CHAPITRE III

Les Antilles.

La Jamaïque. -- Situation. -- Surface. -- Produits. --

Température. -- Histoire. -- Population. -- Justice. --

Contributions. -- Les coolies hindous. -- Irrigation. -- Chemins

de fer. -- Importation. -- Exportation. -- Main-d'oeuvre. -- Les

Building Societies. -- Les îles annexes. -- La ville de

Kingstown. -- Le marché. -- Une école professionnelle. -- Une

plantation de cannes à sucre. -- Les campagnards. -- La garnison.

Port-Royal ne contient maintenant que peu de maisons entourées de

cocotiers. Elle était la capitale de l'île avant 1692; mais le 7 juin

de cette année, un terrible tremblement de terre secoua la ville, et

la mer soulevée la submergea. Des milliers de personnes périrent

englouties dans les flots ou ensevelies dans les crevasses.

Quelques-unes, après avoir été prises dans les fissures de la terre

entr'ouverte, furent rejetées par des secousses postérieures et purent

vivre encore de longues années. Port-Royal fut encore plusieurs fois

reconstruite et plusieurs fois dévorée par les flammes. À la fin, ses

habitants se transportèrent à Kingstown, à l'extrémité de la baie, et

en firent la capitale.

Cette baie est vaste et sûre, mais peu profonde. On a creusé des

canaux pour l'approche des navires, et un pilote est nécessaire. Nous

laissons à gauche les bâtiments servant de lazaret, passons devant un

fort, et accostons au môle à Kingstown. Partout la végétation est

tropicale, les cocotiers élèvent leurs plumets même au-dessus du

phare.

L'île de la Jamaïque est une des quatre grandes Antilles. Les trois

autres sont Cuba, Haïti, Porto-Rico. Elle est située entre le 17° 43'

et 18° 32' latitude nord et le 76° 11' et 78° 20' longitude ouest.

Elle est distante d'environ 5,000 milles de l'Angleterre, 100 milles

de Saint-Domingue, 90 milles de Cuba, 445 milles de Carthagène et 540

milles de Colon. Son nom est composé de mots indiens qui signifient

eau et bois, deux choses qui abondent dans l'île. La longueur de

_Jamaïca_, comme l'appellent les Anglais, est de 144 milles; sa

largeur de 49; sa surface de 4,193 milles carrés, dont 646 seulement

en plaines. Elle est divisée en trois comtés. La température est de

35° à 40° au bord de la mer, mais elle descend jusqu'à 15° ou 20° dans

les montagnes qui couvrent presque toute l'île. Celles-ci atteignent

au centre l'altitude de 7,360 pieds au pic des Montagnes Bleues. Dans

les plaines, on cultive la canne à sucre; sur les coteaux, le café, et

vers les sommets, le quinquina, espèce particulière qui vient ici en

forme d'arbuste.

L'Île abonde en eaux minérales; les principales sources utilisées pour

les bains sont: _Bath_, eaux sulfureuses, et _Milk-river spring_, eaux

thermales salées.

La Jamaïque a été découverte le 3 mai 1494 par Christophe Colomb dans

son deuxième voyage. Son fils Diego Colomb la gouverna après lui, mais

par la suite, les Espagnols se montrèrent cruels envers les Indiens au

point qu'en 60 ans ils firent périr 60,000 familles. L'île ne

possédait plus que 4 à 5,000 habitants lorsque l'amiral Penn, le 3 mai

1655, s'en rendit maître au nom de l'Angleterre. On encouragea les

plantations, on amena des nègres d'Afrique, et en 1673, un premier

envoi de sucre fut fait en Angleterre. Le recensement de cette année

donne pour l'île 4,050 hommes, 2,006 femmes, 1,712 enfants, 9,504

noirs, en tout 17,272 âmes.

En 1791, la population s'élève à 291,400 âmes, dont 250,000 esclaves.

En 1871, la population compte 506,154 âmes, dont 13,101 blancs,

100,346 de couleur et 392,707 noirs. En 1881, la population atteint

580,804 âmes, soit une augmentation de plus de 74,000 en dix ans.

Conformément aux traditions anglaises, l'île est divisée en comtés et

paroisses, et possède environ 2,000 électeurs. Elle est administrée

par un gouverneur nommé par la Reine et assisté d'un Conseil. Les

députés élus coopèrent à la formation des lois. La justice est rendue

par des juges de paix, par les _petty sessions_ dans les districts,

avec droit d'appel à la Cour suprême.

Le terrain est frappé de contributions diverses selon le genre de

culture; ainsi on paie 3 pence par acre de terrain planté en cannes à

sucre, café, genièvre, arrowroot, blé, noisettes de terre, coton,

tabac, cacao et légumes. On ne paie que la moitié de ce prix si le

terrain est semé d'herbe de Guinée, qui est ici le meilleur foin. On

paie 3/4 de penny pour un acre de terrain cultivé en piment ou destiné

au pâturage; et 1/4 de penny pour un acre de terrain en bois. Le droit

varie de 1 à 11 schellings par tête de bétail de trait; les chiens

paient 5 fr. Les droits d'importation sont 6 pence par gallon de

bière, 2 par livre de jambon, 4 par boisseau d'orge, 1 schelling par

200 livres de boeuf séché ou salé, 6 schellings par 100 livres de pain

ou de biscuit, 2 pence par livre de chandelle, 10 schellings par tête

de bétail, 3 schellings 1/2 par 100 livres de poisson séché ou salé, 8

schellings par 196 livres de farine, 2 schellings par gallon de vin.

Pour faciliter la culture de la canne à sucre, le gouvernement de

l'île a eu recours aux coolies hindous. Il en existe maintenant une

quinzaine de mille en _Jamaïca_. Tous les ans, un navire va les

chercher aux Indes orientales, et ramène ceux qui, après 10 ans de

séjour, demandent à être rapatriés. Le voyage et le retour sont aux

frais du gouvernement. L'engagement est pour 10 ans, le coolie doit en

passer 5 à la campagne. Pour les 5 autres, il pourra travailler où il

voudra. Le propriétaire qui accepte le coolie doit lui fournir la

nourriture, consistant en riz et poissons, et 1 schelling par jour.

Pour les femmes, la nourriture et 9 pence par jour. Deux fois le mois,

l'inspecteur passe dans chaque établissement qui occupe des coolies,

pour voir comment ils se comportent et comment ils sont traités. S'ils

sont légèrement malades, ils sont soignés à la ferme; s'ils le sont

gravement, ils vont à l'hôpital. Après 10 ans, s'ils consentent à

rester librement dans le pays, ils reçoivent une prime de 10 livres

sterling. Ils sont plus intelligents que les noirs, et ceux qui se

comportent bien se créent de bonnes situations.

Il y a déjà quelques petits tronçons de chemins de fer dans l'île. Les

principales villes sont éclairées au gaz et fournies d'eau. On a même

construit divers canaux d'irrigation, dont le principal, celui de

Riocobre, compte au moins 60 kilomètres. Le service des prisons a été

amélioré, les prisonniers sont séparés selon le degré de condamnation,

et moralisés par le travail.

En 1881, l'importation a été de 1,392,668 livres sterling, et

l'exportation de 1,178,594 livres sterling. Les articles principaux

d'exportation ont été: le sucre pour 336,901 l. stg., le rhum pour

174,406 l. stg., le café pour 231,383 l. stg., le piment pour 87,843

l. stg., le bois de teinture pour 141,296 l. stg., les fruits pour

44,215 l. stg., le tabac pour 16,412 l. stg.

En 1881, étaient cultivées en canne à sucre 39,712 acres ou arpents;

en café, 18,456 acres; en genièvre, 100 acres; en tabac, 408 acres; en

cacao, 26 acres; en légumes, 51,363 acres; en herbe de Guinée, 120,443

acres; en pâturages, 253,470 acres; en prés et pâturages, 52,646

acres; en piment, 1,689 acres, soit un total de 538,313 acres de terre

en culture.

La main-d'oeuvre est, pour l'homme de peine, de 1 schelling 6 pence à

1 schelling 9 pence par jour. Les femmes se paient 1 schelling par

jour. Le charpentier gagne 2 schellings 9 pence, le serrurier de 3 à 4

schellings. Une charrette et mule coûte 5 schellings par jour et 7

schellings avec 2 mules.

Le prix des objets de nourriture est de 3 pence la livre de pain, 2

pence 1/4 la livre de sucre, 6 pence la livre de boeuf, 9 pence la

livre de volaille, 8 pence la livre de porc.

Comme dans toutes les colonies anglaises, il y a ici un grand nombre

de _building societies_, qui ont pour but d'avancer l'argent

nécessaire à la construction ou achat de maisons, remboursable

mensuellement.

La _Jamaïca permanent building Society_, qui est une des principales,

sur un prêt de 100 livres sterling, prend pour intérêt l. stg. 2-10-10

par mois durant 48 mois, ou bien l. stg. 2-6 durant 60 mois, ou l.

stg. 1-17-1 durant 72 mois, et ainsi graduellement jusqu'à l. stg.

1-5-10 durant 120 mois.

Ces compagnies, tout en rendant un immense service aux habitants, qui

trouvent par elles moyen de se former leur _home_, rapportent encore

de beaux bénéfices, et il serait désirable de voir des sociétés

semblables se former dans nos villes de France.

En 1881, il y avait dans l'île 53,635 hommes mariés, et 54,209 femmes

mariées; les naissances se sont élevées à 21,340, soit 36 par 1,000 de

la population; les morts ont été de 15,125, soit 26 pour 1,000.

La Jamaïque a comme annexes les petites îles Caïmans et les rochers

Morant et Pedro. Le gouvernement, moyennant 50 l. stg. _par an_,

permet aux personnes qui en font la demande, d'y recueillir le guano,

les tortues et les oeufs d'oiseaux marins.

La ville de Kingstown compte 38,000 habitants, ses rues ont 8 mètres

de large et quelques-unes le double; les maisons sont en bois ou

brique avec couverture en lames de bois; 600 maisons ont disparu dans

le grand incendie du 11 décembre dernier, on les reconstruit et on

fait les toitures en zinc.

Je descends à terre et parcours diverses rues: le gaz était remplacé

par le clair de lune; c'est une bonne économie, car il coûte ici plus

de 0 fr. 50 le mètre cube. La chaleur est suffocante, on voit partout

derrière les persiennes sous les verandah, les gens étendus cherchant

l'air respirable.

Les trottoirs sont couverts de portiques en bois.

Les Pères Jésuites desservent la mission.

Les Franciscaines du tiers ordre s'occupent d'instruction; elles ont

15 internes, 30 demi-pensionnaires et plus de 100 externes gratuites.

Le parc, au centre de la ville, est fort gracieux. On y voit les

statues des gouverneurs et autres hommes de mérite qui ont illustré le

pays.

C'est samedi jour de marché, les halles sont fort animées. Plusieurs

rues reçoivent le trop plein des vendeurs; ces bonnes gens portent au

marché des mangos, des poires à beurre végétal, des bananes, diverses

autres sortes de fruits tropicaux, des cannes, de la mélasse, des

racines, des piments, des ananas, des légumes, etc. La viande a très

bonne apparence.

Le Père Ryan a la bonté de me retenir à déjeuner. Sa maison est vaste

et bien aérée, néanmoins le thermomètre, dans sa chambre, marque 37°.

Les Pères ont le soin spirituel de 11,000 catholiques dans l'île, le

reste de la population appartient aux diverses sectes protestantes. Le

Père Dupon est depuis 35 ans dans l'île, où il est connu, estimé et

aimé de tout le monde. Après une excursion à la campagne, au déjeuner

on me sert les principaux fruits et légumes du pays, le tout

assaisonné par du madère et le fameux rhum de la Jamaïque. Le bon Père

veut me faire connaître une institution de création récente; c'est une

maison d'instruction professionnelle qui vient d'être confiée à une

congrégation de religieuses indigènes. À quelques milles dans la

campagne, une maisonnette dans un vaste jardin reçoit 25 filles. Je

les trouve en prières, mais leur temps est surtout occupé à apprendre

les divers métiers réservés aux femmes. L'homme ne vit pas seulement

de pain; mais il lui faut pourtant le pain, et les saints, toujours

pratiques, se sont sans cesse préoccupés de fournir aux populations un

gagne-pain nécessaire. Saint François Régis a introduit dans le Velay

l'industrie des dentelles qui fait vivre tant de gens de la campagne,

et dom Bosco fait de ses enfants des tailleurs, des menuisiers, des

serruriers, etc.

La supérieure de la nouvelle Congrégation nous fait parcourir le

jardin, où je vois le caféier, le cacaotier, le cocotier et tous les

fruits tropicaux à côté des légumes européens. Puis le Père me conduit

au tramway qui va hors la ville à plusieurs milles de distance. Là où

il s'arrête, une voiture me prend et me conduit à 6 milles à _Constant

Spring_, plantation de cannes que je désirais visiter. Sur la route

les gens de la campagne forment une longue procession de va-et-vient.

Les uns sont sur des chars, les autres sur des mules ou sur des ânes,

le plus grand nombre à pied. Les femmes sont en majorité et portent

sur la tête une corbeille ronde remplie de fruits qui leur rapportera

environ un schelling, de quoi acheter sel, morue, et autres provisions

qu'elles rapportent ensuite. Ces braves gens ont fait souvent 10, 15

et 20 milles, marchant parfois la nuit pour venir faire ces petits

échanges. Ils sont de toutes les couleurs, du brun clair au noir

obscur; les vêtements sont généralement blancs ou de couleurs

voyantes, le tempérament est gai, on rit et on jase.

M. Georges, propriétaire de _Constant Spring_, a la bonté de me faire

ouvrir l'usine qu'on répare en ce moment. Les cylindres, les

chaudières, les clarificateurs sont semblables à ceux que j'ai décrit

pour l'Infanta près de Lima[1], mais tout est ici sur une beaucoup

plus petite échelle. En effet, M. Georges n'a que 220 acres plantées,

lui produisant 220 tonnes de cannes, desquelles il tire 8% de sucre

et 100 gallons de rhum (environ 400 litres) par tonne de canne. Il le

vend en Angleterre au prix de 2 à 3 schellings le gallon; le droit et

fret ne dépassent pas 7 à 8 pence par gallon.

[Note 1: Voir _À travers l'Hémisphère sud_, 1er vol., Palmé.]

Comme à l'Infanta, après la production du sucre, on lave l'usine et le

résidu s'en va dans le distillateur qui reçoit 1,000 gallons à la

fois, et donne 90 gallons de rhum, soit 9%.

M. Georges emploie de nombreux Hindous. Deux d'entre eux viennent de

se quereller devant nous. Ils s'apaisent bientôt à la menace de se

voir dénoncer à l'inspecteur. Le terrain étant pauvre, M. Georges est

obligé d'engraisser ses cannes avec une préparation de guano qu'il

importe d'Angleterre au prix de 55 l. stg. la tonne. La canne dure 3

ans et donne une récolte par an.

À mon retour, j'admire encore une fois la campagne verdoyante et

par-ci par-là quelques magnifiques villas de riches marchands. Je

salue M. Malabre, notre vice-consul, fais ma petite provision de rhum,

et à 5 heures je suis à bord pour le dîner.

Le navire a chargé une collection de tortues qu'on porte en Angleterre

pour la soupe des gourmets. Presque toutes ont plus d'un mètre de

long: elles sont renversées sur le dos, et regardent avec des yeux

languissants qui inspirent la compassion. Un grand nombre de négresses

viennent nous offrir des paniers et des éventails en feuilles de

palmiers. La couleur de leur peau est plus ou moins foncée: entre le

blanc pur et le noir pur, on compte trois degrés désignés par des

noms différents: le _sambo_, le mulâtre, le quarteron.

Le 9 septembre, à 9 heures du matin, le navire lève l'ancre. Nous

parcourons en sens inverse la magnifique rade. Au loin sur la

montagne, on aperçoit les blanches baraques du bataillon de soldats

européens que l'Angleterre entretient dans l'île; le bataillon de

soldats nègres commandé par des Européens est cantonné dans la ville.

Les baraques du bataillon européen sont à 2,000 pieds sur le niveau de

la mer et jouissent d'un climat plus sain et plus frais: c'est

pratique.

L'île que j'ai vue si verte à cette saison des pluies est parfois bien

aride à la saison sèche. Les pluies avaient lieu régulièrement en

octobre, mais depuis le déboisement, elles sont moins abondantes;

conserver les forêts sera toujours une sage précaution.

Toute la journée nous côtoyons l'île.

À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 2 Équateur, Panama, Antilles, Mexique, Îles Sandwich, Nouvelle-Zélande, Tasmanie, Australie. · 第 15 / 74 题