République de l'Équateur.
République de l'Équateur. -- Surface. -- Population. -- Histoire.
-- Quito. -- Guayaquil. -- Le cacao. -- La résine. -- L'ivoire
végétal. -- Le quinquina. -- Le tamarin. -- Le caoutchouc. -- La
guerre civile. -- Le Guayaquil. -- Les crocodiles et le jeu de la
pezéta. -- Arrivée à Panama.
La République de l'Équateur, ainsi appelée parce que Quito sa capitale
se trouve précisément sous l'équateur, a une surface plus grande que
celle de la France, 646,000 kilomètres carrés; mais elle a moins d'un
million d'habitants. Après l'émancipation, elle se détacha de la
Colombie, et depuis 1830, elle a déjà changé neuf fois sa
constitution. Les révolutions, comme dans presque toutes les
républiques de race espagnole, y sont à peu près périodiques et
parfois sanglantes jusqu'à la sauvagerie. Il arrive souvent que les
présidents sont fusillés ou assassinés. En 1877, l'archevêque même de
Quito, Mgr Ignacio Checa, fut empoisonné le Vendredi saint en
célébrant l'office divin, et on sait que le président Garcia Moreno,
qui avait montré une grande énergie durant ses deux présidences, et
qui avait acheminé le pays vers le véritable progrès, fut assassiné
sur la place de Quito, à 1 heure de l'après-midi, le 6 août 1875.
Le pays est divisé en 11 provinces et gouverné par un président; des
élections pour une Chambre de députés ont lieu de temps en temps.
[Illustration: Équateur.--Le Chimborazo.]
Quito, la capitale, possède une population de 60,000 âmes. Elle est
située sur les plateaux de la Cordillère des Andes, non loin du volcan
le Chimborazo, à plus de 3,000 mètres d'altitude. On dit que les
malades de la poitrine qu'on y envoie au début de la maladie y
guérissent facilement; mais on ne peut y arriver que par 6 ou 8 jours
de cheval. Les bateaux à vapeur remontent la rivière Guayaquil
pendant 9 à 10 lieues, puis des 80 lieues qui restent, 30 peuvent être
faites en voiture, et le reste à cheval. La diligence pour la partie
carrossable ne part qu'une fois par semaine. Le prix d'un cheval pour
Quito est d'environ 50 fr. pour tout le trajet.
[Illustration: Équateur.--Quito.--Couvent de Saint-François.]
L'histoire de Quito remonte jusqu'au VIIIe siècle, lorsqu'il tomba au
pouvoir du roi Caran Scyri, chef d'une puissante tribu. Ses
descendants firent la conquête de divers autres royaumes limitrophes;
mais le dernier, Scyri XI, n'ayant qu'une fille appelée Toa, la maria
à Duchicela, fils aîné de Condorazo, roi de Puruha, et les deux
royaumes n'en firent qu'un. La dynastie des Duchicela dura jusqu'en
1463 et tomba sous la domination de Huainacepac, roi des Incas, qui
dominait au Pérou. On sait que le dernier roi de cette dynastie,
Hatahualpa, fait prisonnier par les Espagnols, fut tué par eux après
un jugement ridicule, dans lequel Pizarro et Almagro furent juges et
partie.
C'est le 28 août 1883, à 6 heures du matin, que le canon du navire
annonce notre arrivée à Guayaquil. C'est la deuxième ville de la
république et son port principal. Elle compte 30,000 habitants. Je
descends à terre et parcours les rues pour arriver à la place. Le
tracé de la ville ressemble à celui des villes chiliennes: place
centrale d'une quadra; la cathédrale en bois occupe un des côtés; à
l'extérieur on la prendrait pour un théâtre. Les rues ont 10 mètres de
large et se coupent à angle droit; les maisons sont en bois avec
portiques aussi bien au rez-de-chaussée qu'au premier étage, pour
préserver de la chaleur. Les Agostiniens fêtent leur patron. Dans les
rues circulent des patrouilles de soldats habillés de rouge, de gris,
de blanc ou déguenillés.
[Illustration: République de l'Équateur.--Guayaquil.--Collège des
Frères de la Doctrine Chrétienne.]
Les Soeurs de Charité soignent à l'hôpital 700 malades, dont plusieurs
blessés dans la dernière bataille. Le Père Lafay, lazariste, après
m'avoir fait visiter la ville, me conduit à la maison de la Mission.
Comme la plupart des habitations des environs de la ville, elle est en
bambou aplati et à doubles parois distancées d'un mètre et demi. Cette
disposition permet à l'air de circuler, tamise la lumière et laisse
une fraîcheur relative à l'intérieur. Le Père Clavery, visiteur pour
l'Équateur, qui arrive de Quito, déjeune avec nous, et nous pouvons
parler de la capitale, de l'intérieur du pays qu'il connaît à
merveille, et même de Nice, où il a été le premier supérieur du grand
séminaire.
Je vais ensuite faire visite à M. Malinowski, ingénieur polonais, qui
a travaillé au chemin de fer transandin de la Oroya; à Mgr Verdier,
évêque auxiliaire de Taïti, qui s'en va à San-Francisco pour rejoindre
son diocèse, puis aux Soeurs des Sacrés-Coeurs de Jésus et de Marie,
qui ont ici un pensionnat avec 100 élèves.
Au retour, je vois les quais encombrés de sucre, de cacao, qu'on
chargera sur le navire. On sait que ce fruit est la matière première
qui sert à former le chocolat. L'arbre qui le produit a besoin d'être
planté à l'ombre; c'est pourquoi on aligne les plants sous des rangées
de platanes; lorsqu'il est assez grand pour se faire ombre à lui-même
avec ses feuilles un peu plus grandes que celles du châtaignier, on
coupe les platanes. L'arbre atteint la taille de 5 à 6 mètres, et à
l'âge de 5 ans il produit sur le tronc des fruits ayant la forme de
concombres. On les cueille en les faisant tomber au moyen d'une lame
en forme de croissant, fixée au bout d'un bâton. On ouvre le fruit, on
en extrait les graines en forme de fèves rougeâtres, et on les fait
sécher au soleil en les préservant de la pluie et de la rosée. Après 8
ou 10 jours on les met en sacs pour l'exportation. Le cacaotier, une
fois planté, dure indéfiniment; on fait la récolte principale une fois
l'an; une seconde récolte moins forte comprend les fruits qui
repoussent. Un arbre donne en moyenne 25 livres de cacao, et on le
vend ici actuellement 100 fr. les 46 kilogrammes.
J'aperçois aussi une quantité de barriques d'une résine jaune,
transparente, que les pharmaciens emploient sous le nom de poix de
Bourgogne, et le _tagna_ ou ivoire végétal, sorte de petite noix de
coco qui sert à faire les boutons ou autres objets pour lesquels on
employait habituellement les dents d'éléphant.
La canne à sucre est cultivée ici, le café vient bien et sa qualité
est excellente.
Le quinquina est aussi un bon produit du pays.
Les indigènes vont à la recherche des grands arbres qui le donnent, et
lorsqu'ils les ont découverts par groupes plus ou moins considérables,
ils les marquent. Cela suffit à leur assurer le produit de l'écorce
qu'ils viendront chercher en son temps: Le meilleur est celui des
racines et des branches tendres.
On récolte aussi beaucoup de tamarin, espèce de fruit ou fève
aigrelette enfermé dans une gousse produite par de grands arbres. La
pharmacie l'emploie comme rafraîchissant et astringent. On cultive
aussi l'ananas qui est distillé.
Enfin, le caoutchouc donne un grand revenu. On calcule que chaque
arbre en produit en moyenne 25 livres. On saigne la plante pour en
recueillir le suc ou gomme élastique, et on peut la saigner, de
nouveau après un repos de 3 ans. Son prix est actuellement de 300 fr.
le quintal.
[Illustration: RÉPUBLIQUE DE L'ÉQUATEUR.--HACIENDA DEL
MELAGRO.--PLANTATION D'ANANAS.]
Le soleil, qui se couche derrière les collines et les forêts vierges
de Guayaquil, est d'un effet très pittoresque. Un peu plus tard,
lorsque les quais et les magasins qui le bordent seront éclairés au
gaz, l'effet sera aussi des plus agréables.
Voyez-vous, à côté de la ville, ces quatre collines qui se suivent? me
dit mon cicérone. C'est là qu'était Ventimiglia, il y a trois
semaines, avec ses 4,000 soldats. Cet ambitieux, après avoir achevé le
temps de sa présidence, afin de se maintenir au pouvoir, avait fait un
coup d'État; mais le pays a voulu s'en débarrasser. Conservateurs et
radicaux réunis ont formé deux armées qui se sont avancées jusqu'ici,
au nombre de 7,000 hommes. La position ennemie paraissait imprenable;
Ventimiglia avait fait couper sur les pentes de la colline les grands
arbres épineux de la forêt, ce qui rendait l'accès très difficile, et
ses soldats se tenaient au sommet derrière des remparts. Néanmoins,
une belle nuit, les coalisés montent à l'assaut en silence et
s'approchent à 50 mètres. Au cri de: Qui vive? ils répondent par une
formidable décharge; les autres ripostent, mais finissent par lâcher
pied, et Ventimiglia s'enfuit au Pérou sur un navire. Maintenant, les
deux armées coalisées ont signé un accord, en vertu duquel elles se
soumettront au gouvernement qui sortira des élections générales
prochaines. Avant de partir, Ventimiglia, à la tête de 500 soldats,
avait défoncé la banque nationale de l'Équateur et emporté 300,000
piastres. Moins hostile aux fous, voyant qu'ils recevaient des balles
dans leur établissement, il autorisa leur transfert dans une autre
maison. Au nombre de plusieurs centaines, ils sortirent donc en
procession, portant chacun un objet de son choix et suivant les Soeurs
de Charité dans leur nouvelle habitation. Les fous ici sont donc plus
sages que les gouvernants. N'est-ce pas en effet une insigne folie de
passer le temps à tuer les hommes dans un pays qui a tant besoin de
bras! Espérons que le canal de Panama mettra cette riche contrée à
portée de l'immigration européenne, et que bientôt le restant de la
race espagnole pourra être noyé dans un ensemble d'étrangers plus
sages qui imposeront au pays le sens chrétien pour qu'il jouisse de
ses bienfaits. Je dis le sens chrétien, car dans un pays ou presque
tout le clergé est corrompu, où le peuple s'amuse encore à voir
éventrer des chevaux par des taureaux et des coqs s'écharper, il peut
y avoir de la religiosité, du culte extérieur, mais il n'y a pas
certainement de sens chrétien.
[Illustration: République de l'Équateur.--Hacienda a Jaguachi, près de
Guayaquil.]
Le 29 août, à 10 heures du matin, le navire se met en marche pour
descendre la rivière.--Descendre est plus difficile en ce moment que
remonter à cause de la marée, qui établit le courant inverse. Les
bords du Guayaquil sont ravissants: les cocotiers, les bambous, les
manguiers forment une forêt vierge impénétrable. On voit bien par-ci
par-là quelques chalets qui indiquent l'élevage du bétail; mais la
presque totalité de ces magnifiques terrains n'est pas utilisée. Le
long du rivage nous voyons quelques crocodiles qui se chauffent au
soleil dans la boue. Ils sont très nombreux ici, et vivent
grassement des bancs de poissons qui remplissent la rivière. Ils
déposent leurs oeufs sur les bords et sous le sable pour que le soleil
les fasse éclore. Heureusement, les galinassos en sont gourmands et en
dévorent un grand nombre. On tire ici le caïman pour s'amuser, on
utilise sa graisse comme remède pour les foulures des chevaux; mais on
n'a pas encore appris à utiliser sa peau. Les Indiens sont habiles à
les tuer avec un coutelas. Lorsqu'ils aperçoivent le crocodile, ils
prennent un chapeau de paille et entrent dans l'eau jusqu'au cou.
L'horrible bête s'avance pour engloutir la tête, mais l'Indien alors
plonge, et pendant que le caïman mord le chapeau, lui, par-dessous,
lui ouvre le ventre. Cette manière de tuer le crocodile est nommée le
jeu de la pezéta, parce que l'Indien l'exécute à volonté pour une
pezéta (1 fr.). Quelquefois, il va le chercher dans l'eau; il sait
qu'au fond il n'attaque pas; il le touche sous le ventre, et pendant
qu'il se relève, il passe dessous une corde, et sortant de l'eau, il
le tire à terre, où il le tue à coups de rame ou de couteau.
Nous voici à Pûna, petit village à une des extrémités de la grande île
de Pûna. Nous entrons dans le canal de Jambeli, et bientôt nous serons
de nouveau dans la pleine mer.
Le 30 août, à 8 heures du soir, le navire arrive devant Tumaco. Belle
rivière, superbe végétation; il en repart à 3 heures 1/2 du matin.
31 août.--Grande bataille entre la baleine et le _thrasher_ qui,
quoique plus petit, semble vouloir vaincre. Nous voyons plusieurs
baleines et des multitudes de thons. Le 1er septembre, à 9 heures du
soir, nous arrivons à Buenaventura et en repartons à minuit. Le navire
glisse sur des étoiles phosphorescentes.
2 septembre.--Mgr Plantier, évêque de Taïti, dit la messe à bord dans
sa cabine.
3 septembre.--Navigation tranquille. Nous passons devant les îles des
Perles, et ce soir nous serons à Panama.
[Illustration: Panama.--Travaux du Canal.]