CHAPITRE XIII

Départ de Chalca. -- Je fais un heureux. -- La Hacienda de Solis.

-- Matehuala. -- Les mines du district de Catorce. -- La ville de

Cédral. -- La Hacienda de beneficio de Don Antonio Verume. -- Un

garçon qui veut apprendre l'anglais. -- Le vin de Membrillo. --

La Hacienda el Salado. -- Les toiles d'aloès. -- Les briques

d'adobe. -- On dompte un cheval sauvage. -- La soirée et la nuit

à la Hacienda la Ventura. -- Un inconnu. -- Le gibier. -- Les

fauves. -- La ville de Saltillo. -- Le chemin de fer. -- Le chien

des prairies. -- Monterey. -- Laredo. -- Arrivée à San-Antonio.

Le 11 octobre, à 4 heures du matin, nous sommes en route, et je

continue à occuper seul la voiture. Le conducteur est toujours

accompagné d'un postillon et d'un gamin, apprenti postillon. Ce

dernier gagne 1 fr. par jour, le postillon 2 fr., et le conducteur 5

fr. Le postillon et son aide sont souvent obligés de renouer les

courroies cassées, de courir auprès des mules de devant, car il y a

triple attelage. Ils regagnent le siège en grimpant par des petits

bouts de fer attachés à la voiture, pendant qu'elle continue sa course

et ses sursauts. Dans une de ses ascensions, le petit gamin est tombé

il y a peu de temps, la roue lui a passé sur le bras; il le porte

enveloppé. Il me demande la permission de se reposer par intervalles

dans la voiture, ce que je lui accorde volontiers. Il est couvert de

haillons et porte des semelles de cuir attachées aux pieds par des

courroies. L'intérêt que je lui montre le rend confiant, et à un

moment donné il me dit: _io me voi a suya tierra_: je m'en vais à

votre pays, emmenez-moi.--Et que viens-tu y faire?--Je vous servirai

et je pourrai vivre; ici les 20 sous que je gagne sont à peine

suffisants pour payer la nourriture que je prends en route, et malgré

le métier pénible et dangereux, je suis toujours déchiré; je ne puis

arriver à m'acheter une paire de souliers; et ce disant il me montre

ses haillons et ses pieds meurtris. J'avais un veston de laine que

j'avais acheté dans les Pyrénées et qui avait déjà fait mon premier

tour du monde. Il m'avait rendu bien service dans les plaines glacées

du nord de la Chine. Je le lui donne; il le met à l'instant, il est

dans la jubilation; mais je doute que son bonheur soit aussi grand que

le mien. Il n'y a pas de joie comparable à celle de faire des heureux.

À 8 heures nous arrivons à une hacienda importante, appelée Solis,

propriété d'un Espagnol. Je me dirige vers la maison du maître; la

dame, qui se tient sur la porte, un bambin au bras, se sauve à mon

approche. Je visite la chapelle et vois sur la place 12 hommes occupés

à égrener du maïs en frottant les épis sur un cylindre formé de noyaux

d'épis de maïs étroitement liés. Une machine mue par un seul homme

égrènerait plus de maïs en moins de temps, et les 22 bras rendus ainsi

disponibles seraient une nouvelle force productive. Je reviens au

_rancho_ où je dois déjeuner. Il est couvert en feuilles de _youcas_.

Plusieurs images de saints tapissent les murs d'adobe. Sur le lit une

petite harpe indique le goût de la musique chez les habitants. Une

bonne vieille me sert quelques aliments primitifs; je lui demande

combien d'ouvriers occupe la ferme, elle me répond: _una maquina!_

C'est sa manière d'exprimer un grand nombre. Même réponse concernant

les animaux, les bergers, etc. Heureusement un Indien, qui me paraît

intelligent, est mieux au fait, et répond à plusieurs de mes

questions. La ferme a 5 lieues de long; elle a vendu récemment 400

mules au prix de 34 piastres chaque. Le cheval non dompté se vend 12

piastres, et celui qui est dompté 48. Un bon âne vaut 20 piastres; les

vaches se paient de 15 à 30 piastres, selon la quantité de lait. Une

paire de boeufs de labour vaut 40 piastres; les moutons, 3 piastres.

Les bergers chefs sont payés 120 piastres l'an; les _pèones_, hommes

de travail, reçoivent 2 réaux (1 fr.) par jour. Une _criada_ (bonne)

est payée de 3 à 6 piastres par mois; la viande se vend. 1 réal la

livre. Les travailleurs achètent à la boutique du patron tout ce dont

ils ont besoin. Les prix sont calculés de manière qu'après avoir à

peine mangé, le pèon reste avec ses haillons et n'a jamais le sou.

Mais les mules sont attelées et je reprends ma route, grimpant sur

l'impériale pour éviter la poussière. Les cactus font place à une

espèce d'acacia mimosa aux grandes branches. Elles avancent vers la

voiture et m'ont égratigné plus d'une fois. Cet arbre donne un fruit

dont le bétail est friand. Par-ci par-là quelques chiens des prairies

et de nombreuses vipères. Elles se nourrissent d'un fruit rouge

produit d'un cactus appelé _nopali_. Au loin se dessine la sierra de

Catorce et un pic volcanique appelé _el frai_.

À 1 heure 1/2, nous arrivons à Matehuala, ville de 18,000 habitants;

la place est plantée d'arbres et les rues assez propres. Le chef

politique, M. Jésus Sanchez, me présente à un Français, _haciendado_

ou propriétaire dans le pays. J'aurais voulu m'arrêter quelques jours

pour visiter les nombreuses mines du district de Catorce. M. Sanchez

m'en aurait fourni toutes les facilités, mais le steamer de

San-Francisco pour l'Australie part le 20 octobre, et j'ai encore bien

du chemin à faire. Le manquer serait se mettre dans la nécessité

d'attendre un mois pour l'autre départ, et arriver dans l'hémisphère

austral au moment où le soleil l'atteint de plus près. Je me contente

donc de demander à M. Sanchez des renseignements verbaux, qu'il me

fournit avec la plus grande obligeance.

Le district de Quatorce contient 45,000 habitants et possède 5 mines

de plomb, d'argent et de cuivre. Chaque mine emploie de 200 à 800

ouvriers. Les contre-maîtres sont payés 2 piastres par jour, les

ouvriers travaillent à _tarea_ (à la tâche), et reçoivent tant par

mètre de trou de mine, tant par mètre de galerie, etc. Il n'y a point

de société de secours mutuels, mais les propriétaires prennent chaque

jour une _cuchara_, moitié d'une corne de boeuf, de minerai qui est

mis à part et vendu par intervalles. Le produit est confié à

l'administration, qui le distribue aux ouvriers en cas d'accident ou

de maladie, selon les besoins de la famille. Le gouvernement projette

des lois d'assurance et d'économie obligatoire d'après le système

allemand; mais avant d'économiser il faut avoir d'abord le nécessaire.

M. Sanchez m'engage à visiter, à Cédral, la _Hacienda de Beneficio_,

de Don Luiz Antonio Verume, qui est la plus importante. Je m'y rends

vers le soir, à mon arrivée dans cette ville. Le directeur a la bonté

de m'accompagner lui-même et de me donner de minutieuses explications.

Le minerai d'argent vient de la mine de Concepcion, et est traité de

trois manières différentes, selon sa composition. Il donne environ 3

marcos 1/2 de métal par tonne de minerai. Le premier système est celui

que j'ai décrit en parlant de la Hacienda de Saint-François-Xavier à

Guanajuato. Il a été inventé il y a 300 ans par Médina, aux mines de

Pachuca. Le deuxième système est employé pour le minerai plus riche.

On le place dans un four, avec du charbon et certains ingrédients. Par

l'action du feu le plomb s'oxyde et l'argent reste séparé.

Le troisième système, inventé par Alfonso Barba au Pérou, il y a 400

ans, est l'amalgamation chaude employée pour le minerai contenant des

iodures et bromures. Ce système tient des deux premiers. Un quatrième

système est employé à Sonora et ailleurs, et consiste à extraire

l'argent en le convertissant en chlorure au moyen du sel. Le mercure

employé ici provient des mines d'Almaden en Espagne. On le paie 50

piastres le quintal, et il perd de 10 à 12% dans chaque opération. Les

ouvriers gagnent depuis 4 réaux jusqu'à 2 piastres par jour. Il y a 5

mines à Catorce; 3 sont en perte en ce moment.

Cédral compte 5,000 habitants. Sur le marché je vois des oranges et

des citrons; mais à l'hôtel je ne puis obtenir de vin. On me donne un

vin de _membrillo_ (de coing) qui ressemble au vin cuit. Le garçon qui

me sert me demande le nom anglais de chaque objet qui lui tombe sous

la main. Il en connaît déjà plusieurs; décidément il veut se rendre

aux États-Unis.

Après souper, je prends mon repos dans une chambre à quatre lits, où,

pour cette fois, je suis seul.

Le lendemain matin à 4 heures j'éveille les conducteurs et postillons.

Ils ont passé la nuit sous le portique, étendus par terre dans une

couverture. Le garçon de la veille m'apporte une chandelle de suif, et

commence à me demander comment s'appelle le chandelier en anglais,

comment le bol, la cuillère, le sucre, le café: il tient à continuer

sa leçon.

Peu après les mules nous ramènent au milieu du désert. Une odeur

parfumée m'avertit que sous les buissons poussent des plantes

aromatiques. Les matinées sont presque toujours brumeuses, mais vers 9

heures le soleil se montre. Il a bientôt séché la rosée, et la

poussière devient intolérable. Toutes les fois que, dans un village ou

à une hacienda, on change les mules, je profite du temps pour visiter

les maisons et les ranchos. Ils sont toujours bien misérables.

Quelques-uns ont pour toiture des feuilles d'aloès. Dans ces pauvres

cabanes couchent la famille et les chiens pêle-mêle: le matin les

femmes sont occupées à faire les _tortillas_; elles broyent entre deux

pierres la graine de maïs et préparent dans un poêlon de petits ronds

de pâte mince, comme le font les Bretons avec le blé noir. Des fours

en adobe, à côté des ranchos, indiquent qu'on sait faire aussi le

pain. Dans une rancheria[4], au-dessus d'un noria on a suspendu un

mouton entier pour le dessécher à l'air.

[Note 4: On appelle ainsi une réunion de ranchos ou

habitations des paysans.]

Ces norias, tournés par des mules, ne montent que quelques petits

seaux de cuir.

À 11 heures 1/2 on m'arrête pour le déjeuner à la hacienda _el

Salado_. L'administrateur m'apprend qu'on y sème 800 fanegas de maïs

par an (la fanega équivaut à 75 livres.) Cette culture se fait à

métairie. L'an dernier le propriétaire a eu 20,000 fanegas pour sa

part. L'hacienda nourrit aussi de nombreuses bêtes: 4,000 chevaux,

1,000 ânesses, 2,000 vaches. On vend 600 chevaux l'an, au prix moyen

de 40 piastres. Les habitants qui vivent de la ferme sont environ 600.

Ils n'ont point d'église, mais des écoles pour les deux sexes. Dans

cette hacienda, je vois préparer le fil d'aloès. On prend la partie

intérieure de la plante, on la presse avec une règle de fer contre un

rouleau de bois, et on tire par un bout. La partie grasse de la plante

est ainsi raclée, et reste la partie filandreuse, qui est séchée au

soleil. D'autres ouvriers prennent ces fils et en font des ficelles et

des cordes par un procédé primitif. J'en vois qui, avec ces ficelles,

font une trame qu'ils étendent dans la cour et la tissent en toile

grossière d'emballage. D'autres empilent les filaments, qu'ils

recouvrent d'un morceau de toile. Ce sont des selles ou bâts pour les

mules et les baudets. Un peu plus loin un Indien fait les briques

d'adobe. Il mélange une terre argileuse à du fumier, pétrit le tout

avec de l'urine de cheval, et met la pâte dans un moule. Il en résulte

une brique large de 30 centimètres, longue de 45, épaisse de 10, assez

semblable aux briques chinoises. Elle résiste à l'action de l'eau.

Avec ces briques on fait toutes les constructions dans l'Amérique

espagnole. Dans les haciendas, elles servent aussi à construire

d'immenses cônes dans lesquels on enferme la récolte.

Trois Indiens s'en vont de maison en maison, de rancho en rancho,

jouant de la mandoline, de la harpe et de la guitare; ceux qui les

demandent les paient 5 fr. l'heure.

Nous continuons notre route, et au prochain relais je vois dompter un

cheval sauvage. Un Indien se tient en croupe avec peine; l'animal, par

de terribles sauts de mouton, cherche à le jeter à terre; un autre

Indien, avec une habileté qui tient du prodige, le lace de loin,

tantôt à une jambe, tantôt à une autre, et arrête son élan.

Vers le soir, nous arrivons à la hacienda _la Ventura_, pour y passer

la nuit. Le soleil envoie de l'horizon ses derniers rayons qui

transforment les nuages en montagnes de feu. Les bergers ramènent

leur troupeau, et les chiens, leurs fidèles auxiliaires, poussent les

retardataires. Les chevaux viennent s'abreuver à l'étang, qu'ombragent

des saules séculaires. Un petit agneau qui s'égare me lèche la main;

les poules, les canards et les oies cherchent leur perchoir; le

cultivateur rentre sa charrue, les enfants se réunissent et commencent

leurs chansons et leurs rondes. Les feux s'allument dans les ranchos

et le son doux de quelques harpes se fait entendre. Ceux qui habitent

la campagne connaissent le charme des soirées de la ferme à la belle

saison. Je jette quelques sous aux enfants, qui courent et se

précipitent pour les saisir, et je visite quelques ranchos. La belle

scène de la nature a son revers lorsque je rentre à l'auberge. Bientôt

la voiture qui vient de Saltillo arrivé et amène des voyageurs. Il n'y

a que deux chambres, sans fenêtre, et nous sommes huit. À table,

maigre souper; pas de vin et une mauvaise _cerveza_ (bière) à 5 réaux

la demi-bouteille. Heureusement, j'ai encore un peu de rhum que j'ai

apporté de la Jamaïque. On me dit que la ferme appartient à un général

ex-ministre de la guerre et que l'auberge est pour son compte. Si

j'étais général et que je voulusse me mêler de faire l'aubergiste, je

m'efforcerais de mieux traiter mes hôtes. Après le souper, un superbe

clair de lune nous invite à sortir.

Près de la ferme, un moulin à vent, fabriqué à Sant-Antonio, sert à

tirer l'eau d'un puits. On voit que nous approchons des États-Unis. Un

Indien plein d'expérience et de bon sens me renseigne sur beaucoup de

choses. L'hacienda a coûté 10,000 piastres à son propriétaire, il y a

deux ans. Il en demande maintenant 40,000. Mon interlocuteur m'en fait

le budget annuel: 1,000 fanegas de maïs à 3 piastres, 3,000 piastres;

500 moutons à 3 piastres, 1,500 piastres; 200 mules ou vaches à 20

piastres, 4,000 piastres; produit de l'auberge à une moyenne de 6

voyageurs par jour, à 2 piastres chacun, 4,000 piastres. Total 12,500

piastres. Déduire 2,500 piastres de frais annuels, reste net 10,000

piastres, soit 50,000 fr. Avec cela on peut vivre commodément à

l'étranger, se promener au _central Park_ à New-York, ou jouer au

billard dans un café de Paris. Mais pendant ce temps le reboisement

des collines ne se fait pas; les sources de la montagne ne sont pas

utilisées, le défrichement ne se poursuit pas, la situation des

pauvres Indiens gardiens de troupeaux ou semeurs de maïs ne s'améliore

pas.

Le lendemain matin à 4 heures, au moment où la voiture se met en

marche, un grand gaillard armé de coutelas et de revolver entre et

s'assied en face de moi. Il s'étend sur son banc pour dormir. On

m'avait pourtant dit qu'il n'y avait pas d'autres passagers; qui est

cet étranger?--Je lui demande où il va; il me répond: À une

_hacienda_. Pour la première fois dans ma route, j'ai un peu

d'appréhension, mon dernier jour de voiture serait-il le moins

heureux? Je surveille l'inconnu et attends l'aube avec impatience.

Lorsque le jour arrive, j'éveille l'étrange compagnon et lui demande

divers renseignements. Il m'apprend qu'il est le chef de la poste et

qu'il va visiter une station voisine. J'en profite pour me renseigner

sur tout ce que je vois. Un Indien à cheval ramène au bout du lazo un

_teçon_, espèce de porc épic. Je vois sur une charrette un jeune cerf,

et j'apprends que cet animal abonde dans les environs: de temps en

temps quelque carcasse de vache ou de cheval; ce sont les léopards,

les petits lions d'Amérique et les ours qui les tuent et en font leur

pâture. Mon compagnon me quitte et je continue ma route à travers des

collines rocailleuses et désertes. L'immense plaine que je traverse

depuis 6 jours est à 16 et 1,800 mètres d'altitude. Le thermomètre

montait à 30° dans le jour et descendait à 20° durant la nuit.

Cette plaine ressemble à celle du Punjab dans l'Hindoustan. Mais là

l'Hindou a creusé partout des puits par lesquels il arrose son blé, et

la population s'est multipliée. Ici l'Indien n'est pas propriétaire,

il ne peut penser à aucune amélioration; il languit et la population

diminue.

Lorsqu'en un pays assez grand et assez riche pour nourrir dans

l'abondance de nombreux millions d'habitants, on en voit languir un

petit nombre, il faut croire que l'organisation sociale laisse à

désirer. Avant la conquête espagnole, le Mexique nourrissait

16,000,000 d'habitants, et il n'y avait alors ni les voies de

communication qui empêchent les famines, ni les machines

perfectionnées qui multiplient l'action de l'homme. Le Mexique

devrait nourrir maintenant dans l'abondance au moins 100,000,000

d'habitants, et il n'en contient que 10,000,000!

Le soir, à 5 heures, j'arrive à Saltillo, à l'hôtel _Escoban_.

Saltillo, à 1,500 mètres d'altitude, est dans l'État de Coahuila et

contient 18,000 habitants.

La ville est assez bien tracée; une _alameda_ fournit aux habitants

une promenade ombragée. L'église est surchargée de sculptures; au

marché je remarque de nombreux restaurants pour le peuple. Sur les

murs, les perpétuelles affiches de _Corrida de Toros_.

J'espère enfin trouver un bain. On m'adresse à un établissement hors

la ville. On s'y baigne dans un réservoir à eau courante.

Dans quelques mois les deux républiques de l'Amérique du Nord seront

reliées par le chemin de fer. Le voyageur ne sera plus balloté durant

de longues journées dans la diligence, mais je ne regrette pas ma

course: elle m'a permis de voir et de juger sur place l'intérieur du

pays.

14 octobre.--Le temps presse, et quoique je n'aime pas voyager le

dimanche, je suis forcé de continuer ma route. À 5 heures du matin je

trouve l'église encore fermée et le peuple attendant à la porte. À 6

heures je suis à la gare pour le départ. Cette gare est un simple

wagon où l'on prend son billet; une tente sert de bureau pour

l'enregistrement des bagages. Le tronçon de Monterey à Saltillo n'est

ouvert que depuis un mois. La voie a 0m 93 de large; les traverses

sont en sapin; les rails, en acier, y sont tenus par un clou.

La campagne est bien cultivée: les pommes, les poires et le raisin

viennent à merveille. Les animaux s'effraient et fuient au passage des

trains. Les premiers jours les Indiens en faisaient autant. Bientôt

nous entrons dans une région montagneuse, et nous descendons

rapidement. À Pescheria on me parle d'une grotte gigantesque des

environs. D'après la description qu'on m'en fait, elle dépasserait en

grandeur et en beauté la fameuse grotte Adelberg des environs de

Trieste. Un jeune Français que je trouve dans le train m'apprend que

son père est propriétaire d'une des 5 filatures de coton de Saltillo.

Sa filature a 1,000 broches. Cette industrie est en progrès, mais les

impôts sont en train de la ruiner.

Nous voyons encore quelques chiens des prairies; ils sont très habiles

à chasser le lièvre. À cet effet, ils se réunissent par bandes. Les

uns se postent comme nos chasseurs, et les autres font la battue.

Lorsqu'un d'eux a saisi le gibier, il appelle et attend les autres

pour le partage. Les _zorra_ ou renards abondent aussi, et parmi les

serpents, celui à sonnette est le plus commun.

La voie continue à descendre et traverse les cours d'eau sur des ponts

de bois. À Santa-Cattarina, mon baromètre anéroïde ne marque plus que

500 mètres d'altitude, et je revois la canne à sucre. La sécheresse

persiste ici comme dans tout le nord du Mexique. La récolte de maïs

est perdue, le prix en doublera et la maigre pitance du peuple en

sera encore réduite. Les wagons portent écrit en langue anglaise et en

langue espagnole la défense de fumer. Tous les Mexicains fument, les

Américains du Nord se plient à la consigne. J'ai déjà remarqué bien

des fois le penchant à faire peu de cas de la loi chez les nations

latines, et l'habitude contraire chez les Anglo-Saxons.

À Monterey, capitale de Nueva-Leon, j'aperçois, au pied d'une colline,

une chapelle de Notre-Dame de Lourdes. Enfin, nous sortons des

montagnes et abordons la plaine sans fin. Vers 7 heures du soir, à

Laredo, nous atteignons le Rio-Grande, que nous traversons sur un pont

de bois. Cette rivière m'a paru fort étroite et ment à son nom. La

petite ville de Laredo est à cheval sur les deux rives; nous stoppons

sur la rive des États-Unis de l'Amérique du Nord, et je change mon

wagon contre un Pullmann sleeping-car. Le matin, quand je quitte mon

lit, je me trouve à la gare de Sant-Antonio, capitale du Texas.

À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 2 Équateur, Panama, Antilles, Mexique, Îles Sandwich, Nouvelle-Zélande, Tasmanie, Australie. · 第 26 / 74 题