[Note 519: Ce jardin, d'abord tracé et entouré de murs par

Catherine de Médicis, ensuite abandonné, fut continué et

planté sous Henri IV.]

L'ÉGLISE SAINT-ROCH.

En sortant des Tuileries par la porte du nord, et rentrant dans la rue

Saint-Honoré, le premier monument que l'on rencontre est l'église

paroissiale de Saint-Roch. L'origine de cette église est très-connue

et ne présente aucune obscurité.

L'emplacement sur lequel elle est bâtie étoit anciennement occupé par

une grande maison accompagnée de jardins; on l'appeloit l'hôtel

_Gaillon_, et ce nom étoit devenu celui du quartier où elle étoit

située. À côté de cet hôtel s'élevoit une chapelle, sous l'invocation

de _Sainte-Suzanne_, dont on ignore l'origine et le fondateur[520].

Auprès de ce petit monument, à l'endroit où l'on a construit depuis le

portail et les marches de l'église, une autre chapelle avoit été

bâtie, dès l'an 1521, sous le titre des _Cinq-Plaies_, par _Jean

Dinocheau_, marchand de bétail, et _Jeanne de Laval_ sa femme. Les

habitants de ce quartier, qui étoit compris dans la circonscription de

la paroisse de Saint-Germain-l'Auxerrois, s'étant considérablement

multipliés, formèrent le dessein de faire construire une église

succursale de cette paroisse, qu'ils trouvoient trop éloignée; et la

chapelle des Cinq-Plaies leur parut propre à remplir cet objet.

[Note 520: Néanmoins, soit qu'elle eût été bâtie par le

propriétaire de l'hôtel Gaillon, soit en raison du voisinage

de cet hôtel, elle est désignée dans tous les actes sous le

titre de chapelle _de Gaillon_ ou de _Sainte-Suzanne de

Gaillon_; et lorsqu'il fut proposé de l'acquérir pour

agrandir l'église que l'on vouloit élever, elle ne fut cédée

par le titulaire qu'à la charge de construire dans la

nouvelle église, et le plus près possible du grand autel, un

autel dit de _la chapelle de Sainte-Suzanne de Gaillon_.]

Étienne Dinocheau, fourrier ordinaire du roi, et neveu du fondateur,

bien loin de s'opposer à ce dessein, en rendit l'exécution plus

facile, tant par la générosité qu'il eut de renoncer aux droits qu'il

pouvoit avoir sur cette chapelle, que par la cession qu'il fit, le 13

décembre 1377, d'un grand jardin et d'une place qui en dépendoit. Le

15 octobre suivant, les habitants achetèrent encore la chapelle de

_Gaillon_, dite de _Sainte-Suzanne_, avec ses dépendances; et ce fut

sur ces divers terrains que fut construite la succursale, dans des

dimensions beaucoup plus petites et avec bien moins de magnificence

que le monument qui existe à présent.

Les historiens de Paris ne sont pas d'accord sur l'année où l'on

acheva de bâtir cette première église. Mais comme ils ne diffèrent

entre eux que de deux ou trois ans, nous n'entrerons pas dans la

discussion des raisons de cette différence, laquelle ne présenteroit

aucun résultat intéressant. Ce qu'il y a de bien certain, c'est que la

permission de l'official pour l'érection de cette succursale est du 15

août 1578; et l'on peut supposer que la construction de l'édifice dura

deux ou trois ans. On la consacra sous l'invocation de Saint-Roch,

parce que ce nom étoit celui d'un hôpital[521] que Jacques _Moyen_ ou

_Moyon_, Espagnol de naissance, avoit commencé à établir sur cet

emplacement, et qu'il se vit obligé de céder aux paroissiens.

[Note 521: Cet hôpital étoit destiné aux malades affliges

d'écrouelles. Le fondateur le transporta dans le faubourg

Saint-Jacques.]

L'église Saint-Roch resta pendant assez long-temps dépendante de

Saint-Germain-l'Auxerrois; et, suivant l'usage observé dans la

hiérarchie ecclésiastique, le curé de cette paroisse en nommoit le

desservant. Cet état de choses dura jusqu'en 1633, où elle fut érigée

en église paroissiale par François de Gondi, alors archevêque de

Paris. À cette époque, le nombre de ses paroissiens étoit déjà

considérablement augmenté; et comme il ne cessoit encore de

s'accroître de jour en jour, il arriva, quelques années après, que

cette église se trouva trop petite pour que le service divin pût s'y

faire commodément. Alors les marguilliers furent autorisés à acheter

la totalité du terrain qui dépendoit de l'hôtel Gaillon; et, en 1653,

on jeta les fondements de l'église que nous voyons aujourd'hui.

Elle fut commencée sur les dessins de J. Le Mercier, alors premier

architecte du roi. Ce fut Louis XIV qui en posa la première pierre,

dans laquelle on plaça deux médailles, dont l'une portoit le portrait

de ce prince, l'autre celui d'Anne d'Autriche, et toutes les deux au

revers l'image de saint Roch. Une inscription gravée sur cette pierre

indiquoit le nom des fondateurs et la date de la fondation.

La situation du terrain ne permit pas de suivre l'antique usage, et de

tourner au levant le chevet de cette église: il est exposé au nord. Le

bâtiment en resta long-temps imparfait, sans être voûté, et n'ayant

qu'un simple plafond de bois. Discontinué et repris plusieurs fois

pendant le cours du dix-septième siècle, il fut enfin achevé dans le

dix-huitième par les libéralités du roi et les dons généreux de

plusieurs riches paroissiens.

Le grand portail qui donne sur la rue Saint-Honoré fut construit le

dernier par Jules-Robert de Cotte, intendant général des bâtiments du

roi; et directeur général de la monnoie et des médailles, d'après les

dessins de Robert de Cotte son père, premier architecte de Louis XIV

et de Louis XV. La première pierre en fut posée le 1er mars 1736. Ce

portail, assez purement exécuté, a eu beaucoup de réputation, et

semble avoir servi de modèle à la plupart de ceux qui ont été élevés

depuis, quoiqu'il ne soit lui-même qu'une imitation du style peu

sévère de Mansard: c'est une décoration en bas-relief composée de deux

ordres dorique et corinthien, où il règne une certaine harmonie, mais

dans laquelle on chercheroit vainement cet effet imposant des

péristyles, dont les colonnes isolées non-seulement présentent un

utile abri, mais n'ont pas besoin, comme ces surfaces monotones, de

cette multiplicité de ressauts et de profils, au moyen desquels on

essaie d'offrir à l'oeil quelques foibles projections d'ombres, et de

rompre leur fatigante uniformité.

On a suppléé, par des groupes et des ornements très-soigneusement

finis, à ce manque d'effet; et les connoisseurs ont pu distinguer dans

ces travaux le passage du style usité au siècle de Louis XIV à celui

dont la maigreur et l'affectation ont ensuite caractérisé les

productions du règne de Louis XV. Les figures sculptées par Claude

Francin, de l'Académie royale de sculpture, représentoient, en deux

groupes, quatre pères de l'Église avec les attributs qui leur

conviennent; les armes du roi, qui remplissoient le fronton, et la

croix qui le surmontoit, étoient de la main du même sculpteur[522].

Les ornements ont été exécutés par Louis de Montceau, de l'académie

_des Maîtres_. Le style de ces divers morceaux étoit tel, que si l'on

n'y trouvoit pas toute la dépravation qui, dans les arts d'imitation,

fut le caractère du siècle dernier, on y reconnoissoit du moins les

premières traces du mauvais goût qui l'a si rapidement amenée.

[Note 522: Ces figures, cette croix et ces armes ont été

détruites pendant la révolution. Depuis ce portail a été

réparé.]

Ce portail a quatorze toises de largeur sur treize toises trois pouces

d'élévation, depuis le pilier du perron jusqu'à la pointe du fronton.

Une heureuse disposition du terrain a obligé d'y placer un grand

nombre de marches, ce qui produit un bon effet et annonce dignement un

édifice consacré à la religion[523].

[Note 523: _Voyez_ pl. 57.]

La distribution intérieure de l'église Saint-Roch offre des

singularités qu'on ne rencontre dans aucun autre monument du même

genre à Paris. Elle est composée d'une nef et trois chapelles, qui se

suivent dans l'alignement du portail, et se prolongent ainsi en ligne

droite jusqu'à l'extrémité de l'édifice. Les bas-côtés de la nef,

également prolongés derrière la première chapelle, consacrée à la

Vierge, tournent ensuite autour de la seconde qui est celle de la

Communion[524]. La troisième, qu'on nomme chapelle du Calvaire[525],

est une espèce de rotonde coupée que l'on a ajouté depuis à l'église,

et qui se rattache à ces constructions. Il résulte de cette

disposition et de la forme du maître-autel, construit à la romaine et

placé au rond-point du choeur, que, du portail de l'église, l'oeil

traversant la nef et l'arcade au bas de laquelle cet autel est posé,

plonge dans la profondeur immense de cette enfilade de chapelles, qui,

toutes les trois, sont éclairées par une lumière différente et

dégradée à dessein, ce qui produit un effet presque théâtral, et peu

convenable peut-être à un édifice sacré.

[Note 524: Ces deux chapelles furent bâties en 1709, au

moyen d'une loterie que le roi accorda à la fabrique de

cette église.]

[Note 525: Cette chapelle avoit été bâtie sur le terrain qui

servoit anciennement de cimetière.]

La nef de cette église, composée d'arcades d'une assez belle

proportion, est décorée d'un ordre de pilastres doriques, couronné

d'un entablement denticulaire, lequel se trouve aussi répété dans le

pourtour de la croisée. Les deux chapelles qui la suivent offrent un

ordre de pilastres corinthiens disposés de la même manière; et le long

des bas-côtés, on a établi un assez grand nombre de petites

chapelles, dont les autels sont placés de manière qu'on peut les

apercevoir de la nef, à travers les percées des arcades[526].

[Note 526: _Voyez_ pl. 58.]

Cette église étoit très-riche et peut-être trop riche en peintures et

en sculptures: les archivoltes des arcades sont encore chargées de

trophées et de figures; la même profusion d'ornements se fait

remarquer dans les croisées; et malheureusement toutes ces

décorations, faites dans une époque de décadence, sont du plus mauvais

goût.

CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE SAINT-ROCH EN 1789.

TABLEAUX.

Dans la seconde chapelle à gauche en entrant, sainte Élisabeth,

par _le Lorrain_.

Dans la troisième, une Nativité, par _le Moine_.

Dans la sixième, le martyre de saint André, par _Jouvenet_.

Dans la dernière, un saint François d'Assise, par _Michel

Corneille_.

Dans une chapelle à côté du choeur, saint Louis mourant, donnant

ses derniers conseils à son fils Philippe-le-Hardi, par _Antoine

Coypel_.

Dans la chapelle de la croisée à gauche, saint Denis prêchant la

foi en France, par _Vien_.

Dans celle de la droite, un tableau de _Doyen_, sujet de _la

guérison des ardents_.

La coupole de la chapelle de la Vierge offre une Assomption de la

Vierge, peinte à fresque, par _Pierre_, ouvrage au-dessous du

médiocre, et loué avec l'emphase la plus ridicule par tous les

compilateurs qui ont donné des descriptions de Paris. Le même

peintre a représenté sur la coupole de la chapelle suivante le

triomphe de la religion.

Les quatre Évangélistes que l'on voyoit dans l'attique de la

première coupole avoient été exécutés par _Louis Silvestre_,

_Verdot_ et _Desormay_.

SCULPTURES.

Aux deux côtés de la principale porte du choeur étoient deux

chapelles décorées en marbre, par _Coustou le jeune_, architecte.

Chacune étoit ornée d'une statue: la première, par _Falconnet_,

représentait J.-C. au jardin des Olives; la seconde, saint Roch,

par _Nicolas Coustou_.

Les deux chapelles des croisées étoient également incrustées

d'ornements en marbre, sur les dessins de _Coustou jeune_.

La chapelle de la Communion offrait une Annonciation en marbre

blanc, par _Falconnet_; Jésus-Christ tenant sa croix, et saint

Roch, par François _Anguier_. Au-dessus, on avoit pratiqué une

gloire céleste de cinquante pieds sur trente, dont les rayons,

mêlés de nuages et de chérubins, partoient d'un transparent

lumineux, ce qui produisoit une espèce d'illusion qui, dans un

lieu saint, rappeloit un peu trop les _gloires_ de l'Opéra.

Aux deux côtés de l'autel, dans la chapelle de la Vierge, étoient

deux statues en bronze doré, de huit pieds de proportion,

représentant les prophètes David et Isaïe.

La chapelle du _Calvaire_ étoit ornée de plusieurs groupes de

figures qui composoient des scènes intéressantes. On y voyoit un

Jésus crucifié et la Madeleine éplorée au pied de la croix, par

_Anguier_. Ce groupe étoit placé au sommet de la montagne. Deux

soldats préposés à la garde du tombeau, occupoient l'un des

côtés. Du bas de la montagne on montoit à ce calvaire par deux

portes taillées dans le roc. L'autel étoit en marbre bleu

turquin, et les ornements qui le décoroient avoient été exécutés

sur les dessins de _Falconnet_, sculpteur, et de _Boulée_,

architecte[527].

[Note 527: Sur les réparations faites à cette église et sur

les décorations nouvelles dont elle a été enrichie, _voyez_

l'article _monuments nouveaux_.]

TOMBEAUX ET SÉPULTURES.

Dans cette église avoient été inhumés:

Dans un caveau pratiqué à l'entrée de la chapelle de la Vierge,

Marie-Anne de Bourbon-Conti, fille naturelle de Louis XIV et de

la duchesse de la Vallière, morte en 1739.

Dans la sixième chapelle à gauche, André Le Nôtre, intendant et

architecte des jardins de Louis XIV, mort en 1700[528].

[Note 528: Son tombeau étoit surmonté de son buste, par

_Coysevox_.]

Dans la dernière chapelle du même côté, le comte Fortuné Ragony,

mort en 1723[529]; et Claude François Bidal, marquis d'Asfeld,

maréchal de France, mort en 1743[530].

[Note 529: Son monument en marbre avoit été exécuté par

_Charpentier_.]

[Note 530: Son médaillon étoit incrusté dans le mur, et on

lisoit au-dessous son épitaphe composée par le célèbre

recteur de l'université _Coffin_.]

Dans la nef, Nicolas Mesnager, habile négociateur sous le règne

de Louis XIV, mort en 1714[531].

[Note 531: Un médaillon offroit également le portrait de ce

personnage, et au-dessous étoient placés plusieurs symboles

de la carrière qu'il avoit parcourue.]

Les deux frères François et Michel Anguier, sculpteurs célèbres,

morts, le dernier en 1686, le premier en 1699.

Pierre Corneille, le créateur de la tragédie moderne, et l'un des

plus beaux génies de son siècle, mort en 1684.

Antoinette du Ligier de la Garde, marquise Deshoulières, célèbre

par ses poésies, morte en 1694. Antoinette Thérèse Deshoulières

sa fille, connue aussi par quelques poésies, morte en 1718.

Pierre Louis Moreau de Maupertuy, mathématicien habile, mort en

1759[532].

[Note 532: Son monument se composoit d'un génie pleurant

auprès d'un médaillon qui renformoit son portrait;

au-dessous étoient groupés un globe et des instruments de

mathématiques.

Tous ces monuments, dont les meilleurs étoient médiocres,

avoient été déposés au musée des Petits-Augustins.]

François Séraphin Régnier Desmarets, poète françois, mort en

1713.

Alexandre Lainez, connu par quelques poésies agréables, mort en

1710.

La circonscription de la paroisse de Saint-Roch commençoit à la partie

de la rue Saint-Honoré où étoit autrefois la boucherie des

Quinze-Vingts, c'est-à-dire au coin de la rue des Boucheries; elle

embrassoit ensuite les rues de l'Échelle et de Saint-Louis en

totalité, les deux côtés de la rue Saint-Honoré jusqu'à la porte du

même nom, puis une partie de la rue du Luxembourg et des Capucines, la

rue de Louis-le-Grand et la rue Neuve-Saint-Augustin en entier;

reprenant ensuite la rue de Richelieu à la rue de Ménars, elle

comprenoit les maisons à droite de cette rue jusqu'à celle

Saint-Honoré, dont elle avoit également le côté droit jusqu'à la rue

des Boucheries, point de départ[533].

[Note 533: L'église Saint-Roch a été rendue au culte.]

COMMUNAUTÉ DE SAINTE-ANNE.

À côté de ce monument étoit placée une institution aussi importante

qu'utile, connue sous le nom de communauté de Sainte-Anne, fondée par

Nicolas Fromont ou Frémont, grand audiencier de France, en faveur des

pauvres filles de la paroisse de Saint-Roch, à l'effet de leur

procurer, avec une instruction chrétienne, une industrie suffisante

pour leur faire gagner honnêtement leur vie. Pour l'exécution de ce

dessein, cet homme charitable acheta un emplacement appartenant à la

fabrique de Saint-Roch, y fit construire une maison convenable pour

l'objet qu'ils étoit proposé, et ajouta à ce premier bienfait une

rente de quatre cents livres sur l'Hôtel-de-Ville. Plusieurs personnes

pieuses concoururent, par leurs libéralités, au succès de cet

établissement, qui fut confirmé par le roi et l'archevêque, au mois de

mars 1686. Cette communauté, établie rue Neuve-Saint-Roch, étoit

composée de quinze soeurs, qui, animées d'un zèle que la religion peut

seule inspirer, enseignoient gratuitement aux filles pauvres de la

paroisse la couture, la tapisserie, la dentelle, et tous les ouvrages

qui conviennent à leur sexe. Cet établissement a été administré

jusqu'au commencement de la révolution[534], conformément aux

intentions de son pieux fondateur, dont le nom doit être cher aux amis

de la religion et de l'humanité.

[Note 534: Il y a maintenant, dans la même rue, une

communauté de _soeurs de la Charité_.]

JACOBINS DE LA RUE ST-HONORÉ.

Ce couvent, devenu si fameux depuis la révolution, étoit situé entre

l'église Saint-Roch et la place Vendôme.

Il y avoit autrefois à Paris plusieurs couvents de l'ordre des _frères

prêcheurs_, connus en France sous le nom de _Jacobins_, dénomination

qu'ils prirent d'une chapelle sous l'invocation de saint Jacques, qui

leur fut cédée, en 1217, lors de leur premier établissement en France.

Le couvent dont il s'agit ici, situé rue Saint-Honoré, étoit d'une

fondation beaucoup plus moderne, et habité par les jacobins dits

_réformés_. Voici ce qui donna lieu à cette réforme.

Il paroît que l'ordre des frères prêcheurs, institué au commencement

du treizième siècle par saint Dominique, sans s'écarter entièrement

des règles prescrites par son fondateur, commençoit cependant à se

relâcher de sa première ferveur, lorsque le P. Sébastien _Michaelis_

forma le dessein de rétablir la règle dans toute sa pureté, et d'en

bannir le relâchement et tous les abus qui s'y étoient insensiblement

introduits. Il commença par faire adopter sa réforme dans quelques

couvents du Languedoc et de la Provence. Le chapitre général de

l'ordre des frères prêcheurs, qui se tint à Paris en 1611, et auquel

le P. Michaelis fut député, parut à ce saint moine une occasion

favorable pour y proposer le même réglement, et l'introduire à la fois

dans la capitale et dans les autres provinces du royaume. Cependant,

quoique le général favorisât les vues du réformateur, les jacobins du

grand couvent de Paris s'opposèrent si fortement à tout projet

d'innovation, que le chapitre ne crut pas devoir adopter le changement

proposé. Trompé dans ses espérances, le P. Michaelis n'en poursuivit

pas moins son dessein; et sentant redoubler son zèle par les obstacles

mêmes qui lui étoient opposés, il ne craignit point de s'adresser au

roi lui-même et à la reine régente, Marie de Médicis, pour obtenir la

permission de bâtir un couvent de frères prêcheurs de sa réforme; ce

qui lui fut accordé par lettres-patentes du mois de septembre 1611,

enregistrées le 23 mars 1613. Henri de Gondi, évêque de Paris, ne se

contenta pas d'approuver ce nouvel établissement par sa lettre du 8

avril 1612, il mérita d'en être regardé comme le principal fondateur

par le don qu'il fit à ces religieux d'une somme de cinquante mille

livres. Ce fut avec ce secours, et au moyen des libéralités du sieur

Tillet de La Bussière, et de quelques autres personnes pieuses, qu'ils

achetèrent un enclos de dix arpents, où ils firent construire leur

église et leur couvent tels qu'ils existoient encore en 1789.

Ces bâtiments étoient d'une architecture extrêmement médiocre, mais

ils contenoient quelques objets d'arts, et plusieurs monuments dont

nous allons donner une courte description.

TABLEAUX.

Au-dessus du maître-autel, un excellent tableau de _Porbus_, où

ce peintre avoit représenté l'Annonciation, titre sous lequel

cette église étoit dédiée.

Dans la seconde chapelle, à droite du portail, un saint François

du même peintre. Dans la cinquième, un tableau de _Colombel_.

Dans une autre, deux Apôtres, par _Rigaud_. Une descente de croix

d'après Le Brun, par _Houasse_.

Deux tableaux attribués à Mignard, un _Ecce homo_ et une Mère de

douleur.

_Dans la salle du conseil._

Plusieurs portraits peints par _Rigaud_, savoir: ceux de Louis

XIV, du dauphin, de la duchesse d'Orléans, douairière; de la

comtesse de Toulouse, du cardinal de Fleury, etc.

SCULPTURES.

Dans une chapelle à gauche, richement décorée, étoit le mausolée

de _François Blanchefort de Créqui_, maréchal de France. Ce

monument avoit été exécuté sur les dessins de _Le Brun_, par

_Coyzevox_ et _Joly_. Le buste du maréchal, représenté à

mi-corps, cuirassé et joignant les mains, étoit l'ouvrage du

premier de ces deux sculpteurs. Un grand bas-relief en bronze,

de la main du second, offroit une image de la bataille de

Kochersberg, en Alsace, gagnée par cet illustre capitaine[535].

[Note 535: On avoit déposé au musée des monuments françois

quelques fragments de ce tombeau, qui, au total, étoit d'une

exécution médiocre.]

Vis-à-vis la chaire étoit placé le tombeau de Pierre Mignard. Ce

mausolée, ouvrage du sculpteur _Le Moine_, fut déposé depuis au

musée de la rue des Augustins. La comtesse de Feuquière, fille de

ce peintre célèbre, y est représentée à genoux, et priant Dieu

pour son père. Deux génies l'accompagnent. Au-dessus est le buste

de _Mignard_, par _Desjardins_. C'est un monument mal conçu et

encore plus mal exécuté, quoique extrêmement vanté dans toutes

les descriptions de cette église.

_André Félibien_, historiographe des bâtiments du roi, auteur de

plusieurs ouvrages estimés, et son fils, _Nicolas-André

Félibien_, prieur de Saint-Étienne de Virazel, avoient aussi leur

sépulture dans cette église.

Cette maison possédoit un cabinet d'histoire naturelle très-curieux,

formé par les soins du P. Labat, connu par ses relations d'Afrique et

d'Amérique. La bibliothèque, composée d'environ trente-deux mille

volumes, contenoit des éditions rares et quelques manuscrits

précieux[536].

[Note 536: On y conservoit soigneusement une chaise qui

avoit servi, dit-on, à Saint-Thomas, dit l'_Ange de

l'école_.]

C'est dans la salle de cette bibliothèque que se rassembla depuis

cette horde de _frères prêcheurs_ institués par le génie du mal, et

dont les prédications ont eu des effets qui épouvantent encore le

monde, et feront à jamais l'horreur de la postérité[537].

[Note 537: L'église des Jacobins, les bâtiments et les

jardins qui occupoient presque tout l'espace qui est entre

la rue Saint-Honoré et la rue Neuve-des-Petits-Champs, ont

été abattus, et l'on a transporté sur ce vaste emplacement

le marché qui obstruoit auparavant la rue Traversière.

Voyez _Monuments nouveaux_.]

PLACE VENDÔME.

Cette place, qui fut d'abord connue sous le nom de _Place des

Conquêtes_ et de _Louis-le-Grand_, a pris ensuite celui de _Vendôme_,

parce qu'elle fut faite sur l'emplacement qu'occupoit l'hôtel de ce

nom.

Lorsque Charles IX eut formé le dessein d'étendre l'enceinte de Paris,

et d'y renfermer les Tuileries, chacun s'empressa de bâtir dans le

faubourg Saint-Honoré, qui commençoit, à cette époque, à l'endroit où

étoient les Quinze-Vingts. Sur l'emplacement qu'occupe actuellement la

place Vendôme, les ducs de Retz avoient fait élever un hôtel assez

vaste, accompagné de jardins[538]. En 1603, la duchesse de Mercoeur

acheta cette habitation, et fit en même temps l'acquisition de

plusieurs grands terrains qui l'environnoient, dans l'intention de

faire abattre l'hôtel, d'en faire construire un plus considérable, et

de fonder auprès une église et un couvent pour les Capucines

nouvellement instituées. Ces deux projets furent exécutés à la fois,

et elle posa elle-même la première pierre du couvent le 29 juin 1604.

L'hôtel de Mercoeur passa ensuite dans la maison de Vendôme, dont il

prit le nom, par le mariage de Françoise de Lorraine, fille unique du

duc de Mercoeur, avec César, duc de Vendôme, fils légitimé de Henri

IV.

[Note 538: Charles IX y logea en 1566 et en 1574. (Sauval,

t. II, p. 289.)]

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 2/8) · 第 29 / 37 段