La Californie. -- Los Angeles. -- La production de l'or. -- Les
produits agricoles. -- Le papier-monnaie. -- La vallée de
Yosemity et les arbres géants. -- Oakland. -- San-Francisco. --
La baie. -- La crise. -- Le nouveau traité avec la Chine et la
question chinoise. -- Les coolies et l'opium. -- La richesse des
États-Unis. -- La rémunération du travail et du capital. -- Les
divorces et les avortements. -- Les monopoles et la concurrence.
-- La population. -- Importation. -- Exportation. -- Revenus. --
Dette. -- Chemins de fer. -- Les Américains ne nous aiment pas.
-- Les réformes nécessaires pour former un peuple fort et
sérieux.
Vers le soir, nous traversons de belles fermes, puis viennent les
vignes, les fruits et les légumes; nous sommes à Los Angeles. La salle
du restaurant est toute enguirlandée de fleurs. Un groupe de
francs-maçons de l'_Est_ a visité l'_Ouest_, et on les a fêtés. La
petite ville de Los Angeles a ses maisons en bois et plusieurs
églises; elle compte 20,000 habitants. Les Lazaristes y ont un
collège. Elle centralise les produits de la région; partout d'immenses
entrepôts de blé et de laine. On cultive maintenant la terre en
Californie. Au début on n'y cherchait que l'or. L'or a presque
toujours été l'attrait providentiel qui a amené les hommes dans les
contrées nouvelles. Sans lui on n'aurait jamais pensé à les peupler.
L'or attire l'homme comme le sucre les fourmis; quand les fourmis ont
mangé le sucre, elles restent et font leurs maisons. On calcule que
l'or employé aux arts atteint maintenant 80,000,000 de dollars. Les
mines d'or de Californie entre 1850 et 1860 ont produit 610,000,000 de
dollars. De 1860 à 1870, 369,000,000 de dollars, et de 1870 à 1880,
193,386,000.
Mais si elle produit moins d'or, la Californie donne tous les ans plus
de produits agricoles. En 1880, elle a donné presque 2,000,000 de
boisseaux de maïs (le boisseau équivaut à 35 litres); 30,000,000 de
boisseaux de blé; 1,500,000 boisseaux d'avoine, et 12,500,000
boisseaux d'orge; ce qui vaut bien des millions de dollars. Ajoutez à
cela 2,000,000 de livres de fruits, sans compter le vin. La production
en augmente tous les ans; ainsi, seulement dans les premiers mois de
1883, l'exportation des fruits a déjà dépassé 14,500,000 livres. Sur
ce chiffre, Los Angeles entre pour presque 5,000,000 de livres.
On fait la guerre à l'argent et on veut le démonétiser, mais c'est
plutôt aux petits chiffons de papier, qu'on voit encore dans plusieurs
États, qu'il faudrait faire la guerre. Ils communiquent la gale, se
déchirent, se brûlent, se perdent, et c'est surtout le petit peuple
qui en souffre le plus, car il n'a pas de coffre-fort pour les
préserver des rats. Sur 46,000,000 de dollars de papier-monnaie aux
États-Unis, environ 17,000,000 ne sont plus rentrés et ont été
considérés comme perdus. Cela fait un joli profit pour l'État, et il
en est de même pour les banques.
Los Angeles est la capitale du Sud et semble appelée à un grand
avenir.
Le 19 octobre, à 6 heures 1/2 du matin, lorsque je quitte mon lit, le
train arrive à Madera. C'est de là que part tous les matins la
diligence pour Josemity-Valley. J'ai déjà dit dans mon voyage aux
États-Unis[5] que dans les environs de cette curieuse vallée on voit
les fameux _big trees_, _sequoia gigantea_ qui ont 400 pieds de haut
et 35 pieds de diamètre.
[Note 5: Voir _le Tour du monde en 240 jours_, librairie du
Patronage Saint-Pierre, à Nice.]
Plus loin, à Merced, nous déjeunons dans un hôtel élégant. Ensuite la
voie traverse une plaine sablonneuse et sillonnée de petits cours
d'eau. Elle atteint enfin la rivière Sacramento, que remontent de
nombreux steamers, dont la seule roue, de grande dimension, se trouve
à l'arrière. Nous commençons à voir de nombreuses cheminées indiquant
la présence d'une population industrieuse. Nous sommes à Oakland
(terre du chêne). La ville s'est encore étendue vers la colline depuis
que je l'ai vue il y a 2 ans. En quittant le train nous prenons place
dans la salle d'attente du _pier_ (môle), et bientôt nous passons au
premier étage de l'immense _ferry-boat_ qui en 20 minutes nous
déposera de l'autre côté de la baie.
Cette baie a 60 milles de long et 3 de large. Elle est donc plus
grande que celle de Rio-Janeiro, mais elle est loin d'être aussi
gracieuse. Ses rives sont nues, et ses quelques îles, des rochers
arides, pendant qu'à Rio les bords et les îles sont revêtus d'une
végétation tropicale.
San-Francisco, sur une langue de terre, entre la baie et l'Océan, est
presque toujours enveloppée de brumes. Nous commençons par apercevoir
les mâts des nombreux navires, puis les clochers et les maisons. À 2
heures 1/2 nous débarquons à Market street. Je dépose mes bagages au
_Palace-Hôtel_, et je cours à la banque. J'y arrive au moment où l'on
allait fermer la porte, mais assez à temps pour obtenir l'argent dont
j'ai besoin pour atteindre l'Australie.
L'Américain est si pratique pour tout ce qui concerne l'argent, que je
trouve dans un journal, sur un petit carré, la méthode pour calculer
les intérêts depuis le 4 jusqu'au 20%. Une note au dessous dit: Coupe
ce carré et colle-le dans ton chapeau.
Je passe ma soirée à voir les amis que j'avais connus il y a 2 ans. À
la poste, je trouve de nombreuses lettres, et comme le navire part le
lendemain, je n'ai que la nuit pour les lire et y répondre. Après 6
jours de diligence et plusieurs jours de railway, j'aurais bien voulu
me reposer quelques jours, ou tout au moins quelques nuits; mais on ne
fait pas toujours ce que l'on veut, et le plus souvent ce que l'on
peut. Le travail est pour cette vie, l'éternité pour le repos.
Le lendemain, je parcourus encore une fois, avec plaisir,
San-Francisco, cette immense et riche capitale de la Californie que
j'ai décrite dans mon premier tour du monde. Je l'avais laissée sur
une crise; elle en sort maintenant. Avant le chemin de fer, son port
desservait une partie de l'intérieur; la voie ferrée lui a supprimé
ce transit. Les mines ont été en partie délaissées. Malgré cela, son
agriculture a fait face à tout, et le pays devient de plus en plus
prospère. On cite plusieurs individus qui possèdent plus de
100,000,000 de dollars.
Une autre crise est à craindre par le manque de main-d'oeuvre. En
effet, depuis quelques mois est entré en vigueur le nouveau traité
avec la Chine. En vertu de ce traité, ne peuvent venir aux États-Unis
que les Chinois voyageant pour étude ou agrément, et les commerçants.
C'est l'exclusion des coolies. On les déteste parce qu'ils font
baisser les salaires, parce qu'ils restent Chinois, économisent et
emportent l'argent.
L'immigration, qui l'an dernier atteignait encore près de 8,000
individus, est descendue de ce fait, cette année, à quelques
centaines. Comment continuera-t-on à faire les chemins de fer et à
ramasser les récoltes?
Les salaires sont assez chers et augmenteront encore.
On paie un journalier de 1 à 2 dollars par jour, un briquetier gagne
de 2 à 3 dollars; les maçons, les peintres, les forgerons, de 3 à 4
dollars; les cordonniers, les tailleurs, 16 dollars par semaine; les
garçons de ferme reçoivent de 20 à 30 dollars par mois, logement et
nourriture en sus.
On cultive toujours plus les fruits et la vigne; je lis dans un
journal l'avis d'un propriétaire indiquant qu'il a plus de pommes
qu'il n'en peut recueillir, et invite le public à aller les prendre.
Les pieds de vigne se plantent par millions, j'apprends avec plaisir
que parmi les plus grands planteurs figurent plusieurs Français. Mais
qui vendangera dans 3 ans?
On fait de grands efforts pour amener l'immigration européenne. En
vertu de la loi d'_homestead_, tout individu qui déclare vouloir
devenir citoyen américain reçoit gratuitement 160 acres de terre, à la
condition qu'il y séjourne et la cultive pendant 5 ans. Les Compagnies
des chemins de fer vendent leurs terres de 2 à 5 dollars l'acre; mais
les immigrants sont attirés en route par d'autres États qui se les
partagent. Le parti démocrate voudrait donc rappeler les Chinois.
Ceux-ci, au reste, cherchent à passer de contrebande. L'autorité
chinoise n'est pas difficile à donner des certificats de commerçants;
elle en donne aux vendeurs de fruits, de légumes et d'allumettes, et
la police à San-Francisco est embarrassée. En somme, la question
chinoise a changé de face, mais elle reste debout. Je ne puis voir un
Chinois qui ne pue l'opium. À ce propos, je ne sais comprendre comment
l'Angleterre, qui a été assez généreuse pour se mettre à la tête de la
croisade contre l'esclavage, continue à empoisonner un peuple de
450,000,000 d'habitants avec sa drogue des Indes, et cela pour un
simple gain matériel. En 1843, l'Angleterre importait, de contrebande,
en Chine, 26,000 caisses d'opium. Après qu'en 1860, nous l'avons aidée
à obtenir la libre entrée de l'opium, moyennant un droit de 30 taels
(230 fr.) par picul (60 kilog. 1/2), l'importation a pris des
proportions effrayantes. En 1873, elle atteignait 52,000 caisses au
prix moyen de 3,200 fr. la caisse, et en 1881, elle représentait une
valeur de 37,592,000 taels, environ 270,000,000 de francs. Je sais
qu'il y a des âmes généreuses en Angleterre qui protestent contre cet
empoisonnement d'un peuple qui est le quart de la race humaine. Je
souhaite que leur action aboutisse bientôt à la suppression du
scandaleux trafic, car si Dieu parfois paie tard, il paie toujours et
il paie juste! Ce n'est jamais impunément qu'on viole la maxime de
l'Évangile: Ne faites pas à autrui ce que vous n'aimeriez pas qu'on
vous fît.
Les États-Unis se vantent d'être plus riches que la Grande-Bretagne.
Leur richesse en terres, capitaux, chemins de fer, est évaluée à 50
milliards de dollars (250 milliards de francs) pendant que celle du
Royaume-Uni n'atteint que 40 milliards. Par contre, la richesse en
Angleterre atteint 1,160 dollars par tête d'habitants et seulement 995
dollars en Amérique. Quant à la rémunération du travail, d'après le
_Times_ de Londres, elle serait la suivante: Dans la Grande-Bretagne,
sur 100 parts, 56 vont au travail, 21 au capital, et 23 au
gouvernement; en France 41 vont au travail, 36 au capital et 23 au
gouvernement; aux États-Unis 72 parts vont au travail, 23 au capital
et 5 au gouvernement. Le gouvernement est donc 5 fois meilleur marché
ici qu'en France et en Angleterre. En effet, presque pas d'armée,
presque pas de marine. Ces milliers de bras qui languissent dans nos
casernes et qui coûtent si cher sont employés ici au travail
productif. Mais tout n'est pas parfait, et il y a aussi des taches de
ce côté de l'Océan. Les divorces se multiplient dans une proportion
effrayante, et la plaie des avortements criminels continue à s'étendre
dans les États de l'Est. Sur les journaux, on voit des annonces comme
celles-ci: Divorces, M. X..., rue ..., nº ..., Attorney-at-laws, avis
gratuits, 18 ans d'expérience...; affaires traitées légalement et sans
bruit. Dans la ville de Philadelphie, on a découvert dernièrement 65
foetus dans la maison d'un seul médecin!
Le suffrage universel, malgré une connaissance des affaires du pays
plus répandue ici dans le peuple qu'en Europe, porte des fruits de
corruption. Après la guerre de sécession, on a créé des impôts
indirects et une armée de fonctionnaires pour les percevoir. Ceux-ci
sont à la discrétion des gouvernants, et d'autre part le besogneux
sera partout et toujours plus ou moins à vendre. Les grandes
Compagnies de télégraphe, de chemins de fer, des eaux, du gaz, etc.,
et les banques font sentir le poids de leur monopole un peu partout.
Heureusement on sait encore lutter dans ce pays. On est peu habitué à
tout attendre du gouvernement, et la presse et la parole sont mises
largement à profit contre les exploiteurs. Déjà on espère se
débarrasser ici du joug des deux anciennes Compagnies de chemin de fer
du Pacifique. La _Central-Union_ et la _South-Pacific_ s'étaient
étendues; leurs tarifs étaient si exorbitants que les marchandises du
Japon prenaient le chemin de l'Europe pour venir à New-York. Une
troisième compagnie, la _Northern-Pacific_, a ouvert sa ligne, et une
quatrième ligne directe de Saint-Louis à San-Francisco va être
inaugurée incessamment. La _Northern-Pacific_ refuse de se liguer avec
les autres et la concurrence va faire son oeuvre.
La population des États-Unis, qui en 1870 comptait 33,000,000 de
blancs, 5,000,000 de nègres et 63,000 Chinois, en 1880 compte
43,000,000 de blancs, 7,000,000 de nègres et 100,000 Chinois. Ceux-ci
ont donc augmenté en 10 ans de 66%; les noirs de 34% et les blancs de
29%. En suivant la même progression, en 30 ans on dépassera 100
millions. L'État de Californie, qui a presque la surface de la France,
figure actuellement dans la population pour un peu moins d'un million.
Pour tous les États-Unis en 1882, l'importation a atteint en chiffre
rond 767 millions de dollars, et l'exportation 800,000,000 de dollars.
Le revenu a été de 403,000,000 de dollars, et la dépense, sauf
l'intérêt de la dette, de 186,000,000 de dollars. La dette, qui
dépassait encore 2 milliards de dollars en 1870, est réduite de plus
de 1/2 milliard de dollars en 1882.
Pour servir de comparaison nous plaçons le tableau ci-dessous pour
1882 en dollars et en chiffres ronds:
DETTE PUBLIQUE REVENU DÉPENSES IMPORTATION EXPORTATION
Angleterre 4,000,000,000 429,000,000 427,000,000 2,137,000,000 1,491,000,000
France 4,683,000,000 712,000,000 714,000,000 987,000,000 722,000,000
Allemagne 1,340,000,000 900,000,000 620,000,000 719,000,000 774,000,000
Autriche 1,107,000,000 47,000,000 47,000,000 259,000,000 286,000,000
Italie 2,000,000,000 440,000,000 435,000,000 266,000,000 239,000,000
Russie 4,000,000,000 503,000,000 524,000,000 410,000,000 429,000,000
Sur 265,000 milles de chemins de fer qui, en 1882, sillonnent le monde
entier, les États-Unis en possèdent 118,000, presque la moitié.
L'Europe en possède 106,000, l'Asie 14,000, l'Afrique 3,000,
l'Australie 6,000, l'Amérique du Sud 7,000, l'Amérique Centrale 1,000,
toute l'Amérique du Nord 128,000. En Europe, l'Allemagne en possède
22,000, l'Angleterre 18,000, la France 17,000, la Russie 14,000,
l'Autriche 12,000.
J'ai trouvé ici les dernières nouvelles de France, tant de l'intérieur
que de Madagascar et du Tonkin. Je remarque qu'aucun des journaux ne
nous est sympathique. Comment en serait-il autrement? Les Américains
du Nord sont des Anglais et des Allemands, et d'autre part nos
divisions intérieures et la succession de nos ministères, qui passent
comme devant une lanterne magique, sont peu faits pour nous concilier
le respect de l'étranger. Quand aimerons-nous notre pays avant notre
parti, et quand prendrons-nous pied sur une base stable! Le jour où
nous reviendrons au Décalogue. Ce jour-là, nous rétablirons l'autorité
paternelle par une plus grande extension de la portion disponible et
nous passerons de la famille instable à la famille souche qui donne
les nombreux rejetons pour l'armée, le clergé, les arts et la
colonisation; nous rétablirons la protection de la femme par une
situation assurée à la veuve et par la punition des séducteurs; nous
rétablirons le respect de la divinité par la sanctification du
septième jour; et, à côté, des droits de l'homme, nous mettrons
l'inscription de ses devoirs, les uns et les autres sous la
proclamation des droits de Dieu.
Mais il faudra rendre plus forte l'éducation de nos enfants en les
habituant de bonne heure aux luttes de la vie et au sentiment du
devoir. Les familles s'en déchargent trop sur les pensionnats, qui ne
se préoccupent que de les préserver du danger en les enfermant dans
des murs. Les Corporations enseignantes sont faites pour aider, non
pour suppléer la famille, et l'enfant qui n'a vu que des murs jusqu'à
vingt ans, n'a appris qu'à les haïr. Sans expérience de la vie, plein
d'illusions, il fera presque certainement naufrage. Cela est d'autant
plus naturel qu'au moment où il aurait le plus besoin des conseils des
instituteurs et de l'appui des parents, vers vingt ans, lorsque les
passions bouillonnent, il est envoyé dans une grande ville pour les
études supérieures, et là les parents lui manquent, et du collège il
ne conserve que le souvenir de la contrainte. Le jeune libéré se livre
donc aux caprices de son âge, et ce n'est qu'à trente ans qu'il
commence à comprendre qu'il doit se faire sa place dans la société en
devenant sérieux. Au même âge, l'Anglais et l'Allemand reviennent
d'Australie ou d'Amérique rapportant une fortune.
Je quitte mes amis et rentre à l'hôtel pour répondre à mes nombreuses
lettres avant de mettre encore le Pacifique entre moi et l'Europe.