CHAPITRE XII

Départ de Guanajuato. -- Silao. -- La presse. -- Lagos. -- Route

à Ojuelos et à San-Luiz de Potosi. -- San-Luiz. -- Le Gouverneur.

-- L'école de _artes y oficios_. -- Le départ. -- La femme du

postillon. -- Je suis seul voyageur. -- Le brigandage. -- Les

villages de l'intérieur. -- Un perroquet traître. -- Les

mendiants. -- Une nuit à Chalca. -- Un Barcelonnette. -- Un

ancien colonel _garibaldien_.

Dans l'après-midi, je quitte Guanajuato, et à la station de Silao je

trouve la musique municipale jouant à la gare pour égayer les

voyageurs. À 5 heures le train de Mexico entre en gare, et je m'y

installe pour arriver le soir à Lagos, point extrême de la ligne en ce

moment. Durant le trajet, je lis les nombreux journaux que j'achète un

peu partout sur le parcours. On peut savoir par eux ce qui se passe

dans les diverses villes.

Le dimanche, presque tous ces journaux impriment autant de poésie que

de prose, et je constate qu'ici comme dans les autres nations latines,

le rôle de la presse se réduit trop souvent à des personnalités et à

des passions de parti. Après les avoir lus je sais toutes les

intrigues et connais toutes les épithètes dont les adversaires se

décorent; mais des vrais intérêts du pays, du commerce, de

l'agriculture, de l'industrie, il en est rarement question. Dans

quelques jours, lorsque j'aurai passé la frontière, le dernier des

journaux américains me dira ce que rapportent les mines, ce que promet

la récolte, combien de droits de douane ont été perçus dans la

semaine, le prix des terres et leur rendement, leur situation, les

machines et inventions nouvelles, etc.

Enfin, à 8 heures du soir, je suis à Lagos. Dans cette ville de 20,000

habitants, je ne trouve qu'une mesquine auberge où on m'installe dans

une chambre à deux lits, ayant une seule porte pour toute ouverture.

Après le souper, je me mêle aux promeneurs qui écoutent une assez

bonne musique sur la place; puis je vais prendre mon repos à côté d'un

Canadien, marchand de machines, mon compagnon de chambre. Ce repos ne

sera pas long. Les trains de Mexico partent à 4 heures, et les

diligences pour Guadalajara et Zacatecas partent d'aussi grand matin:

on éveille les passagers à 3 heures, et ils ne ménagent pas le bruit.

À 6 heures du matin, je suis moi-même installé dans la diligence de

San-Luiz Potosi. La distance de Lagos à Saltillo est d'environ 180

lieues. La diligence la franchit en six jours, par une moyenne de 30

lieues par jour. Le prix est de 40 piastres (200 fr.) mais les bagages

paient presque autant. Pour un aroba (25 livres), le port est gratuit,

pour chaque autre aroba on paie 6 piastres, plus d'un franc la livre.

La diligence est une grande voiture dont la caisse peinturlurée repose

sur des lanières de cuir. Des rideaux de cuir ferment les côtés. À

l'intérieur il y a trois sièges à quatre places chacun; le siège du

milieu est mobile; une courroie mobile y sert d'appui aux passagers.

Heureusement nous ne sommes pas au complet; 9 au lieu de 12. Sur

l'impériale, le cocher ne veut personne que ses deux postillons, à

cause des difficultés de la route. Les sacs de cuir contenant la malle

pour les États-Unis encombrent le derrière de la voiture; 8 mules nous

entraînent au grand galop. Elles reprennent bientôt le petit pas; nous

sommes encore dans la zone des pluies. Les chemins sont des lacs ou

des fondrières; nous avançons péniblement. Les champs de maïs sont

clôturés par des haies de _cactus gigantea_. Les villages portent les

traces des dernières guerres. Plus loin nous atteignons des collines

arides. Nous montons au pas les raides pentes, mais nous dégringolons

au galop les descentes à travers les rochers. Nos têtes heurtent

contre la voiture ou les unes contre les autres; parfois les sursauts

les envoient au plafond. Une dame, qui est pourtant indigène,

s'effraye, et à tout instant, lorsque la voiture se penche à droite ou

à gauche, elle se cramponne au voisin en criant: _abajamos! abajamos!_

Nous tombons, nous tombons. Toutefois, la frayeur ne l'empêche pas de

fumer sa cigarette.

Vers 11 heures, on nous fait déjeuner dans une petite auberge. J'y

remarque une bonne vieille qui doit avoir au moins 110 ans; sa peau

est un vrai parchemin. Je lui parle, elle répond avec grâce, tout en

se voilant avec sa mante par modestie. Nous continuons notre route,

aussi pénible que le matin, et vers 6 heures 1/2 du soir, nous

arrivons à Ojuelos, petite ville de 5,000 habitants. On m'installe à

l'auberge dans une chambre à deux lits, sans fenêtre. Toutes les

chambres ouvrent sur la cour intérieure, où sont remisées les

voitures. C'est un peu comme les auberges de la Chine.

Je demande un bain pour me délivrer de la poussière, on m'en promet un

pour le matin, si je veux bien le prendre dans une cuve.

Le lendemain matin à 5 heures je cherche ma cuve, mais l'eau s'était

enfuie par les douves mal jointes. À 6 heures nous remontons en

voiture. La bonne humeur est générale. On lie bientôt amitié dans ces

diligences comme entre compagnons de la même infortune. La zone des

pluies est franchie, et la poussière que les roues envoient dans la

voiture nous étouffe. Le nouveau conducteur me permet de m'installer

sur l'impériale. J'y jouis d'une belle vue et d'un air respirable,

mais bientôt le soleil a brûlé ce qu'il a pu atteindre de ma peau;

elle tombera. Il n'est pas mauvais parfois de faire peau neuve. Les

diverses _haciendas_ que nous rencontrons ont des barrages qui leur

permettent de recueillir dans de petits lacs artificiels l'eau

nécessaire. Des vols de canards sauvages y prennent leurs ébats. De ma

position élevée, je peux voir de nombreux lapins et lièvres près des

buissons me regarder avec curiosité. Parmi les voyageurs, un Espagnol

les tire de temps en temps, mais sans succès. Tous les passagers ont

carabine, ou tout au moins revolver et coutelas. Je suis le seul qui,

pour toute arme n'ai que mon couteau de poche, long de 7 centimètres.

À 10 heures on me fait remarquer une croix. Elle est collée à une des

parois de la chapelle élevée sur la Hacienda de Depetate. Cette croix

rappelle la mort du général Ramon de Miramon, fusillé contre ce mur.

Il était frère du général Miramon, fusillé à Queretaro avec l'empereur

Maximilien. Vers 11 heures on nous descend à San-Antonio. À l'auberge,

pour déjeuner, on ne nous donne que des os. La route suit toujours des

montagnes arides; il me semble traverser les Castilles ou le

département des Basses-Alpes, mais un département grand comme la

France. À 3 heures 1/2 nous apercevons les nombreuses coupoles de

San-Luiz de Potosi. Nous traversons la plaine, où le paysan arrose le

blé au moyen de norias, et à 4 heures nous sommes dans cette capitale

de l'État de San-Luiz de Potosi.

Ma première visite est pour le gouverneur. Il est au Conseil, et je

remets à son secrétaire la lettre que j'avais apportée de Mexico.

J'avais aussi une lettre pour M. Exiga, directeur de l'école de _artes

y oficios_, et tout en me rendant chez lui, je visite la ville. La

_plaza de arme_, où est mon hôtel, est digne d'une grande ville. Une

belle statue de bronze y occupe le centre d'un magnifique square. Les

maisons sont en adobe et à un rez-de-chaussée: quelques-unes ont un

étage au dessus.

Les rues sont droites et larges dans la ville nouvelle, et étroites

dans la vieille ville. Quelques églises, comme la cathédrale, sont

vastes et belles; d'autres sont surchargées de dorures, de

sculptures, et d'ornements de toute sorte à la manière espagnole.

Partout l'image de la Trinité, consistant en trois figures d'hommes

absolument semblables; et partout aussi ces laides statues habillées

de chiffons de toutes couleurs. Un parc aux abords de la ville est

assez vaste, mais entièrement négligé.

San-Luiz est une des villes importantes du Mexique. Après Mexico, qui

compte 200,000 habitants, Léon en possède 100,000, Guadalajara 80,000,

Guanajuato 70,000, et San-Luiz 50,000.

J'arrive enfin chez M. Exiga, qui a la bonté de me faire visiter son

école. Elle réunit 130 garçons internes, répartis en 7 ateliers de

serruriers, menuisiers, cordonniers, imprimeurs, etc. Ces enfants

apprennent aussi le dessin linéaire et d'ornement, la tenue des

livres, l'anglais, le français et la musique. L'Indien a de grandes

dispositions pour la musique. Dans la cour, une quarantaine d'enfants

exécutent de jolis morceaux sur des instruments à vent. Le maestro est

un Indien qui est devenu une vraie célébrité dans son art. Cette école

a été fondée par le gouvernement et vit à ses frais. C'est de l'argent

bien employé.

Je prends rendez-vous avec M. Exiga pour la soirée.

À l'hôtel je trouve une lettre que m'envoyait M. Guttierez, gouverneur

de l'État. Il me recommandait à M. Jésus Sanchez Lozano, _jefe

politico_ du district minier de Catorce, où j'espérais visiter encore

quelques mines. Dans la soirée, M. Exiga me présente à plusieurs de

ses amis, avec lesquels nous pouvons causer des choses du pays, et un

peu tard je viens à l'hôtel chercher mon repos.

Le 10 octobre on m'éveille à 3 heures du matin. La voiture part à 4

heures. Je suis seul passager. Malgré la satisfaction d'être sans gêne

dans la voiture, je ne puis me délivrer d'une certaine appréhension.

Je suis seul et sans armes, livré à des postillons inconnus, armés de

coutelas et de revolvers. Je dois ainsi traverser, par une route de

plusieurs jours, un pays à peu près désert où les brigands viennent à

peine de cesser leurs exploits! Mais, courage! en avant, à la bonne

Providence! Dieu m'a conduit jusqu'ici, il me conduira bien jusqu'à la

fin! Le postillon est déjà à son poste lorsque sa jeune femme arrive,

lui porte sa couverture, allume sa cigarette et sa torche résineuse,

et lui remet son déjeuner pour la route. La femme du peuple a bien du

mérite, et sous les haillons bat souvent un noble coeur! Nous avançons

dans les ténèbres, puis l'aube arrive, et avec elle le réveil de la

nature. Les oiseaux gazouillent leur prière du matin, les sommets des

collines se dorent, le berger pousse ses chèvres et ses brebis, les

_picadores_ à cheval mettent en route les mules et les baudets, et les

jeunes filles s'en vont à l'eau avec leurs gracieuses urnes sur

l'épaule. Les conducteurs ont tous coutelas et revolvers. Je remarque

quelques charrettes conduites par des femmes, et cela me rassure.

Après la guerre civile, le gouvernement s'est appliqué à détruire le

brigandage. Les populations paisibles qui en souffraient s'y sont

prêtées volontiers, en appréhendant elles-mêmes les malfaiteurs pour

les consigner à l'autorité. Ceux qui ont échappé aux balles et à la

prison sont pour le moment réfugiés dans les montagnes. Les routes que

je parcours portent les traces de leurs exploits. Par-ci, par-là, je

remarque des croix, et lorsque je demande au conducteur ce qu'elles

signifient, il me répond invariablement: _ladrones!_ Il veut dire

qu'elles rappellent les massacres des voleurs. Tout le monde étant

armé, le vol est précédé d'une lutte, et le voleur devient

nécessairement assassin.

Le pays que nous traversons est un immense champ d'énormes cactus à

figues de Barbarie. Les indigènes en prennent les feuilles, qu'ils

passent au feu pour détruire les épines, et les donnent aux boeufs,

qui en sont friands. Aux cactus succèdent les youcas, dont

quelques-uns atteignent une hauteur considérable. On les dirait les

géants du désert. Par-ci, par-là, quelques villages en adobe et

quelques haciendas au bord d'un étang. Les paysans suspendent à l'air

les bêtes qu'ils tuent, et malgré la chaleur du soleil, l'air, à cette

altitude de 1,800 mètres, les conserve assez longtemps. Le gibier

abonde et ravage les champs de maïs.

Vers midi on s'arrête dans un village pour déjeuner; je visite les

pauvres habitations de terre, adressant la parole aux personnes que je

rencontre. Les femmes sont craintives, les enfants curieux viennent

voir l'étranger, les hommes répondent poliment à toutes mes questions.

Dans une de ces pauvres cabanes, je trouve un perroquet; il me touche

gentiment de la patte, monte par le bras sur l'épaule et sur la tête;

mais le traître! il saisit mon beau chapeau de Panama, et d'un coup de

son bec crochu lui fait un large accroc.

Dans l'après-midi le soleil devient plus chaud et la poussière

fatigante. À Venado je vois une usine à coton. Pendant qu'on change

les mules, je suis entouré de mendiants qui veulent tous leur petite

monnaie, et s'en vont en bénissant l'étranger. Au moment où l'on jette

le lazo à une mule, elle réussit à se sauver et part furieuse à

travers le village, gagnant la campagne. On la rattrapera plus tard.

Le soir, vers 6 heures 1/2, j'arrive à Chalca, où je dois passer la

nuit. Bientôt la diligence qui fait le service en sens inverse arrive

aussi, et amène 1 Italien, 1 Français, 2 Américains, 1 capitaine et 1

gendarme mexicains. Il n'y a que deux chambres dans l'hôtel, et selon

l'usage du pays, la porte sert de fenêtre. Je partage la mienne avec

les deux Américains. Après le souper mon compatriote me raconte qu'il

est de Barcelonnette et qu'il vient d'installer un nouveau magasin

d'étoffes dans les environs. L'Italien est un ancien colonel

garibaldien qui a fait la campagne des Vosges. Le gouvernement

mexicain l'a nommé agent de colonisation et lui donne 300 piastres par

mois pour qu'il cherche vers la frontière américaine les endroits les

plus propices à l'établissement de colonies de race latine. Il en

profite pour s'occuper de ventes de terrains. Il m'en cite

quelques-uns comprenant plusieurs lieues carrées à des prix variant de

1 à 100 fr. l'hectare. Lorsqu'il découvre des terrains qui n'ont pas

été enregistrés, dans le but d'éviter la contribution, il les signale

au gouvernement, qui en reprend possession et les vend. Il

collectionne aussi pour le compte du gouvernement des fossiles, tels

que os de mastodontes et autres, destinés au musée de Mexico. Dans les

environs de Chalca, une mine de plomb argentifère emploie en ce moment

500 ouvriers. Elle en employait 4,000 quand elle tenait les filons

riches. Je quitte mes voyageurs et je m'en vais sur ma dure couche,

car on m'éveillera à 3 heures du matin.

À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 2 Équateur, Panama, Antilles, Mexique, Îles Sandwich, Nouvelle-Zélande, Tasmanie, Australie. · 第 25 / 74 题