CHAPITRE VIII

Débarquement à Vera-Cruz. -- Construction du port. -- La ville.

-- La fièvre jaune. -- Départ pour Mexico. -- Le chemin de fer.

-- Orizaba. -- Maltratta. -- Le Citlaltepelt. -- Le pulche. --

Mexico. -- Les hôtels. -- La ville. -- La cathédrale. -- Les

toros. -- Les loteries. -- Le Paseo.

C'est le 28 septembre, dans l'après-midi, que l'_Éden_ arrive devant

Vera-Cruz. Plusieurs navires sont à l'ancre, mais ils ne peuvent

débarquer leurs marchandises, à cause du mauvais état de la mer.--Il

n'y a point de port à Vera-Cruz. Une Compagnie française en construit

un en ce moment. Il doit être achevé en 10 ans, et la Compagnie reçoit

pour cela 10,000 dollars par semaine que lui paie le gouvernement de

la République mexicaine. La houle vient d'enlever récemment une partie

des travaux. Vue de la mer, Vera-Cruz offre un bel aspect. À terre,

ses rues larges de 12 mètres et coupées à angle droit, ses maisons de

pierre couvertes en terrasse, ses places, ses églises, la végétation

qui l'entoure, en feraient une ville superbe, si on pouvait y trouver

la propreté. Mais, faute d'égouts, tous les résidus des maisons s'en

vont dans les rues, qui deviennent ainsi, des égouts ouverts. Les

_gallinasos_ (vautours noirs) s'y promènent par centaines, disputant

aux chiens les balayures. La puanteur m'oblige à porter constamment

au nez un mouchoir imbibé d'eau de Cologne. Une ville ainsi tenue doit

engendrer la peste sous toutes les latitudes. Il y a en effet encore

une trentaine de cas de fièvre jaune par jour, dont 50% sont mortels.

Tant d'incurie n'empêche pas les habitants d'adopter les dernières

découvertes; ils ont le téléphone et la lumière électrique. Ils

seraient plus avisés s'ils avaient des égouts et des balayeurs. Je me

rends aux bureaux des diverses Compagnies, afin de connaître la date

des départs des navires pour Galvestown ou pour la Nouvelle-Orléans.

Il n'y a point de départ fixe; les lignes régulières sont interrompues

durant l'épidémie. Tout navire qui arrive d'ici à la Nouvelle-Orléans

est tenu à 10 jours de quarantaine dans le Mississipi. Je commence à

comprendre que je ne pourrai sortir du Mexique de ce côté et que je

serai obligé de gagner les États-Unis par terre.

[Illustration: Mexique.--Sur la route d'Orizada.--Cascade.]

À l'hôtel, après un mesquin souper, on nous place quatre dans une même

chambre. Les lits se composent simplement d'une toile tendue, sur

laquelle on s'allonge en se couvrant d'un drap. Les sons de la musique

nous appellent sur la place: c'est l'heure où la population vient

respirer l'air frais de la nuit. De belles Indiennes aux cheveux

longs, noirs et lisses, se promènent à côté des dames, et des

demoiselles. Les petites filles font au milieu du jardin des danses et

des rondes avec les garçons de leur âge; insouciance des jeunes

années! En rentrant, j'aperçois des promeneurs d'un nouveau genre: ce

sont des crapauds qui se sentent chez eux dans ces rues immondes.

Heureusement que les quatre habitants de la même chambre sont des

compagnons de voyage: on peut ainsi prendre gaiement son parti de la

situation. Nous fumons pour chasser les odeurs, nous nous aspergeons

d'eau de Cologne et prenons notre repos. Il ne sera pas long. À 4

heures du matin, il faut se lever et se préparer pour aller au chemin

de fer. Le train part vers 5 heures.

Le trajet de l'hôtel à la gare est assez court, 10 minutes à peine;

mais la pluie est si torrentielle, que bientôt nous sommes trempés

jusqu'aux os. Les employés refusent de me laisser prendre ma petite

valise, et je ne puis changer mes vêtements. Il faut payer son billet

16 piastres, et bien des piastres encore pour supplément de bagages,

la franchise n'étant que pour 30 livres. Nos vêtements sécheront au

soleil aux fenêtres du wagon et sur la peau.

Enfin la locomotive siffle, et nous voilà en route. Il y a 422

kilomètres de Vera-Cruz à Mexico; mais, cette capitale se trouvant à

2,283 mètres d'altitude, il faudra gravir bien des montagnes. Aux

abords de Vera-Cruz, nous voyons encore des dépôts d'immondices de

toute sorte; puis viennent les champs, où paissent les boeufs et les

chevaux. La végétation est tropicale.

Après avoir traversé une vaste plaine, nous abordons les montagnes.

Nous marchons de surprise en surprise. Ici, la forêt vierge; là, la

profondeur des ravins; plus loin, une cascade féerique: on est

enchanté, ravi. Par-ci par-là, des villages, à cabanes de chaume,

perdus dans la forêt. Nous voyons le caféier, la canne à sucre, le

maïs, mais le tout assez négligé. On me fait remarquer la hacienda de

Potrero, qui a 24 kilomètres carrés et qui vient d'être achetée pour

30,000 piastres (la piastre mexicaine varie de 4 fr. 50 à 5 fr.). Elle

pourrait rendre des millions, si elle était cultivée avec

intelligence, et ne rapporte rien. Les quelques Indiens qui y sèment

le maïs qui les fait vivre paient au propriétaire une redevance de 10

piastres par an. C'est près de cette hacienda que j'ai vu un vol de

sauterelles parentes de celles d'Égypte. Elles dévastent la terre et

ne paient aucune redevance. Les indigènes les aiment peu: un de mes

compagnons en avait pris une pour l'examiner; un Mexicain l'arrache

brusquement de ses mains et la met sous ses pieds.

De temps en temps la locomotive fait entendre son sifflet bruyant:

c'est pour mettre en fuite le bétail que le conducteur aperçoit sur la

voie. Deux vaches pourtant demeurent immobiles, sans se douter du

danger; la locomotive les heurte et les jette au loin hors des rails.

Les hommes sont coiffés d'un grand chapeau de feutre ou de paille à

larges bords. Les femmes portent leur bébé attaché par une couverture

derrière le dos. Par un brusque mouvement, les mères les ramènent en

avant pour leur donner le sein, et les rejettent sur le dos de la même

manière.

[Illustration: Mexique.--Environs d'Orizaba.--Huttes.]

Nous voici à Orizaba, ville la plus importante de l'État de Vera-Cruz.

Elle compte 35,000 habitants. De nombreux clochers et coupoles

indiquent les églises. Quelques cheminées révèlent la présence de la

vapeur: on me dit que ce sont des fabriques de sucre et des filatures

de coton. Le train continue à s'élever par une pente de 4%, fait des

tours et des détours, traverse des ruisseaux et des ravins. Aux

cocotiers succèdent les pins et les chênes. Dans les gares, les femmes

ne nous vendent plus la banane et autres fruits tropicaux, mais la

poire, le raisin, la figue et les oranges.

Nous atteignons la plaine de Maltratta, bien cultivée, très habitée.

De ce point, nous apercevons la voie se développant vers des pics

inaccessibles, avec des ponts que l'on prendrait pour de légères

passerelles. La pente atteint 6%, et une nouvelle machine est attelée

à la première. À mesure que le train s'élève dans la forêt, la vue sur

la plaine devient de plus en plus ravissante. Pour mieux jouir du coup

d'oeil, je me tiens sur la plate-forme; bientôt nous passons sur

divers ponts suspendus à 1,000 et 2,000 pieds. Cet endroit est appelé

_Infernillo_ (petit enfer). Je le recommande aux amateurs d'émotions.

À Altalux, à 1,900 mètres d'altitude, je remarque les capucines, les

daturas, les liserons, les roses et toutes les fleurs de nos jardins

de Nice. Enfin, arrivés au sommet, à Boca del Monte, voici la plus

grandiose des surprises: à notre droite, le Citlaltepelt élève à

19,000 pieds sa cime neigeuse. Ce volcan semble veiller comme un géant

à la garde de la vallée de Mexico. La fraîcheur nous oblige à nous

couvrir. À la canne à sucre, au café, on succédé l'orge, l'avoine, le

maïs. Un Alsacien, employé à la gare, est dans le pays depuis notre

expédition. Il me prend pour un ingénieur, et veut m'intéresser à des

mines d'albâtre et à des mines d'argent qu'il prétend avoir

découvertes. Nous entrons en effet dans le pays de l'argent. Bientôt

nous rencontrons un embranchement qui va à Pachuca, où l'on exploite

de nombreuses mines d'or et d'argent. La plaine est couverte de

magnifiques aloès, bien alignés, bien cultivés, d'où l'on extrait le

_pulche_, boisson du pays qui remplace le vin. Lorsque la plante est

mûre, vers l'âge de 5 à 10 ans, on coupe le centre, et, durant 3 à 6

mois, le vide qui en résulte se remplit tous les matins, par la sève

des feuilles, de 2 à 3 litres d'un liquide appelé _agua miel_ ou eau

douce. Ce liquide est légèrement purgatif. Un homme le fait passer

dans des outres au moyen d'une espèce de pompe où il fait le vide en

aspirant. On le met ensuite à fermenter durant 24 heures avec un peu

de _pulche_ vieux, et on l'expédie à Mexico, où il est vendu dans les

_pulcherias_ qui se trouvent à chaque coin de rue. Les Indiens

s'enivrent facilement avec cette boisson, et se laissent ensuite aller

à toute sorte d'excès et de crimes. Il y a des haciendas (fermes) de

pulche qui rapportent jusqu'à 100 et 200,000 fr. par an. Le chemin de

fer fait une recette de plusieurs milliers de francs par jour,

seulement par le transport de cette boisson: J'ai voulu la goûter:

elle n'a rien de séduisant. La couleur est celle du petit lait,

l'odeur est nauséabonde, le goût révoltant. Pourtant, telle est la

force de l'habitude, que même les riches du pays l'ont constamment

sur la table et la préfèrent au vin.

[Illustration: Mexique.--Chemin de fer de Vera-Cruz à

Mexico.--Montagnes de Maltratta.--L'Infernillo.]

À Boca del Monte, 18 soldats quittent le train pour rentrer à

Vera-Cruz; 18 autres, venus de Mexico, prennent leur place: c'est

l'escorte journalière. Les trains portent souvent de l'argent, soit

qu'il provienne des droits de douane à Vera-Cruz, soit qu'il vienne

des mines et prenne le chemin de l'Europe.

Malgré les précautions, le trésor n'a pas toujours pu être préservé.

Parfois une entente entre les brigands et des employés du train a fait

détacher au départ le wagon contenant l'argent: il est ainsi resté sur

la voie, proie facile aux voleurs. Une autre fois, c'est un intrépide

qui avait cloué un filet sous le wagon, et de là pendant la marche il

put couper les planches, pénétrer dans le wagon et enlever les caisses

d'or.

Dans les gares, nous trouvons des gendarmes campagnards. Ils portent

un vêtement gris, grand chapeau de feutre, carabine, sabre, revolver,

et aux reins une ceinture garnie de cartouches en forme d'ornements.

Leur selle est toujours armée du lazo traditionnel. On les prendrait

pour de redoutables brigands.

La plaine est couverte de fèves, de maïs et d'aloès. Plusieurs

laissent pousser la tige de leur fleur, semblable à une immense

asperge.

On voit par-ci par-là les vastes constructions des _haciendas_, et les

petits ranchos en terre des cultivateurs. Ils ne pourraient être plus

misérables. Enfin le train arrive à San-Juan de Teotihuacan. Là

existe encore une de ces grandes pyramides en briques d'adobe, sur

lesquelles les Indiens élevaient le petit temple où ils immolaient les

prisonniers de guerre. Nous passons aussi près du sanctuaire de

Guadalupe, mais la nuit ne nous permet pas de l'apercevoir. À 8

heures, nous entrons en gare de Mexico. La douane ne se contente pas

de la visite faite au débarquement; à Vera-Cruz; elle visite encore

une fois sommairement les effets. Une voiture me conduit à l'hôtel

qu'on m'avait indiqué comme le meilleur. Les chambres sont vastes et

bien meublées, mais la propreté laisse à désirer. J'en visite un

autre, et y trouve de mauvaises odeurs; _idem_ dans un troisième et un

quatrième. Enfin, à 11 heures du soir, je trouve une chambre propre à

l'hôtel Guardiola, remis à neuf.

Le 30 septembre, jour de dimanche, le travail est suspendu, les

magasins sont fermés; seuls, ceux des Français sont ouverts. Tout le

monde est endimanché. Les Indiennes couvrent leur tête d'un châle et

en rejettent les bouts en arrière en guise de _manta_. Les _señores_

portent leur costume national: grand et lourd chapeau de feutre

conique à larges bords, garnis de glands et de galons d'or et

d'argent; veste en velours et boutons d'argent, pantalons ayant en

guise de passepoil une rangée de boutons d'argent. Les _señoras_

ornent leur tête d'un voile noir semblable au _pezote_ des dames

génoises.

La rareté de l'air à l'altitude de 2,300 mètres rend la respiration

difficile. Je monte avec peine les escaliers.

[Illustration: Mexique.--Chemin de fer de Vera-Cruz à

Mexico.--Maltratta.--Le Citlaltepelt.]

La cathédrale occupe l'emplacement de l'ancien grand temple indien.

Ses 3 nefs sont séparées par des colonnes en style ionique. La coupole

est ornée de fresques, le maître-autel consiste en une haute pyramide

surchargée d'ornements.

Le choeur, dans la nef du centre, clôturé par des balustres en bronze

doré, prend une grande partie de l'église. Cette disposition, fort

commode pour les officiants, l'est très peu pour les fidèles. Pas de

chaises: les dames portent un pliant, le peuple s'assied par terre.

La construction de cet édifice a duré un siècle, et a coûté 10,000,000

de francs. Attenante à la cathédrale est une autre église, avec

laquelle elle communique. On y voit un tableau de la sainte Trinité,

dans lequel les figures des 3 personnes sont identiques. Ce tableau se

rencontre dans presque toutes les églises du Mexique. Cette seconde

église est en style espagnol, surchargé de sculptures sur la façade et

à l'intérieur. Les deux églises sont remplies de fidèles qui assistent

dévotement à la messe.

La cathédrale occupe un des côtés de la place principale ou _plaza de

Arme_. De l'autre côté s'élève le palais du gouvernement. C'est là que

reçoit le président de la République. Le Sénat y tient ses séances, et

dans les dépendances il y a les ministères, le musée, la Monnaie et la

poste. Sur la place, joue la musique d'un régiment. Ces bons Indiens

exécutent fort bien les symphonies espagnoles et les marches

italiennes. En ville, les rues sont larges de 16 mètres environ et se

coupent à angle droit. Elles changent ordinairement de nom à chaque

_quadra_ ou bloc. La propreté laisse à désirer. Les maisons sont en

pierre ou en briques et à un ou deux étages avec _patio_, et

quelques-unes sont fort jolies.

La ville s'étend sur un espace assez grand, et compte environ 200,000

habitants.

Dans l'après-midi, je parcours l'_Alameda_. Cette promenade ombragée

se trouve dans toutes les villes de race espagnole. Sur tous les murs

on voit de grandes affiches invitant les habitants à la _corrida de

toros_. Aujourd'hui ce sont des amateurs, des étudiants en médecine

qui tueront les _toros_, et les demoiselles de la ville couronneront

les vainqueurs. Comment s'étonner qu'une population habituée à de

pareils spectacles tombe dans la cruauté! Dans la rue, deux enfants,

un de 10 ans et un de 11 ans, s'étaient pris de querelle et se

battaient avec férocité. Pensez-vous que la foule se soit souciée de

les séparer? Au contraire, elle prenait plaisir à les agacer, et n'a

été contente que lorsqu'elle les a vus couverts de sang. Le sang,

c'est son émotion de prédilection. Il ne faut pas s'étonner non plus

si les querelles se vident souvent par des combats mortels. Le duel

est au poignard, et les deux combattants succombent presque toujours

au même instant.

[Illustration: Mexique.--Pulchero absorbant l'agua-miel pour faire le

pulche.]

Une autre plaie des nations de race espagnole est la loterie. Loterie

d'État, loteries particulières, par l'appât du gain, dépouillent le

pauvre peuple des quelques sous nécessaires à son existence. Rien

d'étonnant alors que la mortalité excède les naissances, et que les

16,000,000 d'Indiens qui peuplaient le pays avant la conquête soient

maintenant réduits à moins de 10,000,000.

Au _Paseo_, promenade publique, je remarque une belle statue équestre

en bronze, et plus loin, la statue colossale de Christophe Colomb.

Elle est flanquée de 4 moines assis aux angles du piédestal. La

musique militaire joue sous un kiosque ses plus belles marches. Sous

les allées d'eucalyptus défilent les landaus et les calèches, où

s'étalent les riches toilettes des _señoras_ et des _señoritas_

mexicaines. Les cavaliers caracolent à leurs côtés. Leurs selles

remontent sur le devant en un large pommeau, et en arrière forment un

petit dossier. Elles sont posées sur une peau de chèvre, qui pend des

deux côtés sur la croupe du cheval. Les rênes sont ornées d'argent; le

mors est en argent massif, ainsi que les étriers. Ceux-ci sont garnis

d'un cuir qui couvre le soulier, l'abrite de la pluie, et, en cas de

chute, empêche le pied d'être pris. Les éperons, en argent massif,

sont semblables à ceux des cavaliers du moyen âge. La promenade se

prolonge fort loin, jusqu'au Castillo de Chapultepec. À gauche s'élève

le volcan d'Ameca, actuellement éteint. Je rentre en ville, et finis

ma journée par une visite au P. Mariscal, supérieur des Lazaristes.

[Illustration: Mexique.--Propriétaires en costume national.]

À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 2 Équateur, Panama, Antilles, Mexique, Îles Sandwich, Nouvelle-Zélande, Tasmanie, Australie. · 第 21 / 74 题