États-Unis.
Le Texas. -- Les progrès depuis l'abolition de l'esclavage. --
Les Congrégations religieuses. -- Prix des terres. -- Les
casernes. -- Les Nègres et leur ostracisme. -- Départ pour
San-Francisco. -- Les métiers d'un Yankee. -- Les plantations de
coton. -- Les _cliffs_ du Rio-Grande. -- Les stations dans le
désert. -- La consommation de la bière. -- Le Nouveau Mexique. --
L'Arizona. -- Les Mormons. -- Les Chinois. -- Le Rio-Colorado. --
Yuma. -- Indio. -- Le désert du Colorado.
Le Texas appartenait au Mexique: il fut annexé aux États-Unis avec le
Nouveau Mexique et la Haute-Californie, en 1848, à la suite d'une
guerre acharnée qui amena les Américains du Nord jusqu'à Mexico. Le
Texas est l'État le plus vaste des États-Unis; il comprend 170,000,000
d'acres ou 266,000 milles carrés, avec plus d'un million et demi
d'habitants. Il nourrissait en 1881 plus de 14,000,000 d'animaux, dont
1,000,000 de chevaux, 5,500,000 moutons, 5,000,000 de boeufs et
2,000,000 de porcs. Depuis 1881, ce nombre a augmenté de plus de
4,000,000. Les États du Sud, si éprouvés par la guerre de sécession,
ont non seulement retrouvé leur ancienne prospérité, mais l'ont
augmentée. La culture du coton est plus que doublée et une grande
partie est déjà filée sur place. Sur le Mississipi on utilise même les
peaux de crocodile: je lis dans un journal une annonce qui en demande
5,000 à l'instant. L'ancien état de servitude pouvait bien enrichir un
certain nombre de planteurs, mais tout état contre nature n'est jamais
profitable. Depuis l'abolition de l'esclavage, un plus grand nombre de
gens libres vivent sur ces états et y prospèrent.
Les maisons d'adobe ont fait place aux maisons de bois; les rues
étroites, aux larges avenues plantées d'arbres et bordées de jardins.
Nous sommes dans l'Amérique anglo-saxonne. Dans le quartier du
commerce, on voit de beaux édifices en pierre; les abords de la ville
sont semés de gracieuses villas. L'Anglo-Saxon ne veut de la ville que
pour les affaires. Pour ses enfants, il préfère l'air bienfaisant des
champs, et le jardin où ils prennent leurs ébats.
La petite ville de Sant-Antonio, qui ne comptait que 20,000 habitants
en 1881, en a gagné 10,000 de plus en deux ans. C'est une ville en
construction. On voit partout de hautes cheminées qui indiquent la
présence de la vapeur.
Mon premier soin est de m'informer du moyen d'atteindre San-Francisco.
J'apprends qu'une ligne, récemment ouverte, m'y conduira en quatre
jours, moyennant 79 dollars et 11 dollars en plus pour le
sleeping-car, je pourrai ainsi arriver la veille du départ de mon
steamer. Le train part le soir; j'ai donc toute la journée pour
Sant-Antonio. Je me dirige vers un changeur pour avoir de la monnaie
du pays; c'est l'ennui du voyageur chaque fois qu'il passe une
frontière. Comme je l'ai déjà observé, une monnaie de valeur identique
pour le monde entier nous délivrerait des changeurs et de leurs
spéculations.
À Sant-Antonio, je visite l'hôpital tenu par les Soeurs du Verbe
Incarné, dont la maison mère est à Lyon, en France. Elles ont ici 60
novices et desservent de nombreuses écoles et hospices dans le Texas
et ailleurs. L'hôpital est plutôt une maison de santé. On y paie une
pension de 2 dollars et de 1 dollar 1/2 par jour. Les malades envoyés
par la municipalité ne paient que 60 cens (3 fr.).
Les Ursulines tiennent un pensionnat. Les Soeurs de la Providence de
Lorraine ont de nombreuses écoles. Sant-Antonio compte 12,000
catholiques irlandais, allemands, mexicains, français. Ils
sympathisent peu les uns avec les autres, et il a fallu établir une
église pour chaque nationalité. Celle des Français a dû être fermée
faute de fidèles. Trop souvent à l'étranger le Français ne prend le
chemin de l'église qu'à l'occasion des décès ou des naissances. Je me
renseigne auprès de divers bureaux d'affaires. On m'offre des lots de
3, 10, 15, 20 et 200,000 acres au prix de 1 à 3 dollars l'acre
(arpent). Les uns servent à la culture du coton, les autres à
l'élevage des moutons, des boeufs et des chevaux.
C'est toujours la même nature que j'ai laissée au Mexique; la terre
produit des cactus et des mimosas: toujours même sécheresse. Mais
pendant que les propriétaires du Mexique restent les bras croisés ou
creusent un puits pour y établir un noria avec quelques seaux de
cuirs, ici on perce des puits artésiens qui fournissent l'eau en
abondance. Les terrains arrosés se vendent plus cher: de 4 à 5 dollars
l'acre, les spéculateurs les convertissent en prairies, achètent
l'hiver les moutons à 1 dollar 1/2, les engraissent et les revendent
le double au printemps. On m'offre aussi dans un Bureau de vente des
terrains à fruits et légumes aux environs de la ville. On en demande
de 15 à 20 dollars l'acre, y compris la petite maison en bois. Dans un
de ces Bureaux je trouve un journal spécialement destiné aux éleveurs
de moutons. Il y en a pour les éleveurs de gros bétail, pour les
agriculteurs, etc.; toujours et partout en deçà du Rio-Grande,
l'association sous toutes les formes fait profiter les uns de
l'expérience des autres et multiplie les forces.
Ici, comme à Panama, les bains se prennent chez les perruquiers.
Un landau me conduit dans les environs aux _barracks_ ou casernes. Il
est un peu cher: 2 dollars l'heure, mais un nègre en livrée le conduit
et un autre nègre sert de valet de pied.
Les États-Unis entretiennent un bon nombre de soldats sur la frontière
mexicaine. À 4 milles dans la campagne, j'arrive à un immense bâtiment
en pierre à un étage sur rez-de-chaussée. Dans la cour, je vois des
fourgons, des affûts, des cordages, etc. Ce sont les chantiers et les
magasins. Au milieu de la cour s'élève une haute tour qui sert
probablement à observer les mouvements de l'ennemi. À côté de ce
bâtiment, un joli parc est semé d'une vingtaine de _cottages_, demeure
des officiers et de leurs familles. Les _cottages_ des sous-officiers
sont un peu plus loin et plus simples. Je tourne le parc et arrive aux
baraques des soldats. On a creusé la terre à 3 mètres sur un hectare
environ, et dans ce bas-fond on a élevé les baraques et les tentes du
camp, probablement pour les mettre à l'abri des balles sinon des obus.
Au retour, mon nègre me conduit à la station. Ils sont nombreux les
nègres au Texas. À Sant-Antonio, ils ont pour eux une église spéciale.
Le Yankee, ordinairement si libéral, est intraitable lorsqu'il s'agit
du nègre. Il a ruiné jadis les États du Sud pour l'affranchir, mais il
ne le veut avec lui ni à l'église, ni au théâtre, ni en chemin de fer,
ni au café. Une loi avait été faite pour le mettre sous ce rapport sur
le pied d'égalité avec les blancs. Dans les divers États, les nègres
avaient réclamé devant les magistrats le bénéfice de cette loi. Une
décision de la Cour suprême, à Washington, vient de débouter les
nègres, déclarant la loi inconstitutionnelle.
À 6 heures la locomotive siffle et nous emporte; elle traverse une
partie de la ville en avertissant par sa cloche les habitants d'avoir
à se garer; puis nous voilà dans les champs. Nous avons plus de 3,000
kilomètres de Sant-Antonio à San-Francisco. La locomotive les
franchira en moins de 4 jours, à raison de 45 kilomètres à l'heure. Le
train le plus rapide en Amérique est celui du Canada entre
_Coteau-station_ et Ottawa. Il parcourt 50 milles à l'heure, soit
environ 80 kilomètres. Le train entre Londres et Bristol franchit en 2
heures la distance de 118 milles 1/4 qui sépare les deux villes, ce
qui fait une vélocité de presque 100 kilomètres à l'heure.
Un Yankee prend place près de moi. Il va inspecter les restaurants
qu'il tient dans les gares. C'est son métier actuel et ce ne sera pas
le dernier. Il en a déjà fait plusieurs, et entre autres, celui
d'armateur. Sans connaître un mot de français, il est allé au Havre
avec un navire chargé de blé et de jambons, et l'a ramené plein
d'émigrants. Il s'occupe aussi de plantations de coton dans le Texas,
et en quatre temps, il me fait le budget de cette culture. Aux
récoltes moyennes il faut 2 acres, au Texas, pour produire une balle
de coton. Le labourage coûte 2 dollars, l'ensemencement 2 dollars, la
main-d'oeuvre, durant les quatre mois qu'exige la culture (avril, mai,
juin, juillet) 30 dollars; la récolte 16 dollars; séparer les graines,
emballer et envoyer au marché 4 dollars; assurance et courtage 3
dollars. Total: 57 dollars. Or, la balle vaut de 75 à 80 dollars, donc
bénéfice net 18 à 23 dollars. Les années heureuses donnent 1 balle 1/2
pour 2 acres.
Le propriétaire qui ne peut assez surveiller son monde donne la
récolte à moitié aux nègres; il leur fournit la terre, la graine et
les boeufs. Le nègre met le travail et on partage; mais le nègre se
fournit du nécessaire à la boutique que le propriétaire entretient sur
la ferme. Or, celui-ci règle les prix de manière que le gros bénéfice
lui reste. Lorsque le nègre vient chercher sa part du prix de vente,
on lui ouvre le registre des avances en nature, et il lui reste bien
peu à prendre. On procède à peu près de même dans les métairies à
maïs.
La voie, ouverte en février dernier, a une largeur de 1m 30. La
Compagnie a reçu gratuitement les terrains qui la bordent, et elle les
vend de 2 à 5 dollars l'acre.
On est commodément dans les lits des Pullmann-cars, mais les wagons
américains sont suspendus d'une manière malheureuse. Comme je l'ai
déjà dit, leur balancement, donne le mal de mer. Vers 5 heures on
m'éveille pour jouir du paysage pittoresque. La voie longe le
Rio-Grande et pénètre entre des _cliffs_, où des rochers à pic très
élevés la surplombent. Nous traversons des tunnels et parcourons un
pays très accidenté. À _Eagle's nest_ (nid d'aigle) mon baromètre
marque 350 mètres d'altitude et le thermomètre 30° centigrades. Les
stations ont parfois quelques tentes, sous lesquelles on voit femmes
et enfants; le plus souvent rien que la petite baraque des employés. À
juger par les amoncellements de bouteilles vides qui les entourent,
ils sont grands buveurs de bière. Dans l'Amérique du Nord, la
consommation de la bière atteint 40 bouteilles par habitant; 24 en
France, 51 en Hollande, 40 en Suède et Norwège, 39 en Suisse, 34 en
Autriche, 115 en Angleterre.
Le combustible de la locomotive est le bois; les puits qui fournissent
l'eau ont parfois 200 mètres de profondeur. On voit par-ci par-là des
Chinois réparant la route. Ils ont tous un chapeau en jonc forme
chinoise. Nous voyons des troupes d'antilopes et de nombreux lapins. À
une station 12 cavaliers poussent devant eux un millier de boeufs. Ils
ont bien du mal à les faire entrer dans l'enceinte par où ils
passeront dans les wagons.
[Illustration: États-Unis.--New-Mexico.--Big-Bow, chef des Kiowas.]
Nous quittons le Texas et entrons dans le Nouveau-Mexique. Des
officiers avec leurs femmes descendent sur divers points pour
rejoindre Fort Stockton, Fort Davis et autres forts d'où ils
surveillent la frontière et les Indiens.
À Murphysville je cherche la ville; je ne vois que 4 baraques. Elle
viendra plus tard. La voie continue à monter; à Marpha nous sommes à
1,400 mètres d'altitude. L'air est pur et frais. Le soleil se drape de
nuages de feu et disparaît. Je reprends mon lit. Au Paso del Norte,
un embranchement rejoint les lignes du Colorado. La nature est
toujours la même: le désert et le bétail.
À Demening, nous prenons les voyageurs qui descendent de Denver
(Colorado), par Santa-Fé. Parmi eux je distingue un Jésuite qui arrive
de Monaco pour enseigner la philosophie au collège de Santa Clara
(Californie). Il m'apprend que leurs Pères chassés de France sont
venus fonder un collège à la Nouvelle-Orléans. À Demening, on quitte
le Nouveau Mexique et on entre dans l'Arizona. Cet État voisin de
l'Utah commence à être envahi par les Mormons. L'apôtre Cannon, dans
une récente conférence à leur tabernacle, à Salt-Lake-City, a ainsi
établi leur dernier recensement. Les Mormons sont dans l'Utah 127,294
membres, représentant 22,000 familles; 37,000 ont moins de 8 ans.
Durant les six derniers mois, il y a eu en Utah 2,300 naissances, dont
1,200 du sexe masculin et 1,100 du sexe féminin, et 782 décès. Pendant
la même période, le nombre des membres nouvellement admis a été de
23,040. L'Église compte 12 apôtres, 58 patriarches, 3,885 seventies,
11,000 anciens, 1,500 évêques et 4,400 diacres. Les Mormons sont 2,264
en Arizona et le double en Idaho; 81 missionnaires ont été désignés
pour propager la foi des _Saints des derniers jours_ en Europe et en
Amérique. La polygamie a été recommandée.
Trois arrêts de 20 minutes à trois stations, le matin, vers midi, et
le soir, donnent le temps de prendre les repas. Parfois la salle du
restaurant n'est qu'un wagon à côté de la voie. La nourriture laisse
à désirer: viandes dures, soupe au poivre et légumes sans sel. On paie
de 75 cents ou 1 dollar par repas, selon les stations, vin à part. La
moindre bouteille coûte 5 fr. L'Américain ne reste jamais plus de 10
minutes à ses repas. On n'ose rester à table quand tout le monde est
parti, de crainte que le train ne vous laisse. Le long de la route on
voit des affiches indiquant l'hôtel à prendre à Sacramento, à Los
Angeles ou autre ville à 1,000 milles de là. Nous laissons un
embranchement qui va à Silver-City. Son nom indique les mines
d'argent. Plusieurs y ont fait de rapides fortunes. Nous atteignons
une espèce de désert argileux. Le mirage est tel que les montagnes
éloignées nous paraissent fort près, et comme détachées du sol. À
Bensan, nous laissons un embranchement qui descend à Guaymas, dans le
golfe de Californie. Une affiche demande 500 ouvriers pour travailler
au chemin de fer. Trois wagons amènent 150 coolies chinois qui puent
l'opium. À Tucson, un Américain déguisé en Indien vend des bâtons de
cactus, des curiosités indiennes, et de prétendues graines de fleurs
diverses à 10 sous la graine. Parmi ces graines je distingue des
pois-chiches.
Le 18 octobre, à 6 heures du matin, en me levant, je vois le
Rio-Colorado à la station de Yuma. Cette rivière sépare l'Arizona de
la Californie. Des bateaux à vapeur poussés par une grande roue à
l'arrière le remontent depuis le golfe de Californie jusqu'ici à 80
milles, et jusqu'à 300 autres milles au dessus. À Yuma nous prenons
l'heure de San-Francisco en reculant nos montres de 2 heures.
[Illustration: États-Unis.--Yuma.--Indiens de l'Arizona.]
Des affiches et des programmes, qu'on nous distribue à l'hôtel,
recommandent la station de Yuma pour les malades. Ces programmes
disent que le thermomètre ne descend l'hiver qu'à quelques degrés au
dessous de 0, et que l'été il ne dépasse pas 107° Farenheit, soit 34°
centigrades. Bon pour se faire rôtir! La voie descend, et à Indio,
elle est à 100 pieds sous le niveau de la mer. Nous sommes dans un
désert, qui a 70 milles de large et 140 de long. Nous le suivons
pendant longtemps; la poussière trouve moyen de pénétrer et de nous
suffoquer dans le wagon malgré les doubles vitres. Toujours du sable
et quelques buissons comme entre la Sierra-Nevada et les Montagnes
Rocheuses. La voie recommence à monter. Nous sommes à 300 mètres
d'altitude, lorsque nous voyons devant nous de hautes montagnes avec
des forêts de sapin blanchies de neige. À certaines stations, je
remarque des groupes d'Indiens, les uns nus, les autres vêtus. Leurs
cheveux sont longs, noirs et épars, leur peau est rougeâtre.
Quelques-uns ont le coutelas à la ceinture. Tous ces Indiens de
l'Amérique du Nord ne peuvent pas toujours se comprendre entre eux par
la parole, car ils parlent 76 dialectes différents. Toutefois ils
s'entendent toujours parfaitement par signes. Ils s'appellent le jour
en faisant un feu de branches vertes sous une couverture. En retirant
la couverture, la colonne de fumée qui s'élève est le signe de
ralliement. La nuit, ils font un feu d'herbes sèches. Un cavalier
galopant rapidement en rond est le signe d'un danger. Quand ils
marchent, ils tracent sur le sable des figures d'animaux, qui disent à
ceux qui suivent ce qu'ils auront à faire. Quand ils se rencontrent,
ils peuvent se raconter par signe l'action des ennemis, les épisodes
d'un combat, etc.
À Colton, nous laissons un embranchement qui s'en va à San Diego, sur
le Pacifique.