temporel comme du spirituel de cette maison. C'étoit ce grand
dignitaire qui nommoit à toutes les places vacantes, et les prêtres
qui desservoient l'église étoient soumis à sa seule juridiction;
juridiction qui lui fut souvent contestée par l'évêque de Paris, à qui
elle sembloit devoir appartenir. Mais celui-ci en fut définitivement
privé par une bulle du pape Jean XXIII, du 10 novembre 1412, laquelle
confirma les droits du grand-aumônier, lui soumettant entièrement cet
hôpital, quant au spirituel, et s'il n'étoit pas prêtre, au premier
chapelain du roi; réglement qui s'est toujours observé depuis,
jusqu'au moment de la révolution.
L'hôpital et l'église avoient été bâtis par Eudes de Montreuil, et
n'offroient rien de remarquable dans leur construction. Mais diverses
donations faites, à différentes époques, à cette congrégation, lui
avoient fourni les moyens d'acquérir successivement une grande partie
des terrains dont son enclos étoit environné. L'économie qui régnoit
dans son administration permit ensuite d'élever sur ces terrains des
bâtiments immenses, dont le revenu assez considérable étoit d'autant
plus sûr, que ces maisons étoient habitées par des marchands et des
ouvriers qui vendoient et travailloient sous le privilége de la
franchise, dont cette maison jouissoit depuis son premier
établissement[464].
[Note 464: _Voyez_ pl. 65.]
Le nombre des aveugles étoit si considérable à Paris dans le
quatorzième siècle, qu'il devint impossible de les admettre tous dans
cet hôpital; les aveugles exclus formoient d'autres congrégations,
dont plusieurs même avoient une origine plus ancienne que celle-ci.
Pour éviter la confusion qui pouvoit en résulter, Philippe-le-Bel fit,
en 1309, un réglement, par lequel il fut ordonné que les Quinze-Vingts
fondés par saint Louis porteroient une fleur de lis sur leur habit.
Cet hôpital, dès le commencement de son institution, se divisoit en
_aveugles_ et en _voyants_ qui les conduisoient. L'église avoit été
érigée en paroisse pour tous ceux qui habitoient son enceinte; et le
service divin y étoit fait par plusieurs ecclésiastiques, dont les uns
chantoient l'office et les autres alloient quêter dans toutes les
paroisses de la ville[465]. Dans les réglements concernant la police
et la conduite de cette congrégation, les frères et soeurs étoient
soumis à des pratiques religieuses qui entretenoient parmi eux l'ordre
et la piété; et tous les dimanches on tenoit un chapitre où les frères
avoient le droit d'assister et de prendre part aux délibérations.
[Note 465: Dans l'origine, le pape Clément IV avoit permis
aux administrateurs de faire la quête par tout le royaume.]
On a vu par les vers de _Ruteboeuf_ qu'il y avoit, lors de la
fondation, trois cents aveugles dans l'hôpital des Quinze-Vingts. Par
les statuts qu'on dressa peu de temps après, le nombre en fut
diminué. On décida qu'il n'y auroit que cent quarante frères
_aveugles_, soixante frères _voyants_, chargés de les conduire et de
diriger les affaires de la maison, enfin, quatre-vingt-dix-huit femmes
tant _aveugles_ que _voyantes_, ce qui, avec le maître et le portier,
complétoit le nombre de trois cents. Ces trois cents personnes
devoient être régnicoles, ou du moins avoir obtenu des lettres de
naturalisation. Le grand-aumônier nommoit à ces places.
Les frères et soeurs pouvoient contracter entre eux des mariages; mais
on y mettoit la condition qu'ils seroient faits entre _aveugle et
voyant_. On n'y souffroit point d'alliance entre deux aveugles, ni
entre deux personnes voyantes. Le maître seul et le portier étoient
exempts de cette loi. Pour faire ces mariages, il falloit en demander
la permission au chapitre, qui pouvoit la refuser. Si un frère vouloit
épouser une personne du dehors, il étoit nécessaire qu'il obtînt le
consentement du grand-aumônier. Ceux qui se marioient sans ces
permissions étoient renvoyés.
On avoit réglé avec beaucoup de sagesse et d'équité tout ce qui étoit
relatif à la succession de ceux qui laissoient des héritiers par
survivance ou autrement. Quant aux membres de la congrégation qui
n'étoient point mariés, leur succession appartenoit entièrement à
l'hôpital; et ce profit casuel servoit en partie à acquitter les
charges de la maison, qui étoient très-considérables: car on
distribuoit régulièrement aux frères et soeurs du pain et de l'argent.
Outre ces distributions, les plus anciens jouissoient des maisons du
cloître, qu'ils louoient à des particuliers, sans autre charge que de
les entretenir de menues réparations; les autres alloient quêter dans
les églises, permission qu'ils avoient obtenue de Louis XIV, par une
ordonnance de l'année 1656.
Enfin, cet hôpital étoit si singulièrement favorisé, qu'il y avoit,
dans son église, une confrérie royale sous le titre de la
Sainte-Vierge, Saint-Sébastien et Saint-Roch. Elle avoit été instituée
il y a plus de deux cents ans; et en 1720 le roi s'en déclara
solennellement le chef et le protecteur. À son exemple, la reine, les
princes, les seigneurs, et tout ce qu'il y avoit de plus considérable
à la cour et à la ville, se firent inscrire dans cette confrérie.
La seule chose digne d'attention qu'offroit la petite église des
Quinze-Vingts étoit une statue de saint Louis placée au-dessus du
portail. L'exécution en étoit très-grossière; mais les antiquaires
prétendoient, sur la foi d'une tradition que nous n'avons pu
retrouver, qu'elle étoit très-ressemblante. Si cela est vrai, il faut
regretter la perte de ce monument: car tout ce qui a rapport à ce
roi, le modèle des grands et des bons rois, est précieux aux yeux de
tout François qui aime son pays. Plusieurs degrés qu'il falloit
descendre pour entrer dans cette église prouvoient que le terrain de
Paris avoit été fort exhaussé, depuis quelques siècles, dans cette
partie de la ville, comme l'état actuel de Notre-Dame, au niveau du
Parvis, prouve l'exhaussement de celui de la Cité.
Le chemin ou rue qui se trouvoit au-delà de la porte Saint-Honoré,
lorsque la ville étoit renfermée dans l'enceinte de Philippe-Auguste,
s'appeloit _chaussée Saint-Honoré_; mais après la mort du saint roi
qui avoit fondé cet hospice, cette rue et le chemin qui la continuoit,
prirent insensiblement le nom de _grand'rue Saint Louis_.
De l'hôpital des Quinze-Vingts dépendoit une chapelle sous le titre de
Saint-Nicaise. Elle fut abandonnée vers le milieu du siècle
dernier[466].
[Note 466: L'emplacement qu'occupoient les Quinze-Vingts
forme maintenant un groupe de maisons et de rues, dont nous
donnerons la nomenclature à la fin de ce quartier.]
PLACE DU CARROUSEL.
Cette place est située vis-à-vis le palais des Tuileries. C'étoit,
dans le principe, un terrain vague qui s'étendoit depuis les murs
jusqu'à ce palais. Il faut se rappeler qu'alors la clôture de la ville
se prolongeoit le long de la rue Saint-Nicaise jusqu'à la rivière, et
que par conséquent les Tuileries étoient hors de Paris.
Sur cette place vide, on avoit d'abord tracé une enceinte, qui fut
destinée, en 1600, à faire un jardin. Au commencement du règne de
Louis XIV, ce jardin, qui existoit encore, étoit appelé _jardin de
Mademoiselle_, parce que cette princesse habitoit à cette époque le
palais des Tuileries. Le roi ayant ordonné qu'on achevât ce monument,
le jardin fut détruit; et ce fut sur son emplacement qu'il donna, les
5 et 6 juin 1662, le spectacle de ce carrousel fameux qui surpassa en
magnificence toutes les fêtes publiques qu'on avoit données
jusqu'alors. Depuis, cette place, qui contenoit non-seulement l'espace
qui lui restoit encore en 1789, mais encore les cours du château et la
partie de la rue Saint-Nicaise qui étoit de ce côté[467], retint le
nom de _place du Carrousel_, et le donna ensuite à la rue que
formèrent les maisons bâties dans la suite sur l'emplacement des
fossés.
[Note 467: Les maisons qui formoient cette partie de la rue
ont été abattues depuis la révolution, et la nouvelle
galerie élevée en regard de l'ancienne a fait de la place du
Carrousel une place régulière sur trois côtés. Le quatrième
est encore couvert d'une partie des maisons qui la
séparoient, en 1789, de la rue Saint-Thomas-du-Louvre.]
Les carrousels, introduits en France sous le règne de Henri IV, et
abandonnés depuis celui de Louis XIV, remplaçoient les tournois
dangereux de l'ancienne chevalerie, et en étoient une agréable image.
On s'y formoit en _quadrilles_, ou troupes de combattants qui se
distinguoient les unes des autres par la forme des habits et la
diversité des couleurs, qui souvent même prenoient chacune le nom de
quelque peuple fameux. On y voyoit, comme dans les tournois, des
hérauts, des pages, des parrains, des juges, etc. Les quadrilles, en
entrant dans la carrière, en faisoient d'abord le tour dans un ordre
régulier et pour se faire voir aux spectateurs; ensuite commençoient
les différentes espèces de combats. Ils consistoient à rompre la lance
les uns contre les autres ou contre la _quintaine_[468]; on couroit la
bague; on combattoit à cheval, l'épée à la main; enfin, on faisoit _la
foule_, c'est-à-dire que les combattants se poursuivoient sans
interruption dans l'arène et cherchoient à se devancer.
[Note 468: C'étoit un poteau que l'on fichoit en terre, et
contre lequel on s'exerçoit à rompre la lance ou à lancer
des dards.]
LE PALAIS DES TUILERIES.
Ce palais a été ainsi nommé parce qu'il est situé sur un terrain où
l'on avoit anciennement établi des tuileries. Il paroît par plusieurs
monuments que la tuile qu'on employoit à Paris ne se faisoit dans le
principe qu'au bourg Saint-Germain-des-Prés[469]. Par la suite on
éleva des fabriques de ce genre de l'autre côté de la Seine, dans un
endroit que les anciens titres désignent sous le nom de la
Sablonnière[470]. Il y en avoit déjà trois en 1372; depuis elles s'y
multiplièrent considérablement[471].
[Note 469: Entre les rues dites des Grands et des
Petits-Augustins; on en faisoit aussi dans l'endroit qui
conserve encore le nom de rue _des Vieilles-Tuileries_.]
[Note 470: C'est le jardin des Tuileries.]
[Note 471: Cens. de l'évêché.]
Au quatorzième siècle, Pierre Desessarts et sa femme occupoient, près
des Quinze-Vingts[472], une maison appelée l'hôtel des Tuileries,
qu'ils donnèrent à cet hôpital, avec quarante-deux arpents de terres
labourables qui dépendoient de cette maison. Long-temps après, et vers
le commencement du seizième siècle, Nicolas de Neuville de Villeroy,
secrétaire des finances et audiencier de France, possédoit au même
endroit, mais plus près de la rivière, une grande maison avec des
cours et jardins clos de murs. Il arriva que la duchesse d'Angoulême,
mère de François Ier, alors régnant, se trouvant incommodée au palais
des Tournelles, et voulant changer d'air et d'habitation, jeta les
yeux sur la maison de M. de Neuville, laquelle étoit commode et
agréablement située. Elle y recouvra la santé, ce qui engagea le roi à
en faire l'acquisition. Le propriétaire reçut en échange le château de
Chanteloup, près Arpajon. Le contrat est du 15 février 1518[473].
[Note 472: Il ne faut point oublier qu'à cette époque les
Quinze-Vingts et tous les édifices environnants étoient hors
des murs de la ville.]
[Note 473: Compte de l'ordinaire de Paris 1519.]
Six ans après, la duchesse d'Angoulême, alors régente, donna cette
maison à Jean Tiercelin, maître-d'hôtel du Dauphin, et à Julie du
Trot, en considération de leur mariage, et pour en jouir leur vie
durant. Les lettres qui constatent cette donation furent enregistrées
à la chambre des comptes, le 23 septembre 1527.
Telles sont les traditions qui nous sont restées sur l'état primitif
des lieux occupés maintenant par le château et le jardin des
Tuileries.
Charles IX, par son édit du 28 janvier 1564, ayant ordonné la démolition
du palais des Tournelles, Catherine de Médicis résolut aussitôt d'en
faire bâtir un autre plus vaste et plus magnifique. La maison des
Tuileries, dont la position étoit si belle, lui parut propre à ce
dessein: elle acheta en conséquence les bâtiments et les terres
voisines, et fit commencer en même temps le palais et les jardins. On en
jeta les fondements dès le mois de mai de la même année, et l'on
environna les jardins d'un mur, à l'extrémité duquel furent commencées
les nouvelles fortifications de la ville et construit le bastion dont
nous avons déjà parlé[474]. On travailloit avec une grande ardeur à ce
palais. Il étoit déjà composé du gros pavillon du milieu, des deux
corps-de-logis qui l'accompagnent et des deux pavillons qui viennent
immédiatement après, lorsque Catherine, saisie d'une crainte
superstitieuse, fit cesser tout à coup les travaux. Un astrologue avoit
prédit à cette princesse qu'elle mourroit auprès de Saint-Germain.
«Aussitôt, dit Saint-Foix, on la vit fuir avec soin tous les lieux et
toutes les églises qui portoient ce nom; elle n'alla plus à
Saint-Germain-en-Laye; et même, à cause que son palais des Tuileries se
trouvoit sur la paroisse de Saint-Germain-l'Auxerrois, elle en fit bâtir
un autre (l'hôtel de Soissons) près de Saint-Eustache. Les gens infatués
de l'astrologie prétendirent que la prédiction avoit été accomplie,
lorsqu'on apprit que c'étoit Laurent de Saint-Germain, évêque de
Nazareth, qui l'avoit assistée à la mort.»
[Note 474: _Voyez_ p. 868.]
Philippe Delorme et Jean Bullant, les plus célèbres architectes de
leur siècle, avoient été chargés par la reine de la construction du
palais des Tuileries. On ne sait pas au juste quelle part eut chacun
d'eux dans les premiers travaux de cette grande entreprise. Les
changements qui y furent opérés depuis laissent la critique indécise
sur ce qui doit appartenir en propre à Bullant. Quant à Philibert
Delorme, on reconnoît encore son goût dans plus d'une ordonnance, et
on lui fait assez communément l'honneur de la construction primitive
de ce palais[475].
[Note 475: D'après les plans et les dessins que Ducerceau
nous en a conservés, son étendue devoit être bien supérieure
à celle que présente aujourd'hui la ligne de bâtiments dont
il est composé.]
Les bâtiments commencés et abandonnés par Catherine de Médicis furent
repris et continués sous Henri IV. Ils furent enfin achevés sous le
règne de Louis XIII, sur les dessins de Ducerceau, qui ne manqua
point, suivant l'usage adopté par la plupart des architectes, de
changer l'ordonnance et la décoration de ceux qui l'avoient précédé.
On attribue à ce dernier les deux corps de bâtiments d'ordonnance
corinthienne ou composite qui suivent les deux pavillons déjà
construits sous Catherine, et celle des deux pavillons d'angle qui
terminent de chaque côté cette ligne de bâtiments.
Ce court historique suffit déjà pour expliquer cette multiplicité
extraordinaire de parties et d'ordonnances diverses, dont se trouve
composée, tant sur la face du jardin que sur celle de la cour du
Carrousel, la masse totale du palais des Tuileries. On y compte en
effet cinq espèces de dispositions et de décorations, cinq sortes de
combles différents, et comme cinq pavillons divers réunis l'un à
l'autre, sans presque aucun rapport extérieur entre eux de
distribution, de style et de conception.
Le goût de ce temps étoit encore de diviser les édifices en pavillons,
en tours, en ailes flanquées de massifs plus élevés, et écrasés par
d'énormes toitures. Ces toits démesurés avoient été jadis le luxe des
châteaux forts et des monuments de la féodalité; et le type s'en est
conservé dans tous les palais élevés pendant le siècle qui vit
renaître en France la bonne architecture. On le retrouve au
Luxembourg, aux Tuileries, et il existoit encore au Louvre, avant les
dernières restaurations. Il faut avouer que ce genre de composition
offroit une espèce de contradiction avec ce mélange qu'on y faisoit
des ordres grecs, et n'étoit guère propre à produire cette belle
régularité qu'ils exigent, et qui seule peut en développer toute la
beauté. Quel aspect imposant n'eût pas offert la façade des Tuileries
sur une ligne de cent soixante-deux toises, si elle eût pu être
soumise à l'unité d'une grande conception! Mais les grandes
conceptions en architecture sont rares chez les nations modernes, et
particulièrement en France. Nous l'avons déjà dit, les plus vastes
ouvrages de cet art y ont été ordinairement le résultat d'entreprises
avortées, de projets enfantés séparément, et qu'une circonstance
heureuse ramène après coup, autant qu'il est possible, à une intention
générale. C'est ce qui est arrivé au Louvre et aux Toileries.
Louis XIV, choqué des disparates qu'offroit ce dernier palais, voulut
mettre de l'ensemble dans ses parties; et Levau fut chargé de ce
raccordement.
Cet architecte commença par supprimer l'escalier bâti par Philibert
Delorme, chef-d'oeuvre de construction et de disconvenance, lequel
occupoit la place du vestibule actuel. Il changea la forme et la
disposition du corps élevé du pavillon du milieu, qui, dans le
principe, était une coupole circulaire[476]. La restauration ne
conserva de l'ancienne ordonnance que le premier ordre à tambour de
marbre. Deux ordonnances, l'une corinthienne, l'autre composite,
surmontées d'un fronton et d'un attique, remplacèrent la décoration de
Delorme, et une sorte de dôme quadrangulaire prit la place de la
coupole.
[Note 476: _Voyez_ pl. 66. Ce palais y est vu du côté du
jardin, dans le temps qu'il en étoit encore séparé par une
rue et par un mur. Dans le principe, cette coupole et les
quatre corps de bâtiments qui l'accompagnoient, n'avoient
pas l'élévation qu'ils ont maintenant.]
Les restaurateurs des Tuileries (car dans cet ouvrage on associe
d'Orbay à Levau) conservèrent en leur entier, du côté du jardin, les
deux galeries collatérales du pavillon du milieu avec les terrasses
qui les surmontent. Mais ils jugèrent convenable de changer la
devanture du corps de bâtiment qui s'élève en retraite des terrasses.
Cette partie étoit la moins heureuse de la façade de Delorme. Aux
mansardes et aux cartels qui s'y suivoient alternativement, ils
substituèrent le rang de croisées et de trumeaux ornés de gaînes que
l'on y voit encore aujourd'hui, avec un attique.
Les pavillons qui suivent de chaque côté ces deux galeries, et qui
sont à deux ordres de colonnes, ont été conservés en leur entier. On
est assez porté à en attribuer l'architecture à J. Bullant, dont le
goût étoit en général plus pur que celui de Delorme. On reconnoît en
effet dans la disposition du stylobate inférieur, dans la grâce et
l'heureuse proportion de l'ordre ionique, des rapports frappants avec
l'architecture du château d'Écouen. Ces pavillons ne subirent, dans
leur forme, d'autre changement que celui de l'attique actuel substitué
aux mansardes; et leur décoration resta aussi la même, à l'exception
de la sculpture qui orne le fût des colonnes. Elle fut sans doute
imaginée par l'architecte restaurateur; car les dessins de la façade
primitive nous font voir ces colonnes lisses dans toute leur hauteur.
Ici commençoient les constructions de Ducerceau; et les deux corps de
bâtimens à pilastres corinthiens qui, de chaque côté, suivent
immédiatement les pavillons qu'on vient de décrire, sont de son
invention. C'est donc lui seul que l'on doit accuser de la dissonance
qui frappe dans cette association d'un ordre colossal placé à côté de
deux ordres délicats et légers. Ici, le passage devient brusque; les
lignes principales manquent de rapports harmonieux; et les
restaurateurs n'auroient pu réparer ce défaut que par une
reconstruction totale. Il paroît que ce moyen extrême leur fut
interdit. Ils se contentèrent donc de supprimer des lanternes
d'escaliers pratiquées en dehors de ces façades, à la manière des
édifices gothiques. Ils en conservèrent l'ordonnance, y supprimèrent
des ressauts dans l'entablement des frontons qui anticipoient sur la
frise, et les mansardes du comble.
Les deux grands pavillons d'angle furent à peine touchés dans cette
restauration. Il paroît qu'on se contenta d'en élaguer quelques légers
détails.
Il reste donc dans cette façade beaucoup de disparates, tant dans
l'ensemble que dans les diverses parties; et les auteurs de la
restauration furent jugés avec beaucoup de sévérité pour ne les avoir
pas fait disparoître: mais les architectes peuvent-ils être
responsables de toutes les conditions qu'on leur impose, de toutes les
sujétions auxquelles on les soumet? Or il paroît que la condition
exigée par-dessus tout de Levau et de d'Orbay avoit été de conserver
le plus possible des anciennes constructions et de leurs ordonnances.
Les moyens qui leur étoient confiés se trouvant ainsi limités, il
seroit injuste d'apporter, dans l'examen de leurs travaux, la censure
absolue qu'on pourroit exercer sur des architectes maîtres de leurs
plans et entièrement libres dans l'exécution. On voit qu'ils visèrent
d'abord à ramener, autant qu'il étoit possible, toutes les masses
discordantes de ces bâtiments à une ligne d'entablement à peu près
uniforme, moyen assez efficace de redonner une apparence d'unité à
des parties détachées et incohérentes. Ils y parvinrent encore en
assujettissant les croisées et les trumeaux, les pleins et les vides
de toute la façade, à une disposition régulière.
Dans toute cette restauration, la partie du milieu est sans contredit
la plus heureuse. Il y règne un accord de lignes bien entendu; et la
variété des masses, des retraites et des saillies qu'on y remarque,
semble moins être l'effet d'un raccordement fait après coup que du
plan original d'un seul architecte[477].
[Note 477: _Voyez_ pl. 53.]
Ce que nous venons de dire de la façade du côté du jardin s'applique
au caractère et au style de la façade de la cour, dont toutes les
parties, à quelques différences près, sont correspondantes à celles de
la première. Le pavillon du milieu, considéré des deux côtés, est le
morceau le plus riche de toutes ces constructions. Ce qu'on y a laissé
subsister de Philibert Delorme, c'est-à-dire l'ordonnance des colonnes
à bandes de marbre, seroit ce qu'il est possible de faire de plus
riche en architecture, si le goût pouvoit, dans cet art, admettre les
superfluités au nombre des richesses. Pour que ce luxe fût partout le
même, on a employé dans les ordonnances supérieures des colonnes de
marbre; genre de magnificence qu'il est rare de rencontrer en France
sur les parties extérieures des monuments[478].
[Note 478: _Voyez_ pl. 54.]
La décoration intérieure et les divisions des appartements de ce
palais avoient éprouvé peu de changements depuis Louis XIV. Presque
toutes les peintures de plafond et d'ornement exécutées par les
peintres de son temps, y existoient encore en 1789. Nous allons en
donner la description, en évitant toutefois les détails fastidieux où
sont tombés divers historiens: car nous l'avons déjà dit, nous
regardons cette partie comme la moins intéressante de notre travail,
lorsqu'il n'est question que d'ouvrages qui ne s'élèvent pas au-dessus
de la médiocrité; et malheureusement le plus grand nombre des
productions des arts faites en France pour la décoration des monuments
publics, doit être rangé dans cette classe.
DISTRIBUTION INTÉRIEURE ET CURIOSITÉS DU PALAIS DES TUILERIES.
On entroit alors, comme aujourd'hui, dans les appartements de ce
château par un grand vestibule pratiqué dans le pavillon du
milieu, et dont le plafond, un peu bas, est soutenu d'arcades
formées par des colonnes ioniques. À droite de ce vestibule est
placé un grand et bel escalier, dont la rampe de pierre étoit
enrichie de lyres entrelacées de serpents et autres ornements
allégoriques à la devise de Louis XIV et aux armes de Colbert,
qui en ordonna la construction. Au premier palier se trouvoit la
porte de la chapelle. Cette chapelle étoit extrêmement simple,
n'ayant point été achevée, et n'offroit de remarquable que
quelques bons tableaux: un Christ de _Le Brun_, un saint François
du Guide, un saint Jean-Baptiste d'_Annibal Carrache_, deux
tableaux de _Lanfranc_, la nativité et le couronnement de la
Vierge; enfin une copie de la nativité du _Corrége_. Derrière
l'autel étoit la sacristie; au-dessus, la tribune des musiciens;
en face, celle du roi.
Au palier de la chapelle, l'escalier, partagé en deux parties,
conduisoit du côté opposé à la salle dite alors des
_Cent-Suisses_, et de là aux appartements disposés en enfilade.
La salle des _Cent-Suisses_, située au-dessus du vestibule,
occupoit toute la hauteur du pavillon, et a servi long-temps pour
le concert spirituel.