pas de goût.
Le palais du roi, en bois, à deux étages, entouré de portiques et
surmonté d'une tour, est d'un bel effet; le palais du Parlement est
aussi de bon goût, et adapté au climat.
[Illustration: Îles Sandwich.--Volcan de Kilaouea.]
Les indigènes, à terre, vendent des oranges, des bananes et des
travaux en coquillages ou en graines de caroube. Les femmes portent
une espèce de robe de chambre, les hommes veste et pantalon. Les
deux sexes aiment à orner leur tête et leur cou de couronnes et de
colliers en plumes d'oiseau et fleurs de chrysanthème. Leur couleur
est bronzée, le plus grand nombre sont gras, ont les lèvres grosses,
les yeux noirs, le regard bienveillant, le nez et le front réguliers.
C'est dimanche: les magasins sont fermés, le travail suspendu. Ces
prétendus pays sauvages ne donnent pas le scandale, habituel chez les
nations catholiques de l'Europe, de la violation du troisième
commandement. L'Église est vaste et remplie de fidèles. Je remarque
quelques Chinois au milieu des blancs et des indigènes; les Portugais
des Açores sont presque noirs. Les chants, exécutés par des voix
d'hommes et de femmes, sont très harmonieux; le sermon est en langue
indigène. Monseigneur Hermann, vicaire apostolique, me reçoit avec
bonté, et me donne des détails sur ces contrées qu'il évangélise
depuis de nombreuses années. Les missionnaires sont aimés; on trouve
qu'ils vivent bien mesquinement à côté du confort des ministres
protestants: mais ils ont aussi du superflu dont les pauvres
profitent; c'est plus évangélique. Je visite l'école des Soeurs des
Sacrés-Coeurs. Je les avais vues à l'oeuvre à Lima et à Guayaquil.
Elles ont ici 80 pensionnaires, 100 externes payantes, 120 gratuites.
Des Frères américains instruisent à peu près autant de garçons.
Les indigènes sont intelligents, leur mémoire est prodigieuse. Ils
apprennent rapidement la musique et l'arithmétique, mais ils ne vont
guère au-delà d'une certaine limite.
Ils saisissent difficilement les idées abstraites et les notions
géographiques. Pauvres gens! ils n'ont jamais vu que leur petit coin
de terre!
Par contre, ils sont fort hospitaliers; ils partagent volontiers avec
les autres ce qu'ils possèdent, et s'il n'y a pas de riches parmi eux,
il n'y a aussi pas de pauvres.
[Illustration: Îles Sandwich.--Femmes indigènes prenant leur repas.]
Les blancs, en achetant leurs terres, finissent par les déposséder et
les réduisent à la condition de domestiques; l'introduction des
liqueurs leur a été fatale, comme partout chez la race indienne. Une
loi défendait de leur vendre des boissons enivrantes, mais les Chinois
leur en vendaient fort cher et de mauvaise qualité en contrebande.
C'est pourquoi la prohibition vient d'être abrogée.
M. Feer, notre consul, m'apprend encore beaucoup de choses sur le
pays; entre autres, qu'il contient une quinzaine de Français.
[Illustration: Îles Sandwich.--Pavillon de la Reine Douairière à
Honolulu.]
L'hôpital est situé au milieu d'un vaste et riche parc où des vols
de merles se promènent sans crainte sur les pelouses. Un _Trustee_, ou
administrateur, arrive en même temps que moi et me conduit à la visite
des diverses salles. Au rez-de-chaussée sont les Chinois; ils paient
60 cents (3 fr.) par jour. J'en vois un grand nombre avec le
_berri-berri_, maladie qui fait enfler les jambes et rend la marche
impossible. Cette maladie, que les Japonais appellent _caké_,
n'attaque pas les blancs, ni les Polynésiens; elle est spéciale à la
race jaune; elle sévit pourtant parfois dans le nord du Brésil.
Les indigènes sont reçus gratuitement.
La maladie dominante est la syphilis, importée par les blancs. Je
remarque un pauvre Portugais qui se meurt de la fièvre typhoïde. Il y
a de nombreux lépreux, mais ils ne sont pas là. On les a relégués à
une autre île, dans un établissement spécial. Au premier étage sont
les femmes, et dans un pavillon annexe les Européens et les
Américains. Ceux-ci paient 1 dollar 1/2 par jour. Les frais sont
couverts par les pensions, par les dons, les souscriptions et les
subventions de l'État.
Les administrateurs sont nommés partie par le gouvernement, partie par
les souscripteurs.
J'aurais encore voulu parcourir la campagne, visiter une plantation,
mais l'heure du départ approche et je me rends au navire, qui lève
l'ancre à 2 heures.