CHAPITRE II

Panama.

La ville de Panama. -- La République de la Colombie. --

Situation. -- Surface. -- Population. -- Produits. -- La

Compagnie universelle du canal interocéanique. -- Le personnel.

-- L'hôpital. -- L'isthme. -- Le canal et ses dimensions. -- État

des travaux. -- Moyens d'exécution. -- Le barrage du Chagre. --

Le chemin de fer. -- La ville et le port de Colon. -- Résultat du

percement de l'isthme.

D'après l'itinéraire distribué par la Pacific Steam Company, l'_Islay_

devait arriver à Panama le 2 septembre. Nous n'abordâmes à ce port que

le 3, à 5 heures du soir. Faute de fond, les navires s'arrêtent à

l'île de Taboga, et nous transbordons sur un petit steamer qui, en

vingt-cinq minutes, nous dépose au môle de Panama. Ce n'est pas petite

affaire alors que de suivre le mouvement de ses bagages. Des noirs,

des bruns les prennent à tort et à travers, et on a de la peine à les

réunir.

Vue de la mer, la ville de Panama présente vin panorama magnifique.

Elle occupe un petit monticule, formant presqu'île. Là s'accumulent

les maisons et se détachent les clochers des nombreuses églises. Les

palmiers, les cocotiers, les bananiers abondent comme dans les plus

beaux pays de la zone torride.

À terre c'est autre chose; les maisons sont délabrées et plusieurs en

ruine: l'herbe pousse partout, dans la saison des pluies; des dépôts

de fumier par-ci par-là n'augmentent pas la salubrité de l'air; on me

dit pourtant que la propreté a fait de grands progrès, et qu'il n'y a

pas longtemps, tous les résidus étaient simplement jetés à la rue et y

séjournaient. Une ville ainsi tenue engendrerait des miasmes et des

maladies sous toutes les latitudes.

En ce moment, à la suite des travaux du canal, Panama, qui ne comptait

dernièrement que 8,000 âmes, en a déjà 15,000. Au _Grand Hôtel_ où je

descends, on a la bonté de me donner une chambre formant coin, avec

une fenêtre sur chaque façade; je comptais ainsi jouir du courant

d'air, mais il y en a si peu ici, que les fenêtres n'ont même pas de

vitres. Elles sont formées de simples planches massives dont le haut

est découpé en persienne. J'avais la vue sur la mer et m'en

réjouissais comme devant m'amener une brise pure et saine, mais la

marée baissant, elle laisse à découvert des rochers sur quelques

centaines de mètres, et les fumiers qu'on y dépose m'envoient des

odeurs insupportables. S'il est vrai qu'on a fait déjà tant de

progrès, il en reste à faire encore!

Le matin en me levant, je demande à prendre un bain. On m'envoie chez

le perruquier. Il n'y a, en effet, que les perruquiers qui donnent des

bains à Panama.

[Illustration: Panama.--La ville.]

L'isthme de Panama se trouve dans l'État de Panama, un des 7 États

confédérés de la Colombie. Cette république, au centre de l'Amérique,

a une surface de 1,300,000 kilomètres carrés, et une population de

3,000,000 d'habitants. Elle confine au nord avec la mer des Antilles,

au sud avec la république de l'Équateur et le Brésil, à l'est avec le

Brésil et le Venézuéla, au nord-est la république de Costa-Rica, et à

l'ouest le Pacifique. La capitale, Bogota, au centre du pays, est

située à 3,000 mètres d'altitude, et compte 120,000 habitants. On

l'atteint en remontant durant 8 jours le fleuve Maddalena, et en

chevauchant durant 3 autres jours. L'intérieur du pays, dans les

Andes, jouit d'un climat sain et tempéré, mais les côtes sont

brûlantes et malsaines.

Les revenus varient entre 3 ou 4 millions de piastres. L'exportation

atteint 35,000,000 de francs. Elle comprend l'or, l'argent, les

pierres précieuses, le tabac; le quinquina, les bois de teinture, les

résines, le caoutchouc, et les chapeaux dits de Panama. On exporte

aussi une grande quantité de bananes: 1,500 à 2,000 tonnes par mois

partent pour les États-Unis de l'Amérique du Nord. Il y a aussi de

grandes plantations de cocotiers dont quelques-unes comptent jusqu'à

80,000 plants, rapportant une moyenne de 5 francs par plante.

La mer abonde en coraux, en nacre, tortues et poissons de toute sorte.

Le bas des rivières est peuplé de caïmans. À Panama, dans les forêts

vierges, on rencontre beaucoup de singes, et le _paresseux_, espèce de

petit ours qui se meut très lentement mais qui ne lâche pas ce qu'il

empoigne. On rencontre aussi le petit tigre, le serpent corail et

beaucoup de scorpions. Parmi les oiseaux, on voit le perroquet, le

cardinal, le canari, le merle, l'aigle, le condor et le paon.

Ma première visite fut pour les bureaux de la Compagnie. Ils occupent,

sur la place, la grande maison qui était l'ancien _Grand Hôtel_. Sur

la façade on lit: Compagnie universelle du canal interocéanique. M. de

Lesseps a toujours travaillé pour le monde entier.

M. Dumarteau, directeur des travaux, me reçoit avec égards et me

présente à M. le commandant Richier, agent général de la Compagnie,

qui a la bonté de m'inviter à déjeuner.

Le mois d'août, qui est le plus mauvais de l'année, a encore éprouvé

le personnel: sur 700 employés, 20 ont eu la fièvre jaune et le plus

grand nombre les fièvres paludéennes. Au commencement de la saison des

pluies, on peut presque prévoir quels sont ceux qui succomberont. Ce

sont les buveurs et les noceurs. L'hôpital contient de 2 à 300

malades; ce chiffre n'est pas excessif pour 8 à 10,000 ouvriers.

La mortalité atteint environ 5%. La Compagnie déploie une sollicitude

paternelle pour son personnel. Les employés débutent à 120 piastres

par mois (600 fr.) plus 12% pour frais de logement. Les ingénieurs de

section ont 417 piastres par mois. Après 2 ans, ils ont droit à un

congé de 5 mois pendant lequel le traitement est payé en entier.

[Illustration: Panama.--Maison des employés du canal.]

Dans les sections, sur la ligne, on a bâti des maisons pour le

personnel. La Compagnie fait venir de France, le vin et l'eau de

Saint-Galmier, et les cède à son personnel à prix coûtant.

À Panama, elle a formé pour ses employés un cercle avec billards et

jeux divers. Les bureaux sont vastes, les fenêtres grandes et les

plafonds élevés. Par intervalle, on les conduit en pique-nique aux

îles des Perles ou ailleurs.

L'hôpital, bâti sur le versant d'une colline à 2 kilomètres de Panama,

se compose d'un groupe de 12 maisons ou salles recevant séparément les

divers genres de maladie. Ces 12 salles contiennent chacune 24 lits.

Une maison est réservée aux employés: ceux-ci vont passer leur

convalescence à l'île de Taboga, où l'air est pur et le climat sain.

Les Soeurs de Charité, au nombre de 21, prennent soin des malades; le

docteur en chef, avec lequel j'ai beaucoup causé, rend hommage à leur

dévouement. La supérieure, qui m'a renseigné sur tous les détails du

service, m'a paru une maîtresse femme remplie de tact. Les malades

appartiennent à toutes les nations: Italiens, Américains, Anglais,

Français, Allemands, nègres, et sont tous également bien traités. Les

nègres souffrent, comme partout, de plaies aux jambes; les blancs sont

facilement sujets à la fièvre paludéenne et à la dysenterie. Il y a eu

quelques cas de fièvre jaune, mais à l'état endémique. Chaque section

a aussi son médecin, ce qui en porte le nombre à 15.--500 ouvriers

étaient en train d'entourer d'un superbe parc les bâtiments de

l'hôpital. Près de là sont les écuries, dirigées par M. Trippier: la

Compagnie possède, en ce moment 280 chevaux, mules et ânes, pour les

divers services.

À la poste, je trouve de nombreuses lettres d'Europe; parents et amis

vont bien, Dieu soit béni! mais j'ai moins de satisfaction par les

renseignements des Compagnies de bateaux à vapeur. Celui qui va à

San-Francisco ne part que le 12 septembre. Que faire pendant 8 jours

sous le soleil de Panama? De plus, il arrive vers le 30 à

San-Francisco, lorsque le steamer pour l'Australie est parti le 22, et

que le suivant ne part que le 20 octobre. Que faire donc durant 20

jours à San-Francisco?

Je me décide à passer à Cuba, de là à Mexico et à la Nouvelle-Orléans,

pour gagner San-Francisco par terre.

5 septembre.--M. Demarteau, qui se rend à Colon, veut bien m'admettre

en sa compagnie, et le comte de Kérouan, inspecteur, m'explique

minutieusement durant le trajet l'état des travaux.

[Illustration: Panama.--Abattage de la forêt vierge.--Section

2.--Culebra.]

Le tracé a 47 milles anglais, environ 80 kilomètres, et suit en grande

partie la ligne du chemin de fer. Afin de ne pas être gêné pour le

transport du matériel, la Compagnie du canal a acheté les 9/10 des

actions de ce chemin de fer. On sait que, pour ce petit parcours, les

voyageurs paient 25 dollars, ce qui a permis à la Compagnie primitive

de réaliser d'importants bénéfices. Mais comme ce chemin est à voie

unique; et qu'il; doit faire le service des voyageurs et des

marchandises entre les deux océans, il est à craindre qu'à un moment

donné il ne devienne insuffisant, surtout lorsque les travaux seront

entrés dans la grande période d'exécution.

Pour le moment, la période de préparation touche à sa fin. La forêt

vierge est coupée sur tout le parcours On abat les arbres et les

lianes. Après la saison des pluies ils sèchent et on y met le feu.

Presque partout on a poussé activement les voies ferrées destinées à

la décharge des déblais. Dans une section, celle d'_Imperador_,

dirigée par M. Jacquemain, on a déjà creusé le canal sur toute sa

largeur à la profondeur de 1 mètre Le canal sera large de 100 mètres

et profond de 8 mètres 1/2.

Le canal de Suez n'a que 7 mètres de profondeur, 100 mètres de large

seulement dans les gares, et 140 kilomètres de long. Par contre, le

canal de Panama, s'il est plus court, a des déblais plus durs et plus

importants. On calcule que le quart sera roche dure ou demi-dure, et

les talus varieront de 1 mètre jusqu'à 100 mètres au point culminant.

Le terrain, en effet, sur la moitié de son parcours est ondulé, et

quoique le tracé fasse plusieurs courbes pour éviter les collines, on

ne peut faire à moins que d'en couper quelques-unes.

Nous voyons par-ci par-là fonctionner les excavateurs; ils sont de

deux sortes: l'excavateur américain à une seule pelle, qui fonctionne

comme les dragues marines. Le bout de la pelle est garni de trois

pointes qui s'enfoncent dans le sol. La pelle se remplit de 2 mètres

cubes de terre; élevée en l'air, on laisse tomber la paroi inférieure

et la terre s'en va dans les wagons de décharge. Un excavateur peut

ainsi enlever de 500 à 800 mètres cubes par jour. L'excavateur

français est à godets sans fin, prenant la terre et la versant dans

les wagons de décharge. Il remue à peu près le même nombre de mètres

cubes que l'excavateur américain; l'un et l'autre coûtent environ

40,000 fr. Il y en a vingt-cinq en fonction en ce moment, mais le

nombre en sera bientôt plus que triplé. Nous voyons aussi de nombreux

ouvriers amener les wagons à main sur les petits rails mobiles: ce

système rend bien des services.

Aux diverses stations, on a choisi un point élevé pour y construire

les jolis chalets destinés aux employés. L'un d'entre eux, qui est

dans notre wagon, emmène sa jeune épouse à la station qui lui est

assignée. Il faut bien que ces anges du foyer aient leur part de peine

et de courage dans ce grand travail qui honore notre pays. Les chefs

en sont heureux, car jeune homme marié, jeune homme rangé; mais ils

redoutent les dames aux pantalons.

À côté des chalets destinés aux employés, sont les cabanes de chaume à

forme pyramidale en usage dans le pays. Elles servent d'habitation aux

ouvriers. Près de là, les cantines, tenues par des hommes de

confiance, leur fournissent le nécessaire à des prix raisonnables. Les

tâcherons appartiennent à toutes les nations. Les ouvriers viennent en

majorité des Antilles et gagnent de 5 à 6 fr. par jour. Ils

travaillent presque tous à la tâche. On calcule qu'il faudra déplacer

100,000,000 de mètres cubes pour le canal; la moyenne du déplacement

est de 5 fr. le mètre cube, ce qui fera un demi-milliard de francs.

Jusqu'à ce jour, la Compagnie a émis pour 300,000,000 d'actions, sur

lesquels un tiers est dépensé.

[Illustration: Panama.--Village indigène.]

La Compagnie a passé avec des entrepreneurs divers de nombreux

contrats pour l'excavation et le transport de millions de mètres cubes

de terre dans un espace d'un à deux ans. Si les prévisions se

réalisent, le canal sera achevé en 1888. Plusieurs, surtout parmi les

Américains, pensent qu'il faudra vingt ans et un milliard et demi pour

venir à bout de cette entreprise colossale. Quoi qu'il en soit, c'est

déjà beaucoup qu'aujourd'hui on ne la déclare plus impossible et que

la question se réduise aux chiffres d'argent et de temps.

Le travail le plus colossal sera le barrage du Chagre qui aboutit

aujourd'hui au port de Colon. Cette rivière, lors des pluies

diluviennes, s'élève de 18 à 24 pieds en quelques heures, et comme

elle suit en partie le parcours du canal, il faut la déplacer et la

rejeter vers Panama. On compte le faire au moyen d'un barrage qui sera

le plus grand du monde et qu'on obtiendra par les millions de mètres

cubes de déblais du canal.

La Compagnie a occupé gratuitement le terrain appartenant à l'État,

mais elle a dû acheter tout celui qui appartenait aux particuliers. La

moyenne des prix n'a pas dépassé 112 fr. l'hectare; il s'est élevé

jusqu'à 500 fr. dans les parties plantées en bananes: on estime à

environ 5 fr. le pied de bananier. Sur la route, nous en voyons des

champs immenses avec des régimes dépassant le poids de 50 kilogrammes.

On les coupe et on les expédie à New-York.

La Compagnie a en outre reçu comme gratification 600,000 hectares de

terre qu'une commission d'arpenteurs va délimiter. Sur ces terres

existent des mines d'or et de charbon.

À peine sortis de la région des collines, nous trouvons les marais,

qui bordent la ligne du chemin de fer des deux côtés. Infailliblement,

ils doivent engendrer les fièvres; on me dit que même les hirondelles

en sont prises parfois et tombent, mais, l'accès passé, elles

reprennent leur vol.

Le canal sera un vaste drainage qui recevra les rigoles latérales.

Quand il sera achevé, la santé fleurira dans le pays. On pourra alors

y cultiver la canne à sucre et toutes les plantes tropicales. Ceux qui

jouiront de ces bienfaits penseront aux pionniers qui les leur auront

procurés par le sacrifice de leur vie. Il en est ainsi pour tous les

pays nouveaux. Il faut que l'homme soit semé, pour que la civilisation

pousse dessus.

À la station de Buenavista, le tracé du canal quitte la ligne du

chemin de fer et ne la retrouve qu'à environ 30 kilomètres plus loin,

à la cité de Lesseps, près Colon. Là, des dragues creusent le port

intérieur et on comble un marais qui fournira plusieurs hectares de

terrain pour les quais et entrepôts.

Aussitôt que les nombreux excavateurs commandés seront arrivés et

montés, la Compagnie pourra employer jusqu'à 40,000 ouvriers, et à

mesure qu'on remplira les marais, et que le travail avancera, l'état

sanitaire s'améliorera.

Colon, lui aussi, commence à prendre de grandes proportions par

l'affluence des ouvriers.

Il en sera du canal de Panama comme de celui de Suez. Les plus

intéressés, qui ne voulaient pas y croire et faisaient leur possible

pour l'entraver, seront les premiers à en profiter, et un beau jour

les journaux de tous les pays annonceront l'inauguration du grand

canal interocéanique.

Ce sera un grand jour et comme l'aurore de la résurrection de

l'Amérique centrale. En effet, ces pays, actuellement presque

inabordables, seront alors accessibles à l'immigration européenne qui

viendra et absorbera le noyau batailleur et sauvage de l'actuelle

génération espagnole, et ces vastes contrées, qui se perdent

aujourd'hui en révolutions périodiques, grandiront par l'application

au travail et la mise à profit des immenses ressources du sol.

Les deux canaux de M. de Lesseps sont une oeuvre providentielle de

progrès et de paix. Comme les chemins de fer, ils auront contribué

grandement à rapprocher les diverses branches de la famille humaine!

Après avoir laissé aux soins d'un agent de la Compagnie une caisse à

expédier à la Société de Géographie de Lyon, je quitte M. Dumarteau et

ses collaborateurs, tous si prévenants pour le voyageur, et à 6 heures

du soir, je monte sur le _Para_, navire de 3,800 tonnes de la

Royal-Mail, qui doit me porter à la Jamaïque, à Porto-Rico et à

Saint-Thomas.

6 septembre.--Navigation par une mer houleuse. Des nuées de poissons

volants accompagnent le navire.

7 septembre.--Navigation plus tranquille. Chaleur étouffante, 40°. Le

soir, à 6 heures, nous arrivons devant Port-Royal, à l'entrée de la

baie de Kingstown, capitale de la Jamaïque. L'officier de santé vient

à bord et nous permet l'entrée.

À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 2 Équateur, Panama, Antilles, Mexique, Îles Sandwich, Nouvelle-Zélande, Tasmanie, Australie. · 第 14 / 74 题