Saint Louis voulut que son grand-aumônier eût la direction générale du

temporel comme du spirituel de cette maison. C'étoit ce grand

dignitaire qui nommoit à toutes les places vacantes, et les prêtres

qui desservoient l'église étoient soumis à sa seule juridiction;

juridiction qui lui fut souvent contestée par l'évêque de Paris, à qui

elle sembloit devoir appartenir. Mais celui-ci en fut définitivement

privé par une bulle du pape Jean XXIII, du 10 novembre 1412, laquelle

confirma les droits du grand-aumônier, lui soumettant entièrement cet

hôpital, quant au spirituel, et s'il n'étoit pas prêtre, au premier

chapelain du roi; réglement qui s'est toujours observé depuis,

jusqu'au moment de la révolution.

L'hôpital et l'église avoient été bâtis par Eudes de Montreuil, et

n'offroient rien de remarquable dans leur construction. Mais diverses

donations faites, à différentes époques, à cette congrégation, lui

avoient fourni les moyens d'acquérir successivement une grande partie

des terrains dont son enclos étoit environné. L'économie qui régnoit

dans son administration permit ensuite d'élever sur ces terrains des

bâtiments immenses, dont le revenu assez considérable étoit d'autant

plus sûr, que ces maisons étoient habitées par des marchands et des

ouvriers qui vendoient et travailloient sous le privilége de la

franchise, dont cette maison jouissoit depuis son premier

établissement[464].

[Note 464: _Voyez_ pl. 65.]

Le nombre des aveugles étoit si considérable à Paris dans le

quatorzième siècle, qu'il devint impossible de les admettre tous dans

cet hôpital; les aveugles exclus formoient d'autres congrégations,

dont plusieurs même avoient une origine plus ancienne que celle-ci.

Pour éviter la confusion qui pouvoit en résulter, Philippe-le-Bel fit,

en 1309, un réglement, par lequel il fut ordonné que les Quinze-Vingts

fondés par saint Louis porteroient une fleur de lis sur leur habit.

Cet hôpital, dès le commencement de son institution, se divisoit en

_aveugles_ et en _voyants_ qui les conduisoient. L'église avoit été

érigée en paroisse pour tous ceux qui habitoient son enceinte; et le

service divin y étoit fait par plusieurs ecclésiastiques, dont les uns

chantoient l'office et les autres alloient quêter dans toutes les

paroisses de la ville[465]. Dans les réglements concernant la police

et la conduite de cette congrégation, les frères et soeurs étoient

soumis à des pratiques religieuses qui entretenoient parmi eux l'ordre

et la piété; et tous les dimanches on tenoit un chapitre où les frères

avoient le droit d'assister et de prendre part aux délibérations.

[Note 465: Dans l'origine, le pape Clément IV avoit permis

aux administrateurs de faire la quête par tout le royaume.]

On a vu par les vers de _Ruteboeuf_ qu'il y avoit, lors de la

fondation, trois cents aveugles dans l'hôpital des Quinze-Vingts. Par

les statuts qu'on dressa peu de temps après, le nombre en fut

diminué. On décida qu'il n'y auroit que cent quarante frères

_aveugles_, soixante frères _voyants_, chargés de les conduire et de

diriger les affaires de la maison, enfin, quatre-vingt-dix-huit femmes

tant _aveugles_ que _voyantes_, ce qui, avec le maître et le portier,

complétoit le nombre de trois cents. Ces trois cents personnes

devoient être régnicoles, ou du moins avoir obtenu des lettres de

naturalisation. Le grand-aumônier nommoit à ces places.

Les frères et soeurs pouvoient contracter entre eux des mariages; mais

on y mettoit la condition qu'ils seroient faits entre _aveugle et

voyant_. On n'y souffroit point d'alliance entre deux aveugles, ni

entre deux personnes voyantes. Le maître seul et le portier étoient

exempts de cette loi. Pour faire ces mariages, il falloit en demander

la permission au chapitre, qui pouvoit la refuser. Si un frère vouloit

épouser une personne du dehors, il étoit nécessaire qu'il obtînt le

consentement du grand-aumônier. Ceux qui se marioient sans ces

permissions étoient renvoyés.

On avoit réglé avec beaucoup de sagesse et d'équité tout ce qui étoit

relatif à la succession de ceux qui laissoient des héritiers par

survivance ou autrement. Quant aux membres de la congrégation qui

n'étoient point mariés, leur succession appartenoit entièrement à

l'hôpital; et ce profit casuel servoit en partie à acquitter les

charges de la maison, qui étoient très-considérables: car on

distribuoit régulièrement aux frères et soeurs du pain et de l'argent.

Outre ces distributions, les plus anciens jouissoient des maisons du

cloître, qu'ils louoient à des particuliers, sans autre charge que de

les entretenir de menues réparations; les autres alloient quêter dans

les églises, permission qu'ils avoient obtenue de Louis XIV, par une

ordonnance de l'année 1656.

Enfin, cet hôpital étoit si singulièrement favorisé, qu'il y avoit,

dans son église, une confrérie royale sous le titre de la

Sainte-Vierge, Saint-Sébastien et Saint-Roch. Elle avoit été instituée

il y a plus de deux cents ans; et en 1720 le roi s'en déclara

solennellement le chef et le protecteur. À son exemple, la reine, les

princes, les seigneurs, et tout ce qu'il y avoit de plus considérable

à la cour et à la ville, se firent inscrire dans cette confrérie.

La seule chose digne d'attention qu'offroit la petite église des

Quinze-Vingts étoit une statue de saint Louis placée au-dessus du

portail. L'exécution en étoit très-grossière; mais les antiquaires

prétendoient, sur la foi d'une tradition que nous n'avons pu

retrouver, qu'elle étoit très-ressemblante. Si cela est vrai, il faut

regretter la perte de ce monument: car tout ce qui a rapport à ce

roi, le modèle des grands et des bons rois, est précieux aux yeux de

tout François qui aime son pays. Plusieurs degrés qu'il falloit

descendre pour entrer dans cette église prouvoient que le terrain de

Paris avoit été fort exhaussé, depuis quelques siècles, dans cette

partie de la ville, comme l'état actuel de Notre-Dame, au niveau du

Parvis, prouve l'exhaussement de celui de la Cité.

Le chemin ou rue qui se trouvoit au-delà de la porte Saint-Honoré,

lorsque la ville étoit renfermée dans l'enceinte de Philippe-Auguste,

s'appeloit _chaussée Saint-Honoré_; mais après la mort du saint roi

qui avoit fondé cet hospice, cette rue et le chemin qui la continuoit,

prirent insensiblement le nom de _grand'rue Saint Louis_.

De l'hôpital des Quinze-Vingts dépendoit une chapelle sous le titre de

Saint-Nicaise. Elle fut abandonnée vers le milieu du siècle

dernier[466].

[Note 466: L'emplacement qu'occupoient les Quinze-Vingts

forme maintenant un groupe de maisons et de rues, dont nous

donnerons la nomenclature à la fin de ce quartier.]

PLACE DU CARROUSEL.

Cette place est située vis-à-vis le palais des Tuileries. C'étoit,

dans le principe, un terrain vague qui s'étendoit depuis les murs

jusqu'à ce palais. Il faut se rappeler qu'alors la clôture de la ville

se prolongeoit le long de la rue Saint-Nicaise jusqu'à la rivière, et

que par conséquent les Tuileries étoient hors de Paris.

Sur cette place vide, on avoit d'abord tracé une enceinte, qui fut

destinée, en 1600, à faire un jardin. Au commencement du règne de

Louis XIV, ce jardin, qui existoit encore, étoit appelé _jardin de

Mademoiselle_, parce que cette princesse habitoit à cette époque le

palais des Tuileries. Le roi ayant ordonné qu'on achevât ce monument,

le jardin fut détruit; et ce fut sur son emplacement qu'il donna, les

5 et 6 juin 1662, le spectacle de ce carrousel fameux qui surpassa en

magnificence toutes les fêtes publiques qu'on avoit données

jusqu'alors. Depuis, cette place, qui contenoit non-seulement l'espace

qui lui restoit encore en 1789, mais encore les cours du château et la

partie de la rue Saint-Nicaise qui étoit de ce côté[467], retint le

nom de _place du Carrousel_, et le donna ensuite à la rue que

formèrent les maisons bâties dans la suite sur l'emplacement des

fossés.

[Note 467: Les maisons qui formoient cette partie de la rue

ont été abattues depuis la révolution, et la nouvelle

galerie élevée en regard de l'ancienne a fait de la place du

Carrousel une place régulière sur trois côtés. Le quatrième

est encore couvert d'une partie des maisons qui la

séparoient, en 1789, de la rue Saint-Thomas-du-Louvre.]

Les carrousels, introduits en France sous le règne de Henri IV, et

abandonnés depuis celui de Louis XIV, remplaçoient les tournois

dangereux de l'ancienne chevalerie, et en étoient une agréable image.

On s'y formoit en _quadrilles_, ou troupes de combattants qui se

distinguoient les unes des autres par la forme des habits et la

diversité des couleurs, qui souvent même prenoient chacune le nom de

quelque peuple fameux. On y voyoit, comme dans les tournois, des

hérauts, des pages, des parrains, des juges, etc. Les quadrilles, en

entrant dans la carrière, en faisoient d'abord le tour dans un ordre

régulier et pour se faire voir aux spectateurs; ensuite commençoient

les différentes espèces de combats. Ils consistoient à rompre la lance

les uns contre les autres ou contre la _quintaine_[468]; on couroit la

bague; on combattoit à cheval, l'épée à la main; enfin, on faisoit _la

foule_, c'est-à-dire que les combattants se poursuivoient sans

interruption dans l'arène et cherchoient à se devancer.

[Note 468: C'étoit un poteau que l'on fichoit en terre, et

contre lequel on s'exerçoit à rompre la lance ou à lancer

des dards.]

LE PALAIS DES TUILERIES.

Ce palais a été ainsi nommé parce qu'il est situé sur un terrain où

l'on avoit anciennement établi des tuileries. Il paroît par plusieurs

monuments que la tuile qu'on employoit à Paris ne se faisoit dans le

principe qu'au bourg Saint-Germain-des-Prés[469]. Par la suite on

éleva des fabriques de ce genre de l'autre côté de la Seine, dans un

endroit que les anciens titres désignent sous le nom de la

Sablonnière[470]. Il y en avoit déjà trois en 1372; depuis elles s'y

multiplièrent considérablement[471].

[Note 469: Entre les rues dites des Grands et des

Petits-Augustins; on en faisoit aussi dans l'endroit qui

conserve encore le nom de rue _des Vieilles-Tuileries_.]

[Note 470: C'est le jardin des Tuileries.]

[Note 471: Cens. de l'évêché.]

Au quatorzième siècle, Pierre Desessarts et sa femme occupoient, près

des Quinze-Vingts[472], une maison appelée l'hôtel des Tuileries,

qu'ils donnèrent à cet hôpital, avec quarante-deux arpents de terres

labourables qui dépendoient de cette maison. Long-temps après, et vers

le commencement du seizième siècle, Nicolas de Neuville de Villeroy,

secrétaire des finances et audiencier de France, possédoit au même

endroit, mais plus près de la rivière, une grande maison avec des

cours et jardins clos de murs. Il arriva que la duchesse d'Angoulême,

mère de François Ier, alors régnant, se trouvant incommodée au palais

des Tournelles, et voulant changer d'air et d'habitation, jeta les

yeux sur la maison de M. de Neuville, laquelle étoit commode et

agréablement située. Elle y recouvra la santé, ce qui engagea le roi à

en faire l'acquisition. Le propriétaire reçut en échange le château de

Chanteloup, près Arpajon. Le contrat est du 15 février 1518[473].

[Note 472: Il ne faut point oublier qu'à cette époque les

Quinze-Vingts et tous les édifices environnants étoient hors

des murs de la ville.]

[Note 473: Compte de l'ordinaire de Paris 1519.]

Six ans après, la duchesse d'Angoulême, alors régente, donna cette

maison à Jean Tiercelin, maître-d'hôtel du Dauphin, et à Julie du

Trot, en considération de leur mariage, et pour en jouir leur vie

durant. Les lettres qui constatent cette donation furent enregistrées

à la chambre des comptes, le 23 septembre 1527.

Telles sont les traditions qui nous sont restées sur l'état primitif

des lieux occupés maintenant par le château et le jardin des

Tuileries.

Charles IX, par son édit du 28 janvier 1564, ayant ordonné la démolition

du palais des Tournelles, Catherine de Médicis résolut aussitôt d'en

faire bâtir un autre plus vaste et plus magnifique. La maison des

Tuileries, dont la position étoit si belle, lui parut propre à ce

dessein: elle acheta en conséquence les bâtiments et les terres

voisines, et fit commencer en même temps le palais et les jardins. On en

jeta les fondements dès le mois de mai de la même année, et l'on

environna les jardins d'un mur, à l'extrémité duquel furent commencées

les nouvelles fortifications de la ville et construit le bastion dont

nous avons déjà parlé[474]. On travailloit avec une grande ardeur à ce

palais. Il étoit déjà composé du gros pavillon du milieu, des deux

corps-de-logis qui l'accompagnent et des deux pavillons qui viennent

immédiatement après, lorsque Catherine, saisie d'une crainte

superstitieuse, fit cesser tout à coup les travaux. Un astrologue avoit

prédit à cette princesse qu'elle mourroit auprès de Saint-Germain.

«Aussitôt, dit Saint-Foix, on la vit fuir avec soin tous les lieux et

toutes les églises qui portoient ce nom; elle n'alla plus à

Saint-Germain-en-Laye; et même, à cause que son palais des Tuileries se

trouvoit sur la paroisse de Saint-Germain-l'Auxerrois, elle en fit bâtir

un autre (l'hôtel de Soissons) près de Saint-Eustache. Les gens infatués

de l'astrologie prétendirent que la prédiction avoit été accomplie,

lorsqu'on apprit que c'étoit Laurent de Saint-Germain, évêque de

Nazareth, qui l'avoit assistée à la mort.»

[Note 474: _Voyez_ p. 868.]

Philippe Delorme et Jean Bullant, les plus célèbres architectes de

leur siècle, avoient été chargés par la reine de la construction du

palais des Tuileries. On ne sait pas au juste quelle part eut chacun

d'eux dans les premiers travaux de cette grande entreprise. Les

changements qui y furent opérés depuis laissent la critique indécise

sur ce qui doit appartenir en propre à Bullant. Quant à Philibert

Delorme, on reconnoît encore son goût dans plus d'une ordonnance, et

on lui fait assez communément l'honneur de la construction primitive

de ce palais[475].

[Note 475: D'après les plans et les dessins que Ducerceau

nous en a conservés, son étendue devoit être bien supérieure

à celle que présente aujourd'hui la ligne de bâtiments dont

il est composé.]

Les bâtiments commencés et abandonnés par Catherine de Médicis furent

repris et continués sous Henri IV. Ils furent enfin achevés sous le

règne de Louis XIII, sur les dessins de Ducerceau, qui ne manqua

point, suivant l'usage adopté par la plupart des architectes, de

changer l'ordonnance et la décoration de ceux qui l'avoient précédé.

On attribue à ce dernier les deux corps de bâtiments d'ordonnance

corinthienne ou composite qui suivent les deux pavillons déjà

construits sous Catherine, et celle des deux pavillons d'angle qui

terminent de chaque côté cette ligne de bâtiments.

Ce court historique suffit déjà pour expliquer cette multiplicité

extraordinaire de parties et d'ordonnances diverses, dont se trouve

composée, tant sur la face du jardin que sur celle de la cour du

Carrousel, la masse totale du palais des Tuileries. On y compte en

effet cinq espèces de dispositions et de décorations, cinq sortes de

combles différents, et comme cinq pavillons divers réunis l'un à

l'autre, sans presque aucun rapport extérieur entre eux de

distribution, de style et de conception.

Le goût de ce temps étoit encore de diviser les édifices en pavillons,

en tours, en ailes flanquées de massifs plus élevés, et écrasés par

d'énormes toitures. Ces toits démesurés avoient été jadis le luxe des

châteaux forts et des monuments de la féodalité; et le type s'en est

conservé dans tous les palais élevés pendant le siècle qui vit

renaître en France la bonne architecture. On le retrouve au

Luxembourg, aux Tuileries, et il existoit encore au Louvre, avant les

dernières restaurations. Il faut avouer que ce genre de composition

offroit une espèce de contradiction avec ce mélange qu'on y faisoit

des ordres grecs, et n'étoit guère propre à produire cette belle

régularité qu'ils exigent, et qui seule peut en développer toute la

beauté. Quel aspect imposant n'eût pas offert la façade des Tuileries

sur une ligne de cent soixante-deux toises, si elle eût pu être

soumise à l'unité d'une grande conception! Mais les grandes

conceptions en architecture sont rares chez les nations modernes, et

particulièrement en France. Nous l'avons déjà dit, les plus vastes

ouvrages de cet art y ont été ordinairement le résultat d'entreprises

avortées, de projets enfantés séparément, et qu'une circonstance

heureuse ramène après coup, autant qu'il est possible, à une intention

générale. C'est ce qui est arrivé au Louvre et aux Toileries.

Louis XIV, choqué des disparates qu'offroit ce dernier palais, voulut

mettre de l'ensemble dans ses parties; et Levau fut chargé de ce

raccordement.

Cet architecte commença par supprimer l'escalier bâti par Philibert

Delorme, chef-d'oeuvre de construction et de disconvenance, lequel

occupoit la place du vestibule actuel. Il changea la forme et la

disposition du corps élevé du pavillon du milieu, qui, dans le

principe, était une coupole circulaire[476]. La restauration ne

conserva de l'ancienne ordonnance que le premier ordre à tambour de

marbre. Deux ordonnances, l'une corinthienne, l'autre composite,

surmontées d'un fronton et d'un attique, remplacèrent la décoration de

Delorme, et une sorte de dôme quadrangulaire prit la place de la

coupole.

[Note 476: _Voyez_ pl. 66. Ce palais y est vu du côté du

jardin, dans le temps qu'il en étoit encore séparé par une

rue et par un mur. Dans le principe, cette coupole et les

quatre corps de bâtiments qui l'accompagnoient, n'avoient

pas l'élévation qu'ils ont maintenant.]

Les restaurateurs des Tuileries (car dans cet ouvrage on associe

d'Orbay à Levau) conservèrent en leur entier, du côté du jardin, les

deux galeries collatérales du pavillon du milieu avec les terrasses

qui les surmontent. Mais ils jugèrent convenable de changer la

devanture du corps de bâtiment qui s'élève en retraite des terrasses.

Cette partie étoit la moins heureuse de la façade de Delorme. Aux

mansardes et aux cartels qui s'y suivoient alternativement, ils

substituèrent le rang de croisées et de trumeaux ornés de gaînes que

l'on y voit encore aujourd'hui, avec un attique.

Les pavillons qui suivent de chaque côté ces deux galeries, et qui

sont à deux ordres de colonnes, ont été conservés en leur entier. On

est assez porté à en attribuer l'architecture à J. Bullant, dont le

goût étoit en général plus pur que celui de Delorme. On reconnoît en

effet dans la disposition du stylobate inférieur, dans la grâce et

l'heureuse proportion de l'ordre ionique, des rapports frappants avec

l'architecture du château d'Écouen. Ces pavillons ne subirent, dans

leur forme, d'autre changement que celui de l'attique actuel substitué

aux mansardes; et leur décoration resta aussi la même, à l'exception

de la sculpture qui orne le fût des colonnes. Elle fut sans doute

imaginée par l'architecte restaurateur; car les dessins de la façade

primitive nous font voir ces colonnes lisses dans toute leur hauteur.

Ici commençoient les constructions de Ducerceau; et les deux corps de

bâtimens à pilastres corinthiens qui, de chaque côté, suivent

immédiatement les pavillons qu'on vient de décrire, sont de son

invention. C'est donc lui seul que l'on doit accuser de la dissonance

qui frappe dans cette association d'un ordre colossal placé à côté de

deux ordres délicats et légers. Ici, le passage devient brusque; les

lignes principales manquent de rapports harmonieux; et les

restaurateurs n'auroient pu réparer ce défaut que par une

reconstruction totale. Il paroît que ce moyen extrême leur fut

interdit. Ils se contentèrent donc de supprimer des lanternes

d'escaliers pratiquées en dehors de ces façades, à la manière des

édifices gothiques. Ils en conservèrent l'ordonnance, y supprimèrent

des ressauts dans l'entablement des frontons qui anticipoient sur la

frise, et les mansardes du comble.

Les deux grands pavillons d'angle furent à peine touchés dans cette

restauration. Il paroît qu'on se contenta d'en élaguer quelques légers

détails.

Il reste donc dans cette façade beaucoup de disparates, tant dans

l'ensemble que dans les diverses parties; et les auteurs de la

restauration furent jugés avec beaucoup de sévérité pour ne les avoir

pas fait disparoître: mais les architectes peuvent-ils être

responsables de toutes les conditions qu'on leur impose, de toutes les

sujétions auxquelles on les soumet? Or il paroît que la condition

exigée par-dessus tout de Levau et de d'Orbay avoit été de conserver

le plus possible des anciennes constructions et de leurs ordonnances.

Les moyens qui leur étoient confiés se trouvant ainsi limités, il

seroit injuste d'apporter, dans l'examen de leurs travaux, la censure

absolue qu'on pourroit exercer sur des architectes maîtres de leurs

plans et entièrement libres dans l'exécution. On voit qu'ils visèrent

d'abord à ramener, autant qu'il étoit possible, toutes les masses

discordantes de ces bâtiments à une ligne d'entablement à peu près

uniforme, moyen assez efficace de redonner une apparence d'unité à

des parties détachées et incohérentes. Ils y parvinrent encore en

assujettissant les croisées et les trumeaux, les pleins et les vides

de toute la façade, à une disposition régulière.

Dans toute cette restauration, la partie du milieu est sans contredit

la plus heureuse. Il y règne un accord de lignes bien entendu; et la

variété des masses, des retraites et des saillies qu'on y remarque,

semble moins être l'effet d'un raccordement fait après coup que du

plan original d'un seul architecte[477].

[Note 477: _Voyez_ pl. 53.]

Ce que nous venons de dire de la façade du côté du jardin s'applique

au caractère et au style de la façade de la cour, dont toutes les

parties, à quelques différences près, sont correspondantes à celles de

la première. Le pavillon du milieu, considéré des deux côtés, est le

morceau le plus riche de toutes ces constructions. Ce qu'on y a laissé

subsister de Philibert Delorme, c'est-à-dire l'ordonnance des colonnes

à bandes de marbre, seroit ce qu'il est possible de faire de plus

riche en architecture, si le goût pouvoit, dans cet art, admettre les

superfluités au nombre des richesses. Pour que ce luxe fût partout le

même, on a employé dans les ordonnances supérieures des colonnes de

marbre; genre de magnificence qu'il est rare de rencontrer en France

sur les parties extérieures des monuments[478].

[Note 478: _Voyez_ pl. 54.]

La décoration intérieure et les divisions des appartements de ce

palais avoient éprouvé peu de changements depuis Louis XIV. Presque

toutes les peintures de plafond et d'ornement exécutées par les

peintres de son temps, y existoient encore en 1789. Nous allons en

donner la description, en évitant toutefois les détails fastidieux où

sont tombés divers historiens: car nous l'avons déjà dit, nous

regardons cette partie comme la moins intéressante de notre travail,

lorsqu'il n'est question que d'ouvrages qui ne s'élèvent pas au-dessus

de la médiocrité; et malheureusement le plus grand nombre des

productions des arts faites en France pour la décoration des monuments

publics, doit être rangé dans cette classe.

DISTRIBUTION INTÉRIEURE ET CURIOSITÉS DU PALAIS DES TUILERIES.

On entroit alors, comme aujourd'hui, dans les appartements de ce

château par un grand vestibule pratiqué dans le pavillon du

milieu, et dont le plafond, un peu bas, est soutenu d'arcades

formées par des colonnes ioniques. À droite de ce vestibule est

placé un grand et bel escalier, dont la rampe de pierre étoit

enrichie de lyres entrelacées de serpents et autres ornements

allégoriques à la devise de Louis XIV et aux armes de Colbert,

qui en ordonna la construction. Au premier palier se trouvoit la

porte de la chapelle. Cette chapelle étoit extrêmement simple,

n'ayant point été achevée, et n'offroit de remarquable que

quelques bons tableaux: un Christ de _Le Brun_, un saint François

du Guide, un saint Jean-Baptiste d'_Annibal Carrache_, deux

tableaux de _Lanfranc_, la nativité et le couronnement de la

Vierge; enfin une copie de la nativité du _Corrége_. Derrière

l'autel étoit la sacristie; au-dessus, la tribune des musiciens;

en face, celle du roi.

Au palier de la chapelle, l'escalier, partagé en deux parties,

conduisoit du côté opposé à la salle dite alors des

_Cent-Suisses_, et de là aux appartements disposés en enfilade.

La salle des _Cent-Suisses_, située au-dessus du vestibule,

occupoit toute la hauteur du pavillon, et a servi long-temps pour

le concert spirituel.

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 2/8) · 第 26 / 37 段