CHAPITRE XI

Départ de Mexico. -- Les lignes de chemins de fer. -- La culture.

-- Queretaro et la fin tragique de Maximilien. -- Arrivée à

Guanajuato. -- Trois étudiants journalistes. -- Un journaliste

français et la Commune de Paris. -- La ville de Guanajuato. --

Visite de la mine de la Cata. -- Détails d'exploitation. --

Situation de l'ouvrier. -- Rendement. -- La mine de Valenciana.

-- La hacienda de mineria de Saint-François-Xavier. -- Détails de

fonctionnement. -- Une aventure à l'hôpital. -- Les oeuvres de

charité.

Le 5 octobre, M. Marchand m'accompagne à la gare. Le train part à 6

heures du matin. Les quais sont encombrés de balles de coton et de

blocs de marbre. La locomotive siffle, et me voilà en route. Les

wagons sont les mêmes qu'aux États-Unis, longs et larges; ils ont

water-closet et robinet d'eau. Mais on peut difficilement se promener,

à cause du balancement. Plusieurs en éprouvent même le mal de mer. La

plupart des lignes de chemins de fer ont été concédées à des

Compagnies américaines. Le gouvernement mexicain leur paie une

subvention de 6,000 dollars, soit 30,000 fr., par kilomètre, et la

construction coûte souvent moins; mais cette subvention est donnée en

bons reçus en paiement des droits de douane, et ces bons perdent en ce

moment 20%. Deux lignes se dirigent vers le nord: le chemin de fer

national à voie étroite, qui doit rejoindre à Laredo (Texas) la ligne

des États-Unis. Cette ligne vient d'être ouverte jusqu'à Saltillo;

mais les travaux sont en ce moment suspendus, faute de fonds. On

espère néanmoins que, dans un an ou deux, la ligne sera complètement

terminée. Une autre ligne à voie large, appelée chemin de fer central,

va être ouverte jusqu'à Aguas-Calientes, station thermale. De là elle

traverse la région minière de Zacatecas, et rejoint les lignes

américaines à Paso del Norte, dans le Nouveau-Mexique. Cette ligne

sera ouverte en juin prochain, et l'on pourra ainsi de Mexico aller en

wagon aussi bien à New-York qu'à San-Francisco. Plusieurs autres

lignes sont en construction entre les deux Océans. La ligne de

Vera-Cruz doit rejoindre Manzanillo, sur le Pacifique. Une autre ligne

doit unir le port de Tampico, sur l'Atlantique, à celui de San-Blas,

sur le Pacifique. Le port de Guajama, dans le golfe de la Californie,

sera mis en communication avec Tucson, dans l'Arizona, à travers le

Sonora. Corpus-Christi, sur l'Atlantique, sera relié à Laredo.

Plusieurs autres lignes sont concédées ou à l'étude. Dans peu de

temps, un réseau complet permettra d'atteindre facilement tous les

points de la vaste République et d'en exploiter les richesses. Il est

probable que ces richesses seront mieux utilisées par la race

anglo-saxonne de l'Amérique du Nord, plus active et plus

entreprenante. Les Mexicains le craignent. Un d'eux me disait: «Les

Yankees sont riches: ils viendront et achèteront nos terres, et peu à

peu nous déposséderont; d'autant plus qu'ils aimeront changer les

glaces et les chaleurs de New-York contre le climat de Mexico,

tempéré et délicieux aussi bien en été qu'en hiver.» Ce Mexicain

disait vrai: les Yankees sont en train de faire ainsi la conquête

pacifique de l'immense pays de leurs voisins; mais elle est légitime.

Dieu a donné à l'homme la terre pour qu'il la travaille et s'y

multiplie, non pour la monopoliser en quelques mains, qui, jouissant

au loin du fruit du travail de leurs paysans, laissent ceux-ci languir

dans la misère. L'énergie et l'intelligence ne manquent pas aux

Mexicains; elles sont assoupies ou dirigées vers l'assaut du pouvoir.

Il est probable que l'émulation les réveillera et les poussera dans

une meilleure direction. Les Mexicains ont peu de sympathie pour la

race anglo-saxonne, froide et positive. Communicatifs et poétiques,

ils se lient bien mieux avec les nations de race latine. Dans ces

dispositions, il serait facile d'arriver, par des concessions de terre

et de travaux publics, à des combinaisons qui permettraient aux

Français, aux Italiens, aux Espagnols, de prendre part à

l'exploitation des richesses du pays, sans en laisser le monopole aux

Yankees. Mais il est temps de poursuivre ma route.

[Illustration: Mexique.--Environs de Cordoba.--Palmier Royal.]

Le train suit la vallée de Mexico. Dans les marécages, je vois des

buffles, et dans les prairies, des vaches et des chevaux. De vastes

champs de maïs sont clôturés par des haies de _cactus gigantea_. On

les appelle ici _organos_, parce qu'ils ressemblent à des tuyaux

d'orgue. Je remarque aussi souvent d'énormes poivriers, qui atteignent

ici les proportions d'arbres de haute futaie, et des champs de figues

de Barbarie, qu'on appelle _tuñas_. Les indigènes les vendent au

marché, s'en nourrissent, et en font une pâte concentrée, qu'ils

appellent _queso_, ou fromage de tuña. Les villages ont tous leur

église à coupole. Les _rancherias_ sont de plus en plus misérables. Ce

sont de pauvres maisons ou cabanes composées de terre, de paille, de

pierres posées à sec, de vieilles traverses de chemin de fer, ou même

d'un lambeau de toile. Les membres d'une famille y vivent pêle-mêle.

Partout des troupes de baudets charrient le foin, la paille, le bois

qui alimente le feu de la locomotive. Je vois même de pauvres Indiens

faire concurrence aux baudets: ils s'en vont dans la forêt, et

rapportent sur leurs épaules un long fardeau de bois, du poids de 18

arobas, presque 100 kilog., pour lequel on leur donne 2 ou 3 réaux.

À toutes les gares, toujours les mêmes gendarmes ruraux, armés

jusqu'aux dents, et de nombreuses filles ou femmes qui vendent des

fruits, des gâteaux, des confitures et autres plats du pays. Dans

certaines gares on vend aussi des paniers, boîtes et autres travaux en

paille, des petits ouvrages et des lazos en fils d'aloès.

[Illustration: Mexique.--Indienne vendant des tamales et des tortillas

(plats indiens).]

Nous traversons un terrain montagneux, et passons dans une seconde

vallée. Mon baromètre anéroïde descend de 2,300 à 1,800 mètres; mais,

par contre, le thermomètre, qui marquait 20° centigrades dans la

vallée de Mexico, monte ici à 25°. À Ercoles, j'aperçois une fabrique

de cotonnade. Plus loin, je vois de pauvres Indiens nus. Enfin la

terre devient plus cultivée: nous approchons d'une ville. Les vergers

ont des pommiers et des poiriers, à côté des orangers et des

bananiers. Les paysans arrosent leurs légumes et leur maïs au moyen

d'un trébuchet. Cet instrument primitif consiste en un levier formé

d'une longue perche, qui porte à un des bouts un seau et à l'autre

bout une grosse pierre pour faire contrepoids. Le seau est poussé par

un homme dans le puits, où il se remplit, et versé dans une caisse,

d'où l'eau s'échappe dans les rigoles.

Les coolies de l'Hindoustan, plus habiles, emploient les boeufs à

tirer du puits de grandes poches de cuir ramenant 100 litres d'eau; le

Yankee, plus industrieux, installe un moulin à vent, et économise ses

bras, qui feront autre chose.

Parmi les légumes, je remarque un gros haricot, dont la plante a des

feuilles semblables à celles du tabac: on l'appelle _haba_ dans le

pays. Le maïs est semé deux fois l'an: durant les six mois de pluies,

d'avril à novembre, il pousse et mûrit; on le resème et on l'arrose

durant les autres six mois, et on a ainsi deux récoltes l'an. Enfin

voici Queretaro, avec ses nombreuses coupoles. Cette ville compte

60,000 habitants, et rappelle la mort tragique de l'empereur

Maximilien. C'est le 19 juin 1867 qu'il fut extrait du couvent où il

était prisonnier, et conduit sur le _Cerro de las campanas_, à 500

mètres de la ville. Il y fut fusillé avec le général Miramon. Le train

passe près de cet endroit lugubre et suit sa route. Il traverse une

plaine bien cultivée, où je remarque l'olivier de Provence, et des

nuées de grives qui dévorent le maïs. Vers 5 heures nous arrivons à

Silao. Le baromètre anéroïde marque 1,600 mètres d'altitude, et le

thermomètre, 30°. Je prends l'embranchement de Guanajuato, et, deux

heures après, je descends dans la capitale de l'État de ce nom. Elle

est située au centre du principal district minier du Mexique. L'hôtel

est petit et encombré: je ne puis obtenir qu'une chambre sans fenêtre;

mais je n'ai pas le choix: il n'y a point d'autre hôtel convenable. Un

torrent voisin reçoit les résidus de l'établissement et des autres

maisons, et envoie des miasmes qui, à une moindre altitude,

engendreraient certainement des maladies contagieuses.

Je passe la soirée avec trois jeunes étudiants qui sont venus ici

fonder un journal, et j'ai la chance de leur acheter le premier

exemplaire du premier numéro. Nous causons sur l'importance de la

presse et sur la grande responsabilité des journalistes: ils prêchent

le peuple, et peuvent l'éclairer ou le fourvoyer. J'indique à ces

novices plusieurs publications où ils pourront puiser à bonne source,

et je les quitte bien disposés à s'instruire pour instruire les

autres. Ces jeunes gens ramènent à ma mémoire le souvenir d'un

journaliste parisien avec lequel j'avais fait route dans les Antilles.

Il brodait ses correspondances d'inventions multiples, affirmant ce

qu'il n'avait jamais vu et les émaillant de doctrines qui m'étonnaient

chez un homme sensé. À mes observations sur ce procédé, il répond

qu'il écrit pour les badauds, et que peu lui importe la vérité, pourvu

que le journal se vende. Quant aux doctrines, il ne croit pas un mot

de ce qu'il écrit; son journal est radical et s'adresse aux

imbéciles. Mon étonnement fut encore plus grand et je ne pus

m'empêcher de lui dire qu'il jouait avec le feu, et que les communards

qui avaient brûlé Paris n'étaient coupables d'autres choses que

d'avoir pris au sérieux de tels journalistes qui au fond étaient les

vrais incendiaires. Peut-on traiter d'un coeur si léger des choses si

graves!

Le lendemain je me rends chez le gouverneur pour lui présenter la

lettre que j'avais apportée de Mexico. Comme il n'est pas encore au

bureau, j'utilise mon temps à visiter la ville. Elle est enclavée dans

des montagnes qui laissent peu de plaine. Les rues sont étroites et

les maisons entassées. Les quartiers ouvriers s'étendent sur les

flancs escarpés; 80,000 habitants sont réunis dans un espace étroit,

mais l'atmosphère est pure à 1,600 mètres d'altitude. L'air est

raréfié et les distances s'effacent. Un objet placé à une lieue paraît

rapproché à 1 kilomètre. En fait de monuments on agrandit l'Église de

la Compañia. La coupole percée à jour est d'un superbe effet. La

façade, en style baroque, surchargée de sculptures, est semblable à

celles qu'on voit dans toute l'Amérique espagnole. Un grand théâtre

est aussi en construction.

À 10 heures M. Manoel Muños Ledo, gouverneur de l'État de Guanajuato,

me reçoit avec bienveillance. Apprenant que je désire visiter les

mines, il me donne une lettre par laquelle il me recommande à Don

Pablo Orozco, un des premiers ingénieurs du pays. M. Orozco regrette

que ses occupations du samedi ne lui permettent pas de m'accompagner

en personne, mais il appelle un domestique; il lui enjoint de seller

ses deux meilleurs chevaux et de venir me prendre à l'hôtel.

Peu de temps après l'Indien ramène un superbe cheval richement

harnaché. Les ornements de la selle et les étriers sont en argent

massif, la selle porte le lazo traditionnel, le revolver, l'épée et la

cravache. Je monte en selle et le domestique me suit sur un autre

cheval à distance respectueuse. Cet Indien, fort poli, montre beaucoup

de tact. Sur un signe il approche, répond à mes questions et retourne

à sa place. Nous traversons la ville, et grimpons sur les flancs

garnis de maisons de terre, misérables demeures des ouvriers,

quelques-uns sont étendus à terre, ivres morts. Nous longeons un

torrent et arrivons à la mine de la Cata, la plus riche en ce moment.

Telle mine qui est aujourd'hui la plus riche peut devenir demain la

plus pauvre par la perte ou le rétrécissement du filon. Nous trouvons

le directeur au bureau, et comme la paye du samedi ne lui permet pas

de m'accompagner, il me fait conduire par un employé. Nous arrivons à

la mine à travers de petits sentiers. La porte en est soigneusement

fermée. Au dehors, de nombreux ouvriers et ouvrières brisent les

pierres pour séparer la partie qui contient le métal; nous pénétrons à

l'intérieur à la lueur d'une torche composée d'une corde d'aloès

détrempée dans une substance résineuse. Après une longue descente, les

marches sont remplacées par des échelles. Nous parcourons des

galeries, descendons dans des puits, passons dans des trous où j'ai

de la peine à me faufiler; nous arrivons ainsi à de nombreux chantiers

où les ouvriers, à l'aide de l'aiguille et du marteau, percent la

roche et tirent la mine. La chaleur est intolérable. Après une

explosion, les gaz qui se dégagent rendent la respiration difficile.

Aussi ces pauvres ouvriers, à cette vie de taupes, sont bientôt

épuisés. Leur sang s'appauvrit faute d'air et ils deviennent

anémiques. La chaleur les force à travailler presque nus. Les divers

chantiers sont confiés à un chef mineur qui, moyennant 40 à 45

piastres, doit faire un mètre de galerie de 4 mètres de diamètre.

Celui-ci prend à sa solde d'autres mineurs, et ils gagnent de 4 à 5

fr. par jour. Le travail se continue la nuit par d'autres ouvriers

travaillant dans les mêmes conditions. Les pierres sont portées à dos

d'homme sur des wagonnets, à certaines galeries d'où elles gagnent le

puits d'extraction. Les porteurs reçoivent 1 réal (60 centimes) par 25

arobas de 25 livres et gagnent de 4 à 5 réaux par jour. Les femmes qui

font le triage des pierres reçoivent de 3 à 4 réaux par jour. Pour les

mines, on emploie la poudre dans la roche sèche et dure, et la

dynamite dans l'eau ou dans la roche poreuse. Une mine de dynamite

produit l'effet de 10 mines de poudre et coûte environ 1 fr. 25. La

mine de poudre coûte 45 centimes ou neuf centavos. Le minerai le plus

riche contient 94 marcos par charge de 14 arobas; le marco équivaut à

6 réaux. La mine emploie un millier d'ouvriers et extrait une moyenne

de 2,000 charges par semaine, donnant un produit de 7 à 8,000

piastres. Le minerai contient 45 grains d'or pour chaque marc

d'argent. Les employés comptables, surveillants, contre-maîtres,

reçoivent 20 piastres par semaine. La mine est en exploitation depuis

15 ans et atteint 400 mètres de profondeur. Trois puits d'extraction

servent à ramener l'eau, les pierres et le minerai à la surface. Dans

un, les poids sont montés par machine à vapeur. Les deux autres

fonctionnent au moyen de 5 mules qui tournent une roue enroulant sur

un cylindre la corde dont un bout monte pendant que l'autre descend.

Pas de caisse d'épargne, pas de société de secours mutuels. En cas

d'accident, l'ouvrier est soigné aux frais de l'administration. S'il

reste estropié, il reçoit un secours une fois donné. S'il meurt, la

famille reçoit une indemnité dont le minimum est de 15 piastres. Dans

une telle situation, l'ouvrier est heureux d'avoir la foi! J'ai vu,

par-ci par-là dans la mine, des statues et des autels près desquels il

vient puiser la force de continuer son dur labeur. Au sortir de la

mine j'offre un pourboire à l'ouvrier qui m'a précédé avec la torche,

et à mon grand étonnement il le refuse. Le même fait se reproduit dans

ma visite aux autres mines. À mon retour au bureau, le patron avait

fait mettre de côté pour me l'offrir, un choix de pierres et de

cristallisations les plus curieuses.

[Illustration: Mexique.--Guanajuato.--Puits d'extraction de la mine

Valenciana. (600 mètres de profondeur.)]

Nous reprenons nos chevaux et grimpons la montagne pour atteindre le

puits principal de la mine la _Valenciana_, une des plus anciennes.

Son exploitation remonte à 1740. Le patron nous accompagne. Nous

traversons des montagnes de débris extraits depuis plus de 100 ans,

qu'on trie à nouveau. Les moyens perfectionnés actuellement en usage

permettent d'en extraire encore une certaine quantité de minerai. Le

puits a 600 mètres de profondeur. Trois machines à vapeur de 30

chevaux chaque font tourner 16 cylindres sur lesquels s'enroulent des

câbles d'acier qu'on change tous les deux ans. Comme il faut porter de

très loin l'eau douce destinée à la chaudière, la vapeur qui a servi

est recondensée et convertie en eau. Celle qu'on extrait du puits est

trop saturée de matières minérales. Pour la boisson des ouvriers, on

apporte aussi de loin des barils d'eau à dos de mulet. Ce sont des

mules qui charrient aux diverses _haciendas_ le minerai. On les voit

défiler par centaines. Deux autres puits fonctionnent de la même

manière. Ils ont 11 mètres de diamètre et un d'eux a 800 mètres de

profondeur. Chaque câble monte son fardeau 8 fois par heure. La mine

emploie un millier d'ouvriers et extrait par semaine 1,600 charges de

minerai donnant à peu près 5,000 piastres. Le salaire est le même que

dans l'autre mine. La paye se fait le samedi soir. Le repos du

dimanche est respecté par tous les mineurs. Nous suivons divers

sentiers dans la montagne et arrivons à la mine de Nopal. Là, comme

partout, les employés sont armés de leur revolver. Le propriétaire me

donne un guide et nous suivons un tunnel, puis nous descendons des

milliers de marches et pénétrons dans de nombreuses galeries qui se

ramifient en tous sens. Le puits d'extraction a 500 mètres de

profondeur. Le minerai, les pierres et l'eau sont extraits au moyen

d'un cylindre mu par la vapeur et deux cylindres mis en mouvement par

des mules.

La mine est pauvre en ce moment; le minerai extrait ne donne

qu'environ 2,000 piastres par semaine. On est à la recherche de

meilleurs filons. Le métal riche est exporté, l'autre est envoyé à la

Monnaie que l'État possède à Guanajuato et frappé en piastres

mexicaines.

[Illustration: Mexique.--Guanajuato.--Molino de la Hacienda de

San-Juan.--Broyage des minerais d'or et d'argent.]

Quelques propriétaires de mines ont leurs _haciendas_; d'autres

vendent leur minerai aux propriétaires d'_haciendas de mineria_. On

appelle ainsi l'usine qui pulvérise le minerai pour en extraire le

métal. Nous descendons la montagne et venons visiter la principale

_hacienda_ du pays: celle de San-Frances-Xavier. Comme la nuit

approche, on me donne un garde pour m'accompagner. À la _hacienda_, je

vois une centaine de mules pour mettre en mouvement les machines. Le

minerai, par quantité de 500 quintaux par jour, est jeté dans des

moulins pour être réduit en petits morceaux. De là il tombe dans une

salle au dessous qui contient 50 _arastras_, ou lourdes pierres mues

chacune par deux mules, sous lesquelles le minerai se pulvérise.

Mélangé à l'eau, il forme une pâte terreuse qui va dans un réservoir

et de là sur un séchoir en briques ou en ciment. On peut alors essayer

le degré de richesse du minerai. Cette opération est faite par un

essayeur public contrôlé par celui de la _Hacienda_. Le prix qui sera

payé au propriétaire de la mine est basé sur ce degré de richesse

établi par l'essayeur. La salle qui contient les 50 _arastras_

s'appelle _galera_, parce qu'elle est tenue sous clef et que les

ouvriers ne peuvent en sortir qu'à de certaines heures.

Après avoir séjourné sur le séchoir un certain nombre de jours, la

pâte devenue malléable est portée au _Lavadero_. Là elle est mélangée

avec le mercure, en espagnol _azoque_. Quatre meules tournent la pâte

noyée dans l'eau, qui emporte les matières étrangères et laisse au

fond le métal amalgamé avec le mercure. Cet amalgame est porté à

l'_azoqueria_, salle où l'on sépare le mercure au moyen d'un philtre

en peau. Le métal est ensuite posé dans le _candelero_, vase en fer

enfermé dans une cloche de même métal entourée de charbons. La chaleur

évapore le mercure restant, et cette vapeur est concentrée de nouveau

au moyen d'un courant d'eau. Le métal pur reste ainsi dans le vase et

on le prend pour l'envoyer à la Monnaie. Dans cet établissement de

l'État, on sépare l'or de l'argent et on frappe les piastres. Le coût

de l'opération est d'environ 3%. La quantité de mercure qui s'échappe

dans chaque opération est calculée à 5%. À l'hacienda, les meilleurs

ouvriers sont payés 4 piastres par semaine; les autres gagnent 4 à 5

réaux par jour. L'Hacienda de San-Xavier envoie à la Monnaie du métal

pour environ 200,000 piastres par an.

Il est nuit close lorsque nous quittons l'établissement. Nous suivons

des sentiers solitaires et pénétrons de nouveau dans les quartiers

ouvriers. À l'approche des églises, nous entendons le chant des

litanies; ces braves gens, après avoir reçu leur paye du samedi,

clôturent la semaine par le salut.

À l'hôtel, je rencontre un jeune couple en voyage de noce. Ce sont des

juifs de New-York, et en véritable juif, l'époux cherche à me vendre

pour 40 piastres une _Histoire des États-Unis_ qui en vaut 2.

[Illustration: Mexique.--Guanajuato.--Ateliers de la Hacienda de

San-Juan.--Pulvérisation des minerais d'or et d'argent.]

Le 7 octobre, jour de dimanche, les églises sont remplies de peuple,

qui, faute de chaises, se tient accroupi par terre. À l'élévation

plusieurs lèvent les mains en l'air en signe de supplication. Quel

dommage qu'on laisse ensuite empoisonner ce bon peuple par le _vino

mescal_. Cet extrait d'aloès distillé à 22 degrés, ajouté au spectacle

des courses de _toros_, le rend féroce. Les affiches de la _Corrida_

sont sur tous les murs. Au surplus des saltimbanques parcourent les

rues avec musique, portant des placards où sont dessinées les scènes

du combat pour entraîner les gens.

Ne pouvant visiter la Monnaie, je me rends à l'Hôpital. Je n'y vois

pas l'ordre et la propreté qu'entretiennent dans ces établissements

les Soeurs de Charité. Pendant que je parcours les salles, quelques

jeunes gens m'abordent et m'interpellent ainsi: _Es vousted dottor?_

Comme je sais que les Espagnols appellent _dottor_, aussi bien les

avocats que les médecins, je réponds: _si senôres_. Ils me prient de

me laisser conduire à l'inspection de quelques cas graves et

difficiles pour connaître mon appréciation. Je vois alors que j'ai

affaire à des étudiants en médecine; je n'ose reculer, et me décide à

jouer mon rôle jusqu'à la fin. Le premier cas concerne un pauvre

ouvrier qui a été frappé par une mine de dynamite. Les deux yeux sont

crevés, la figure est horriblement noircie et déchirée, le bras droit

amputé; mais le malade respire librement. «L'appareil respiratoire est

libre, dis-je à ces jeunes gens, tout espoir n'est pas perdu. Ce que

vous avez à craindre c'est la gangrène, il faut l'en préserver par

l'acide phénique.»--C'est ce que nous faisons, répondent les élèves,

contents de voir que mon avis coïncide avec le leur. Ils me conduisent

dans une autre salle et me montrent un pauvre cordonnier qui a sur

l'épaule une énorme excroissance de chair. En y appliquant le doigt on

sent le battement égal à une forte palpitation. Un de mes fermiers

avait eu la même maladie; trois docteurs voulurent l'opérer, mais il

mourut par suite de l'hémorrhagie. Je crus donc pouvoir dire à ces

bons étudiants: Gardez-vous de l'opérer; il pourra vivre ainsi encore

des mois et des années. Ils répliquent: Le professeur hésite en effet

beaucoup à tenter l'opération. Me voici donc sauvé encore pour cette

fois. Le troisième cas concerne un pauvre ouvrier qu'on vient

d'amener; il a reçu une balle dans le ventre; un morceau d'entrailles

est sur le lit, un autre morceau sort du trou béant; la balle reste à

l'intérieur: Tout ce que vous pouvez faire, c'est de lier l'intestin,

le cas me paraît désespéré, les aliments ne pouvant plus suivre leur

voie naturelle. Telle est leur opinion. Je respire enfin voyant qu'ils

n'ont plus d'autres cas à me montrer; je leur dis adieu et m'en vais

tout étonné de mon aventure, mais jurant qu'on ne m'y reprendra plus.

En fait d'autres oeuvres, j'apprends qu'une Conférence de charité fait

les frais de trois écoles réunissant 200 enfants; que les dames de

charité entretiennent aussi plusieurs écoles de filles, qu'une loterie

fait les frais de l'établissement des enfants trouvés, et que le curé

a organisé une école d'arts et métiers. Le pays manque d'eau, soit

pour l'irrigation, soit pour les besoins des mines. Le gouverneur

m'avait parlé d'un projet de barrage pour recueillir les eaux des

montagnes. On formerait ainsi un lac artificiel qui fournirait l'eau à

un prix rémunérateur. Il désirait que ce projet fût signalé aux

capitalistes étrangers. Il me remet aussi le mémoire imprimé

concernant l'État libre et souverain de Guanajuato. Ce mémoire a été

lu par lui à l'ouverture du dixième Congrès de cet État. J'y relève

que l'État de Guanajuato a une population de 968,113 habitants, que le

revenu en 1881 a été de 597,146 piastres, et les dépenses de 590,709

piastres; que l'État possède 433 écoles primaires instruisant 17,211

enfants; mais que 176,411 restent sans instruction; que les écoles

secondaires et supérieures coûtent fort cher et donnent un petit

nombre de médecins, d'avocats et d'ingénieurs. Chaque élève gradué a

coûté à l'État 7,199 piastres pour les avocats, 5,185 piastres pour

les ingénieurs, 7,094 piastres pour les médecins; que la bienfaisance

administrative a été fort chère et insuffisante, et qu'il importe de

s'en décharger sur la charité et l'initiative privée; que le registre

civil pour 1881 accuse 21,047 naissances, 3,932 mariages et 34,032

décès. À ce propos, le gouverneur se réjouit de ce que la mortalité

n'excède plus que d'un tiers les naissances, pendant que, les années

précédentes, cet excédent atteignait la moitié et même les deux tiers.

Parmi les maladies dominantes, je remarque la petite vérole. À

l'article _mineria_, je vois qu'en 1881, dans l'État, 128 mines ont

été dénoncées, et 114 enregistrées; que le nombre des mines

actuellement en exploitation est de 52, et celui des _haciendas de

beneficio_ de 38. Les 602 hommes de troupes de ligne et les 430

cavaliers que l'État équipe pour la sûreté publique ont coûté 293,510

piastres.

À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 2 Équateur, Panama, Antilles, Mexique, Îles Sandwich, Nouvelle-Zélande, Tasmanie, Australie. · 第 24 / 74 题