CHAPITRE IX

Excursion à Guadalupe. -- Les faubourgs. -- L'armée. -- Le

sanctuaire. -- Les oeuvres charitables. -- L'administration

ecclésiastique. -- Les banques. -- Le musée. -- La pierre du

Soleil. -- La déesse de la terre Coatlicue. -- Le dieu des morts

Mictlanteuhtli. -- Les pierres à jeu de paume. -- Les chevaliers

aigle et le messager du Soleil. -- Quetzalcoalt, ou le sage

mystérieux. -- Les inscriptions. -- Les urnes funéraires. -- Les

vierges ou prêtresses. -- Manière de marquer le temps. -- Le

cycle ou xinhmopillé. -- Chalchinhtlicue, déesse de l'eau. --

Tlaloc, dieu du tonnerre. -- La céramique. -- Les bijoux. --

L'écriture. -- Le Sénat. -- Le Conservatoire.

Le lendemain, à la pointe du jour, je me dirige vers la _plaza de

Arme_, à la recherche du tramway pour _Guadalupe_. C'est de cette

place que partent les voitures pour toutes les directions. Il y en a

de 2 classes, qu'on distingue à la couleur: dans les unes, on paie un

réal (12 sous); dans les autres, la moitié de ce prix.

À mesure qu'on s'éloigne du centre de la ville les rues sont moins

propres, et les maisons en adobe. Ce sont les quartiers du bas peuple.

Quelques rues ne sont pas pavées. Les églises abondent et les

_pulcherias_ aussi. Les porteurs d'eau ont deux seaux au bout d'un

bâton, comme à Venise; mais le plus souvent ils portent sur le dos et

sur la poitrine deux amphores en terre, suspendues à la tête au moyen

d'une large courroie de cuir. Les femmes portent sur l'épaule ou sur

la tête ces amphores de forme romaine, rondes ou longues, qui ne

peuvent par elles-mêmes tenir debout. Devant les casernes, je vois de

nombreuses femmes portant la nourriture aux soldats leurs maris. Il

n'y a pas de conscription au Mexique: le recrutement se fait dans la

rue. La police prend et enrôle de force les sujets qui lui semblent

bons; et ces pauvres Indiens, mariés ou non, se trouvent tout à coup

soldats sans y penser. Rien d'étonnant qu'en cas de guerre il faille

une armée pour garder de tels soldats. En campagne, les femmes

précèdent les troupes et préparent la nourriture de leurs maris.

Il en est autrement du corps des volontaires, qui s'équipent à leurs

frais. Le soldat reçoit de 2 à 3 réaux par jour; le colonel, 270

piastres par mois; le commandant, 125; le capitaine, 70; le

lieutenant, 60 piastres par mois.

[Illustration: Mexique.--Porteur d'eau.]

Au sortir de la ville, je vois un champ de courses, puis des terrains

marécageux. Par-ci par-là des animaux paissent tranquillement. Plus

loin, quelques champs de maïs et d'orge. Enfin, après trois quarts

d'heure de route sous une allée de poivriers, le tramway arrive au

village de Guadalupe, que domine son sanctuaire renommé. La tradition

rapporte qu'en décembre 1531, la sainte Vierge apparut quatre fois,

dans le Cerro (colline) de Tepeyac, à un Indien appelé Juan Diego, et

laissa son image imprimée sur son manteau. De nombreux miracles

attirèrent bientôt la foule des Indiens vers cette image. En 1533,

elle fut solennellement transportée à Guadalupe, à l'endroit qu'elle

occupe actuellement. Un temple somptueux lui a été élevé.

L'extérieur de cet immense édifice, avec ses cloches et sa coupole,

est par trop massif; mais l'intérieur, en style corinthien, est de

meilleur goût. On y voit quelques beaux tableaux et beaucoup de laides

statues. Les ornements, blanc et or, sont d'un bel effet. L'image

miraculeuse, au maître-autel, est sur fond jaune répandant des rayons

d'or. La sainte Vierge, de grandeur naturelle, debout sur une

demi-lune que supporte un ange, tient les mains jointes. Sa robe est

rouge, son manteau bleu est parsemé d'étoiles d'or. Elle porte sur la

tête une couronne d'or. Le regard est bienveillant; l'attitude, celle

de la prière. Dans l'église, le choeur a la même disposition que celui

de la cathédrale de Mexico, et occupe un grand espace. Les balustrades

qui le séparent du public sont en argent massif. Lors de la spoliation

de l'église, le gouvernement voulut les enlever; mais les Indiens

menacèrent de prendre les armes, car ils aiment leur cher sanctuaire.

Je les ai vus en effet, arrivant de toute part, priant avec dévotion

sur le pavé de l'église et s'en retournant en famille après leur

pèlerinage. Les nombreux _ex-voto_ suspendus aux murs du temple

indiquent qu'ici, comme ailleurs, la Mère des miséricordes se plaît,

par son intercession, à préserver des dangers et à répandre le baume

de la consolation dans les coeurs éprouvés. Ici ce sont des gens

sauvés d'un naufrage; là, d'autres échappent à un incendie; plusieurs,

dans des chutes dangereuses, n'éprouvent aucun mal; un grand nombre

reviennent d'une maladie mortelle. Ces tableaux ne brillent pas par

le côté artistique, ils sont parfois assez grotesques; mais, dans leur

simplicité, ils disent bien la foi naïve et la reconnaissance intime

de ceux qui les ont déposés.

Après mon pèlerinage, je me rends à un établissement de bains

ferrugineux, situé près du village. L'eau est pompée au moyen de l'air

chauffé.

Rentré en ville, je rends visite à M. Jésus Urpiaga, qui me renseigne

sur les oeuvres charitables du pays. Il n'est pas rare, dans les

contrées de race espagnole, de trouver chez les hommes le nom de

Jésus, comme on trouve chez les femmes celui d'Incarnacion, de

Concepcion, d'Annonciacion, d'Assompcion, etc. Il y a quatorze

Conférences de Saint-Vincent de Paul à Mexico, et une soixantaine dans

la république. Elles comprennent ensemble un millier de membres

actifs, 500 honoraires, secourent un millier de familles pauvres,

visitent les prisons, catéchisent les enfants, réhabilitent les unions

illicites, ensevelissent les cadavres, ouvrent des écoles et

recueillent des orphelins. Ils pratiquent ainsi l'essence de la

religion, qui se réduit à ceci: Aimez-vous les uns les autres; faites

aux autres ce que vous voudriez que l'on fît pour vous. Les jeunes

gens ont leur cercle catholique, leur bibliothèque, et une petite

imprimerie avec leur journal. Sous le rapport religieux, le Mexique

est divisé en 20 diocèses; mais le clergé est insuffisant. Les prêtres

disent souvent quatre à cinq messes par jour. Le dimanche, les curés

s'en vont de village en village, et reçoivent pour chaque messe une

aumône de cinq piastres.

[Illustration: Mexique.--Sanctuaire et faubourg de Guadalupe.]

Il y a quelques années, les biens de l'Église, qui étaient très

importants, furent séquestrés, et les Communautés chassées. N'ayant su

résister aux dangers de la richesse, elles s'opposaient aux réformes

que réclamait le Saint-Siège.

Plus tard, les Soeurs de Charité aussi ont été renvoyées, en haine de

la France. Notre funeste expédition n'avait pas suscité les sympathies

du pays à notre égard. Mais les Soeurs de Charité ont emporté les

regrets unanimes de la population. Elles faisaient ici ce qu'elles

font partout: les oeuvres charitables, avec simplicité et abnégation.

Outre les retraites et exercices spirituels, assez fréquents dans ce

pays, j'ai remarqué une dévotion fort longue, qui consiste en

exercices journaliers et prédications à l'église durant 36 jours. Ces

exercices sont appelés _el Desagravio_, et ne peuvent servir qu'aux

désoeuvrés.

Dans l'après-midi, je fais ma visite aux banques. Jusqu'au jour où

l'on aura unifié les monnaies, le voyageur est obligé de changer ses

valeurs dans chaque pays. Il y a deux banques ici: une anglaise, la

_London Bank of Mexico and south America;_ l'autre, française, sous le

nom de _Banco méridional de Mexico_. Cette dernière, de création

récente, est sortie d'un traité passé entre le gouvernement mexicain

et la banque franco-égyptienne.

Le capital social est de 6,000,000 de piastres, avec faculté de le

porter à 20,000,000. La banque pourra commencer ses opérations avec

3,000,000 de piastres. Pour chaque million de piastres en caisse, elle

est autorisée à émettre 3,000,000 de billets. La concession est pour

30 ans. La banque est obligée d'ouvrir au gouvernement un compte

courant, dont l'intérêt ne pourra être moindre de 4% ni supérieur à 6%

l'an. Le gouvernement, pour toutes ses opérations de banque, s'oblige,

à conditions égales, à donner la préférence à la banque nationale. Le

capital de la banque doit être exempt de tout impôt.

Elle prête et escompte avec un intérêt d'environ 1% par mois.

Le _National Monte de Piedad_, qui prête sur gages au taux de 1% par

mois, est, lui aussi, autorisé à émettre des billets et à faire des

opérations de banque.

Les journaux parlent d'un emprunt de 10,000,000 de piastres que le

gouvernement se propose d'émettre aux États-Unis. L'intérêt serait de

9%, et l'émission à 80 fr., ce qui porterait l'intérêt à 13%. Un pays

qui ne peut emprunter qu'à ce taux inspire peu de confiance, et

n'évite la ruine que par la banqueroute.

M. l'abbé Hély veut bien me conduire au musée et se faire mon

cicérone. Il est précepteur d'un jeune garçon dans une famille

mexicaine. Il me présente son élève, qui, selon lui, n'avance pas

assez rapidement dans les sciences; mais de la conversation que nous

avons ensemble, je relève qu'il sait parfaitement ce qu'on paie chaque

ouvrier dans ses diverses fermes, et les attributions de chacun: j'en

conclus que, s'il n'a pas assez l'esprit scientifique, il a

certainement l'esprit pratique.

[Illustration: Mexique.--Antiquités aztèques.--Calendrier.]

Chemin faisant, M. l'abbé Hély me fait remarquer un immense disque en

pierre, adossé à l'une des tours de la cathédrale. Son diamètre est de

3m 35. Il fut découvert le 17 décembre 1790, en nivelant la place, et

sera prochainement transporté au musée. Le baron de Humboldt calcule

son poids à 24,400 kilogrammes. Comme, à plus de dix lieues à la

ronde, on ne trouve point du porphyre dont il est formé, il faut

supposer que les Aztèques ont eu des moyens mécaniques pour

transporter de si loin un aussi grand poids. Les opinions sont

divisées à son sujet. On ne sait donner d'explication bien nette aux

nombreuses sculptures qui le couvrent. Les uns l'appellent un

calendrier aztèque. Ils croient qu'il servait de cadran, et qu'il

marquait, pour les prêtres, les jours de fête et de sacrifice.

D'autres observent, que les éléments pour marquer le temps font

défaut, et l'appellent _pierre du soleil_, croyant qu'il fut

simplement un monument votif en l'honneur du soleil.

La cour du musée est garnie de dattiers. Au rez-de-chaussée, on fait

des réparations: une quantité d'objets précieux sont entassés sans

ordre, attendant d'être transportés dans les nouvelles salles. Je

remarque une statue en pierre, de 2m 57, découverte en 1790 sur la

_plaza mayor_. La poitrine est celle d'une femme; son jupon est

composé de couleuvres; elle a autour du cou un collier de mains et de

bourses, qui renfermaient le copal qu'on offrait aux dieux. À la

ceinture pend un crâne humain par devant, et un autre par derrière.

Selon les uns, cette statue représente la déesse Teoyomiqui, qui

recueillait les âmes des guerriers morts dans les batailles. On

supposait que ces guerriers allaient au ciel habiter la maison du

soleil, et qu'après quelques années ils se transformaient en colibris.

D'autres pensent que cette statue représente la déesse Terre ou

Coatlicue, et en donnent plusieurs raisons.

Un disque de basalte, de 1m 20 de diamètre, porte sculptée l'image de

Mictlanteuhtli, dieu des morts. Il porte des crânes humains. Les

Aztèques appelaient mictlan l'endroit où se rendaient les défunts qui

mouraient de mort naturelle. Mictlanteuhtli en était le seigneur, et

sa femme s'appelait Mictecacihualt; ce qui correspond au Pluton et à

la Proserpine des Grecs et des Romains. Les Mexicains se figuraient

que cet endroit lugubre était situé au centre de la terre, et

l'appelaient Tlaxico: ce qui signifie ombilic ou centre de la terre.

Après la conquête, les Espagnols firent de ce disque une meule de

moulin.

On remarque aussi 2 disques en pierre, de 90 et 81 centimètres de

diamètre, avec un trou au milieu. Ces pierres servaient au jeu de

paume. Les parties s'organisaient deux contre deux, ou trois contre

trois. Les joueurs nus ne portaient que le _maxtlatl_, large bande à

la ceinture. L'endroit où ils jouaient s'appelait Tlachco. La paume

était en résine élastique, et les joueurs ne pouvaient la toucher

qu'avec les muscles ou le coude; s'ils la touchaient avec la main, le

pied ou la jambe, ils perdaient un point. Le joueur qui jetait la

balle jusqu'au mur opposé gagnait un point; s'il parvenait à la faire

passer par le trou du disque en pierre qui se trouvait au milieu du

jeu, non seulement il gagnait la partie, mais il gagnait encore les

vêtements de tous ceux qui étaient présents. Les rois jouaient aussi,

et se défiaient, comme firent Montézuma II et Nazahualpilli. Plusieurs

localités étaient tenues à un tribut annuel de pelotes, comme

Tochtepec et Otatitlan. Le nombre atteignait jusqu'à 1,600: ce qui

prouve combien ce jeu était répandu.

Un cylindre en pierre, de 8m 28 de circonférence et 0m 84 d'épaisseur,

connu sous le nom de pierre du sacrifice, est le Cuanhxicalli de

Tizoc. Il porte au centre l'image du soleil, auquel il était dédié.

Sur la surface convexe du cylindre, on voit cinq groupes de deux

personnes, représentant un même guerrier vainqueur, qui soumet, en les

tenant par les cheveux, divers prisonniers représentant les peuples

vaincus. Ce guerrier est Tizoc, septième roi du Mexique, qui régna de

1481 à 1486.

Au Mexique, un ordre de nobles, qui avaient pour patron le soleil,

s'appelaient les _chevaliers aigle_.

À certains jours de fête, ils sacrifiaient sur cette pierre une

victime humaine, qu'ils appelaient _le messager du Soleil_. Je traduis

du P. Durand[3] les détails de ce sacrifice.

[Note 3: _Historia de las Indias._]

«Au son des instruments, ils amenaient un prisonnier de guerre,

entouré de grands personnages. Il avait les jambes rayées de blanc, et

la moitié de la figure peinte en rouge. Ses cheveux étaient ornés de

plumes blanches. Il tenait d'une main un joli bâton garni de plumes;

de l'autre, il portait une pierre au bout d'une corde, avec cinq

plumets de coton. Sur le côté, il tenait un panier dans lequel étaient

des plumes d'aigle, des morceaux d'ocre, des morceaux de plâtre, des

morceaux de sapin résineux pour la lumière, des papiers, de la toile

cirée. Toutes ces bagatelles, que portait le prisonnier, étaient

ensuite déposées au pied de l'escalier du temple; et là, à voix haute

entendue de tout le peuple, on lui disait: «Nous te prions d'aller

devant le Soleil notre Dieu, de le saluer de notre part, et de lui

dire que ses enfants les chevaliers ici présents le supplient de se

souvenir d'eux. Qu'il daigne les combler de ses faveurs, qu'il reçoive

ce petit présent que nous lui envoyons. Tu lui donneras ce bâton pour

qu'il marche, cette pierre avec sa corde pour qu'il se défende, et

tout le reste qui est dans le panier.» L'Indien, après avoir entendu

cette ambassade, répondait qu'il l'agréait. Alors on le déliait, et il

commençait à gravir les escaliers de la pyramide, au sommet de

laquelle était le temple. Il faisait une longue pause à chaque marche.

Arrivé au sommet, il montait sur la pierre Cuanhxicalli, qui portait

gravées au centre les armes du Soleil. Là, tourné vers l'image du

Soleil qui était dans le temple et de temps en temps vers le vrai

soleil, il répétait son ambassade. Lorsqu'il achevait, 4 ministres du

sacrifice montaient par 4 escaliers vers la pierre, lui enlevaient le

bâton, la pierre au bout de la corde et le panier, et le prenaient par

les pieds et par les mains. Alors le sacrificateur principal, avec son

couteau, l'égorgeait, lui imposant d'aller avec son ambassade au

soleil véritable, dans l'autre vie. Le sang coulait dans le bassin sur

la pierre, et se répandait sur les armes du Soleil. À peine le sang

avait-il cessé de couler, qu'on lui ouvrait la poitrine, et on

arrachait le coeur, qu'on présentait au soleil, tenant la main levée

jusqu'à ce que le pauvre prisonnier fût devenu froid. Telle était la

fin du malheureux messager du Soleil.»

On voit aussi diverses autres statues et urnes. Une des pièces les

plus curieuses est la couleuvre avec plumes. On croit qu'elle

représente Quetzalcoatl, le dieu de l'air, dont le nom se compose de

deux paroles mexicaines: _quetzalli_ (plume fine) et _coatl_

(couleuvre). Figurativement, _quetzalcoatl_ (couleuvre avec plumes

fines) s'applique à une personne recommandable par ses mérites. Selon

les uns, ce personnage mystérieux est la planète Vénus; selon les

autres, c'est cet homme blanc et barbu, vêtu d'une soutane couverte de

croix. Nous avons dit que l'histoire toltèque l'enregistre comme ayant

apparu chez eux, leur prêchant une religion nouvelle, l'amour du

travail, le respect de la Divinité et la pratique de plusieurs autres

vertus. Il leur enseigna à travailler les métaux et les pierres

précieuses, leur montra les améliorations dans l'agriculture, et

corrigea leur calendrier, leur enseignant à mieux compter le temps. Il

leur prédit l'arrivée d'hommes blancs et barbus comme lui, qui se

rendraient maîtres du royaume et détruiraient le culte ancien pour le

remplacer par un semblable à celui qu'il leur prêchait. Cet homme

extraordinaire fut déifié; il eut à Tula un temple somptueux, et, dans

le Yucatan, on l'adora sous le nom de Kukulcan. À cause de ses

connaissances astronomiques, il fut identifié avec la planète Vénus,

et enfin il prit place dans l'Olympe azteca, comme dieu du vent.

Plusieurs ont cru voir saint Thomas dans ce Quetzalcoatl; mais, comme

il a apparu vers le Xe siècle, d'autres pensent que c'était un

missionnaire islandais. En tout cas, sa prédiction, très répandue au

Mexique, contribua beaucoup, comme je l'ai déjà dit, à faciliter la

conquête de ce pays aux envahisseurs espagnols. Ce fait prouve aussi

combien Dieu, à travers les siècles, a eu souci de tous les peuples,

en leur envoyant en temps opportun des sages ou des missionnaires,

pour maintenir vivant le flambeau de la vérité. Les Juifs, qui par

leur génie commercial étaient répandus sur tous les points du globe,

portaient partout avec eux la vérité consignée dans leurs livres

sacrés. Au surplus, les Chinois eurent un Confucius; les Persans, un

Zoroastre; les Grecs, un Socrate; les Romains, un Cicéron. Les

Américains du Nord et du Sud eurent aussi leur sage mystérieux, que

mentionne l'histoire du Mexique et du Pérou.

Parmi les nombreuses statues en pierre, on en voit quelques-unes qui

représentent des individus offrant des sacrifices, revêtus de la peau

d'une victime humaine: preuve nouvelle de la vivacité de la tradition

concernant la chute de l'humanité, la nécessité d'une réparation et le

rachat par le sang d'une noble victime.

Nombreuses sont les sculptures de serpents. La plupart ont la figure

d'une femme: ce qui ajoute encore aux traditions concernant les

circonstances de la chute primitive. On voit aussi une croix en

basalte, de 0m 95 de haut et de 0m 80 de large. Les premiers

missionnaires qui pénétrèrent dans le pays affirment qu'ils y

trouvèrent partout la croix en grande vénération. Parmi les nombreuses

inscriptions, une rappelle une grande famine qui eut lieu de 1452 à

1434; une autre, l'achèvement du grand temple du Soleil, en 1487. Ces

hiéroglyphes indiquent que Tizoc en prépara les matériaux et

qu'Ahuitzolt en acheva la construction. Celui-ci, à l'occasion de sa

dédicace, sacrifia 60,000 prisonniers de guerre. Son nom reste encore

dans le pays comme synonyme de cruel et de méchant.

Les urnes funéraires sont de plusieurs dimensions, selon qu'elles

devaient recevoir le corps entier, ou le crâne, ou les cendres. Elles

portent presque toutes un hiéroglyphe, qui indique la date de la mort

et le nom de la personne qu'elle renferme. Sur le couvercle on voit la

figure de Mictlanteuhtli, seigneur chargé de recueillir les âmes des

morts.

On peut remarquer les sculptures de quelques prêtresses ou

religieuses. Elles faisaient des voeux temporaires ou perpétuels, et

se vouaient au jeûne et à la pénitence. Elles demeuraient dans les

annexes du temple. Toute faute contre l'honnêteté était punie de mort.

Lorsqu'elles se présentaient pour être admises, on leur coupait les

cheveux. Elles dormaient habillées, par modestie et pour être prêtes

au travail. Ce travail, adapté à leur sexe, avait lieu dans de grandes

salles. Elles gardaient le silence et tenaient les yeux baissés. Dans

certaines fêtes, elles suspendaient le jeûne et mangeaient de la

viande. Elles assistaient aux danses religieuses. À cette occasion,

elles ornaient de plumes leurs pieds et leurs mains, et peignaient

leur visage avec du fard. En temps de pénitence, elles se piquaient

les oreilles, se peignaient la face avec le sang qui en sortait, et se

lavaient dans un étang spécial.

Une pièce représente les quatre mouvements du soleil, ou les quatre

saisons. Les prêtres mexicains, du haut de leurs pyramides,

observaient les astres, et spécialement le soleil. Ils indiquaient les

jours de fête et les heures du jour et de la nuit, et les annonçaient

avec des instruments entendus à de grandes distances. Les quatre

saisons étaient représentées par une croix formée avec des ailes de

moulin à vent.

Un cylindre en basalte, de 0m 41 de longueur et 0m 16 de diamètre,

représente le cycle mexicain. Les Aztèques avaient divisé le jour en

plusieurs parties correspondant à nos heures. Leurs semaines étaient

de cinq jours. Chaque cinq jours ils faisaient une fête. Quatre

semaines formaient un mois de 20 jours, et 18 mois comprenaient 360

jours, auxquels ils en ajoutaient 5 pour former l'année entière. Le

cycle ou siècle comprenait 52 ans. Le cylindre dont nous parlons

représente un faisceau de cannes liées par des cordes, et signifie un

cycle, dont le nom mexicain est _xinhmolpillé_, ou réunions d'années.

La fête principale des Aztèques était celle qu'on faisait le premier

jour du siècle. Ils croyaient en effet qu'à la fin du cycle, le monde

devait finir, et ils passaient la dernière nuit dans l'attente et la

crainte. Ils rompaient leurs meubles et leurs bijoux, qu'ils croyaient

désormais inutiles. Ils formaient une immense procession, que les

prêtres conduisaient au mont d'Ixtapalapa, près de Mexico. À son

sommet, sur la poitrine d'un prisonnier de guerre qu'ils sacrifiaient,

ils frottaient l'une contre l'autre deux branches de bois sec pour

allumer le feu nouveau qu'ils envoyaient à tous les temples, à toutes

les maisons. On croyait ainsi que le monde allait durer un autre

siècle, et ils se livraient durant plusieurs jours à des réjouissances

publiques.

Parmi les nombreuses idoles et animaux mythologiques, on peut

remarquer une déesse de l'eau, sculpture en pierre, haute de 1m 45 et

large de 0m 75. Les Mexicains l'appelaient Chalchinhtlicue, et

appelaient Tlaloc le dieu des éclairs et du tonnerre. Dans certains

jours de fête, pour le rendre propice aux champs, on lui sacrifiait de

petits enfants sur les monts ou près des lacs. Le dieu Chac-Moël est

représenté dans la figure d'un grand sphinx, qui rappelle ceux de

l'Égypte: preuve évidente, qu'à une époque donnée, il y a eu

communication entre ces populations et celles des bords du Nil.

À l'étage supérieur, on voit les portraits de tous les vice-rois

depuis la conquête; plusieurs objets ayant appartenu à don Miguel

Hidalgo y Castilla, auteur de l'indépendance mexicaine; l'étendard de

la conquête, que Cortez donna au capitaine général des Tlaxcatelcas,

dans sa deuxième expédition contre Mexico; les héros de l'indépendance

mexicaine; le portrait de Fernand Cortez; 176 pièces en christophle,

ayant composé la vaisselle de l'empereur Maximilien; ses décorations,

des armes indiennes, des armes ayant appartenu aux premiers Espagnols

conquérants, etc.

Dans la collection des idoles trouvées dans les tombeaux du Yucatan,

on remarque une différence sérieuse entre elles et celles des Aztecas:

ce qui prouverait une différence entre les deux civilisations.

[Illustration: Mexique.--Antiquités aztèques.--Statue de Chac-Moël.]

Parmi les objets en terre cuite, plusieurs rappellent, par leur forme,

la céramique des Romains et des Étrusques. On voit des miroirs en

_obsidiana_, espèce de verre; des bijoux d'or, d'argent et de cuivre,

d'un goût parfait; des masques en bois, destinés à servir aux dieux ou

aux défunts; des empreintes pour imprimer l'étoffe, semblables à

celles des Chinois; des pipes à fumer, indiquant chez ces peuples

l'usage du tabac; des ornements et amulettes en cristal de roche et

autres pierres dures; des instruments de musique en forme de tambour;

des armes en bois, en pierre, en os; des papiers en fibres d'aloès, en

peaux, en tissus, sur lesquels divers hiéroglyphes traitent

d'histoire, de géographie, de religion.

Les Mexicains ne connaissaient pas l'alphabet, et y suppléaient par

des signes hiéroglyphiques: pour indiquer une conférence, ils

plaçaient divers personnages avec la bouche ouverte et des langues

tombant de la bouche: pour indiquer une direction, ils plaçaient une

suite de pieds, etc. Ils faisaient aussi des plans ou mappes, et on

voit un dessin de la ville de Mexico au milieu de la lagune.

Le musée de Mexico est excessivement intéressant: on peut y passer de

longues heures sans se fatiguer. Les détails que je viens de donner

sont extraits du petit catalogue qu'on vend à la porte.

À côté du musée historique, il y a un assez joli musée d'histoire

naturelle.

Au Sénat, la salle est simple: les fauteuils sont en ébène et jonc.

Les sénateurs s'y tiennent couverts et fument. Il y a deux tribunes:

gauche et droite.

La Chambre des députés est dans un autre quartier de la ville. L'abbé

Hély me fait visiter aussi le Conservatoire de musique, dirigé par un

Français, M. Roblet. Il est installé dans l'ancienne université des

pères jésuites. Le directeur a remis en honneur les belles sculptures

en pierre qu'on avait recouvertes de plâtre.

À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 2 Équateur, Panama, Antilles, Mexique, Îles Sandwich, Nouvelle-Zélande, Tasmanie, Australie. · 第 22 / 74 题