Il paroît que cet hôtel fut bâti peu de temps après que

Philippe-Auguste eut fait construire ou augmenter le Louvre. Sauval

tombe à ce sujet dans une étrange contradiction: après avoir dit que

les ducs de Bourbon y logèrent dès le temps de Philippe-le-Bel, il

avance plus loin qu'il ne fut construit que sous le règne de Charles

V; et il en donne pour preuve les lettres C et V sculptées sur le

portail de la chapelle. Il est évident que ces deux lettres ne

prouvent autre chose, sinon que, dans ces temps-là, il y fut fait

quelques augmentations ou embellissements; et l'on a une foule

d'exemples de chiffres placés sur des édifices à de semblables

occasions. Il existe en effet des titres antérieurs à cette époque,

qui contestent l'existence de cet hôtel[372], et d'autres prouvent

également qu'il fut agrandi sous Charles V. On trouve qu'en 1385 le

duc de Bourbon acheta à cet effet la maison _du Noyer_, qui

appartenoit au prieur et aux religieux de la Charité, et en 1390, la

voirie de l'évêque[373]. Sauval lui-même dit que, depuis 1303 jusqu'en

1404, les princes de cette famille achetèrent de plus de trois cents

personnes les maisons qui couvroient l'espace sur lequel cet hôtel fut

construit[374]. Leur palais, ainsi augmenté et embelli de siècle en

siècle, passoit pour un des plus vastes et des plus magnifiques qui

fussent dans le royaume: du temps de l'écrivain que nous venons de

citer, la galerie et la chapelle de cet hôtel existoient encore[375];

et il les décrit comme les édifices de ce genre les plus considérables

et les plus somptueux de Paris. La galerie surtout étoit d'une

dimension telle qu'on n'en connoissoit point de pareille dans tout le

royaume, et qu'elle fut choisie pour la représentation des fêtes qui

furent données à la cour, à l'occasion du mariage de Louis XIII. Louis

XIV s'en servit également dans les commencements de son règne pour les

bals et les comédies qui faisoient alors son principal amusement. Ce

fut aussi dans cette galerie que se tint l'assemblée des États du

royaume en 1614 et 1615.

[Note 372: _Arch. S. Germ. Autiss._, reg. 1, fol. 70.]

[Note 373: Arch. de l'archev.]

[Note 374: Elles n'avoient pas sans doute dix toises

chacune; car tout l'emplacement du Petit-Bourbon n'en

contenoit guère plus de deux mille huit cents. (JAILLOT.)]

[Note 375: Il avoit été en partie démoli en 1527, à

l'occasion de la révolte et de l'évasion du fameux

connétable de Bourbon. On sema du sel sur le sol qu'il

occupoit; les armoiries du coupable y furent brisées, et le

bourreau barbouilla les fenêtres et les portes qui restoient

encore, de ce jaune infamant dont on barbouilloit les

maisons des traîtres, et notamment des criminels de

lèse-majesté.]

On abattit une partie des restes de cet immense édifice pour élever la

colonnade du Louvre; cependant, dans le siècle dernier, il en

subsistoit encore quelques portions, où étoient les écuries de la

reine et le garde-meuble de la couronne. La démolition en fut enfin

achevée pour découvrir le beau monument élevé sur l'autre partie de

ses ruines.

_Hôtel de Clèves._

De l'autre côté de la rue d'Autriche[376] étoit l'hôtel de Clèves. Du

temps de la Ligue il s'appeloit d'_Aumale_, et étoit occupé par Claude

de Lorraine, duc d'Aumale, marquis de Mayenne. On ignore comment et à

quelle époque il vint s'établir dans cette maison; quant au temps où

elle fut construite, on a trouvé une ancienne notice qui prouve que ce

fut par les ordres de Louis de France, fils de Philippe-le-Hardi, et

chef de la maison d'Évreux. Catherine de Clèves, duchesse douairière

de Clèves, s'y retira après la mort de son mari. Il passa depuis aux

ducs de Grammont.

[Note 376: On la nommoit aussi rue du Louvre.]

_Hôtel de Clermont._

Il étoit situé, dit Sauval, auprès de l'hôtel de Clèves, et servoit de

demeure à Robert de France, comte de Clermont et sire de Bourbon. Il

avoit appartenu auparavant à la comtesse de Xaintonge et au prévôt de

Bruges. Valeran de Luxembourg, comte de Saint-Pol, connétable de

France, l'acheta en 1396: c'est sur l'emplacement qu'il occupoit, et

sur celui des maisons adjacentes jusqu'à la rue du Coq, que furent

bâties en partie l'église et la maison des pères de l'Oratoire.

_Hôtel de Joyeuse._

Dans cette rue du Coq et dans celle du _Louvre_ étoit situé l'hôtel de

Joyeuse; il avoit autrefois appartenu à la maison de Montpensier dont

il portoit le nom. Henri, dernier duc de Montpensier, le vendit à

François de Joyeuse, cardinal, qui le nomma hôtel du _Bouchage_, du

nom de sa famille. La proximité du Louvre engagea Gabrielle d'Estrées,

duchesse de Beaufort, à louer cette maison, ce qui lui fit donner le

nom d'hôtel _d'Estrées_; elle y demeuroit en 1594[377]. Cet édifice

avoit repris le nom d'hôtel du _Bouchage_, et il le portoit en 1616,

lorsque Henriette-Catherine de Joyeuse, duchesse de Guise, nièce et

héritière du cardinal de Joyeuse, le vendit à M. de Bérulle pour y

placer sa congrégation.

[Note 377: Sauval, qui cite pour garant un registre de

l'hôtel-de-ville (t. I, p. 27 et 431; t. II, p. 237 et 260),

prétend que ce fut dans cet hôtel que Henri IV fut blessé

par Jean Châtel. Le chancelier de Chiverni dit, dans ses

mémoires, que ce malheur arriva dans l'hôtel de Schomberg,

depuis l'hôtel d'Aligre. D'autres historiens avancent que ce

fut au Louvre.]

_Hôtel d'Alençon._

Cet ancien hôtel occupoit autrefois l'intervalle qui sépare la rue des

Poulies du cul-de-sac de l'Oratoire, alors rue _d'Autriche_. Parmi

plusieurs traditions contradictoires sur son origine et ses diverses

révolutions, voici ce que nous avons trouvé de plus vraisemblable. Il

paroît qu'il fut bâti vers 1250 par les ordres d'Alphonse de France,

comte de Poitiers, frère de saint Louis, et qu'il prit le nom

_d'Osteriche_, de la rue où il étoit situé. Ce prince l'agrandit si

considérablement, au moyen de l'acquisition de dix maisons voisines,

qu'après sa mort[378] Archambaud, comte de Périgord, en vendit la

moitié à Pierre de France, comte d'Alençon et de Blois, cinquième

fils de saint Louis. Ce fut alors que cet hôtel prit le nom d'Alençon.

Enguerrand de Marigni en devint ensuite possesseur, on ignore à quel

titre; il y fit encore de grandes augmentations, en y joignant

plusieurs maisons et jardins situés du côté de la rue des Poulies, et

qui appartenoient au chapitre de Saint-Germain-l'Auxerrois. Après sa

mort, cet hôtel devint propriété royale; et quoique l'arrêt de sa

condamnation eût ordonné que sa maison seroit démolie, il ne paroît

pas que cet édifice ait été abattu. Il fut occupé depuis par Charles

de Valois et Marie d'Espagne sa veuve, qui y demeuroit en 1347. On en

distinguoit dès lors les deux parties sous les noms de _grand hôtel

d'Alençon_ rue d'Autriche, et de _petit hôtel d'Alençon_ rue des

Poulies. En 1421, on voit, par un compte rapporté par Sauval, que cet

hôtel étoit vide, ruiné et inhabitable. Il passa des ducs d'Alençon à

M. de Villeroi, qui le vendit, en 1568, à Henri III, alors duc

d'Anjou. Ce prince, appelé au trône de Pologne, le laissa à la reine

son épouse, et cette princesse en fit don à Castelan son premier

médecin. Albert de Gondi, duc de Retz et maréchal de France, l'acheta

en 1578 des enfants de ce dernier, et lui donna son nom, qu'il porta

encore plusieurs années[379] après. Malgré les démembrements qu'on en

avoit faits précédemment, cet hôtel étoit encore si vaste, que Marie

de Bourbon, duchesse de Longueville, en acheta une partie en 1581, sur

laquelle elle fit bâtir l'hôtel qui a porté son nom, et que depuis

Henri de Longueville vendit à Louis XIV, qui vouloit agrandir la place

du Louvre. Ce dessein n'ayant pas eu alors son exécution, l'hôtel de

Longueville, loin d'être abattu, fut réparé en 1709, pour servir de

logement au marquis d'Antin, directeur général des bâtiments, ce qui

le fit appeler _l'hôtel de la Surintendance_. En 1738 on en

reconstruisit une partie, qu'on disposa pour le service général des

postes, et l'on y joignit encore une portion de l'hôtel de Retz, dont

il avoit d'abord été formé. La moitié de cet édifice fut depuis

achetée par Louise de Lorraine, seconde femme du prince de Conti, qui

la fit démolir, et sur l'emplacement fit construire un nouvel hôtel

qui porta son nom. Depuis le duc de Guise en vendit une partie au roi,

l'autre fut acquise par M. de Villequier, et a porté le nom d'hôtel

d'Aumont. Ces hôtels ont été depuis revendus, rebâtis, puis abattus

dans le siècle dernier pour former la place du Louvre. Enfin une

portion considérable de l'hôtel d'Alençon, du côté du Louvre, a formé,

au milieu du siècle passé, l'hôtel de la Force et les jardins de

l'hôtel Longueville, et est aujourd'hui représentée par les maisons

qui font face à celle des pères de l'Oratoire[380].

[Note 378: En 1281.]

[Note 379: Ce fut dans cet hôtel de Retz que fut conduit

l'exécrable Ravaillac après son attentat.]

[Note 380: Entre autres par l'hôtel d'Angeviller.]

_Hôtel du comte Ponthieu._

Il étoit situé dans la rue des Fossés-Saint-Germain, qui faisoit alors

la continuation de la rue Béthisi: en 1359 on le nommoit la _cave de

Ponti_ et la cour de _Pontiau_. Guillot appelle cette partie de la rue

Béthisi, _la rue aux Quains de Pontis_, nom qu'elle portoit alors et

que lui avoit donné cet hôtel.

_Maison du Doyenné._

Elle étoit située dans le cloître Saint-Germain-l'Auxerrois[381],

vis-à-vis du grand portail de l'église et au coin du passage qui

conduisoit à la place du Louvre. Cette maison est célèbre par la mort

presque tragique de Gabrielle d'Estrées, duchesse de Beaufort et

maîtresse de Henri IV. Voici comment cette histoire est racontée dans

Saint-Foix, et dans les mémoires de Sully: «Elle vint loger chez

_Zamet_: c'étoit un Italien fort riche, qui s'étoit qualifié, dans le

contrat de mariage de sa fille, _seigneur suzerain de dix-sept cent

mille écus_, et qui s'étoit rendu agréable à Henri IV par son

caractère plaisant et enjoué. Se promenant dans son jardin, après

avoir mangé d'un citron, d'autres disent d'une salade, elle se sentit

tout à coup un feu dans le gosier, et des douleurs si aiguës dans

l'estomac, qu'elle s'écria: _Qu'on m'ôte de cette maison_[382], _je

suis empoisonnée_. On l'emporta chez elle[383]; son mal y redoubla

avec des crises et des convulsions si violentes, qu'on ne pouvoit

regarder sans effroi cette tête si belle quelques heures

auparavant[384]. Elle expira la veille de Pâques 1599, vers les sept

heures du matin: on l'ouvrit, et l'on trouva son enfant mort. Henri IV

fit prendre le deuil à toute la cour, et le porta la première semaine

en violet et la seconde en noir. La plupart des historiens, ajoute

Saint-Foix, n'attribuent cette mort si frappante qu'aux effets d'une

grossesse malheureuse.»

[Note 381: Elle a été depuis abattue, ainsi que plusieurs

maisons de la rue du Petit-Bourbon, contiguë à ce passage,

pour former une place devant l'église.]

[Note 382: On avoit déjà parlé de marier Henri IV avec Marie

de Médicis; et comme Zamet étoit né sujet du duc de

Florence, ses ennemis le soupçonnèrent d'un crime dont il

n'y eut toutefois aucune preuve.]

[Note 383: Dans cette maison du Doyenné qu'elle occupoit,

sans doute pour être à la proximité du Louvre et de sa tante

la marquise de Sourdis, dont l'hôtel étoit situé dans un

cul-de-sac, rue des Fossés-Saint-Germain.]

[Note 384: Sauval assure avoir connu des vieillards qui lui

avoient dit qu'après sa mort on l'exposa dans la grand'salle

de sa maison; qu'elle étoit vêtue d'une robe de satin blanc,

et couchée sur un lit de parade de velours cramoisi, enrichi

de dentelles d'or et d'argent.

Saint-Foix dit qu'il n'est pas vraisemblable qu'on ait

exposé à la vue du public une personne à qui des symptômes

terribles de mort avoient défiguré tous les traits et tourné

la bouche jusque derrière le cou.]

* * * * *

Les deux seuls hôtels remarquables qu'il y ait maintenant dans ce

quartier sont:

1º. L'hôtel d'Aligre, ci-devant de Schomberg, situé rue Baillet et rue

Saint-Honoré. Le grand-conseil y a tenu long temps ses séances.

2º. L'hôtel d'Angeviller, situé rue de l'Oratoire, lequel sert

maintenant de dépôt principal au _Musée Royal_.

FONTAINES.

Sous Philippe-Auguste, il n'y avoit encore que trois fontaines

publiques à Paris: celles des _Innocents_, des _Halles_, et la

fontaine _Maubuée_, située au coin de la rue qui porte ce nom et de la

rue Saint-Denis.

Dans l'intervalle qui sépare le règne de ce prince de celui de Louis

XII, on éleva successivement treize autres fontaines. Quatre de ces

fontaines étoient hors de l'enceinte de la ville avant le règne de

Charles V: c'étoient celles de Saint-Lazare, des Filles-Dieu, des

Cultures Saint-Martin et du Temple; elles y furent alors renfermées, à

l'exception de la fontaine Saint-Lazare.

Les neuf autres fontaines existant à cette même époque dans les divers

quartiers de Paris étoient celles de la rue Salle-au-Comte (dite la

fontaine de Marle), de la rue Saint-Avoye, de la rue Bar-du-Bec, de la

porte Baudoyer ou Baudet, de la rue Saint-Julien, du Ponceau, de la

Reine, de la Trinité et de la rue des Cinq-Diamants. Toutes ces

fontaines étoient alimentées par les aquéducs de Belleville et du pré

Saint-Gervais, et ne donnoient de l'eau qu'à la partie septentrionale

de Paris[385].

[Note 385: Il est remarquable que la première fontaine qui

fut élevée dans la Cité étoit alimentée par les eaux de

l'aquéduc Saint-Gervais. Ce fut en 1605 et sur l'emplacement

de la maison du père de Jean-Châtel, que le prévôt des

marchands Miron la fit construire, après qu'on eut abattu la

pyramide infamante qui d'abord avoit été bâtie sur les

ruines de cette maison. On y lisoit ce distique latin qui

rappeloit la mémoire de l'attentat du régicide, et de la

destruction du monument destiné à en éterniser le souvenir:

_Hic, ubi restabant sacri monumenta furoris,

Eluit infandum Mironis unda scelus._

Peu d'années après, cette fontaine fut transférée dans la

cour méridionale du Palais de Justice, et elle y étoit déjà

en 1724. Elle existe encore sous le nom de fontaine

_Sainte-Anne_, et reçoit de l'eau de la pompe du pont

Notre-Dame.]

Sous Henri IV ces deux aquéducs, depuis long-temps négligés,

tomboient en ruine, et le volume d'eau qu'ils fournissoient n'étoit

plus suffisant. Une ordonnance de ce prince établit une augmentation

sur l'impôt que payoient les vins à leur entrée à Paris; le produit en

fut destiné à la réparation de ces deux aquéducs, et de nouvelles

fontaines furent élevées: celle du Palais et le bâtiment de la

Samaritaine.

Cependant la partie méridionale de Paris manquoit toujours d'eau.

Déjà, sous le règne de ce même prince, les vestiges qui restoient

encore de l'aquéduc bâti de ce côté par les Romains, avoient fait

naître l'idée de le rétablir. Des fouilles furent commencées en 1609 à

travers la plaine de Long-Boyau du côté de Rungis, afin de découvrir

la source d'où provenoient les eaux qui avoient été anciennement

conduites au palais des Thermes: la mort de Henri IV interrompit ce

projet. On le reprit lors de la construction du palais du Luxembourg;

et alors il fut proposé de conduire les eaux de Rungis à Paris. Le

projet ayant été accepté, Louis XIII et la reine Marie de Médicis

posèrent, le 17 juillet 1613, la première pierre de l'aquéduc, qui fut

élevé sur les dessins de Jacques Desbrosses et achevé en 1624. Une

partie de cet aquéduc traverse le vallon d'Arcueil sur vingt-cinq

arches; auprès sont des restes de l'ancien aquéduc romain, et cette

construction moderne en soutient la comparaison. Elle a douze toises

de hauteur sur deux cents de longueur; de distance en distance et

depuis Arcueil jusqu'à Paris, on rencontre plusieurs autres petites

constructions qui sont des _regards_ de la conduite des eaux. La

longueur totale de cette conduite jusqu'au Château-d'Eau situé près de

l'Observatoire est de 6600 toises.

En 1624, l'aquéduc étant achevé, on s'occupa de la distribution des

eaux; et quatorze fontaines que l'on construisit, furent alimentées

par cette source nouvelle.

Cependant la population de Paris ne cessant de s'accroître, les eaux

fournies par les trois aquéducs et par la pompe de la Samaritaine

devenoient encore insuffisantes; et l'abus des concessions que l'on

faisoit trop indiscrètement à des corporations et à des particuliers

augmentoit encore cette disette. Des recherches que l'on fit en 1551

aux environs du village de Rungis procurèrent un accroissement aux

sources qui alimentoient la partie méridionale de Paris; et cet

accroissement reçut le nom de _nouvelles eaux d'Arcueil_. En 1666

toutes les concessions particulières que la ville avoit faites sur les

trois aquéducs furent supprimées par un arrêt du conseil et en 1669 on

procéda à une distribution nouvelle des eaux de Paris.

Cette même année deux mécaniciens, Daniel Jolly et Jacques Demance,

proposèrent d'établir sur le pont Notre-Dame des machines hydrauliques

semblables à celle du pont Neuf: leurs propositions furent acceptées;

ils exécutèrent simultanément deux mécanismes différents qui

fournirent une masse plus considérable de beaucoup que celles que

donnoient les trois aquéducs réunis. Ce travail ayant été achevé en

1671, un arrêt du conseil de la même année ordonna qu'il seroit établi

de nouvelles fontaines; et l'on en construisit un assez grand nombre

dans les divers quartiers de Paris, et jusqu'à la fin du règne de

Louis XIV.

Cependant Paris recevoit sans cesse de nouveaux accroissements; et le

besoin d'eaux plus abondantes se faisoit sentir de jour en jour

davantage. On éleva encore sous Louis XV plusieurs fontaines, dont

quelques-unes même furent remarquables par leur masse et par le luxe

de leurs ornements; mais ni les aquéducs ni les pompes ne suffisoient

pour les alimenter. Dans cet embarras extrême, il fut proposé en 1762

de conduire à Paris les eaux de la petite rivière de l'Yvette qui

prend sa source entre Versailles et Rambouillet, et se jette dans la

rivière d'Orge, un peu au-dessus de Juvisy. L'aquéduc que l'on auroit

construit pour opérer cette dérivation auroit eu 17 à 18,000 toises de

développement, et eût donné 1,200 pouces d'eau à la ville de Paris.

Ce projet, long-temps discuté et reproduit plusieurs fois depuis cette

époque jusqu'en 1775, fut enfin tout-à-fait abandonné, à cause des

difficultés de son exécution.

Enfin l'établissement des pompes à feu résolut le problème dont on

étoit si péniblement occupé et depuis si long-temps. Deux

établissements de ce genre furent formés à Chaillot et au

Gros-Caillou: et alors l'eau coula avec abondance non-seulement dans

les fontaines publiques, mais encore dans les maisons des

particuliers. La dérivation des eaux de la rivière d'Ourcq et leur

conduite à Paris, grands et utiles travaux qui ont été opérés depuis

la révolution, ont achevé de compléter cette partie si importante de

l'administration dans une ville aussi immense; et l'eau y abonde

maintenant de toutes parts, tant pour les jouissances du luxe que pour

les besoins de première nécessité.

Nous donnerons successivement l'historique de toutes les fontaines de

Paris, selon l'ordre où elles se présenteront dans la description

particulière des quartiers auxquels elles appartiennent, continuant

toujours à séparer les travaux de ce genre exécutés depuis la

révolution, de ceux qui l'ont précédée.

FONTAINE DE LA CROIX DU TIROIR.

Cette fontaine avoit été élevée sous le règne de François Ier et par

son ordre au milieu de la rue de l'Arbre-Sec. Comme elle y obstruoit

la voie publique, le prévôt des marchands la fit transférer dans un

pavillon construit en 1606 au coin de cette même rue, pour servir de

réservoir aux eaux d'Arcueil. Ce monument, que l'on devoit au célèbre

prévôt des marchands Miron, fut réédifié en 1776, sur les dessins de

l'architecte Soufflot. Il a la forme d'un pavillon carré composé d'un

rez-de-chaussée et de deux étages que couronne une galerie soutenue

par des consoles à têtes de dieux marins. Le soubassement, appareillé

en bossages, est terminé dans toute sa longueur par une plinthe sur

laquelle s'élèvent des pilastres en stalactites qui encadrent les

croisées, et qui sont ornés de chapiteaux à coquilles; entre les

croisées du premier étage est placée une figure de naïade en

demi-relief. Toute cette construction est d'un bon style et d'un

caractère convenable. On y lisoit l'inscription suivante, composée par

l'architecte lui-même:

«_Ludovicus XVI, anno primo regni, utilitati publicæ consulens,

castellum aquarum arcûs Jul. vetustate collapsum à fundamentis

reædificari et meliore cultu ornari jussit. Carol. Claud.

d'Angeviller, Com. regiis ædificis prop._»

RUES ET PLACES DU QUARTIER DU LOUVRE.

_Rue d'Angeviller._ Elle va de la rue de l'Oratoire à celle des

Poulies, et a été percée vers la fin du siècle dernier, sur le terrain

occupé autrefois par l'hôtel de Créqui; elle doit son nom à l'hôtel

_d'Angeviller_ dont elle est voisine.

_Rue de l'Arbre-Sec._ Elle aboutit à la place de l'École et à la rue

Saint-Honoré. Guillot l'appelle de _l'Arbre-Sel_; mais son vrai nom

est _Arbre-Sec_, et elle le portoit dès le treizième siècle, _vicus

Arboris Siccæ_[386]. Ce nom lui vient de l'enseigne d'une maison

située près de l'église Saint-Germain, et qui existoit encore du temps

de Sauval[387]. L'évêque de Paris avoit dans cette rue une grange et

un four, entre le cloître Saint-Germain et le cul-de-sac de

Court-Bâton. Il étoit appelé dans le principe _le Four-l'Évêque_, _le

Four-Franc_. En 1372 on le nommoit _le Four Gauquelin_[388].

[Note 386: Pet. cart., fol. 163, c. 223.]

[Note 387: Cens. de l'évêch., 1489.--Sauval, t. I, p. 109.]

[Note 388: Il y a dans cette rue trois culs-de-sacs:

1º. Celui des _Provençaux_. Il doit son nom à une enseigne

qui subsistoit encore en 1772. On l'appeloit anciennement

_Arnoul de Charonne_, du nom d'un particulier qui y

demeuroit en 1293. Depuis, par altération, _Raoul de

Charonne_ et _Arnoul le Charron_. (_Cart. S. Germ. Autiss._,

fol. 38 et 39.--Cens. de l'év.)

2º. Celui de _la Petite-Bastille_. En 1499, il étoit cité

sans nom dans les censiers de l'évêché, sous la seule

dénomination de _Ruelle-sans-bout_. En 1540, on le trouve

nommé _Jean de Charonne_. Enfin il a reçu son dernier nom

d'un cabaret qui en occupoit le fond.

3º. Le cul-de-sac de _Court-Bâton_[388-A]. Il formoit

autrefois avec celui de _Sourdis_ une rue qui aboutissoit

dans celle de l'Arbre-Sec et sur le fossé. On la nommoit

_Chardeporc_; et elle devoit ce nom à _Adam Chardeporc_,

qui, en 1251, possédoit plusieurs maisons sur le fossé

Saint-Germain. (_Cart. S. Germ. Autiss._, fol. 72.) Comme on

appeloit anciennement un porc _bacco_, et _bacon_ quand il

étoit salé, on donna à cette rue le nom de _Bacon_, qu'elle

portoit en 1340. (Reg. 1, fol. 13.) On voit cependant, par

le _dit_ de Guillot et le rôle de 1313, que cette rue

s'appeloit du _Col-de-Bacon_, vraisemblablement d'une

enseigne. Il fut ensuite changé, par altération, en _Cop_ ou

_Coup-de-Bâton_; et c'est ainsi qu'elle est désignée dans la

liste du quinzième siècle. On a dit ensuite de

_Court-Bâton_, du nom d'une maison qui faisoit le coin de

cette rue et de celle des Fossés. (Reg. des Ensaiss. de

l'archev., 1636)]

[Note 388-A: Il est maintenant fermé d'une grille.]

À l'extrémité de cette rue, du côté de celle de Saint-Honoré, est la

fontaine dont nous avons déjà parlé, et l'on y voyoit autrefois une

croix vulgairement appelée du _Tiroir_. Parmi les anciens noms

qu'offre la topographie de Paris, il n'en est aucun dont l'orthograghe

ait éprouvé autant de variations. On le trouve écrit _Traihouer_,

_Traihoir_, _Trayoir_, _Trahoir_, _Triouer_, _Trioir_, _Tirauer_,

_Tirouer_, _Tyroer_, _Tiroir_, _Tiroi_. Les uns le font venir du mot

latin _trahere_ (tirer); d'autres de _trier_. Ceux-ci prétendent

qu'on y tiroit les draps, ceux-là que c'étoit un marché où l'on

vendoit et où l'on trioit les animaux. Sauval pense que ce nom venoit

du fief de _Therouenne_[389], qu'on appeloit par corruption _Tiroie_;

et un savant distingué, (M. Bonami), très-versé dans nos antiquités, a

adopté cette étymologie. Jaillot la rejette, en prouvant d'abord que

le fief de Therouenne ne s'étendoit pas jusque là, observant ensuite

(ce qui est le plus décisif) que si son nom lui fût venu de ce fief,

on lui eût donné la même dénomination en latin: or, _Thérouenne_ se dit

_Tarvanna_ et _Tarvenna_; et la croix du Tiroir a toujours été nommée

_Crux Tractorii_, _Crux Tiratorii_[390]. Du reste, en combattant cette

opinion, il ne trouve rien de satisfaisant à mettre à la place; et la

même incertitude demeure sur la vraie signification de ce mot.

[Note 389: T. I, p. 243.]

[Note 390: Arch. de N. D., compte de 1407.]

La place où se trouvoit la croix du Tiroir étoit beaucoup plus large

autrefois qu'elle ne l'est aujourd'hui. Nous avons déjà dit que

François Ier y fit construire une fontaine en 1529.

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 2/8) · 第 21 / 37 段