État pitoyable des logements du peuple. -- Moyens d'y remédier.
-- Couper le mal à la racine vaut mieux que soigner les plaies.
-- La ferme de Tacubaja. -- La foire. -- La forêt de Chapultepec.
-- Le ministre de fomento. -- L'Observatoire. -- Le ministre du
Chili. -- Le ministre de France. -- La colonie française. -- Les
Basques et les Barcelonnettes. -- La chambre de commerce. -- Les
colonies de Chacaltepec et de Saint-Raphaël, et les théories
fouriéristes.
Le 3 octobre, dans la matinée, M. Emmanuel Amour, jeune Mexicain élevé
à Londres, vient me prendre à l'hôtel pour me conduire chez quelques
familles pauvres. Ce n'est pas connaître un pays que de n'y voir que
les grands; il faut savoir aussi comment vit le peuple, et aller le
voir chez lui. Nous arrivons d'abord chez un brave homme qui tombe du
mal caduc. Deux chambres pour lui, sa femme et ses nombreux enfants;
les fenêtres donnent dans une cour, où la propreté laisse à désirer.
L'escalier est un casse-cou, et le malheureux locataire est au lit
pour l'avoir dégringolé. Un tel logement se paie 10 piastres (50 fr.)
par mois.
Plus loin, nous entrons chez une pauvre veuve, qui vient d'envoyer à
l'école ses nombreux enfants. Elle est aussi dans une cour et au
rez-de-chaussée. Sa demeure se compose de deux chambres non pavées;
les exhalaisons qui sortent de la bouche d'égout dans la cour la
rendent infecte. Elle paie 8 piastres (40 fr.) par mois.
Dans un autre quartier, nous pénétrons dans une espèce de cité
ouvrière. C'est une ruelle bordée de deux constructions en adobe à un
seul rez-de-chaussée, et divisées en chambres ayant chacune une porte
et une fenêtre. Chaque chambre sert à une famille entière. Faute de
pavé, on étend par terre une vieille natte. La famille que nous
visitons paie 6 piastres (30 fr.) par mois. Il est impossible que les
familles conservent la santé et la moralité dans ces conditions. Le
logement a une sérieuse influence sur ces deux grandes choses. Les
peuples chez lesquels l'ouvrier a sa maison pourvue d'air et de
lumière, et assez vaste pour permettre la séparation des parents et
des enfants des deux sexes, ont une bien moins grande mortalité. Or
les hommes sont le premier et le plus essentiel capital d'un peuple.
Les gouvernements qui savent les faire vivre enrichissent le pays.
Quelle aberration de dépenser des millions pour aller, à grands frais,
chercher en Europe quelques milliers d'émigrants, et de laisser mourir
les centaines de mille enfants qui naissent dans le pays! Ne serait-il
pas préférable de favoriser l'élan vers les sentiments humanitaires de
la classe qui possède? Il faudrait aussi susciter des compagnies qui,
comme les _building societies_ de l'Amérique, construiraient pour les
familles du peuple des logements sains. Elles en deviendraient
propriétaires après un certain nombre d'années, moyennant une
redevance mensuelle représentant l'intérêt et l'amortissement. Si les
municipalités donnaient pour cela les terrains disponibles, chaque
famille pourrait, au bout de 10 ans, posséder sa maison indépendante,
composée de 4 à 5 pièces, avec cour et jardin, eau et lumière.
L'intérêt et l'amortissement ne dépasseraient pas la moitié du loyer
qu'elles paient maintenant: car les constructions en adobe ne sont pas
chères.
Bien entendu qu'il faudrait que les lois permissent au père de laisser
au plus digne de ses enfants ce foyer péniblement acquis, pour qu'il y
conserve les traditions de la famille. Une liquidation forcée, qui, à
la mort du père, obligerait les enfants à vendre la maison pour s'en
partager les deniers, détruirait l'effet de la mesure.
M. Amour me conduit encore dans une _proveeduria_, cuisine économique
où les familles pauvres visitées par sa Conférence viennent chercher
la nourriture journalière. À côté de la cuisine, une école gratuite,
dont la Conférence fait les frais, reçoit les petits garçons et les
petites filles de ces familles. La charité catholique est très
ingénieuse à panser les plaies qu'elle rencontre. Combien de peine et
d'argent on s'épargnerait, si l'on était aussi ingénieux à remonter
aux causes et à couper le mal à la racine! Ainsi, combien de malades
de moins à soigner et de malheureux à secourir, par le simple
assainissement des logements des familles du peuple!
M. Amour me présente à sa famille, qui a passé un hiver à Nice et se
propose d'y revenir. Elle me fait bon accueil et me reçoit à sa
table. Dans l'après-midi, il me conduit à quelques milles de distance,
à Tacubaia, visiter une ferme appartenant à l'un de ses parents. Elle
comprend une surface de 10 caballerias 1/2 (la caballeria équivaut
environ à 16 hectares).
La maison a un seul rez-de-chaussée. Elle est entourée d'un superbe
parc. Ses nombreuses pièces peuvent loger grandement toute une
famille. La ferme nourrit 300 vaches, dont le lait se vend à Mexico
environ 30 centimes le litre. On sème aussi du blé, du maïs, de
l'avoine, des haricots, et l'on fait du _pulche_.
On emploie la charrue de bois et la charrue américaine. Je vois aussi
diverses machines à nettoyer le blé. Le blé ne donne que 8 à 10%;
mais, dans certaines vallées, comme la vallée San-Martino, près
Puebla, il rapporte de 20 à 40%. Chaque plant d'aloès, appelé _maguei_
dans le pays, rapporte par jour, durant trois mois, 3 litres de
pulche, qu'on vend 1 réal le litre (60 centimes). La qualité fine
vient des jeunes plantes de 4 à 5 ans, que l'on appelle _maguei
manzo_. La deuxième qualité provient du _maguei tlacique_.
Vingt-quatre hommes suffisent à travailler cette ferme. On y fait
aussi des briques d'adobe et des briques cuites. Les familles des
travailleurs, ici comme partout, n'ont qu'une seule chambre. Les
hommes sont payés 3 réaux par jour, un peu plus de 1 fr. 50. La terre
bien travaillée rapporte environ 10% net, quelquefois le 20 et 25% du
capital.
M. Amour aurait voulu me faire visiter son hacienda, de San-Raphaël,
à 40 lieues de Mexico. On s'y rend en deux jours à cheval; mais le
temps me manque, et je dois me contenter de lui demander quelques
détails. Cette hacienda comprend 18 lieues carrées. Elle est en
_tierra caliente_ (zone chaude). On y cultive la canne à sucre, et le
produit est consommé dans le pays. Sur les 3,500 habitants qui vivent
de la ferme, une centaine de petits enfants meurent tous les ans de la
piqûre de scorpions venimeux. Les chambres qui servent de logement aux
familles manquent de pavé.
Il y a foire à Tacubaja, et de nombreuses roulettes et autres jeux
sont en activité. Au retour, nous entrons dans le parc de Chapultepec,
au pied du Castillo. Ce petit château fut le palais de Montézuma, le
dernier roi ou empereur des Mexicains. On voit là une superbe forêt
d'_ahuehuete_, arbre de la famille des cyprès. Un d'eux a 5 mètres de
diamètre, et de 40 à 50 mètres de haut. Le baron de Humboldt estime
que ces arbres peuvent avoir 2,000 ans. Il est bien tard quand nous
rentrons; mais il me reste encore du temps pour faire dans la soirée
une conférence à une réunion de jeunes gens.
À mon retour à l'hôtel, j'entends les veilleurs pousser leurs sifflets
d'heure en heure. Cet usage est commun à toutes les villes du Mexique.
Les crécelles des Chinois et des Japonais sont ici remplacées par des
sifflets.
Un ami m'avait donné une carte pour M. Domingo Gana, ministre
plénipotentiaire du Chili auprès de la république mexicaine. Il
m'accueille avec bonté, et m'offre de me présenter au ministre de
fomento: c'est le nom qu'on donne ici aux travaux publics. Le ministre
n'est pas à son bureau; mais son secrétaire me fournit plusieurs
renseignements, et m'envoie à l'hôtel six volumes de documents
officiels. Nous passons à l'Observatoire, où le directeur, M. Mariano
de la Barcena, nous fait visiter l'établissement. Il me montre les
plans projetés pour l'assainissement de la ville de Mexico. Il
s'agirait de drainer la vallée au moyen d'un canal qui aboutirait dans
la vallée voisine à travers un tunnel. La dépense prévue est de
10,000,000 de piastres (50,000,000 fr.). Ce travail débarrasserait
Mexico de la fièvre typhoïde et autres infections résultant
actuellement du défaut d'écoulement des égouts. Le lac Tecxoco, en
effet, où ces égouts se déversent, n'est que d'un mètre et demi plus
bas que le sol de la ville. Il ne faut pas oublier que cette capitale,
comme Venise, avait été construite dans une lagune, pour se mettre à
l'abri des incursions ennemies. M. de la Barcena m'envoie aussi à
l'hôtel trois volumes des _Annales de l'Observatoire_ et une lettre
pour le gouverneur de Guanajuato. C'est dans cette ville que je dois
m'arrêter, pour visiter les mines les plus importantes du pays. M.
Gana me présente à sa famille et me retient à déjeuner. Je retrouve là
cette bonne hospitalité que j'avais si bien appréciée au Chili.
[Illustration: Mexique.--Bois de Chapultepec.]
L'après-midi est employé aux visites d'adieux, et je passe la soirée
chez M. Coutoly, notre ministre de France. Il m'apprend qu'il y a
environ 10,000 Français au Mexique, dont 2,000 dans la capitale.
Malgré les tristes souvenirs de l'expédition impériale, la colonie est
sympathique au pays. Si nous savions profiter de cette sympathie entre
les races latines, nous pourrions monopoliser le commerce et
l'industrie de l'Amérique espagnole. Le plus grand nombre de colons
viennent des pays basques et béarnais et de la vallée de
Barcelonnette; ces derniers monopolisent dans presque tout le Mexique
le commerce d'étoffes populaires. Quittant leurs troupeaux des
Basses-Alpes, ils arrivent ici fort jeunes. Ils sont employés par un
compatriote aux travaux les plus humbles, avec un salaire presque
insignifiant; mais, si le sujet est appliqué et fidèle, il monte en
grade et finit par être envoyé dans une autre ville, pour fonder un
nouveau magasin en commandite.
Une des causes qui affaiblissent l'action de nos colonies à
l'étranger, c'est la désunion. Les Français sont malheureusement
divisés au dehors comme chez eux. M. Coutoly au Mexique a su créer
l'union. Il installe en ce moment une chambre de commerce
consultative, et tous les nationaux se groupent volontiers autour de
lui. Il en sera toujours ainsi, lorsqu'un agent intelligent voudra
s'occuper avec tact des intérêts dont il est chargé. M. Coutoly
s'intéresse aussi au relèvement des deux colonies françaises de
Chacaltepec et de Saint-Raphaël, situées sur le fleuve Palma, dans
l'État de Vera-Cruz. En 1830, quelques fouriéristes, pour appliquer
leurs doctrines phalanstériennes, achetèrent là un morceau de forêt
vierge, et y amenèrent quelques paysans bourguignons séduits par leurs
théories. Mais le fait prouva bientôt leur fausseté. Le chef de la
colonie devint un petit tyran, qu'il fallut chasser; et ce n'est que
lorsque ces bons paysans, rentrant dans les voies de la nature,
travaillèrent librement pour eux et leur famille, qu'ils virent naître
la prospérité.
Ces faits ne devraient pas passer inaperçus: ils feraient tomber le
bandeau des yeux à ces personnes de bonne foi qui se laissent
facilement séduire par des doctrines analogues à celles de Fourier.
Les mêmes maux et les mêmes utopies renaissent à travers les
générations: il est toujours utile aux enfants de s'éclairer des
essais faits par leurs pères, afin d'éviter les mêmes écueils.
Débarrassés des chefs phalanstériens, les colons rencontrèrent bientôt
d'autres ennemis: les maladies et les voisins. Un Mexicain de bonne
volonté leur vendit à Saint-Raphaël, de l'autre côté de la rivière,
des terrains plus sains, et l'on eut deux colonies. Des gens
malintentionnés ne cessaient de contester leurs propriétés. Un ancien
préfet alla même jusqu'à faire assassiner un colon, nommé Bourillon, à
la suite d'une contestation de limite. M. Coutoly comprit bientôt que,
si ce crime restait impuni, c'était la ruine de la colonie: il obtint,
non sans effort, que justice fût faite. L'assassin est au bagne, et
les colons sont pleins d'espérance, d'autant plus qu'ils comptent que
la régie française pourra faire avec eux un traité pour l'achat de
leurs tabacs. Une difficulté plus grave provient de la zone dans
laquelle se trouvent ces colonies. D'après une loi de l'État, aucun
étranger ne peut acheter des terres à une distance moindre de 5 lieues
des côtes, et de 20 lieues de la frontière nord. Or nos colonies sont
dans la zone réservée. Une décision des Chambres pourra régulariser le
fait, en tant que colonies créées par l'État. Notre ministre se
propose de visiter prochainement ses compatriotes, accompagné du
ministre de colonisation.
Puisqu'on dépense tant de millions à créer des colonies nouvelles,
c'est bien le moins que l'on fasse quelque chose pour faire prospérer
celles qui existent! M. Coutoly a été élevé en Allemagne, et en a
rapporté des idées pratiques. Il a eu l'excellente pensée de demander
au gouvernement mexicain communication des travaux publics projetés,
afin de les faire connaître en France. Comme premier résultat, il a
obtenu pour une Compagnie française la concession des travaux du
chemin de fer de Vera-Cruz. Si tous nos agents diplomatiques en
faisaient autant auprès des gouvernements chez lesquels ils sont
accrédités, l'on verrait plus souvent les capitaux français employés à
l'étranger au lieu de se perdre en spéculations de Bourse. Il ne nous
manque ni l'intelligence ni l'énergie; et, si nous nous répandons peu,
c'est que nous ignorons beaucoup. Que de jeunes gens trouveraient un
emploi utile et lucratif dans ces entreprises à l'étranger! Nous
aurions plus de travailleurs et moins de déclassés.