Excursion à Marianao. -- La plantation de cannes de Toledo. -- Un
orage. -- 400 esclaves. -- Culture de la canne. -- Fonctionnement
de l'usine. -- Détails et prix. -- L'administration espagnole
dans la colonie. -- Le papier-monnaie et la Banque espagnole. --
Les autonomistes et les conservateurs. -- Avenir probable. --
Production du sucre et du café dans le monde entier. -- Le tabac
à la Havane. -- La fabrique de cigares de Villar-Villar. -- La
fabrique de cigarettes de Diego Gonzales. -- Le marché. -- La
presse. -- Le départ. -- Navigation dans le golfe du Mexique.
Les tramways marchent dès 5 heures. Nous prenons place dans une
voiture des blancs. Il y en a à meilleur marché dans lesquelles
peuvent monter aussi les nègres. À 6 heures nous étions dans le train,
en route pour Marianao. Dans notre vaste wagon à l'américaine, à
chaque station un cylindre tourne et marque le nom de la station
prochaine. Nous parcourons la campagne semée de patates, d'igname et
de maïs. On coupe ici le maïs trois fois l'année et la même racine
repousse trois fois, donnant chaque fois un épi. Nous voyons aussi de
nombreux palmiers géants dont quelques-uns ont leur grand plumet et
d'autres l'ont perdu; on nous dit que c'est un ver rongeur qui les
décapite ainsi. Par-ci par-là des Chinois labourent ou coupent les
cannes. À 8 heures 1/2 nous arrivons à Marianao, mais le billet porte
d'autres noms: Concha au départ et Sama à l'arrivée. Ces changements
de nom déroutent parfois le voyageur. M. Marchand, l'ingénieur
français qui m'accompagne, me raconte qu'à une gare d'Allemagne, ayant
demandé un billet pour Aix-la-Chapelle, on lui donna un billet sur
lequel était écrit Aaken. Il le refusait en déclarant qu'il ne voulait
pas aller à Aaken, mais à Aix-la-Chapelle, et on eut de la peine à lui
faire comprendre que Aaken n'était que la traduction allemande
d'Aix-la-Chapelle.
À Marianao une voiture nous conduit d'abord chez M. Duragnone. Il
occupe un fort beau château près du village. L'heure matinale ne lui
permet pas de nous recevoir, mais il envoie un de ses domestiques à
cheval pour donner ordre au concierge de nous laisser passer. On nous
avait en effet parlé d'un nègre portier qui, fidèle à sa consigne,
était aussi impitoyable que Cerbère.
Après une demi-heure de trot à travers une campagne verdoyante et par
un chemin mal entretenu, nous arrivons à la plantation. Le nègre ouvre
à deux battants et nous traversons les champs de cannes pour arriver à
la ferme. Nous entrons d'abord dans un vaste bâtiment enfermant une
cour de 60 mètres de côté. Il a un étage sur rez-de-chaussée et
portiques tout autour.
La seule porte d'entrée est surmontée d'une tourelle portant une
grosse cloche. C'est l'habitation des 400 esclaves qui travaillent à
la ferme. Au centre un hangar couvre les lavoirs et la cuisine. Près
de là, un immense tas de fumier répand une odeur infecte. J'interpelle
l'assistant; il me dit que ce sont les balayures des bâtiments et que
chaque deux dimanches les chars viennent les prendre.
Les esclaves sont aux champs; mais au premier étage 70 enfants de tout
âge grouillent au soleil. Les uns sont nus, les autres plus ou moins
vêtus. Je remarque une petite fille attachée par un pied à la
balustrade, exactement comme nos paysans attachent les poulets avec
une ficelle. Les plus petits sont dans des paniers ou sur des lits.
Une vieille négresse soigne tout ce petit monde. On nous montre une
salle, future école mixte de tous ces négrillons et négrillonnes.
Le rez-de-chaussée est divisé en plusieurs salles, ayant chacune à
droite et à gauche un plancher surélevé qui sert de couche aux
esclaves; ils s'y casent et forment leurs unions selon leurs
sympathies. Ceux qui préconisent l'union libre n'ont qu'à venir voir
ici à quoi elle réduit la famille, et à moins qu'ils n'aient perdu la
raison, ils reculeraient d'horreur. Sur les toits et dans la cour je
vois de nombreux _gallinasos_; c'est un vautour noir qui rend ici
d'immenses services en avalant les ordures.
L'esclavage a été réglementé en 1868. À partir de cette époque, le
ventre a été déclaré libre. Cette expression signifie que tout enfant
né d'une esclave est libre. Tout esclave arrivé à l'âge de 60 ans
devient libre. En 1888, tous les esclaves seront libérés. Dans
l'intervalle, si le maître ne paie pas à l'esclave le salaire convenu,
celui-ci peut s'adresser à l'autorité, qui lui donne la liberté.
Un peu au-delà de l'habitation, il y a l'infirmerie, occupée par 25
esclaves. Un infirmier et un _partorero_ (accoucheur) y sont en
permanence. Le docteur de Marianao y vient tous les jours.
Nous passons au compartiment des machines. Elles sortent en grande
partie de l'usine Cail de Paris, et sont de fortes dimensions. Comme à
l'Infanta près Lima, le tablier sans fin amène les cannes sous les
cylindres; le jus, par la pression à vapeur, s'en va dans des
réservoirs au haut de l'usine. De là, il descend dans des cuves
diverses pour se purifier et se délivrer de l'eau et autres éléments
étrangers; puis il passe dans 8 turbines qui font 800 tours à la
minute et séparent le sucre de la mélasse. Celle-ci s'en va dans un
immense réservoir au-dessous de l'usine et est vendue aux
distillateurs qui en extraient le rhum.
Le mécanicien est un Catalan fort aimable. Il nous fait remarquer une
nouvelle turbine que vient d'inventer un représentant des usines de
Fives-Lille, résidant à Cuba. Elle consiste en une spirale se
développant sur un cône de cuivre qui fait 1,500 tours à la minute: un
couvercle qui l'emboîte est percé de trous et fait 500 tours à la
minute; la pâte sucrée passe par le haut, parcourt la spirale,
rejetant la mêlasse par les trous du couvercle, et le sucre purifié
sort par le bas. Le premier essai a donné de bons résultats. Ce
système épargne la nécessité de l'arrêt des turbines pour les dégarnir
et les regarnir. L'usine n'emploie pas le noir animal; elle ne produit
que le sucre jaune expédié aux raffineries d'Europe ou d'Amérique.
La vapeur est produite par onze générateurs ou chaudières de 40 pieds
de long sur 5-1/2 de diamètre. L'usine travaille cinq mois de l'année
et produit environ 30 tonnes de sucre par jour. On le met en pipes de
70 arobas chaque (l'aroba équivaut à 25 livres, environ 12 kilog.).
On en remplit environ 4,000 par an.
L'usine produit une moyenne annuelle de 66,000 quintaux de sucre. Il
est vendu environ 5 fr. l'aroba sur les marchés de New-York.
En ce moment l'usine ne brille pas par l'ordre et la propreté, mais
c'est l'époque où elle ne travaille pas.
Pour économiser l'eau, la vapeur est condensée et ramenée de nouveau à
l'état liquide.
Le contre-maître ou directeur, grand gaillard aux épaules carrées, à
la figure bronzée, veut bien me donner, sur la plantation divers
renseignements. Elle embrasse 65 _caballerias_ de terre. Cette mesure
en usage dans le pays est un carré de 432 _varras_ de côté, soit
186,624 _varras_ carrées. La _varra_ étant de 3 pieds espagnols, soit
0m 86, la _caballeria_ correspond à 160,496 mètres carrés, soit un peu
plus de 16 hectares.
Le terrain de la plantation n'étant pas de première qualité, ne donne
qu'environ 600 chars de cannes de 150 arobas chaque, par _caballeria_.
Cela fait 90,000 arobas ou 1,080,000 kilog. de cannes qui produisent
300 caisses de sucre de 16 arobas chaque, soit 4,800 arobas ou 57,600
kil.
De sorte que 1,080 tonnes de cannes donnent 57 tonnes 1/2, soit moins
de 6%.
En divisant ces chiffres par 16, on trouve qu'un hectare de terre
produit 67 tonnes de cannes et 3,600 kilog., soit un peu plus de 3
tonnes 1/2 de sucre.
Les bons terrains peuvent donner au maximum 700 chars de cannes de 150
arobas par _caballeria_. Le prix de la terre varie de 300 à 500
piastres or par _caballeria_. Les esclaves sont nourris et payés 6
piastres papier par mois, soit environ 10 sous par jour, puisque 2
piastres papier ne valent qu'une piastre or. La nourriture coûte de 1
fr. à 1 fr. 50 par esclave. Le matin à l'aube la cloche les appelle et
on leur donne du café; à 11 heures, du riz ou du _tajaco_, viande
salée qui vient de Montevideo, ou de la morue. Le soir, avant le
coucher, ils mangent du maïs, des haricots noirs, ou quelque chose
d'analogue.
On peut voir par ces chiffres que la plantation de cannes dans l'île
de Cuba laisse au planteur de beaux bénéfices. Toutefois, l'excès de
production et la concurrence de la betterave produisent en ce moment
une complète stagnation.
La canne une fois plantée dure de sept à huit ans, selon les terrains.
On la coupe une fois l'an. La deuxième et la troisième récoltes sont
les plus abondantes. La canne doit être débarrassée de toute herbe;
c'est pourquoi les esclaves la nettoient trois fois l'an par un léger
labour à la pioche.
Nous nous proposions d'aller dans les champs pour voir au travail 250
esclaves, lorsqu'un déluge arrive et nous force à rester dans l'usine.
Un quart d'heure après les pauvres esclaves arrivent complètement
trempés; les surveillants aussi sont absolument inondés, eux et leurs
chevaux.
Nous les suivons à l'habitation. Ils se rangent sous les portiques, en
ligne de bataille. Le directeur arrive, un récipient de fer blanc à la
main, et le présente aux lèvres de chacun et de chacune à tour de
rôle. Il a soin de le retirer promptement après la première gorgée. À
un signal donné, tout ce monde se disperse et s'en va dans les
chambrées changer de linge. Je demande au directeur quel est le
liquide qu'il vient de distribuer d'une manière si singulière. Il met
sa main dans le seau de fer blanc et me présente son doigt à sucer.
Naturellement je refuse, et mettant moi-même un doigt dans le seau, je
le porte à la bouche, et je constate ainsi que le liquide est du rhum.
J'inspecte les chaudrons de la cuisine; un vieux nègre y plonge les
haricots noirs, les morues et les ignames dans un état de propreté à
peu près égal à celui de nos paysans lorsqu'ils préparent la
nourriture aux vaches.
Le dimanche, les esclaves travaillent jusqu'à 9 heures du matin.
Quelques-uns obtiennent ensuite la permission d'aller à la messe à
Marianao.
Nous saluons ces braves gens, remercions le directeur et le
mécanicien, et chemin faisant nous voyons sur le tronc de chaque
palmier géant décimé par les vers, un énorme _gallinaso_, les ailes
déployées, qui se sèche au soleil. On dirait autant de hampes
surmontées de l'aigle impérial.
À Marianao, je laisse une carte à M. Duragnone pour le remercier de
son obligeance, et nous reprenons le train qui doit nous ramener à la
Havane. Je me trouve à côté d'un créole très distingué qui parle
parfaitement le français. Je l'interroge sur les hommes et les choses
du pays, et d'abord sur l'origine de ces sales petits billets de
papier-monnaie qui à eux seuls suffiraient à propager la fièvre jaune.
Il me dit que la banque espagnole, établie à Cuba, au capital de
4,000,000 de piastres, avait été autorisée à émettre des billets pour
une égale somme. Plus tard, ayant porté son capital à 8,000,000, elle
fut autorisée à élever son émission de papier à 16,000,000 de
piastres; mais à l'époque de l'insurrection, le gouvernement ayant
besoin d'argent, l'engagea à émettre pour son propre compte 40,000,000
de piastres, qui d'abord eurent cours au pair. Plus tard, voyant que
le gouvernement se refusait à les rembourser, ils commencèrent à
baisser, et ils perdent en ce moment 110%. Dans ces dernières années,
on a établi un impôt dont le produit est destiné à l'amortissement de
ce papier-monnaie; mais le gouvernement, toujours à court d'argent, ne
cesse de l'employer ailleurs par des virements.
Après la Révolution, l'Espagne a accordé une certaine représentation
aux habitants de Cuba. Ils envoient aux Chambres, à Madrid, une
trentaine de députés et une douzaine de sénateurs. Le suffrage est
restreint. Il faut payer un impôt de 25 piastres pour être électeur.
Toutefois, tout cela est rendu illusoire par le pouvoir accordé au
capitaine général, de suspendre la constitution toutes les fois qu'il
en trouve la convenance. De plus, de nombreuses lois préexistantes à
la constitution n'ont pas été abrogées, et le gouverneur les applique
lorsque cela lui convient, bien qu'elles détruisent les garanties
constitutionnelles.
Le pays est divisé en deux partis: les autonomistes et les
conservateurs. Le premier est surtout composé de créoles qui réclament
l'autonomie et voudraient être placés vis-à-vis de l'Espagne à peu
près dans une situation analogue à celle du Canada à l'égard de
l'Angleterre. Les conservateurs sont surtout des Espagnols qui
préconisent l'assimilation et se perdent en distinctions subtiles
entre assimilation et identité. Au fond, ils amusent le public en
paroles, pour conserver le _statu quo_ qui leur permet de s'enrichir.
Les impôts qui, avant la Révolution, s'élevaient à 13,000,000 de
piastres, atteignent maintenant 35,000,000. Si le gouvernement né
remplit pas ses caisses, les employés qu'il envoie ici font de rapides
fortunes. Ils vont en jouir dans la mère patrie pour faire place à
d'autres. On cite tel directeur de douanes qui, après 2 ans d'emploi,
possédait 700,000 piastres. Dans le journal _La Democracia historica_
du 25 courant, je lis le fait d'un nommé Carlos Urretia, inspecteur de
police, qui avait autorisé les filles d'une maison publique à voler
l'argent de ceux qui les visiteraient, leur promettant l'impunité à
condition de partager avec lui. Ce brave homme, pris en flagrant
délit, a été condamné à deux ans de _presidio_. Avec une pareille
administration, un pays ne saurait prospérer. Mais le parti
conservateur se moque des récriminations. Il a su former un corps de
volontaires de 70,000 hommes dont il a soin d'exclure les
autonomistes, et gare à qui lui résistera.
Il y a quelque temps, un capitaine général intelligent et honnête
voulait donner une certaine satisfaction aux autonomistes. Il se vit
bientôt cerné par 14,000 volontaires qui envahirent son palais et
l'embarquèrent pour le renvoyer en Espagne. S'ils n'ont pas toujours
été aussi violents, ils ont toujours réussi à faire déplacer tout
capitaine général qui ne faisait pas assez bien leurs affaires. Si au
moins ces volontaires couraient sus aux bandes de brigands qui en ce
moment ravagent la campagne et rançonnent les propriétaires! Durant la
Révolution, les Cubains avaient voulu se donner aux États-Unis; mais
ceux-ci, qui sortaient à peine de la grande lutte qui avait abouti à
l'abolition de l'esclavage, redoutaient l'entrée dans l'Union d'un
pays à esclaves, et ils refusèrent. Dans quatre ans, cette question
aura cessé d'exister, et au premier embarras de l'Espagne, si les
Cubains renouvellent l'offre, elle pourrait bien être acceptée.
Combien mieux aimée eût été la mère patrie si, par une administration
sage et honnête, elle s'était attachée le coeur de ses sujets de
Cuba! Mais comment pourrait-elle donner au loin cette administration
sage et honnête, puisqu'elle en manque elle-même dans son sein, et que
les plaies dont elle afflige les colonies sont celles mêmes dont elle
souffre à son tour depuis si longtemps!
Pendant que nous causons, le train approche de la ville, et je demande
le prix des terrains à bâtir. Dans les faubourgs, ils se payent
environ 20 fr. le mètre carré, et dans le centre à peu près 100 fr. le
mètre carré.
Mais revenons à la canne à sucre, qui forme la richesse de l'île.
Colomb, dans son second voyage, commença par porter des Canaries la
canne créole. En 1795, Francisco Arango introduisit celle de Taïti.
Puis on porta celle de Java, et en 1826 la cristalline de la
Nouvelle-Orléans.
On calcule en ce moment, que tous les ans, dans le monde entier, on
produit et on consomme 5,335,000 tonnes de sucre, dont 1,465,000 sont
de sucre de betterave et 120,000 de maïs et autres grains.
Des 3,750,000 tonnes de sucre de canne, l'île de Porto-Rico produit
150,000 tonnes, Cuba 630,000 tonnes, les Philippines 200,000 tonnes,
les Antilles françaises y compris la Réunion 150,000 tonnes, les
Antilles anglaises y compris Maurice 200,000 tonnes, Java 200,000, le
Brésil 200,000, la Chine 50,000, la Louisiane 100,000, et le reste
divers autres pays.
Cuba produit aussi une quantité assez considérable de café. On calcule
de la manière suivante la production du café dans le monde entier: le
Brésil 176,000,000 de livres, Java 124, les îles Célèbes 1, l'Arabie
3, Sumatra 8, Ceylan 40, l'Équateur 1/5 de million, les Philippines 3,
Vénézuéla 35, Nicaragua 2-1/2, Guatemala 120, les Antilles anglaises
8, les Antilles françaises et hollandaises 2, Cuba et Porto-Rico 30,
Malabar et Missouri 5 millions.
Après le sucre, le tabac forme le principal revenu de Cuba. À la
Havane, on rencontre à chaque pas des magasins remplis de ballots de
tabac du poids d'environ 100 livres. Le prix varie de 50 à 200
piastres le quintal. Le meilleur vient de la _Vuelta Abajo_ et sert à
faire les cigares exquis de la Havane; le plus grossier s'en va en
Allemagne. Le gouvernement français entretient ici un agent pour
l'achat du tabac nécessaire à ses manufactures. Le consul est chargé
des traites, et cela lui forme un _boni_ moyen d'environ 30,000 fr.
l'an ajouté à son traitement, qui est de 40,000 fr.
Je ne veux pas quitter la Havane sans visiter une fabrique de cigares
et une de cigarettes. Chez Villar-Villar, Calle de la Industria, nº
174, je trouve 200 ouvriers fabricant 62 sortes de cigares; les
_villares flor fina_ valent 500 piastres le 1,000, ce qui les met à 2
fr. 50 pièce; ils sont gros et longs de 18 centimètres. Les _Londres
de Corte_ valent 40 piastres le 1,000, les _Rothschild flor fina_
valent 125 piastres le 1,000, les _Victoria_ 110 piastres, les _Damas_
ou petits cigares pour dames 38 piastres, etc. Il faut ajouter à cela
le droit d'exportation qui est de 2 piastres le mille, et celui
d'importation qui est de 25 fr. le kilog. en France et de 15 fr. en
Allemagne, le port et le bénéfice du détaillant, etc. Les ouvriers
sont payés à raison de 24 piastres le 1,000. Ils font une moyenne de
100 cigares de luxe par jour et gagnent ainsi de 12 à 15 fr. Nous les
voyons à l'oeuvre; ce n'est pas peu de chose que de former un cigare
de luxe. Il faut choisir le tabac qu'on place à l'intérieur, et en
poser les couches avec attention; puis choisir encore mieux la feuille
qui les enveloppera. Cette feuille doit être sans défaut. Les jaunes
clair couvriront les cigares destinés à l'Allemagne, les autres ceux
qui vont en France et en Angleterre. Le difficile c'est de bien former
la pointe. L'ouvrier colle avec une pâte de farine le dernier morceau,
et lorsque c'est nécessaire, il perfectionne le bout avec ses lèvres.
Le cigare est ensuite mesuré, coupé et passé à ceux qui opèrent le
triage. Les côtes des feuilles sont jetées. Le tabac est employé à
l'état naturel sans aucune sauce. C'est le même tabac qui sert aux
divers cigares. Ce n'est que le poids, la façon et le luxe du
paquetage qui en changent le prix. Dans l'entrepôt, nous voyons
amoncelés 3,000 ballots de la récolte de 1883, contenant chacun 100
livres. Ils valent 200,000 piastres, soit 1,000,000 de francs. Tous
les jours, des _moricos_ baignent dans l'eau la quantité qui sera
travaillée le jour même. Le tabac ordinaire doit être consommé dans
l'année de la récolte. Le meilleur se conserve 2 ans. Réduit en
cigares, il se conserve plus longtemps. Avant de nous quitter, M.
Villar pousse l'amabilité jusqu'à nous remettre à chacun un _villar
flor fina_, son plus cher et meilleur cigare. Je ne suis pas
connaisseur, mais mes compagnons le trouvent délicieux, seulement vu
sa grosseur et sa longueur (0m 18) il dure trop longtemps et accumule
au bout une trop forte quantité de nicotine.
À la fabrique des cigarettes de Diego Gonzales, Calle de la Reina, je
trouve 400 Chinois. Les uns ont la queue, les autres l'ont coupée,
quelques-uns portent la blouse nationale et de grosses lunettes.
Une machine à vapeur fait fonctionner les lames qui coupent le papier
et le tabac: le papier est de 3 sortes: jaune en paille de blé, bleu
en coton, et brun ou pectoral. Le tabac est coupé court et fin. Les
Chinois le plient avec rapidité dans le papier et en replient le bout
avec une espèce de dé en fer blanc. Ils sont payés à raison de 4
piastres papier la _tarea_ de 6,100 cigarettes. Un homme peut faire en
moyenne 1/2 _tarea_ par jour. On a de la peine à surveiller ces
célestiaux pour les empêcher de fumer l'opium et de parfumer ainsi
leur travail. Une salle séparée est occupée par 50 femmes, elles font
les cigarettes aussi bien et aussi vite que les hommes, et reçoivent
le même salaire.
La caisse est toujours ouverte, chaque ouvrier peut à tout moment de
la journée y porter son travail et en recevoir le montant. On fait
tous les jours une moyenne de 180 _tareas_, soit plus de 1,000,000 de
cigarettes. Elles sont mises en paquets de 12 et vendues à raison de 2
fr. 50 ou une piastre papier les 27 paquets.
Selon mon habitude, je me rends au marché principal. C'est un grand
corps de bâtiments à portiques extérieurs. Sous ces portiques sont
des magasins ou bazars surmontés de logements. La cour couverte est
occupée par les vendeurs de viande, de fruits et de légumes. Cette
disposition est défectueuse, parce que les magasins empêchent la
circulation de l'air.
[Illustration: Grandes Antilles.--Cuba.--Plaza de Arme.--Statue de C.
Colomb.--Chapelle où fut dite la première messe en Amérique.]
Avant de quitter la ville, nous venons encore une fois à la plaza de
Arme ou place centrale, voir la colonne surmontée d'une madone et
portant sur le piédestal un buste de Christophe Colomb. Elle s'élève
au-devant d'une chapelle dans laquelle en 1519 fut célébrée la
première messe dans l'île.
Enfin je dis adieu à la Havane et monte sur une nacelle qui me ramène
au steamer. L'odeur du port est nauséabonde: il reçoit tous les égouts
de la ville; c'est pourquoi ses abords sont toujours les premiers
visités par le _vomito negro_. La Supérieure du Sacré-Coeur me disait:
«Nous n'avons plus perdu de soeurs de la fièvre jaune depuis que nous
nous sommes éloignées du port.»
Nous passons encore à côté de beaux steamers qui vont à New-York; ils
ont un double étage de cabines ouvrant sur un promenoir extérieur.
Vers le commencement du mois, un d'eux, dans un cyclone, a eu le salon
enlevé. Le déplacement de la cargaison avait couché le navire sur le
flanc et le gouvernail avait été emporté. Le maître d'hôtel seul et un
domestique ont perdu la vie. Après deux jours la tempête s'étant
calmée, le navire a pu être remorqué et les passagers sauvés.
En quittant la terre, j'avais acheté un journal: la _Democratia
Historica_. J'en cite un paragraphe pour donner le ton de la presse de
ce côté des mers:
«Escribimos (harto lo sabemos) sobre un volcan de passiones: no
importa. Siempre necessitan las grandes audacias de la libertad el
fuego subterraneo de los pueblos, la sanguinaria rabia de los
despotas, los immortales delirios de la fè republicana, factores
tremendos de la sociedad moderna, labor genesiaca y épica que forma
con sus convulsiones irascibles y sus imponentes calmas la corteza de
la libertad y el granito de la democracia.»
«Nous écrivons (déjà nous le savons), sur un volcan de passions; peu
importe. Les grandes audaces de la liberté nécessitent toujours le feu
souterrain du peuple, la rage sanguinaire des despotes, les délires
immortels de la foi républicaine, facteurs terribles de la société
moderne, travail génésiaque et épique qui avec ses convulsions
irascibles et ses calmes imposants forment l'écorce de la liberté et
le granit de la démocratie.»
Nous arrivons à l'_Éden_ une demi-heure en retard de l'heure du repas,
et j'ai de la peine à exiger de mon nègre qu'il me serve à dîner. Le
soir, M. Solano et ses amis Palacios et Caballero ont l'amabilité de
venir passer la soirée sur le navire. M. Solano est avocat et
m'apprend que, d'après les lois cubaines, le père peut disposer par
testament de 1/5 de ses biens en faveur d'un parent ou d'un étranger,
et qu'au surplus il peut encore donner à titre de préciput à un de ses
enfants le 1/3 des autres 4/5.
La recherche de la paternité est permise, et si, de l'ensemble des
faits, le juge est convaincu de la culpabilité, il condamne le
séducteur à donner une dot à la mère et à reconnaître l'enfant, à
moins qu'il ne préfère régulariser la position par le mariage.
Le lendemain, à 8 heures, nous sortons du port et suivons les côtes de
l'île.
Le 26 septembre nous entrons dans le golfe du Mexique et naviguons au
sud-ouest.
Le 27, même navigation, orages fréquents. De nombreux petits oiseaux
se réfugient sur le navire et se laissent prendre avec facilité.
Déluge durant la nuit.
Le 28, vers le soir, nous arrivons à Vera-Cruz.