Le quartier de Paris que nous allons décrire est un des plus riches en

monuments, et celui peut-être qui a subi les plus grandes révolutions. On

a vu que, sous Philippe-Auguste, le Louvre et les édifices qui

l'environnoient étoient encore hors des murs de cette capitale. Les choses

étant restées en cet état jusqu'au règne de Charles V, il s'éleva pendant

cet intervalle des édifices nouveaux sur la partie de la _culture

l'évêque_ qui étoit aux environs de l'église Saint-Honoré. Les vides qui

existoient encore dans le bourg Saint-Germain-l'Auxerrois et dans la

terre de Champeaux[425] se remplirent insensiblement; on bâtit également

des maisons sur les autres cultures qui jusque là étoient restées

inhabitées, soit au-dedans des murs, soit dans les environs: ces dernières

constructions commençoient toujours par une rue qui prenoit naissance à

chaque porte de la ville, et se terminoit ensuite en pleine campagne.

Bientôt d'autres rues traversoient celle-ci, et il se formoit en peu de

temps un nouveau faubourg.

[Note 425: Le quartier des Halles.]

La clôture faite par Charles V ayant renfermé, du côté de _la ville_,

tous les gros bourgs qui touchoient les anciennes fortifications, il

se trouva que les édifices dont le Louvre étoit environné s'étendoient

déjà jusqu'à la rue Saint-Nicaise. Les murs embrassèrent donc, de ce

côté, tout cet espace; et dès ce moment, c'est-à-dire vers la fin du

quatorzième siècle, l'église Saint-Honoré, celles de Saint-Thomas et

de Saint-Nicolas du Louvre, et l'hôpital des Quinze-Vingts furent

renfermés dans la ville de Paris. Quant à cette partie, qui s'étend

jusqu'à Chaillot et à la barrière du Roule, elle n'étoit encore

composée que de _cultures_ dépendantes principalement de l'évêque de

Paris et de Saint-Germain-l'Auxerrois.

En 1536, François Ier fit ouvrir sur les bords de la rivière, à

l'extrémité de cette rue Saint-Nicaise, où finissoient les murs de la

ville, une porte qui fut nommée porte Neuve.

Peu de temps après, Catherine de Médicis ayant fait bâtir, hors des

murs, le château des Tuileries, il arriva ce qui étoit déjà arrivé

pour le Louvre, que ses environs se couvrirent en peu de temps

d'édifices, et que la rue qu'on nomme aujourd'hui _Saint-Honoré_,

laquelle étoit alors le _faubourg Saint-Honoré_, se prolongea jusqu'à

l'extrémité du jardin de ce château. Comme tous les environs de Paris

s'accroissoient dans la même proportion sur cette rive septentrionale,

on jugea nécessaire, sous Charles IX, d'en augmenter encore

l'enceinte. Il fut décidé que les nouvelles murailles seroient

attachées à la porte dite de la Conférence, laquelle venoit, depuis

peu, d'être bâtie à l'endroit où est maintenant le pont de Louis XVI.

En conséquence, le 11 juillet 1566, le roi, accompagné de la

reine-mère, des princes du sang, du cardinal de Bourbon et de toute sa

cour, mit la première pierre au bastion qui étoit proche de cette

porte, et qui fut alors élevé pour prolonger la clôture derrière le

nouveau palais.

Ces premières constructions ayant fait connoître le dessein où l'on

étoit de renfermer le faubourg Saint-Honoré dans la ville, les

édifices s'y multiplièrent tellement, qu'en 1578 il fallut y bâtir

une succursale de Saint-Germain-l'Auxerrois. En 1581, Henri III fit

commencer les nouveaux murs, et les poussa depuis le bastion de la

porte de la Conférence jusqu'à l'extrémité de ce faubourg.

Cependant l'ancienne enceinte subsistoit toujours, et le projet de

renfermer dans la ville cette partie de terrain située entre les

faubourgs Montmartre et Saint-Honoré, projet commencé sous Charles IX,

n'avoit point été achevé par ses deux successeurs Henri III et Henri

IV. Il fut enfin repris sous Louis XIII en 1631. Alors l'ancienne

porte Saint-Honoré, qui étoit encore près des Quinze-Vingts, fut

abattue, et l'on bâtit une boucherie à sa place. La nouvelle porte fut

élevée au bout du faubourg[426], à quatre cents toises ou environ de

l'ancienne. On termina aussi la nouvelle clôture, laquelle, partant du

bord de la rivière, alla se joindre à celle de la porte Saint-Denis,

agrandissant ainsi la ville d'un sixième de sa circonférence.

[Note 426: Vis-à-vis la rue Royale, à l'endroit où commence

aujourd'hui le nouveau faubourg qui porte ce même nom de

faubourg Saint-Honoré.]

À peine cette clôture fut-elle achevée, que des particuliers firent

bâtir de nouvelles maisons hors de la porte Saint-Honoré, et en si

grande quantité, que le nouveau faubourg qui s'y forma se trouva

joint au village du Roule. Cette passion de bâtir de tous côtés, et

jusque dans la campagne des environs de Paris, fut même portée à un

tel excès, que le roi jugea convenable d'y donner de nouveau des

bornes, comme cela avoit été fait sous Henri II. Il parut donc un

arrêt[427] du conseil, daté du 15 janvier 1638, par lequel les limites

de la ville furent fixées. Par cette ordonnance, elles ne furent

point changées du côté du quartier que nous décrivons, et vinrent

encore aboutir à la porte de la Conférence. Cependant les habitants du

faubourg Saint-Honoré représentèrent au roi que, ce côté étant l'abord

de la province de Normandie et de plusieurs autres lieux d'un grand

commerce, il étoit nécessaire d'accroître encore le faubourg, et d'y

faire bâtir un nombre d'hôtelleries suffisant pour la grande quantité

de voituriers et de marchands qui y affluoient tous les jours. Le roi,

ayant écouté favorablement leur demande, leur accorda des

lettres-patentes, du mois de mai 1639, portant permission d'unir à ce

faubourg le village de la Ville-l'Évêque, lequel fut érigé en

paroisse.

[Note 427: Cet arrêt avoit pour fondement six motifs qui

regardoient la santé, la subsistance et la sûreté des

citoyens. «Le premier, que la ville de Paris, portée à une

grandeur excessive, seroit plus susceptible de mauvais air;

le second, que cela rendroit le nettoiement de ses

immondices beaucoup plus difficile; le troisième, que

l'augmentation du nombre des habitants augmenteroit à

proportion le prix des vivres et autres denrées, ouvrages et

autres marchandises; le quatrième, que l'on avoit depuis

couvert de bâtiments les terres qui avoient autrefois servi

d'agriculture pour les légumes et les menus fruits

nécessaires aux provisions de la ville: ce qui en causeroit

immanquablement la disette si l'on continuoit d'y bâtir; le

cinquième que les habitants des bourgs et des villages

voisins, attirés par les prérogatives des faubourgs de cette

capitale, venoient s'y habituer en si grand nombre, que, si

cela continuoit, la campagne deviendroit déserte; le sixième

enfin, que la difficulté de gouverner un si grand peuple

donnoit lieu au déréglement de la police et aux meurtres,

vols et larcins qui se commettoient fréquemment et

impunément, de jour et de nuit, en cette ville et ses

faubourgs.»

Cependant l'on bâtit encore depuis, et hors des bornes qui

avoient été plantées en 1638; ce qui provoqua, en 1672, un

nouvel arrêt, qui ordonnoit qu'il seroit planté de nouvelles

bornes aux extrémités des faubourgs pour en marquer

l'enceinte, et faisoit de très-expresses défenses de les

passer à l'avenir par aucun bâtiment. (DELAMARE.)]

En 1671, sous le règne de Louis XIV, les fortifications de Paris

furent abattues de ce côté, depuis la porte Saint-Denis jusqu'à celle

Saint-Honoré; alors les nouveaux faubourgs firent partie de la ville;

et sous les règnes suivants on éleva dans ce quartier les riches

monuments qui en ont fait l'entrée la plus magnifique de cette

capitale, et l'un des plus beaux aspects qu'il y ait dans aucune

ville du monde.

SAINT-LOUIS ET SAINT-NICOLAS-DU-LOUVRE.

Cette église royale, collégiale et paroissiale étoit le premier

édifice que l'on rencontrât en sortant du quartier précédent. Elle

étoit située à l'extrémité de la rue Saint-Thomas du Louvre, du côté

de la galerie.

Si l'on ajoutoit foi à un ancien titre qui se conservoit autrefois

dans les archives de cette église, elle seroit bien plus ancienne que

tous les historiens de Paris ne l'ont pensé; cet acte, daté de 1020,

contenoit une donation d'un setier de froment faite par Sibylle de

Quesnay, veuve du sieur Pouget, aux _maîtres et écoliers de

Saint-Thomas et de Saint-Nicolas du Louvre_ (_de Lupera_).

L'authenticité de ce titre a été contestée, ou, pour mieux dire, on a

donné des preuves très-solides qu'il étoit supposé. «Si l'on fait

attention, dit Jaillot, que la donatrice y est qualifiée sous des

noms et surnoms qui n'étoient pas en usage au commencement du onzième

siècle; qu'elle n'explique aucun des motifs de sa libéralité, et

qu'elle n'y met aucune condition; si l'on se rappelle qu'à cette

époque les écoles n'étoient pas fort multipliées; qu'on n'en voyoit

que dans les grandes basiliques et dans les monastères; que

Saint-Germain-l'Auxerrois avoit les siennes à peu de distance; enfin,

s'il est prouvé que les écoliers de Saint-Nicolas ne faisoient qu'un

même corps et sous le même nom que ceux de Saint-Thomas avant leur

désunion[428], alors il sera bien difficile de ne pas élever quelques

doutes sur la certitude d'une donation dont il ne paroît pas même que

les donataires aient profité[429].»

[Note 428: On en trouvera plus loin la preuve.]

[Note 429: Recherch. sur Par., quart. du Palais-Roy., p.

77.]

Ces preuves sont d'une grande force; mais il en est une dernière qui

nous semble évidente et sans réplique. On ne voit dans aucun acte que

le collége dont il s'agit ait été sous l'invocation de saint Thomas,

apôtre: son titulaire étoit saint Thomas de Cantorbéry. Or, cet

archevêque, martyrisé le 29 décembre 1170, ne fut canonisé que le

mercredi des cendres de l'an 1173. Il est donc impossible qu'on ait

donné son nom à aucun établissement pieux, avant l'une ou l'autre de

ces deux dernières époques.

Si le titre primitif de Saint-Thomas du Louvre ne se retrouve plus,

on est du moins certain que cette maison existoit sous le règne de

Philippe-Auguste. On voit par une bulle du pape Urbain III, datée de

l'an 1187[430], que Robert, comte de Dreux, frère de Louis-le-Jeune,

avoit donné des maisons et des revenus tant pour la subsistance des

pauvres clercs que pour le logement et la nourriture des prêtres

chargés d'y faire le service divin; qu'il avoit établi dans le même

lieu un hôpital ou collége pour de pauvres étudiants; enfin que cette

église étoit sous l'invocation de saint Thomas de Cantorbéry. Ce

prince étant mort en 1188, Robert II son fils confirma ces fondations

et les fit approuver par Philippe-Auguste, dont les lettres-patentes à

ce sujet sont de 1192. Il y avoit alors dans cette église quatre

chanoines prêtres; mais dès l'an 1209, on ne peut douter que le nombre

n'en fût augmenté: car dans une contestation qui s'éleva alors sur la

présentation entre l'évêque de Paris et les fils du fondateur, il fut

stipulé que ceux-ci nommeroient pendant leur vie à _toutes les

prébendes_, tant anciennes que _nouvelles_, et aux semi-prébendes

_fondées_ et à fonder; qu'après leur mort les nominations se

partageroient entre les comtes de _Brie_[431] et l'évêque, de manière

toutefois que les _quatres prébendes anciennes_ seroient toujours dans

la dépendance de ces seigneurs. Cet accord est de l'an 1209[432].

[Note 430: _Hist. eccles. Par._, t. II, p. 182.]

[Note 431: La ville de _Brie_ s'appeloit anciennement

_Braie_, _Braia_. C'est des premiers comtes de Dreux qu'elle

a été nommée depuis _Brie-comte-Robert_.]

[Note 432: _Gall. christ._, t. VII.--Hist. univ., t. III, p.

53.]

À peine cette contestation étoit-elle réglée, qu'il s'en éleva une

nouvelle entre le proviseur et les écoliers d'une part, et les

chanoines de l'autre, à l'occasion des biens fondés par Robert de

Dreux et par ses enfants. À cette époque, tout étoit commun entre eux,

les bâtiments et l'église. Le résultat de leurs démêlés fut un partage

entre les chanoines et l'hôpital, dans lequel la rue Saint-Thomas du

Louvre devint la limite des propriétés divisées. Alors les écoliers et

le proviseur voulurent avoir une église particulière et un cimetière,

ce qui leur fut accordé par l'évêque, sans préjudice des droits du

curé de Saint-Germain. Dans les lettres qui leur furent expédiées à ce

sujet, et qui sont de 1217[433], ils sont appelés _le recteur et les

frères de l'hôpital de Saint-Thomas du Louvre_; mais leur nouvelle

maison prit le titre de l'_hôpital des pauvres écoliers de

Saint-Nicolas du Louvre_[434]. À la fin du treizième siècle, cet

établissement étoit composé d'un maître ou proviseur, d'un chapelain

et de quinze boursiers. On y ajouta par la suite un second

chapelain[435]; et en 1350 on y fonda trois nouveaux boursiers. Il

subsista dans cet état jusqu'au 25 juillet 1541, époque à laquelle

Jean du Bellay, évêque de Paris, supprima le maître et les boursiers,

et érigea ce collége en chapitre, composé d'un prévôt et de quinze

chanoines, qui ont été réunis en 1740 à ceux de Saint-Thomas du

Louvre. Sans entrer dans les contestations peu importantes qui se sont

élevées entre les historiens de Paris sur les prébendes de cette

dernière église et sur leurs fondations, il nous suffira de dire qu'en

1728 on comptoit, dans la collégiale de Saint-Thomas, onze canonicats,

et que, lors de la réunion, les arrangements nouveaux qui en

résultèrent portèrent le nombre de ses membres à quatorze; ce qui dura

jusqu'en 1749.

[Note 433: _Hist. eccles. Par._, t. II, p. 184.]

[Note 434: On disoit également dans ce temps-là, _les

pauvres maîtres de Sorbonne_. On conserve, à la fin d'un

petit cartulaire de l'évêque de Paris, les statuts de ce

collége écrits en caractères du quinzième siècle. Selon ces

statuts, le proviseur devoit donner à chaque écolier trois

sous par jour pour sa nourriture, et ceux-ci étoient tenus

de ne parler qu'en latin dans sa maison. (LEBEUF.)]

[Note 435: Past. D., p. 323.]

Cette réunion et le changement de vocable adopté par la nouvelle

collégiale furent causés par un événement tragique dont nous allons

rendre compte. La voûte du choeur de Saint-Thomas, qui n'étoit

construite qu'en plâtre, et qui subsistoit depuis six cents ans,

donnoit des signes évidents d'une ruine prochaine. Effrayé des progrès

rapides de cette dégradation, le chapitre s'adressa à la cour en

1735[436], et fit des représentations qui d'abord ne furent point

écoutées. Ce ne fut qu'en 1738 qu'il obtint du roi, par le cardinal de

Fleury, alors ministre, une somme de 150,000 livres à prendre en neuf

années sur la ferme des poudres. Dès que le premier paiement en fut

effectué, on se disposa à en faire usage: les chanoines se retirèrent

dans le bas de l'église pour y célébrer l'office divin; et l'on éleva

une cloison de charpente qui séparoit le choeur, qu'on étoit forcé

d'abandonner, de la nef où l'on se réfugioit. Alors on s'empressa de

démolir la partie opposée; les fondements furent jetés du côté des

rues Saint-Thomas et du Doyenné, et l'édifice commençoit déjà à

s'élever, lorsque tout à coup, le 15 septembre 1739, vers onze heures

du matin, au moment où l'on s'assembloit pour tenir le chapitre, le

côté de l'église qui étoit sous le clocher voisin de la salle

capitulaire tomba avec un fracas épouvantable, et ensevelit sous ses

ruines presque tous les chanoines déjà assemblés. Ils étoient au

nombre de huit: deux, qu'un hasard heureux avoit placés plus près de

la porte, se sauvèrent, et en fuyant ils en repoussèrent un troisième

qui étoit sur le point d'entrer. Les six autres périrent.

[Note 436: Il le fit comme étant de fondation _royale_, le

roi ayant succédé aux droits des comtes de Dreux.]

La réunion des deux chapitres ayant été résolue, comme nous l'avons

dit, après cette malheureuse catastrophe, et les parties intéressées

s'étant facilement conciliées, le 20 mars 1740 les chanoines de

Saint-Thomas prirent place, selon leur rang d'ancienneté, au choeur de

Saint-Nicolas, en attendant que la nouvelle église fût achevée. Elle

fut bénie et dédiée sous l'invocation de saint Louis; les chanoines

réunis en prirent le nom, et y firent l'office le jour même de cette

dédicace, veille de la fête du saint roi, 24 août 1744[437].

[Note 437: L'église de Saint-Nicolas fut dès ce moment

totalement abandonnée. Depuis elle a été démolie, et il n'en

reste plus aucuns vestiges, mais nous ignorons à quelle

époque. Elle existoit encore en 1780.]

Le 23 avril 1749, le chapitre de Saint-Louis du Louvre fut encore

augmenté par la réunion nouvelle qui s'y fit de celui de

Saint-Maur-des-Fossés, près Paris.

Le dernier chapitre étoit originairement une abbaye de Bénédictins,

laquelle avoit été mise en commende au commencement du seizième

siècle. Une bulle de Clément VII ayant supprimé la dignité abbatiale

en 1533, les revenus furent réunis à l'évêché, et les moines

sécularisés se formèrent en collégiale. Ces nouveaux chanoines

portèrent dans le chapitre de Saint-Louis une dignité de

grand-chantre, comme ceux de Saint-Nicolas y avoient introduit celle

de prévôt; et outre ces deux dignitaires, il y eut alors vingt-deux

chanoines[438]. L'archevêque de Paris en étoit le doyen, comme ayant

remplacé l'abbé, et ensuite le doyen de Saint-Maur. Telle est la forme

dans laquelle ce chapitre a existé jusqu'à sa suppression.

[Note 438: Ces bénéfices étoient à la collation de

l'archevêque, excepté les quatre royaux, et celui des

_Gallichers_, ainsi appelé du nom de son fondateur, qui

étoit un gentilhomme limousin.]

La nouvelle église, dont la construction étoit du plus mauvais goût,

offroit cette particularité singulière, qu'elle avoit été construite

sur les dessins du célèbre Germain, orfèvre du roi, lequel se mêloit

aussi d'architecture[439]. Les formes en étoient bizarres,

principalement celles du portail: il se composoit d'un avant-corps à

tour ronde, enrichi d'un ordre de pilastres ioniques, dont

l'entablement étoit modillonnaire et couronné d'un fronton circulaire.

Le milieu de cet avant-corps étoit percé d'une porte bombée surmontée

d'une corniche, au-dessus de laquelle on avoit placé un bas-relief. De

chaque côté de cet avant-corps, une tour creuse venoit rattacher aux

deux extrémités du portail un pilastre également ionique. Au-dessus

s'élevoit une espèce d'attique percé dans le milieu par un oeil de

boeuf; et couronné d'un fronton circulaire. Au-dessous il y avoit un

autre fronton de la même forme; et ces deux frontons, formant ainsi

deux lignes courbes sur un plan en tour ronde, étoient certainement ce

qui a jamais été imaginé de plus ridicule[440]. Les ornements avoient

été prodigués tant au dedans qu'au dehors du bâtiment, et y étoient

traités avec le même soin que dans une pièce d'orfévrerie. Les

connoisseurs d'alors applaudirent à la délicatesse d'exécution et au

fini précieux de toutes ces sculptures; mais l'architecte fut blâmé,

même dans ces temps-là, d'en avoir trop chargé sa voûte. Il alla même

jusqu'à employer dans la dorure le _bruni_, qui n'est d'usage que dans

les ouvrages ciselés, et l'on reconnut l'orfèvre dans un monument

d'architecture. Cependant on louoit l'heureuse proportion du grand

ordre de pilastres corinthiens qui ornoit intérieurement le pourtour

de cet édifice. Germain en avoit fait les chapiteaux à l'imitation de

ceux du Val-de-Grâce, qui passoient alors pour des modèles en ce

genre.

[Note 439: Il a construit une autre église à Livourne.]

[Note 440: _Voyez_ pl. 65.]

Le chapitre, qui devoit au cardinal de Fleury la réédification de son

église, lui offrit en 1742, avant même qu'elle fût achevée, les deux

principales archivoltes qui sont en regard, pour y établir, d'un

côté, une chapelle qui seroit dédiée à la Vierge, de l'autre son

mausolée et le lieu de sépulture de sa famille. Cette chapelle fut

revêtue de marbres de diverses couleurs, et ornée d'un bas-relief

représentant l'Annonciation de la Vierge, par Jean-Baptiste Le Moine.

CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DE SAINT-THOMAS DU LOUVRE.

TABLEAUX.

Dans le choeur, l'Annonciation, les Pélerins d'Emmaüs, et N. S.

au tombeau, par _Charles Coypel_.

Sur un autel à gauche, saint Nicolas, par _Galloche_.

Vis-à-vis, saint Thomas de Cantorbéri, par _Pierre_.

Dans une chapelle, la Magdeleine, par _Carle Vanloo_.

Dans la chapelle des Fonts, le baptême de N. S., par _Restout_.

SCULPTURES.

Au-dessus de la porte d'entrée, trois enfants tenant divers

instruments de la Passion, par _Pigalle_.

SÉPULTURES.

Dans cette église avoit été inhumé André Hercule, cardinal de

Fleury, premier ministre sous le règne de Louis XV, mort en

1743[441].

[Note 441: Le Moine, qui avoit décoré la chapelle de la

Vierge, fut chargé de l'exécution du mausolée de cette

Éminence, lequel étoit placé sous l'arcade opposée. Ce

ministre y étoit représenté expirant dans les bras de la

Religion. La France, désignée par son écusson, exprimoit le

regret de la perte qu'elle étoit sur le point de faire;

derrière le piédestal s'élevoit une pyramide chargée d'une

urne, et du pied de cette urne descendoit une grande et

lourde draperie qui couvroit en partie le squelette de la

Mort, que l'artiste avoit jugé à propos d'offrir aux regards

du mourant. Ce monument, mal conçu et encore plus mal

exécuté, présentoit une image frappante de cette dégradation

rapide où l'art étoit parvenu sous le règne de Louis XV.]

Les chanoines faisoient exercer les fonctions curiales sur environ

deux cent quarante paroissiens qui habitoient leur cloître et les

environs de leur collégiale, et sur les officiers servants de leur

chapitre, qui demeuroient dans le cloître ou prévôté de Saint-Nicolas

du Louvre[442].

[Note 442: Cette église avoit été concédée, depuis la

révolution, à des protestants qui, pendant quelques années,

y ont exercé leur culte. Depuis elle a été abattue, et le

terrain sur lequel elle étoit située entrera nécessairement

dans le grand plan qui doit lier ensemble le Louvre et le

palais des Tuileries.]

LE PALAIS-ROYAL.

Quoique l'édifice qui porte ce nom n'ait été construit que dans le

dix-septième siècle, cependant on rencontre encore des obscurités,

lorsqu'il s'agit de bien établir son origine.

Sauval prétend qu'il fut bâti sur les ruines des hôtels de Luxembourg

et de Rambouillet; Piganiol, qui vient après lui, croit être plus

exact en disant que ce fut sur l'emplacement des hôtels de Rambouillet

et de Mercoeur. Jaillot, qui a si souvent et si heureusement critiqué

ces deux auteurs, leur reproche de manquer ici d'exactitude. «Il est

constant, dit-il, que le connétable d'Armagnac possédoit rue

Saint-Honoré, près les murs, un hôtel considérable, et qu'une partie

du Palais-Royal en occupe l'emplacement. Le connétable ayant été

sacrifié, en 1418, à la haine du duc de Bourgogne, son hôtel fut

confisqué et donné au comte de Charolois. Au commencement du seizième

siècle, cet hôtel appartenoit au duc de Brabant et de Juliers. Je n'ai

rien trouvé qui prouve qu'il ait passé dans la maison de Luxembourg,

etc.[443]» Examinant ensuite l'opinion de Piganiol, il prouve que

l'hôtel de Rambouillet et celui de Mercoeur ne peuvent être distingués

l'un de l'autre; que c'est le même édifice auquel ces deux noms furent

successivement donnés, parce qu'il passa d'une famille dans l'autre,

le duc de Mercoeur l'ayant acheté en 1602 pour agrandir celui qu'il

avoit rue des Bons-Enfants. Ce fut donc de l'ancien hôtel du

connétable d'Armagnac et de celui de Rambouillet que se composa

l'emplacement des premières constructions du Palais-Royal.

[Note 443: Recherch. sur Paris, quart. du Pal.-Roy., p.

23.]

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 2/8) · 第 23 / 37 段