friche, la place Louis XV est divisée en quatre parties par le chemin
qui conduit du boulevart au pont Louis XVI, et des Tuileries aux
Champs-Élysées. Les quatre trottoirs qui remplissent l'espace
intermédiaire sont terminés par de petits pavillons qui ont pour
amortissement des socles décorés de guirlandes, et destinés à porter
des figures qui n'ont point été exécutées.
Telle est cette place, qui, découverte entièrement de trois côtés,
présente, dans la seule partie du nord, une ligne de bâtiments qui la
termine. Ce caractère, si différent de celui de toutes les autres
places de Paris, ne lui a point été donné sans raison: ceux qui en
conçurent le plan voulurent que, dans la position unique où elle est
située, la place Louis XV, environnée, dans tous ses aspects, d'objets
ou imposants ou agréables, de monuments existants ou projetés, fût
plutôt un centre de tous ces points de vue si variés qu'un ensemble de
constructions conçues sur un plan symétrique. Les divers travaux qui,
depuis son origine, ont été exécutés dans les espaces environnants,
ceux qui se préparent ou s'exécutent encore aujourd'hui, ont justifié
et justifient de plus en plus cette conception nouvelle, qui fut
extrêmement critiquée dans le principe, et que critiquent encore tous
ceux qui veulent que les règles l'emportent toujours sur les
convenances, principe dont l'extrême rigueur peut avoir de grands
inconvénients et jeter même dans les fautes les plus graves.
La statue en bronze de Louis XV étoit placée au milieu de
l'intersection des quatre chemins qui traversent cette place, en face
de la grande allée des Tuileries et de la grande route de Neuilly. Le
monarque y étoit représenté à cheval, en costume romain, et couronné
de lauriers. Cette figure, qui n'étoit pas sans élégance, mais qui
manquoit de style, et surtout de ce caractère héroïque qu'on exige
dans les monuments de ce genre, avoit été modelée par Edme Bouchardon,
sculpteur du roi, et fondue d'un seul jet, en 1760. Cet artiste, étant
mort deux ans après, n'eut pas la satisfaction de voir à sa place un
ouvrage qu'il regardoit comme son chef-d'oeuvre[567] et comme le gage
de son immortalité. La statue ne fut élevée qu'en 1763. Aux quatre
angles du piédestal étoient placées quatre figures colossales
exécutées par _Pigalle_[568], et représentant des Vertus caractérisées
par leurs attributs: des guirlandes de laurier, des cornes
d'abondance, etc., ornoient la corniche du piédestal dont la hauteur
étoit de vingt-deux pieds. Des tables de marbre chargées
d'inscriptions[569], des bas-reliefs en bronze[570] en couvroient les
quatre surfaces, et sur le socle étoient posés deux grands trophées,
offrant un mélange de boucliers, de casques, d'épées et de piques
antiques, également jetés en bronze.
[Note 567: Il y avoit travaillé pendant douze années
consécutives.]
[Note 568: C'étoit _Bouchardon_ lui-même qui avoit demandé
cet artiste pour son successeur. Ces quatre figures, d'un
style maniéré et mesquin, représentoient _la Force_, _la
Paix_, _la Prudence_ et _la Justice_.]
[Note 569: _Voyez_ pl. 68. Les inscriptions étoient placées
sur les deux faces qui regardoient les Tuileries et les
Champs-Élysées. La première étoit ainsi conçue:
_Ludovico XV. Optimo principi, quod ad Scaldim, Mosam,
Rhenum victor, pacem armis, pace et suorum et Europæ
felicitatem quæsivit._
On lisoit sur la seconde:
_Hoc pietatis publicæ monumentum Præfectus et ædiles
decreverunt, anno M.DCC.XLVIII, posuerunt anno
M.DCC.LXIII._]
[Note 570: Ces bas-reliefs, de sept pieds et demi de long
sur cinq de haut, offroient, du côté de la rivière, le roi
dans un quadrige, couronné par la Victoire et conduit par la
Renommée; de l'autre, le même prince assis sur un trophée,
et donnant la paix à ses peuples.]
Une magnifique balustrade de marbre blanc entouroit ce monument[571].
[Note 571: Il a été renversé le 10 août 1792. C'est devant
le piédestal mutilé de cette statue que fut consommé
l'assassinat juridique de Louis XVI, le 21 janvier 1793, et
que coula, sur un échafaud permanent, le sang le plus pur
de la France.]
Les deux bâtiments qui terminent cette place du côté du boulevart
présentent deux façades de quarante-huit toises de longueur chacune,
sur soixante-quinze pieds de hauteur, placées à seize toises de
distance de la balustrade des fossés, et séparées l'une de l'autre par
la rue Royale dont nous venons de parler. Des avant-corps couronnés de
frontons en forment les extrémités, et, dans l'espace qui sépare ces
constructions, une suite d'arcades décorées de bossages et formant
galeries, sert de soubassement à un péristyle de colonnes isolées
d'ordre corinthien; au-dessus règne une balustrade dans toute la
longueur de chaque édifice.
Ces deux monuments ont été exécutés sur les dessins de M. Gabriel; et,
comme nous l'avons dit, leur objet principal fut de terminer de ce
côté la place par une architecture pittoresque et somptueuse. On voit
évidemment, dans la disposition des colonnades qui en occupent la
partie supérieure, que l'architecte a eu l'intention de rivaliser avec
celles que Perrault a élevées sur la façade du Louvre; mais, de l'aveu
de tous les connoisseurs, la palme est encore restée au dernier. En
voulant éviter ce qu'on a quelquefois appelé un défaut dans l'ouvrage
de Perrault, c'est-à-dire l'accouplement des colonnes, l'artiste
moderne, par l'infériorité de son travail, a donné une preuve
nouvelle qu'il existe dans l'architecture un beau relatif indépendant
de tous les principes, d'où il peut résulter des effets supérieurs à
la marche régulière qu'ils ont consacrée, et dont la régularité n'est
quelquefois que l'absence des défauts. M. Gabriel auroit peut-être
réussi à faire condamner Perrault, s'il eût donné à ses ordonnances
plus de gravité, moins de maigreur aux colonnes, moins de largeur aux
entre-colonnements, plus de caractère aux profils et aux objets de
décoration, et s'il eût fait choix d'un plus heureux soubassement. Au
reste cette architecture a de l'éclat, de la magnificence, et présente
un point de vue riche et élégant[572].
[Note 572: _Voyez_ pl. 60. Le bâtiment de la gauche étoit et
est encore occupé par des particuliers; celui de la droite
servoit autrefois de garde-meuble de la couronne. On y
voyoit les grands meubles, comme lits, dais, etc., servant
au sacre de nos rois; les diamants de la couronne, la
chapelle d'or du cardinal de Richelieu, la nef d'or qui
servoit dans les grandes cérémonies, des tapisseries
magnifiques des Gobelins et de la Savonnerie; une quantité
innombrable de vases de jaspe, agate, cristal de roche,
etc.; des armures anciennes et étrangères, etc., etc.]
COURS-LA-REINE,
ET CHAMPS-ÉLYSÉES.
Nous allons achever de décrire successivement les différents aspects
ou monuments que l'oeil embrasse du milieu de la place immense qu'ils
environnent; et, pour suivre une sorte d'ordre qui nous ramène dans
l'itinéraire du quartier, nous parlerons d'abord des _Champs-Élysées_
et du _Cours-la-Reine_, qui se présentent en face du jardin des
Tuileries.
Le vaste emplacement où se trouvent aujourd'hui ces belles promenades
étoit anciennement couvert de petites maisons irrégulières et isolées,
accompagnées de jardins, de prés et de terres labourables. En l'année
1616, la reine mère, Marie de Médicis, ayant acheté une partie de ce
terrain, y fit planter trois allées formées par quatre rangs d'arbres,
et fermées aux deux extrémités par des grilles de fer. Cette promenade
étoit réservée uniquement pour cette princesse et pour sa cour,
lorsqu'elle vouloit prendre l'air en carrosse; et ce fut cette
destination particulière qui lui fit donner le nom de _Cours-la-Reine_.
Ce cours régnoit comme aujourd'hui le long de la rivière, dont il étoit
séparé par la chaussée de la grande route de Versailles. De l'autre
côté, des fossés le séparoient d'une plaine dans laquelle on passoit sur
un petit pont de pierre. En 1670, cette plaine, qui s'étendoit jusqu'au
Roule, fut plantée d'arbres formant plusieurs allées, au milieu
desquelles on ménagea des tapis de gazon; et cette nouvelle promenade
prit dès lors le nom de _Champs-Élysées_. L'allée du milieu, plus
spacieuse que les autres, aboutissoit, dès ce temps-là, d'un côté à
l'esplanade où est actuellement la place Louis XV, et de l'autre à
l'endroit qu'on appelle aujourd'hui l'_Étoile_, par-delà la barrière.
Les arbres du Cours-la-Reine, qui avoient été plantés en 1616, furent
arrachés en 1723, par l'ordre du duc d'Antin, alors surintendant général
des bâtiments, qui en fit replanter d'autres dans l'arrangement où ils
sont encore aujourd'hui. En 1764, M. de Marigny, autre surintendant des
bâtiments, fit aussi replanter les Champs-Élysées. Les allées, tracées
et distribuées alors suivant un nouveau plan et dans une nouvelle
symétrie, en ont fait une des promenades les plus agréables de Paris, et
l'entrée la plus magnifique de cette belle capitale[573].
[Note 573: _Voy._ pl. 61.]
PONT LOUIS XVI.
Dès 1722, la ville de Paris avoit été autorisée par lettres-patentes à
faire un emprunt pour l'établissement d'un pont vis-à-vis la place
Louis XV. La grande quantité d'hôtels et de maisons qui s'élevoient de
tous côtés dans le faubourg Saint-Germain, faisoit sentir davantage de
jour en jour la nécessité de cette communication nouvelle entre les
deux rives, qu'il n'étoit alors possible de traverser qu'en allant
chercher le pont Royal, ou en se servant du moyen lent et incommode
d'un bac établi vis-à-vis les Invalides. Ce ne fut cependant qu'en
1786 que, par un édit du roi qui permit un emprunt de trente millions
destiné aux embellissements de Paris, il fut affecté 1,200,000 livres
pour les frais des premières constructions de ce monument: commencé en
1787, il ne fut achevé qu'en 1790.
Ce pont, le plus estimé de tous ceux qui ornoient alors Paris, est
composé de cinq arches qui diminuent graduellement de largeur.
L'arche du milieu a quatre-vingt-seize pieds d'ouverture; les deux qui
lui sont collatérales, quatre-vingt-sept pieds, et celles qui touchent
les culées soixante-dix-huit. Ces arches offrent dans leur courbure
surbaissée une portion de cercle dont le centre seroit fort au-dessous
du niveau de l'eau, de manière que la ligne totale du pont ne s'écarte
de la ligne droite que par une courbe presque insensible et de la plus
grande élégance[574].
[Note 574: _Voyez_ p. 66.]
L'architecte de ce beau monument, M. Perronnet, en imaginant cette
forme hardie, fit une innovation heureuse, et exécuta ce qui
jusqu'alors avoit semblé impraticable. Des arcs ainsi surbaissés ne
sembloient pas devoir offrir une résistance suffisante, et eussent été
effectivement trop foibles, si l'habile ingénieur n'eût trouvé la
solution du problème dans la force prodigieuse qu'il donna aux culées,
laquelle est incomparablement plus grande que celle qu'on juge
nécessaire aux culées des ponts en plein cintre. Il avoit déjà fait
l'expérience de cette belle et audacieuse construction dans le
magnifique pont de Neuilly[575].
[Note 575: Ce pont, commencé en 1768, fut achevé en 1772. Il
est composé de cinq arches, également en voûtes surbaissées,
de 120 pieds d'ouverture et de trente pieds de hauteur sous
la clef, il a environ 750 pieds de long. La largeur des
piles est de 13 pieds.]
Les piles, qui s'élèvent en ligne droite, n'ont que neuf pieds
d'épaisseur, et présentent à l'avant-bec et à l'arrière-bec des
colonnes engagées qui soutiennent une corniche de cinq pieds et demi
de hauteur. Les parapets, formés en balustrades, ajoutent encore à la
grâce et à la richesse de ce monument.
ÉGLISE DE LA MAGDELEINE.
Il faut revenir maintenant à cette église paroissiale, dont le nouveau
bâtiment forme le dernier point de perspective de la place Louis XV.
Elle étoit primitivement, comme plusieurs autres, un démembrement de la
paroisse de Saint-Germain-l'Auxerrois, laquelle comprenoit alors dans sa
circonscription tout le territoire situé depuis le chemin de
Saint-Denis, hors de la ville, jusqu'aux environs du bourg de
Saint-Cloud. La plupart des historiens de Paris, sur la foi du
commissaire Delamare, qu'ils ont successivement copié, ont avancé que
l'église de la Magdeleine, devenue paroisse en 1639, n'étoit avant cette
époque qu'une chapelle fondée par Charles VIII en 1487; mais l'abbé
Lebeuf démontre, par des titres authentiques, que l'origine de cette
église est d'une antiquité beaucoup plus reculée; et Jaillot, qui a
vérifié et développé les preuves sur lesquelles ce savant appuie son
opinion, nous semble avoir éclairci cette question avec toute
l'exactitude et la sagacité qui le caractérisent.--«On sera convaincu,
dit-il, par plusieurs raisons, qu'il existoit une église à la
Ville-l'Évêque bien antérieurement à l'année 1487: 1º si l'on fait
attention que de temps immémorial la Ville-l'Évêque étoit un bourg, que
les évêques de Paris y avoient un _séjour_ ou maison de plaisance, des
granges, un port, des dîmes, etc., on ne peut guère douter qu'il n'y eût
une église ou chapelle pour le secours des habitants, quoique leur
nombre ne fût pas considérable; 2º la nouvelle clôture de la ville sous
Philippe-Auguste mettoit dans la nécessité d'avoir une paroisse dans le
faubourg; 3º ces conjectures dégénèrent en preuves à la vue des titres,
qui font mention d'un prêtre ou curé de la Ville-l'Évêque.
Indépendamment du _pouillé_[576] du treizième siècle et des suivants, et
d'un titre de 1238[577], dans lequel est nommé le prêtre de _Villa
Episcopi_, on trouve que le mercredi avant la Pentecôte 1284, le
chapitre de Saint-Germain avoit nommé _Étienne de Saint-Germain_
vicaire perpétuel de l'église de la Ville-l'Évêque[578]: on peut y
ajouter la table des cures du diocèse, dans laquelle celle de la
Ville-l'Évêque est indiquée; et le contrat du 13 mai 1386, par lequel M.
Le Coq, avocat-général, donne à cette église 30 livres, à la charge par
le curé de célébrer tous les jeudis une messe du Saint-Sacrement; enfin
une sentence de l'official de Paris, du 16 mars 1407, en faveur du
chapitre de Saint-Germain, dans laquelle est énoncé son droit, comme
curé primitif, sur les églises de Sainte-Opportune, de Saint-Honoré et
de la _Ville-l'Évêque_, dont il jouit de temps immémorial, _à tali et
tanto tempore cujus initii hominum memoria non existit_[579].»
[Note 576: On appelle ainsi le catalogue, registre ou
inventaire de tous les bénéfices d'un diocèse.]
[Note 577: Pet. Cart., fol. 417.]
[Note 578: _Gall. Christ._, t. VII, col. 260.]
[Note 579: Hist. de Par., t. III, p. 102.]
Il y a lieu de croire, d'après cela, que la chapelle bâtie par les ordres
de Charles VIII en remplaça une autre qui existoit auparavant. Ce prince y
ayant établi en même temps la confrérie de Sainte-Marie-Magdeleine[580],
l'église aura été, par cette raison, dédiée sous l'invocation de cette
sainte; et il ne faut point chercher d'autre origine à ce nom. L'église
de la Ville-l'Évêque ne fut effectivement érigée en paroisse avec un curé
titulaire qu'en 1639. Le chapitre de Saint-Germain voulut d'abord y mettre
opposition et faire valoir ses droits[581] sur cette cure; mais il paroît
que ses prétentions furent aussitôt rejetées, et c'est à tort que l'abbé
Lebeuf prétend que les chanoines y ont eu juridiction jusqu'à leur réunion
au chapitre de la cathédrale.
[Note 580: La confrérie de Sainte-Marie-Magdeleine fut
établie le 20 novembre 1491. Le roi Charles VIII s'en
déclara le fondateur, et s'y fit recevoir, ainsi que la
reine son épouse.]
[Note 581: Les chanoines prétendoient, pour maintenir ce
droit de curé primitif, avoir celui de venir officier à
l'église de la Ville-l'Évêque, le jour de la fête de la
patronne.]
Quelques années après que la chapelle de la Magdeleine eut été érigée
en paroisse, elle se trouva trop petite pour le nombre toujours
croissant de ses paroissiens. On songea donc à bâtir une église plus
spacieuse, et la première pierre en fut posée, le 8 juillet 1659, par
Anne-Marie-Louise d'Orléans, connue sous le nom de Mademoiselle. Ce
fut cette nouvelle église qui reçut publiquement le nom de
Sainte-Magdeleine: car, dans tous les actes antérieurs à cette époque,
on ne la trouve désignée que sous le nom d'église de la
Ville-l'Évêque[582].
[Note 582: Cette église a été entièrement détruite, et
l'emplacement qu'elle occupoit est maintenant un chantier de
bois à brûler.]
Peu de temps après, il s'éleva quelques différends entre les curés de
Saint-Roch et de la nouvelle paroisse, au sujet des limites
respectives de leurs juridictions; mais ces débats de peu d'importance
furent terminés par un arrêt du parlement du 26 février 1671, qui
ordonna que les clôtures de la ville, telles qu'elles existoient
alors, serviroient de bornes aux deux paroisses[583].
[Note 583: Toutefois le curé et les marguilliers de
Saint-Roch n'acquiescèrent à ce jugement qu'à condition que
ces limites ne pourroient préjudicier à leurs droits, en cas
que, dans la suite, la clôture de la ville fût reculée ou
avancée.]
Le quartier de la Ville-l'Évêque s'étant considérablement accru dans
l'espace d'un siècle qui s'étoit écoulé depuis la construction de
l'église de la Madeleine[584], on pensa à en bâtir encore une nouvelle
proportionnée au nombre de ses paroissiens. On voulut même qu'elle fût
construite avec une certaine magnificence, comme devant concourir à
l'ornement de la place Louis XV, en face de laquelle on en avoit
choisi l'emplacement, à l'angle du boulevart. M. Constant d'Ivry,
architecte de M. le duc d'Orléans, fut choisi pour mettre à exécution
ce grand projet. Ses plans et dessins furent acceptés, et l'on posa
la première pierre le 13 avril 1764. Cet architecte avoit jeté les
fondements de cet édifice; il l'avoit élevé à quinze pieds au-dessus
du sol, lorsqu'il mourut en 1777. M. Couture, qui avoit été associé à
ses travaux, l'ayant remplacé seul dans la direction de cette
entreprise, crut devoir modifier le plan et changer l'élévation de
l'édifice: en conséquence une partie de ce qui avoit été bâti fut
démoli, et l'entrée fut décorée d'un péristyle corinthien, dont la
proportion est belle et l'ordonnance sage[585]. Les colonnes, au
nombre de douze, étoient déjà élevées jusqu'aux chapiteaux, lorsque la
révolution arriva et fit cesser entièrement ces travaux, qui
auparavant avoient été plusieurs fois suspendus. Ils furent repris par
ordre de l'usurpateur, et continués sur un plan nouveau qui paroît
devoir être achevé sous le règne de nos rois légitimes; et ainsi
seront complétés les aspects magnifiques qu'offre cette partie de la
capitale que nous venons de décrire[586].
[Note 584: L'ancienne église de la Magdeleine n'a point
cessé de servir au culte, jusqu'au commencement de la
révolution, pendant laquelle elle a été abattue. Il n'existe
aucune gravure de ce petit monument; et celle que nous
donnons est copiée d'après un ancien dessin, qui, sans
doute, est unique. Nous croyons inutile de faire remarquer
combien est précieuse cette suite de monuments détruits
qu'offre notre ouvrage, et qui, sans lui, n'auroient laissé,
avant peu, que des traditions confuses et bientôt effacées.
(_Voyez_ pl. 69.)]
[Note 585: _Voyez_ pl. 62.]
[Note 586: _Voyez_ l'article _Monuments nouveaux_.]
LES BÉNÉDICTINES DE LA VILLE-L'ÉVÊQUE.
Les religieuses de ce couvent, situé près de l'église de la Magdeleine,
vivoient, comme leur nom l'indique, sous la règle de Saint-Benoît. Elles
avoient été établies dans ce monastère, en 1613, par Catherine
d'Orléans-Longueville et Marguerite d'Orléans-d'Estouteville sa soeur. Ces
deux princesses ayant conçu le dessein de fonder une communauté de filles,
et obtenu l'agrément du roi pour son exécution, destinèrent à cet
établissement deux maisons avec jardins, formant un enclos à peu près de
treize arpents, qu'elles avoient acquises à la Ville-l'Évêque. Ayant fait
disposer l'intérieur de ces édifices d'une manière convenable aux
exercices de la vie religieuse, elles s'adressèrent à l'abbesse de
Montmartre, et lui demandèrent, pour peupler ce nouveau couvent, des
sujets de son monastère. Celle-ci envoya dix religieuses, qui en prirent
possession le 2 avril 1613.
Deux ans après, ces saintes filles, encouragées par les exemples et les
exhortations de leur supérieure _Marguerite de Veiny-d'Arbouze_[587],
formèrent le dessein d'embrasser une règle plus austère que celle qui
étoit pratiquée dans l'abbaye de Montmartre. Ayant obtenu le consentement
de l'abbesse dont elles dépendoient encore à cette époque, elles
commencèrent, le jour de Pâques 1615, à observer les jeûnes, les
abstinences et les austérités de la règle de saint Benoît. Cet exemple
fut, peu de temps après, imité par les religieuses de l'abbaye de
Montmartre, et cette observance a continué d'être suivie dans ces deux
monastères jusqu'au moment de leur destruction.
[Note 587: Elle fut depuis abbesse et réformatrice du
Val-de-Grâce.]
Ce monastère des Bénédictines de la Ville-l'Évêque avoit d'abord été
érigé en prieuré dépendant de l'abbaye de Montmartre, ce qui le fit
appeler _le petit Montmartre_, quoique son véritable nom fût celui de
_Notre-Dame de Grâce_. Quelques contestations s'étant élevées depuis
entre ces deux maisons, il parut convenable et même nécessaire de les
désunir. En conséquence, le 20 mai 1647, l'abbesse de Montmartre céda
tous les droits et prétentions qu'elle avoit, en cette qualité, sur le
prieuré de Notre-dame de Grâce; et une somme de 36,000 livres lui fut
accordée, en dédommagement des frais qui avoient été faits pour
l'établissement, les bâtiments et la _manutention_ de ce prieuré. Par
ce concordat, la nouvelle communauté devint tout-à-fait indépendante
de l'autre, et fut soumise, quant à sa discipline intérieure, à
l'archevêque de Paris. Alors les religieuses de la Ville-l'Évêque se
pourvurent au parlement le 7 septembre de la même année 1647, et y
firent enregistrer les lettres-patentes accordées en 1612 à leurs
fondatrices[588].
[Note 588: Pet. Cart., fol. 109, _verso_, C. 144.]
CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DES BÉNÉDICTINES.
TABLEAUX.
Sur le maître-autel, une Annonciation attribuée à _Lesueur_. Dans
le sanctuaire, l'Adoration des mages, et Jésus-Christ dans le
désert, par _Boullongne aîné_.--L'Adoration des bergers, par
_Pierre_. La Cananéenne, par un peintre inconnu. Deux tableaux de
_Champagne_ et deux de _Detroy_, sujets tirés de la vie de N. S.
L'église de ce couvent a été détruite, et sur son emplacement on a
pratiqué un passage qui conduit à la rue de l'Arcade.
ÉGLISE PAROISSIALE
DE SAINT-PHILIPPE DU ROULE.
Cette église paroissiale est située dans la rue du Faubourg-du-Roule,
à peu de distance de la barrière. Son territoire, qui comprend tout ce
faubourg, dépendoit autrefois de la paroisse de Villers-la-Garenne et
de celle de Clichy. Jusqu'en 1699, il n'y eut, dans cet endroit,
qu'une petite chapelle, servant à l'usage d'un hôpital établi pour les
lépreux. L'époque de la fondation et le nom du fondateur de cette
léproserie sont également inconnus. Mais comme cet établissement avoit
pour objet de procurer une retraite et des secours aux ouvriers
monnoyeurs de Paris, on peut conjecturer avec quelque raison qu'il fut
fondé par les chefs et directeurs des monnoies; et la permission pour
la construction de la chapelle étant du mois d'avril 1217, il y a lieu
de croire que la fondation de l'hôpital n'est pas de beaucoup
antérieure à cette époque: car la religion s'empressoit toujours de
joindre ses consolations spirituelles aux secours que la charité
préparoit pour les malades et les infortunés. Nous voyons dans les
anciens titres[589] que l'évêque, par un accord fait entre lui et les
_ouvriers monnoyeurs_, avoit la nomination de quatre places dans cet
hôpital; droit qu'il se réserva apparemment comme une indemnité des
terrains qu'il avoit accordés, ou des acquisitions qu'il avoit
amorties sur le Roule, dont le territoire étoit un fief de l'évêché.
[Note 589: Pet. Cartul., fol. 258, C. 375.]