Composée d'abord de quatre grandes pièces de gazon maintenant en

friche, la place Louis XV est divisée en quatre parties par le chemin

qui conduit du boulevart au pont Louis XVI, et des Tuileries aux

Champs-Élysées. Les quatre trottoirs qui remplissent l'espace

intermédiaire sont terminés par de petits pavillons qui ont pour

amortissement des socles décorés de guirlandes, et destinés à porter

des figures qui n'ont point été exécutées.

Telle est cette place, qui, découverte entièrement de trois côtés,

présente, dans la seule partie du nord, une ligne de bâtiments qui la

termine. Ce caractère, si différent de celui de toutes les autres

places de Paris, ne lui a point été donné sans raison: ceux qui en

conçurent le plan voulurent que, dans la position unique où elle est

située, la place Louis XV, environnée, dans tous ses aspects, d'objets

ou imposants ou agréables, de monuments existants ou projetés, fût

plutôt un centre de tous ces points de vue si variés qu'un ensemble de

constructions conçues sur un plan symétrique. Les divers travaux qui,

depuis son origine, ont été exécutés dans les espaces environnants,

ceux qui se préparent ou s'exécutent encore aujourd'hui, ont justifié

et justifient de plus en plus cette conception nouvelle, qui fut

extrêmement critiquée dans le principe, et que critiquent encore tous

ceux qui veulent que les règles l'emportent toujours sur les

convenances, principe dont l'extrême rigueur peut avoir de grands

inconvénients et jeter même dans les fautes les plus graves.

La statue en bronze de Louis XV étoit placée au milieu de

l'intersection des quatre chemins qui traversent cette place, en face

de la grande allée des Tuileries et de la grande route de Neuilly. Le

monarque y étoit représenté à cheval, en costume romain, et couronné

de lauriers. Cette figure, qui n'étoit pas sans élégance, mais qui

manquoit de style, et surtout de ce caractère héroïque qu'on exige

dans les monuments de ce genre, avoit été modelée par Edme Bouchardon,

sculpteur du roi, et fondue d'un seul jet, en 1760. Cet artiste, étant

mort deux ans après, n'eut pas la satisfaction de voir à sa place un

ouvrage qu'il regardoit comme son chef-d'oeuvre[567] et comme le gage

de son immortalité. La statue ne fut élevée qu'en 1763. Aux quatre

angles du piédestal étoient placées quatre figures colossales

exécutées par _Pigalle_[568], et représentant des Vertus caractérisées

par leurs attributs: des guirlandes de laurier, des cornes

d'abondance, etc., ornoient la corniche du piédestal dont la hauteur

étoit de vingt-deux pieds. Des tables de marbre chargées

d'inscriptions[569], des bas-reliefs en bronze[570] en couvroient les

quatre surfaces, et sur le socle étoient posés deux grands trophées,

offrant un mélange de boucliers, de casques, d'épées et de piques

antiques, également jetés en bronze.

[Note 567: Il y avoit travaillé pendant douze années

consécutives.]

[Note 568: C'étoit _Bouchardon_ lui-même qui avoit demandé

cet artiste pour son successeur. Ces quatre figures, d'un

style maniéré et mesquin, représentoient _la Force_, _la

Paix_, _la Prudence_ et _la Justice_.]

[Note 569: _Voyez_ pl. 68. Les inscriptions étoient placées

sur les deux faces qui regardoient les Tuileries et les

Champs-Élysées. La première étoit ainsi conçue:

_Ludovico XV. Optimo principi, quod ad Scaldim, Mosam,

Rhenum victor, pacem armis, pace et suorum et Europæ

felicitatem quæsivit._

On lisoit sur la seconde:

_Hoc pietatis publicæ monumentum Præfectus et ædiles

decreverunt, anno M.DCC.XLVIII, posuerunt anno

M.DCC.LXIII._]

[Note 570: Ces bas-reliefs, de sept pieds et demi de long

sur cinq de haut, offroient, du côté de la rivière, le roi

dans un quadrige, couronné par la Victoire et conduit par la

Renommée; de l'autre, le même prince assis sur un trophée,

et donnant la paix à ses peuples.]

Une magnifique balustrade de marbre blanc entouroit ce monument[571].

[Note 571: Il a été renversé le 10 août 1792. C'est devant

le piédestal mutilé de cette statue que fut consommé

l'assassinat juridique de Louis XVI, le 21 janvier 1793, et

que coula, sur un échafaud permanent, le sang le plus pur

de la France.]

Les deux bâtiments qui terminent cette place du côté du boulevart

présentent deux façades de quarante-huit toises de longueur chacune,

sur soixante-quinze pieds de hauteur, placées à seize toises de

distance de la balustrade des fossés, et séparées l'une de l'autre par

la rue Royale dont nous venons de parler. Des avant-corps couronnés de

frontons en forment les extrémités, et, dans l'espace qui sépare ces

constructions, une suite d'arcades décorées de bossages et formant

galeries, sert de soubassement à un péristyle de colonnes isolées

d'ordre corinthien; au-dessus règne une balustrade dans toute la

longueur de chaque édifice.

Ces deux monuments ont été exécutés sur les dessins de M. Gabriel; et,

comme nous l'avons dit, leur objet principal fut de terminer de ce

côté la place par une architecture pittoresque et somptueuse. On voit

évidemment, dans la disposition des colonnades qui en occupent la

partie supérieure, que l'architecte a eu l'intention de rivaliser avec

celles que Perrault a élevées sur la façade du Louvre; mais, de l'aveu

de tous les connoisseurs, la palme est encore restée au dernier. En

voulant éviter ce qu'on a quelquefois appelé un défaut dans l'ouvrage

de Perrault, c'est-à-dire l'accouplement des colonnes, l'artiste

moderne, par l'infériorité de son travail, a donné une preuve

nouvelle qu'il existe dans l'architecture un beau relatif indépendant

de tous les principes, d'où il peut résulter des effets supérieurs à

la marche régulière qu'ils ont consacrée, et dont la régularité n'est

quelquefois que l'absence des défauts. M. Gabriel auroit peut-être

réussi à faire condamner Perrault, s'il eût donné à ses ordonnances

plus de gravité, moins de maigreur aux colonnes, moins de largeur aux

entre-colonnements, plus de caractère aux profils et aux objets de

décoration, et s'il eût fait choix d'un plus heureux soubassement. Au

reste cette architecture a de l'éclat, de la magnificence, et présente

un point de vue riche et élégant[572].

[Note 572: _Voyez_ pl. 60. Le bâtiment de la gauche étoit et

est encore occupé par des particuliers; celui de la droite

servoit autrefois de garde-meuble de la couronne. On y

voyoit les grands meubles, comme lits, dais, etc., servant

au sacre de nos rois; les diamants de la couronne, la

chapelle d'or du cardinal de Richelieu, la nef d'or qui

servoit dans les grandes cérémonies, des tapisseries

magnifiques des Gobelins et de la Savonnerie; une quantité

innombrable de vases de jaspe, agate, cristal de roche,

etc.; des armures anciennes et étrangères, etc., etc.]

COURS-LA-REINE,

ET CHAMPS-ÉLYSÉES.

Nous allons achever de décrire successivement les différents aspects

ou monuments que l'oeil embrasse du milieu de la place immense qu'ils

environnent; et, pour suivre une sorte d'ordre qui nous ramène dans

l'itinéraire du quartier, nous parlerons d'abord des _Champs-Élysées_

et du _Cours-la-Reine_, qui se présentent en face du jardin des

Tuileries.

Le vaste emplacement où se trouvent aujourd'hui ces belles promenades

étoit anciennement couvert de petites maisons irrégulières et isolées,

accompagnées de jardins, de prés et de terres labourables. En l'année

1616, la reine mère, Marie de Médicis, ayant acheté une partie de ce

terrain, y fit planter trois allées formées par quatre rangs d'arbres,

et fermées aux deux extrémités par des grilles de fer. Cette promenade

étoit réservée uniquement pour cette princesse et pour sa cour,

lorsqu'elle vouloit prendre l'air en carrosse; et ce fut cette

destination particulière qui lui fit donner le nom de _Cours-la-Reine_.

Ce cours régnoit comme aujourd'hui le long de la rivière, dont il étoit

séparé par la chaussée de la grande route de Versailles. De l'autre

côté, des fossés le séparoient d'une plaine dans laquelle on passoit sur

un petit pont de pierre. En 1670, cette plaine, qui s'étendoit jusqu'au

Roule, fut plantée d'arbres formant plusieurs allées, au milieu

desquelles on ménagea des tapis de gazon; et cette nouvelle promenade

prit dès lors le nom de _Champs-Élysées_. L'allée du milieu, plus

spacieuse que les autres, aboutissoit, dès ce temps-là, d'un côté à

l'esplanade où est actuellement la place Louis XV, et de l'autre à

l'endroit qu'on appelle aujourd'hui l'_Étoile_, par-delà la barrière.

Les arbres du Cours-la-Reine, qui avoient été plantés en 1616, furent

arrachés en 1723, par l'ordre du duc d'Antin, alors surintendant général

des bâtiments, qui en fit replanter d'autres dans l'arrangement où ils

sont encore aujourd'hui. En 1764, M. de Marigny, autre surintendant des

bâtiments, fit aussi replanter les Champs-Élysées. Les allées, tracées

et distribuées alors suivant un nouveau plan et dans une nouvelle

symétrie, en ont fait une des promenades les plus agréables de Paris, et

l'entrée la plus magnifique de cette belle capitale[573].

[Note 573: _Voy._ pl. 61.]

PONT LOUIS XVI.

Dès 1722, la ville de Paris avoit été autorisée par lettres-patentes à

faire un emprunt pour l'établissement d'un pont vis-à-vis la place

Louis XV. La grande quantité d'hôtels et de maisons qui s'élevoient de

tous côtés dans le faubourg Saint-Germain, faisoit sentir davantage de

jour en jour la nécessité de cette communication nouvelle entre les

deux rives, qu'il n'étoit alors possible de traverser qu'en allant

chercher le pont Royal, ou en se servant du moyen lent et incommode

d'un bac établi vis-à-vis les Invalides. Ce ne fut cependant qu'en

1786 que, par un édit du roi qui permit un emprunt de trente millions

destiné aux embellissements de Paris, il fut affecté 1,200,000 livres

pour les frais des premières constructions de ce monument: commencé en

1787, il ne fut achevé qu'en 1790.

Ce pont, le plus estimé de tous ceux qui ornoient alors Paris, est

composé de cinq arches qui diminuent graduellement de largeur.

L'arche du milieu a quatre-vingt-seize pieds d'ouverture; les deux qui

lui sont collatérales, quatre-vingt-sept pieds, et celles qui touchent

les culées soixante-dix-huit. Ces arches offrent dans leur courbure

surbaissée une portion de cercle dont le centre seroit fort au-dessous

du niveau de l'eau, de manière que la ligne totale du pont ne s'écarte

de la ligne droite que par une courbe presque insensible et de la plus

grande élégance[574].

[Note 574: _Voyez_ p. 66.]

L'architecte de ce beau monument, M. Perronnet, en imaginant cette

forme hardie, fit une innovation heureuse, et exécuta ce qui

jusqu'alors avoit semblé impraticable. Des arcs ainsi surbaissés ne

sembloient pas devoir offrir une résistance suffisante, et eussent été

effectivement trop foibles, si l'habile ingénieur n'eût trouvé la

solution du problème dans la force prodigieuse qu'il donna aux culées,

laquelle est incomparablement plus grande que celle qu'on juge

nécessaire aux culées des ponts en plein cintre. Il avoit déjà fait

l'expérience de cette belle et audacieuse construction dans le

magnifique pont de Neuilly[575].

[Note 575: Ce pont, commencé en 1768, fut achevé en 1772. Il

est composé de cinq arches, également en voûtes surbaissées,

de 120 pieds d'ouverture et de trente pieds de hauteur sous

la clef, il a environ 750 pieds de long. La largeur des

piles est de 13 pieds.]

Les piles, qui s'élèvent en ligne droite, n'ont que neuf pieds

d'épaisseur, et présentent à l'avant-bec et à l'arrière-bec des

colonnes engagées qui soutiennent une corniche de cinq pieds et demi

de hauteur. Les parapets, formés en balustrades, ajoutent encore à la

grâce et à la richesse de ce monument.

ÉGLISE DE LA MAGDELEINE.

Il faut revenir maintenant à cette église paroissiale, dont le nouveau

bâtiment forme le dernier point de perspective de la place Louis XV.

Elle étoit primitivement, comme plusieurs autres, un démembrement de la

paroisse de Saint-Germain-l'Auxerrois, laquelle comprenoit alors dans sa

circonscription tout le territoire situé depuis le chemin de

Saint-Denis, hors de la ville, jusqu'aux environs du bourg de

Saint-Cloud. La plupart des historiens de Paris, sur la foi du

commissaire Delamare, qu'ils ont successivement copié, ont avancé que

l'église de la Magdeleine, devenue paroisse en 1639, n'étoit avant cette

époque qu'une chapelle fondée par Charles VIII en 1487; mais l'abbé

Lebeuf démontre, par des titres authentiques, que l'origine de cette

église est d'une antiquité beaucoup plus reculée; et Jaillot, qui a

vérifié et développé les preuves sur lesquelles ce savant appuie son

opinion, nous semble avoir éclairci cette question avec toute

l'exactitude et la sagacité qui le caractérisent.--«On sera convaincu,

dit-il, par plusieurs raisons, qu'il existoit une église à la

Ville-l'Évêque bien antérieurement à l'année 1487: 1º si l'on fait

attention que de temps immémorial la Ville-l'Évêque étoit un bourg, que

les évêques de Paris y avoient un _séjour_ ou maison de plaisance, des

granges, un port, des dîmes, etc., on ne peut guère douter qu'il n'y eût

une église ou chapelle pour le secours des habitants, quoique leur

nombre ne fût pas considérable; 2º la nouvelle clôture de la ville sous

Philippe-Auguste mettoit dans la nécessité d'avoir une paroisse dans le

faubourg; 3º ces conjectures dégénèrent en preuves à la vue des titres,

qui font mention d'un prêtre ou curé de la Ville-l'Évêque.

Indépendamment du _pouillé_[576] du treizième siècle et des suivants, et

d'un titre de 1238[577], dans lequel est nommé le prêtre de _Villa

Episcopi_, on trouve que le mercredi avant la Pentecôte 1284, le

chapitre de Saint-Germain avoit nommé _Étienne de Saint-Germain_

vicaire perpétuel de l'église de la Ville-l'Évêque[578]: on peut y

ajouter la table des cures du diocèse, dans laquelle celle de la

Ville-l'Évêque est indiquée; et le contrat du 13 mai 1386, par lequel M.

Le Coq, avocat-général, donne à cette église 30 livres, à la charge par

le curé de célébrer tous les jeudis une messe du Saint-Sacrement; enfin

une sentence de l'official de Paris, du 16 mars 1407, en faveur du

chapitre de Saint-Germain, dans laquelle est énoncé son droit, comme

curé primitif, sur les églises de Sainte-Opportune, de Saint-Honoré et

de la _Ville-l'Évêque_, dont il jouit de temps immémorial, _à tali et

tanto tempore cujus initii hominum memoria non existit_[579].»

[Note 576: On appelle ainsi le catalogue, registre ou

inventaire de tous les bénéfices d'un diocèse.]

[Note 577: Pet. Cart., fol. 417.]

[Note 578: _Gall. Christ._, t. VII, col. 260.]

[Note 579: Hist. de Par., t. III, p. 102.]

Il y a lieu de croire, d'après cela, que la chapelle bâtie par les ordres

de Charles VIII en remplaça une autre qui existoit auparavant. Ce prince y

ayant établi en même temps la confrérie de Sainte-Marie-Magdeleine[580],

l'église aura été, par cette raison, dédiée sous l'invocation de cette

sainte; et il ne faut point chercher d'autre origine à ce nom. L'église

de la Ville-l'Évêque ne fut effectivement érigée en paroisse avec un curé

titulaire qu'en 1639. Le chapitre de Saint-Germain voulut d'abord y mettre

opposition et faire valoir ses droits[581] sur cette cure; mais il paroît

que ses prétentions furent aussitôt rejetées, et c'est à tort que l'abbé

Lebeuf prétend que les chanoines y ont eu juridiction jusqu'à leur réunion

au chapitre de la cathédrale.

[Note 580: La confrérie de Sainte-Marie-Magdeleine fut

établie le 20 novembre 1491. Le roi Charles VIII s'en

déclara le fondateur, et s'y fit recevoir, ainsi que la

reine son épouse.]

[Note 581: Les chanoines prétendoient, pour maintenir ce

droit de curé primitif, avoir celui de venir officier à

l'église de la Ville-l'Évêque, le jour de la fête de la

patronne.]

Quelques années après que la chapelle de la Magdeleine eut été érigée

en paroisse, elle se trouva trop petite pour le nombre toujours

croissant de ses paroissiens. On songea donc à bâtir une église plus

spacieuse, et la première pierre en fut posée, le 8 juillet 1659, par

Anne-Marie-Louise d'Orléans, connue sous le nom de Mademoiselle. Ce

fut cette nouvelle église qui reçut publiquement le nom de

Sainte-Magdeleine: car, dans tous les actes antérieurs à cette époque,

on ne la trouve désignée que sous le nom d'église de la

Ville-l'Évêque[582].

[Note 582: Cette église a été entièrement détruite, et

l'emplacement qu'elle occupoit est maintenant un chantier de

bois à brûler.]

Peu de temps après, il s'éleva quelques différends entre les curés de

Saint-Roch et de la nouvelle paroisse, au sujet des limites

respectives de leurs juridictions; mais ces débats de peu d'importance

furent terminés par un arrêt du parlement du 26 février 1671, qui

ordonna que les clôtures de la ville, telles qu'elles existoient

alors, serviroient de bornes aux deux paroisses[583].

[Note 583: Toutefois le curé et les marguilliers de

Saint-Roch n'acquiescèrent à ce jugement qu'à condition que

ces limites ne pourroient préjudicier à leurs droits, en cas

que, dans la suite, la clôture de la ville fût reculée ou

avancée.]

Le quartier de la Ville-l'Évêque s'étant considérablement accru dans

l'espace d'un siècle qui s'étoit écoulé depuis la construction de

l'église de la Madeleine[584], on pensa à en bâtir encore une nouvelle

proportionnée au nombre de ses paroissiens. On voulut même qu'elle fût

construite avec une certaine magnificence, comme devant concourir à

l'ornement de la place Louis XV, en face de laquelle on en avoit

choisi l'emplacement, à l'angle du boulevart. M. Constant d'Ivry,

architecte de M. le duc d'Orléans, fut choisi pour mettre à exécution

ce grand projet. Ses plans et dessins furent acceptés, et l'on posa

la première pierre le 13 avril 1764. Cet architecte avoit jeté les

fondements de cet édifice; il l'avoit élevé à quinze pieds au-dessus

du sol, lorsqu'il mourut en 1777. M. Couture, qui avoit été associé à

ses travaux, l'ayant remplacé seul dans la direction de cette

entreprise, crut devoir modifier le plan et changer l'élévation de

l'édifice: en conséquence une partie de ce qui avoit été bâti fut

démoli, et l'entrée fut décorée d'un péristyle corinthien, dont la

proportion est belle et l'ordonnance sage[585]. Les colonnes, au

nombre de douze, étoient déjà élevées jusqu'aux chapiteaux, lorsque la

révolution arriva et fit cesser entièrement ces travaux, qui

auparavant avoient été plusieurs fois suspendus. Ils furent repris par

ordre de l'usurpateur, et continués sur un plan nouveau qui paroît

devoir être achevé sous le règne de nos rois légitimes; et ainsi

seront complétés les aspects magnifiques qu'offre cette partie de la

capitale que nous venons de décrire[586].

[Note 584: L'ancienne église de la Magdeleine n'a point

cessé de servir au culte, jusqu'au commencement de la

révolution, pendant laquelle elle a été abattue. Il n'existe

aucune gravure de ce petit monument; et celle que nous

donnons est copiée d'après un ancien dessin, qui, sans

doute, est unique. Nous croyons inutile de faire remarquer

combien est précieuse cette suite de monuments détruits

qu'offre notre ouvrage, et qui, sans lui, n'auroient laissé,

avant peu, que des traditions confuses et bientôt effacées.

(_Voyez_ pl. 69.)]

[Note 585: _Voyez_ pl. 62.]

[Note 586: _Voyez_ l'article _Monuments nouveaux_.]

LES BÉNÉDICTINES DE LA VILLE-L'ÉVÊQUE.

Les religieuses de ce couvent, situé près de l'église de la Magdeleine,

vivoient, comme leur nom l'indique, sous la règle de Saint-Benoît. Elles

avoient été établies dans ce monastère, en 1613, par Catherine

d'Orléans-Longueville et Marguerite d'Orléans-d'Estouteville sa soeur. Ces

deux princesses ayant conçu le dessein de fonder une communauté de filles,

et obtenu l'agrément du roi pour son exécution, destinèrent à cet

établissement deux maisons avec jardins, formant un enclos à peu près de

treize arpents, qu'elles avoient acquises à la Ville-l'Évêque. Ayant fait

disposer l'intérieur de ces édifices d'une manière convenable aux

exercices de la vie religieuse, elles s'adressèrent à l'abbesse de

Montmartre, et lui demandèrent, pour peupler ce nouveau couvent, des

sujets de son monastère. Celle-ci envoya dix religieuses, qui en prirent

possession le 2 avril 1613.

Deux ans après, ces saintes filles, encouragées par les exemples et les

exhortations de leur supérieure _Marguerite de Veiny-d'Arbouze_[587],

formèrent le dessein d'embrasser une règle plus austère que celle qui

étoit pratiquée dans l'abbaye de Montmartre. Ayant obtenu le consentement

de l'abbesse dont elles dépendoient encore à cette époque, elles

commencèrent, le jour de Pâques 1615, à observer les jeûnes, les

abstinences et les austérités de la règle de saint Benoît. Cet exemple

fut, peu de temps après, imité par les religieuses de l'abbaye de

Montmartre, et cette observance a continué d'être suivie dans ces deux

monastères jusqu'au moment de leur destruction.

[Note 587: Elle fut depuis abbesse et réformatrice du

Val-de-Grâce.]

Ce monastère des Bénédictines de la Ville-l'Évêque avoit d'abord été

érigé en prieuré dépendant de l'abbaye de Montmartre, ce qui le fit

appeler _le petit Montmartre_, quoique son véritable nom fût celui de

_Notre-Dame de Grâce_. Quelques contestations s'étant élevées depuis

entre ces deux maisons, il parut convenable et même nécessaire de les

désunir. En conséquence, le 20 mai 1647, l'abbesse de Montmartre céda

tous les droits et prétentions qu'elle avoit, en cette qualité, sur le

prieuré de Notre-dame de Grâce; et une somme de 36,000 livres lui fut

accordée, en dédommagement des frais qui avoient été faits pour

l'établissement, les bâtiments et la _manutention_ de ce prieuré. Par

ce concordat, la nouvelle communauté devint tout-à-fait indépendante

de l'autre, et fut soumise, quant à sa discipline intérieure, à

l'archevêque de Paris. Alors les religieuses de la Ville-l'Évêque se

pourvurent au parlement le 7 septembre de la même année 1647, et y

firent enregistrer les lettres-patentes accordées en 1612 à leurs

fondatrices[588].

[Note 588: Pet. Cart., fol. 109, _verso_, C. 144.]

CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DES BÉNÉDICTINES.

TABLEAUX.

Sur le maître-autel, une Annonciation attribuée à _Lesueur_. Dans

le sanctuaire, l'Adoration des mages, et Jésus-Christ dans le

désert, par _Boullongne aîné_.--L'Adoration des bergers, par

_Pierre_. La Cananéenne, par un peintre inconnu. Deux tableaux de

_Champagne_ et deux de _Detroy_, sujets tirés de la vie de N. S.

L'église de ce couvent a été détruite, et sur son emplacement on a

pratiqué un passage qui conduit à la rue de l'Arcade.

ÉGLISE PAROISSIALE

DE SAINT-PHILIPPE DU ROULE.

Cette église paroissiale est située dans la rue du Faubourg-du-Roule,

à peu de distance de la barrière. Son territoire, qui comprend tout ce

faubourg, dépendoit autrefois de la paroisse de Villers-la-Garenne et

de celle de Clichy. Jusqu'en 1699, il n'y eut, dans cet endroit,

qu'une petite chapelle, servant à l'usage d'un hôpital établi pour les

lépreux. L'époque de la fondation et le nom du fondateur de cette

léproserie sont également inconnus. Mais comme cet établissement avoit

pour objet de procurer une retraite et des secours aux ouvriers

monnoyeurs de Paris, on peut conjecturer avec quelque raison qu'il fut

fondé par les chefs et directeurs des monnoies; et la permission pour

la construction de la chapelle étant du mois d'avril 1217, il y a lieu

de croire que la fondation de l'hôpital n'est pas de beaucoup

antérieure à cette époque: car la religion s'empressoit toujours de

joindre ses consolations spirituelles aux secours que la charité

préparoit pour les malades et les infortunés. Nous voyons dans les

anciens titres[589] que l'évêque, par un accord fait entre lui et les

_ouvriers monnoyeurs_, avoit la nomination de quatre places dans cet

hôpital; droit qu'il se réserva apparemment comme une indemnité des

terrains qu'il avoit accordés, ou des acquisitions qu'il avoit

amorties sur le Roule, dont le territoire étoit un fief de l'évêché.

[Note 589: Pet. Cartul., fol. 258, C. 375.]

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 2/8) · 第 32 / 37 段