Départ de Guanajuato. -- Silao. -- La presse. -- Lagos. -- Route
à Ojuelos et à San-Luiz de Potosi. -- San-Luiz. -- Le Gouverneur.
-- L'école de _artes y oficios_. -- Le départ. -- La femme du
postillon. -- Je suis seul voyageur. -- Le brigandage. -- Les
villages de l'intérieur. -- Un perroquet traître. -- Les
mendiants. -- Une nuit à Chalca. -- Un Barcelonnette. -- Un
ancien colonel _garibaldien_.
Dans l'après-midi, je quitte Guanajuato, et à la station de Silao je
trouve la musique municipale jouant à la gare pour égayer les
voyageurs. À 5 heures le train de Mexico entre en gare, et je m'y
installe pour arriver le soir à Lagos, point extrême de la ligne en ce
moment. Durant le trajet, je lis les nombreux journaux que j'achète un
peu partout sur le parcours. On peut savoir par eux ce qui se passe
dans les diverses villes.
Le dimanche, presque tous ces journaux impriment autant de poésie que
de prose, et je constate qu'ici comme dans les autres nations latines,
le rôle de la presse se réduit trop souvent à des personnalités et à
des passions de parti. Après les avoir lus je sais toutes les
intrigues et connais toutes les épithètes dont les adversaires se
décorent; mais des vrais intérêts du pays, du commerce, de
l'agriculture, de l'industrie, il en est rarement question. Dans
quelques jours, lorsque j'aurai passé la frontière, le dernier des
journaux américains me dira ce que rapportent les mines, ce que promet
la récolte, combien de droits de douane ont été perçus dans la
semaine, le prix des terres et leur rendement, leur situation, les
machines et inventions nouvelles, etc.
Enfin, à 8 heures du soir, je suis à Lagos. Dans cette ville de 20,000
habitants, je ne trouve qu'une mesquine auberge où on m'installe dans
une chambre à deux lits, ayant une seule porte pour toute ouverture.
Après le souper, je me mêle aux promeneurs qui écoutent une assez
bonne musique sur la place; puis je vais prendre mon repos à côté d'un
Canadien, marchand de machines, mon compagnon de chambre. Ce repos ne
sera pas long. Les trains de Mexico partent à 4 heures, et les
diligences pour Guadalajara et Zacatecas partent d'aussi grand matin:
on éveille les passagers à 3 heures, et ils ne ménagent pas le bruit.
À 6 heures du matin, je suis moi-même installé dans la diligence de
San-Luiz Potosi. La distance de Lagos à Saltillo est d'environ 180
lieues. La diligence la franchit en six jours, par une moyenne de 30
lieues par jour. Le prix est de 40 piastres (200 fr.) mais les bagages
paient presque autant. Pour un aroba (25 livres), le port est gratuit,
pour chaque autre aroba on paie 6 piastres, plus d'un franc la livre.
La diligence est une grande voiture dont la caisse peinturlurée repose
sur des lanières de cuir. Des rideaux de cuir ferment les côtés. À
l'intérieur il y a trois sièges à quatre places chacun; le siège du
milieu est mobile; une courroie mobile y sert d'appui aux passagers.
Heureusement nous ne sommes pas au complet; 9 au lieu de 12. Sur
l'impériale, le cocher ne veut personne que ses deux postillons, à
cause des difficultés de la route. Les sacs de cuir contenant la malle
pour les États-Unis encombrent le derrière de la voiture; 8 mules nous
entraînent au grand galop. Elles reprennent bientôt le petit pas; nous
sommes encore dans la zone des pluies. Les chemins sont des lacs ou
des fondrières; nous avançons péniblement. Les champs de maïs sont
clôturés par des haies de _cactus gigantea_. Les villages portent les
traces des dernières guerres. Plus loin nous atteignons des collines
arides. Nous montons au pas les raides pentes, mais nous dégringolons
au galop les descentes à travers les rochers. Nos têtes heurtent
contre la voiture ou les unes contre les autres; parfois les sursauts
les envoient au plafond. Une dame, qui est pourtant indigène,
s'effraye, et à tout instant, lorsque la voiture se penche à droite ou
à gauche, elle se cramponne au voisin en criant: _abajamos! abajamos!_
Nous tombons, nous tombons. Toutefois, la frayeur ne l'empêche pas de
fumer sa cigarette.
Vers 11 heures, on nous fait déjeuner dans une petite auberge. J'y
remarque une bonne vieille qui doit avoir au moins 110 ans; sa peau
est un vrai parchemin. Je lui parle, elle répond avec grâce, tout en
se voilant avec sa mante par modestie. Nous continuons notre route,
aussi pénible que le matin, et vers 6 heures 1/2 du soir, nous
arrivons à Ojuelos, petite ville de 5,000 habitants. On m'installe à
l'auberge dans une chambre à deux lits, sans fenêtre. Toutes les
chambres ouvrent sur la cour intérieure, où sont remisées les
voitures. C'est un peu comme les auberges de la Chine.
Je demande un bain pour me délivrer de la poussière, on m'en promet un
pour le matin, si je veux bien le prendre dans une cuve.
Le lendemain matin à 5 heures je cherche ma cuve, mais l'eau s'était
enfuie par les douves mal jointes. À 6 heures nous remontons en
voiture. La bonne humeur est générale. On lie bientôt amitié dans ces
diligences comme entre compagnons de la même infortune. La zone des
pluies est franchie, et la poussière que les roues envoient dans la
voiture nous étouffe. Le nouveau conducteur me permet de m'installer
sur l'impériale. J'y jouis d'une belle vue et d'un air respirable,
mais bientôt le soleil a brûlé ce qu'il a pu atteindre de ma peau;
elle tombera. Il n'est pas mauvais parfois de faire peau neuve. Les
diverses _haciendas_ que nous rencontrons ont des barrages qui leur
permettent de recueillir dans de petits lacs artificiels l'eau
nécessaire. Des vols de canards sauvages y prennent leurs ébats. De ma
position élevée, je peux voir de nombreux lapins et lièvres près des
buissons me regarder avec curiosité. Parmi les voyageurs, un Espagnol
les tire de temps en temps, mais sans succès. Tous les passagers ont
carabine, ou tout au moins revolver et coutelas. Je suis le seul qui,
pour toute arme n'ai que mon couteau de poche, long de 7 centimètres.
À 10 heures on me fait remarquer une croix. Elle est collée à une des
parois de la chapelle élevée sur la Hacienda de Depetate. Cette croix
rappelle la mort du général Ramon de Miramon, fusillé contre ce mur.
Il était frère du général Miramon, fusillé à Queretaro avec l'empereur
Maximilien. Vers 11 heures on nous descend à San-Antonio. À l'auberge,
pour déjeuner, on ne nous donne que des os. La route suit toujours des
montagnes arides; il me semble traverser les Castilles ou le
département des Basses-Alpes, mais un département grand comme la
France. À 3 heures 1/2 nous apercevons les nombreuses coupoles de
San-Luiz de Potosi. Nous traversons la plaine, où le paysan arrose le
blé au moyen de norias, et à 4 heures nous sommes dans cette capitale
de l'État de San-Luiz de Potosi.
Ma première visite est pour le gouverneur. Il est au Conseil, et je
remets à son secrétaire la lettre que j'avais apportée de Mexico.
J'avais aussi une lettre pour M. Exiga, directeur de l'école de _artes
y oficios_, et tout en me rendant chez lui, je visite la ville. La
_plaza de arme_, où est mon hôtel, est digne d'une grande ville. Une
belle statue de bronze y occupe le centre d'un magnifique square. Les
maisons sont en adobe et à un rez-de-chaussée: quelques-unes ont un
étage au dessus.
Les rues sont droites et larges dans la ville nouvelle, et étroites
dans la vieille ville. Quelques églises, comme la cathédrale, sont
vastes et belles; d'autres sont surchargées de dorures, de
sculptures, et d'ornements de toute sorte à la manière espagnole.
Partout l'image de la Trinité, consistant en trois figures d'hommes
absolument semblables; et partout aussi ces laides statues habillées
de chiffons de toutes couleurs. Un parc aux abords de la ville est
assez vaste, mais entièrement négligé.
San-Luiz est une des villes importantes du Mexique. Après Mexico, qui
compte 200,000 habitants, Léon en possède 100,000, Guadalajara 80,000,
Guanajuato 70,000, et San-Luiz 50,000.
J'arrive enfin chez M. Exiga, qui a la bonté de me faire visiter son
école. Elle réunit 130 garçons internes, répartis en 7 ateliers de
serruriers, menuisiers, cordonniers, imprimeurs, etc. Ces enfants
apprennent aussi le dessin linéaire et d'ornement, la tenue des
livres, l'anglais, le français et la musique. L'Indien a de grandes
dispositions pour la musique. Dans la cour, une quarantaine d'enfants
exécutent de jolis morceaux sur des instruments à vent. Le maestro est
un Indien qui est devenu une vraie célébrité dans son art. Cette école
a été fondée par le gouvernement et vit à ses frais. C'est de l'argent
bien employé.
Je prends rendez-vous avec M. Exiga pour la soirée.
À l'hôtel je trouve une lettre que m'envoyait M. Guttierez, gouverneur
de l'État. Il me recommandait à M. Jésus Sanchez Lozano, _jefe
politico_ du district minier de Catorce, où j'espérais visiter encore
quelques mines. Dans la soirée, M. Exiga me présente à plusieurs de
ses amis, avec lesquels nous pouvons causer des choses du pays, et un
peu tard je viens à l'hôtel chercher mon repos.
Le 10 octobre on m'éveille à 3 heures du matin. La voiture part à 4
heures. Je suis seul passager. Malgré la satisfaction d'être sans gêne
dans la voiture, je ne puis me délivrer d'une certaine appréhension.
Je suis seul et sans armes, livré à des postillons inconnus, armés de
coutelas et de revolvers. Je dois ainsi traverser, par une route de
plusieurs jours, un pays à peu près désert où les brigands viennent à
peine de cesser leurs exploits! Mais, courage! en avant, à la bonne
Providence! Dieu m'a conduit jusqu'ici, il me conduira bien jusqu'à la
fin! Le postillon est déjà à son poste lorsque sa jeune femme arrive,
lui porte sa couverture, allume sa cigarette et sa torche résineuse,
et lui remet son déjeuner pour la route. La femme du peuple a bien du
mérite, et sous les haillons bat souvent un noble coeur! Nous avançons
dans les ténèbres, puis l'aube arrive, et avec elle le réveil de la
nature. Les oiseaux gazouillent leur prière du matin, les sommets des
collines se dorent, le berger pousse ses chèvres et ses brebis, les
_picadores_ à cheval mettent en route les mules et les baudets, et les
jeunes filles s'en vont à l'eau avec leurs gracieuses urnes sur
l'épaule. Les conducteurs ont tous coutelas et revolvers. Je remarque
quelques charrettes conduites par des femmes, et cela me rassure.
Après la guerre civile, le gouvernement s'est appliqué à détruire le
brigandage. Les populations paisibles qui en souffraient s'y sont
prêtées volontiers, en appréhendant elles-mêmes les malfaiteurs pour
les consigner à l'autorité. Ceux qui ont échappé aux balles et à la
prison sont pour le moment réfugiés dans les montagnes. Les routes que
je parcours portent les traces de leurs exploits. Par-ci, par-là, je
remarque des croix, et lorsque je demande au conducteur ce qu'elles
signifient, il me répond invariablement: _ladrones!_ Il veut dire
qu'elles rappellent les massacres des voleurs. Tout le monde étant
armé, le vol est précédé d'une lutte, et le voleur devient
nécessairement assassin.
Le pays que nous traversons est un immense champ d'énormes cactus à
figues de Barbarie. Les indigènes en prennent les feuilles, qu'ils
passent au feu pour détruire les épines, et les donnent aux boeufs,
qui en sont friands. Aux cactus succèdent les youcas, dont
quelques-uns atteignent une hauteur considérable. On les dirait les
géants du désert. Par-ci, par-là, quelques villages en adobe et
quelques haciendas au bord d'un étang. Les paysans suspendent à l'air
les bêtes qu'ils tuent, et malgré la chaleur du soleil, l'air, à cette
altitude de 1,800 mètres, les conserve assez longtemps. Le gibier
abonde et ravage les champs de maïs.
Vers midi on s'arrête dans un village pour déjeuner; je visite les
pauvres habitations de terre, adressant la parole aux personnes que je
rencontre. Les femmes sont craintives, les enfants curieux viennent
voir l'étranger, les hommes répondent poliment à toutes mes questions.
Dans une de ces pauvres cabanes, je trouve un perroquet; il me touche
gentiment de la patte, monte par le bras sur l'épaule et sur la tête;
mais le traître! il saisit mon beau chapeau de Panama, et d'un coup de
son bec crochu lui fait un large accroc.
Dans l'après-midi le soleil devient plus chaud et la poussière
fatigante. À Venado je vois une usine à coton. Pendant qu'on change
les mules, je suis entouré de mendiants qui veulent tous leur petite
monnaie, et s'en vont en bénissant l'étranger. Au moment où l'on jette
le lazo à une mule, elle réussit à se sauver et part furieuse à
travers le village, gagnant la campagne. On la rattrapera plus tard.
Le soir, vers 6 heures 1/2, j'arrive à Chalca, où je dois passer la
nuit. Bientôt la diligence qui fait le service en sens inverse arrive
aussi, et amène 1 Italien, 1 Français, 2 Américains, 1 capitaine et 1
gendarme mexicains. Il n'y a que deux chambres dans l'hôtel, et selon
l'usage du pays, la porte sert de fenêtre. Je partage la mienne avec
les deux Américains. Après le souper mon compatriote me raconte qu'il
est de Barcelonnette et qu'il vient d'installer un nouveau magasin
d'étoffes dans les environs. L'Italien est un ancien colonel
garibaldien qui a fait la campagne des Vosges. Le gouvernement
mexicain l'a nommé agent de colonisation et lui donne 300 piastres par
mois pour qu'il cherche vers la frontière américaine les endroits les
plus propices à l'établissement de colonies de race latine. Il en
profite pour s'occuper de ventes de terrains. Il m'en cite
quelques-uns comprenant plusieurs lieues carrées à des prix variant de
1 à 100 fr. l'hectare. Lorsqu'il découvre des terrains qui n'ont pas
été enregistrés, dans le but d'éviter la contribution, il les signale
au gouvernement, qui en reprend possession et les vend. Il
collectionne aussi pour le compte du gouvernement des fossiles, tels
que os de mastodontes et autres, destinés au musée de Mexico. Dans les
environs de Chalca, une mine de plomb argentifère emploie en ce moment
500 ouvriers. Elle en employait 4,000 quand elle tenait les filons
riches. Je quitte mes voyageurs et je m'en vais sur ma dure couche,
car on m'éveillera à 3 heures du matin.