En 1299, on y voit amener Guy, comte de Flandre, avec ses enfants,

pour avoir pris les armes contre Philippe-le-Bel. Enguerrand de

Marigny, ce contrôleur des finances dont nous avons déjà parlé, l'eut

aussi pour prison. Louis, comte de Flandre et de Nevers, et Jean,

comte de Richemont et de Monfort, y furent renfermés sous les règnes

de Charles-le-Bel et de Philippe de Valois, le premier, pour avoir

obligé ses sujets à lui rendre hommage, ce qui étoit contraire à un

traité fait en 1310; le second, pour avoir usurpé la Bretagne. Ce roi

de Navarre si funeste à la France, Charles II, dit le Mauvais, y fut

deux fois prisonnier par ordre du roi Jean: d'abord à cause de

l'assassinat de Charles d'Espagne, connétable de France, convaincu

ensuite d'avoir excité les Anglais à envahir le royaume. Sous Charles

VI, les séditieux qui désoloient Paris y emprisonnèrent Pierre

Desessarts et plusieurs autres personnages de distinction. Enfin, en

1474, Louis XI fit renfermer dans cette tour Jean II, duc d'Alençon;

et c'est le dernier prisonnier qu'on y ait mis. Nos rois se sont

toujours servis depuis de la Bastille, du château de Vincennes, de la

tour de Bourges, du château d'Angers, etc.[333]

[Note 333: Quoique cette tour servît de prison, nous

apprenons des registres de la chambre des comptes que

Charles V y demeuroit en 1398, et qu'il fit fermer de fil

d'archal les fenêtres de son appartement, parce qu'il se

trouvoit incommodé des oiseaux et des pigeons qui y

entroient sans cesse. On croit même qu'il n'est pas le seul

de nos rois qui en ait fait sa demeure. Du reste, le peuple,

avide de tous les bruits qui frappent son imagination,

contoit quantité de fables de cette tour; et c'étoit une

tradition, qu'il y existoit des souterrains où l'on se

défaisoit des criminels qu'on ne vouloit pas faire mourir en

public.]

La tour de la _Librairie_ reçut le nom qu'elle portoit, parce qu'elle

servit de dépôt à la bibliothèque de Charles V. Cette bibliothèque

n'étoit composée que de neuf cents volumes; mais c'étoit beaucoup pour

un temps où l'imprimerie n'étoit pas encore découverte, et pour un

prince à qui le roi Jean son père n'avoit laissé qu'une vingtaine de

volumes au plus. Elle occupoit trois chambres, ou plutôt trois étages

de cette tour[334], et étoit ouverte nuit et jour au petit nombre de

savants et de lettrés de ce temps-là. «La bibliothèque de Charles V,

dit le président Hénault, étoit composée de livres de dévotion,

d'astrologie, de médecine, de droit, d'histoire et de romans; peu

d'anciens auteurs des bons siècles, pas un seul exemplaire des

ouvrages de Cicéron, et l'on n'y trouvoit, des poëtes latins,

qu'Ovide, Lucain et Boëce; des traductions en françois de quelques

auteurs, comme les Politiques d'Aristote, Tite-Live, Valère-Maxime, la

Cité de Dieu, la Bible, etc.»

[Note 334: Selon un catalogue de cette bibliothèque, il y

avoit 269 volumes dans la première chambre, 260 dans la

chambre du milieu, et 380 dans la chambre du troisième

étage.]

Sous le règne de Charles VI, cette bibliothèque fut entièrement

dispersée. Les Anglais ayant pénétré jusqu'à Paris à la faveur des

dissensions intestines qui troubloient la France, et principalement

cette capitale, s'emparèrent, comme le témoignent quelques actes de ce

temps-là, de cette précieuse collection. Une partie des livres passa

en Angleterre avec les archives, qui étoient aussi conservées dans le

Louvre; les ennemis se partagèrent sans doute le reste.

On ne sait autre chose de la tour de l'_Artillerie_, sinon que les

arsenaux du Louvre qui y étoient établis furent transportés auprès du

couvent des Célestins le 18 décembre 1572, par ordre du roi Charles

IX.

La tour de _Windal_ étoit située sur le bord de la rivière, et

attachée à la porte d'une des basses-cours. En 1411, elle avoit un

comte de Nevers pour capitaine ou concierge.

La tour _du Bois_, que l'on nomme quelquefois le Château du Bois, fut

bâtie en 1382 par ordre de Charles VI. Elle étoit située vis-à-vis la

tour de _Nesle_, entre la rivière et la basse-cour du Louvre, et

environnée de fossés profonds[335]. Les registres de la ville disent

que le même prince qui avoit fait construire cette tour ordonna dans

la suite de la détruire: ce qui fut exécuté.

[Note 335: Ces fossés étoient très-poissonneux; et il est

dit que l'an 1415, le 3 février, on en leva les bondes, pour

donner de l'air au poisson, qui étoit enseveli sous la

glace.]

La tour de l'_Écluse_ retenoit par des vannes l'eau de la rivière dans

les fossés. En 1391, Charles VI y fit emprisonner Hugues de Saluces.

La tour _Neuve du pont des Tuileries_ étoit près du logis du prévôt de

l'hôtel et du pont des Tuileries. C'est la dernière de toutes celles

que nous avons citées sur laquelle on ait quelques particularités.

Il est impossible d'ailleurs de rien dire de certain sur les

changements qui furent faits dans le Louvre depuis Philippe-Auguste

jusqu'à François Ier; car il n'existe, ni dans les archives ni dans

les bibliothèques, aucun plan de ce château à aucune de ces époques.

Les chartes et les mémoires historiques sont les seules sources d'où

l'on puisse tirer à ce sujet quelques notions, et tout ce qu'on y

apprend, c'est que nos rois y ont fait successivement divers

changements, élevant une tour, en détruisant une autre, bâtissant une

chapelle, un pavillon, étendant un jardin, etc. Saint Louis avoit

conçu le projet d'en augmenter beaucoup les bâtiments: on ignore ce

qui l'empêcha de l'exécuter.

Les plus grands travaux entrepris dans cet édifice pendant le cours du

quatorzième siècle sont dus à Charles V et à son successeur. «Le

Louvre, dit Saint-Foix, après avoir été hors des murs pendant plus de

six siècles, se trouva enfin dans Paris, par l'enceinte commencée sous

Charles V en 1367, et achevée sous Charles VI en 1383. Charles V, qui

ne jouissoit que d'un million de revenu, dépensa cinquante-cinq mille

livres à rehausser ce palais et à en rendre les appartements plus

commodes et plus agréables; mais ce prince ni ses successeurs jusqu'à

Charles IX n'en firent point leur demeure ordinaire; ils le laissoient

pour les monarques étrangers qui venoient en France. Sous le règne, de

Charles VI, Manuel, empereur de Constantinople, et Sigismond, empereur

d'Allemagne, y furent logés.»

Ce château étoit accompagné de plusieurs jardins. Le plus grand étoit

nommé le _Parc_, et s'étendoit le long de la rue Froi-Manteau. On

avoit élevé aux quatre coins quatre pavillons. Il ne fut détruit que

sous Louis XIII, lorsqu'on commença à reprendre les travaux pour

l'achèvement du principal corps-de-logis, commencé sous François Ier.

Outre ce jardin, il y en avoit un pour l'appartement du roi, et un

autre pour celui de la reine. Ce dernier jardin subsistoit encore à la

fin du siècle dernier.

Dès le commencement du seizième siècle, ce vieil édifice, entièrement

négligé, tomboit en ruines; et lorsque Charles-Quint vint à Paris en

1539, François Ier fut obligé d'y faire des réparations considérables,

pour le rendre digne de recevoir ce monarque. Ces travaux, dont

l'effet étoit sans doute insuffisant pour la restauration totale de

l'édifice, lui firent naître l'idée de le faire entièrement abattre et

de construire à la place un palais plus digne de la majesté des rois,

et de l'état de civilisation où la nation étoit parvenue. À cette

époque, les beaux-arts s'étoient déjà introduits en France à la voix

d'un prince qui les aimoit et les protégeoit. Les plus grands artistes

de l'Italie étoient appelés à sa cour, et le payoient des honneurs et

des récompenses qu'il leur prodiguoit, en communiquant à son peuple

les traditions de l'antiquité dont ils étoient les dépositaires; et

bientôt la France vit sortir de son sein d'heureux génies qui purent

rivaliser avec leurs maîtres. De ce nombre étoit Pierre _Lescot_,

seigneur de Clugny, l'un des plus grands architectes de son siècle.

On a peu de détails sur la vie de cet homme célèbre; on sait

seulement qu'il fut abbé commendataire de l'abbaye de Clugny, chanoine

de l'église de Paris, et conseiller des rois François Ier, Henri II,

Charles IX et Henri III, sous les règnes desquels il a vécu. Il est le

premier qui ait osé offrir parmi nous les belles proportions et le

goût pur de l'architecture antique, au milieu des édifices gothiques

qu'élevoient encore de tous côtés les architectes ses contemporains.

Il avoit donné au roi, pour la construction du nouveau palais qu'il

projetoit, un plan aussi grand que magnifique: cependant, avant de

rien entreprendre, François Ier ordonna, dit-on, à l'Italien Sébastien

_Serlio_, alors en France, de lui tracer aussi un plan du Louvre. Il

paroît que c'est à cet habile architecte qu'il faut attribuer le trait

généreux dont on a si faussement fait honneur au Bernin. Il avoit vu

le dessin de Pierre Lescot; et, tout en obéissant aux ordres du roi,

il lui fit entendre qu'il ne pouvoit rien faire de mieux que d'adopter

le projet de l'artiste françois. Ce fut donc sur les plans de Lescot

que fut commencé le nouveau palais, qu'on a depuis appelé le

_Vieux-Louvre_, pour le distinguer des constructions qui furent

élevées sous les règnes suivant: car ce superbe monument, même dans

l'état d'imperfection où nous l'avons vu au commencement de la

révolution, étoit cependant le résultat d'une suite de travaux presque

continuels depuis François Ier jusqu'à nos jours.

Au milieu d'une foule de tentatives abandonnées, de projets avortés,

d'entreprises mal concertées et qui se sont successivement détruites,

ces travaux présentent trois époques principales et qui peuvent

suffire à la description historique du Louvre. La première sous

François Ier, Henri II et Louis XIII; la seconde, sous Louis XIV; et

la troisième, qui appartient au règne de Louis XV.

Si l'on en croit la plupart des historiens de Paris, la construction

de ce palais auroit été commencée en 1528. Mais cette date est

évidemment fausse, puisqu'à cette époque l'architecte Pierre Lescot

n'avoit que dix-huit ans. Ce qui a causé cette erreur, c'est qu'en

1528 on fit effectivement de grandes réparations à ce château;

peut-être même commença-t-on alors à en démolir quelques parties;

mais, comme d'Argenville l'a très-bien prouvé, ce ne fut qu'en 1541;

c'est-à-dire cinq années avant la mort de François Ier, que le nouveau

bâtiment commença à sortir de terre. En 1548, Henri II fit continuer

l'ouvrage commencé par son père, comme l'atteste une inscription

gravée sur la porte de la salle dite des _Cent-Suisses_[336].

[Note 336: _Henricus II, christianissimus, vetustate

collapsum refici coeptum à patre Francisco I, rege

christianissimo, mortui sanctissimi parentis piissimus

filius absolvit, anno à salute Christi M. D. XXXXVIII._]

La partie élevée sous ces deux rois est celle qui fait l'angle de la

cour actuelle, à partir du pavillon qui occupe le milieu de la façade

méridionale jusqu'au gros pavillon surmonté d'un dôme qui est opposé à

la colonnade. Cette partie est la seule qu'on ait complétement achevée

du côté intérieur sur les dessins de Pierre Lescot[337], et c'est là

seulement qu'on peut se faire une idée du génie de ce grand

architecte.

[Note 337: _Voy._ pl. 39. Depuis la nouvelle restauration,

il ne reste plus d'intègre dans cette partie que la moitié

de l'aile qui s'étend depuis l'angle jusqu'au gros pavillon

du milieu; l'autre portion a été démolie dans sa partie

supérieure, et reconstruite dans l'ordonnance des autres

façades intérieures. Avant, elle étoit ornée de frontons

comme le Vieux-Louvre.]

À cette époque il régnoit en France, comme en Italie, une grande union

entre les arts; on sentoit plus vivement qu'on ne l'a fait depuis

l'heureuse dépendance dans laquelle ils étoient les uns des autres; et

l'on ne regardoit point comme un habile architecte celui qui n'étoit

pas bon dessinateur, parce que, pour faire un bel édifice, il ne

s'agit pas seulement de construire, il faut encore décorer. Pierre

Lescot excelloit également dans ces deux parties, et paroît avoir

voulu développer dans cette demeure royale toutes les richesses de la

sculpture et de l'architecture réunies. La façade offre un ordre

corinthien surmonté de deux composites, dont un est en attique.

Peut-être pourroit-on reprocher à ce grand artiste d'y avoir trop

prodigué le luxe de ces deux arts: il faut convenir que l'attique est

trop chargé de bas-reliefs, et que la quantité et la proportion de ces

précieux détails ne sont pas dans uns accord satisfaisant avec les

étages inférieurs. C'est ce même goût pour la magnificence des

ornements qui le détermina à adopter une ordonnance dans la décoration

de son premier étage, quoique les colonnes et les pilastres n'y aient

pas plus de hauteur que les croisées; et l'on peut en dire autant de

l'ordre de son rez-de-chaussée dans sa proportion avec les arcades.

Mais ces observations sévères et purement scolastiques n'empêchent

point que, soit que l'on considère la majesté de l'ensemble, soit que

l'on admire la perfection avec laquelle chaque partie est exécutée, on

ne soit forcé de convenir que cette portion du Louvre est encore la

plus belle, et qu'il est à regretter que le même homme qui avoit

commencé ce grand monument n'ait pas été assez favorisé des

circonstances pour pouvoir le terminer d'après une aussi grande

conception.

La France possédoit, à la même époque, un autre artiste dont le génie

étoit digne de s'associer avec celui de Lescot: c'étoit le célèbre

Jean _Goujon_[338], qu'on doit regarder peut-être comme le plus grand

statuaire des temps modernes, et qui n'a du moins été égalé jusqu'ici

par aucun de ceux qui lui ont succédé. Il décora la façade du

Vieux-Louvre de bas-reliefs offrant des trophées, des esclaves

enchaînés, des figures allégoriques, telles que la pudeur,

l'abondance, le courage, etc., etc. On ne sait ce que l'on doit

davantage admirer ou de la correction, de la pureté des formes, des

ordonnances des croisées, des frises, des chambranles exécutés par

l'architecte, ou de la perfection des figures et des ornements qui

sont sortis de la main du sculpteur.

[Note 338: Cet homme célèbre remplit Paris de monuments qui

sont tous autant de chefs-d'oeuvre. Tout le monde connoît sa

fin tragique. Il fut tué le jour de la Saint-Barthélemi,

lorsqu'il s'occupoit à retoucher la sculpture de la fontaine

des Innocents, qui depuis long-temps étoit achevée.]

Ils déployèrent dans l'intérieur le même goût et la même magnificence;

et l'on n'admire pas moins la vaste salle connue sous le nom de _salle

des Cent-Suisses_[339], qu'ils y construisirent ensemble. Elle est

décorée d'un ordre dont les colonnes sont accouplées et élevées sur un

socle. Au fond est une tribune soutenue par des cariatides colossales,

dans l'exécution desquelles _Goujon_ semble s'être surpassé lui-même.

Il ne se peut rien imaginer de plus noble et de plus élégant que toute

cette composition.

[Note 339: Cette salle, lorsque nos rois cessèrent d'habiter

le Louvre, devint un dépôt des statues antiques et des

plâtres qui servoient aux études des artistes. Elle prit

alors le nom de _salle des Antiques_. Depuis, les quatre

classes qui composent l'Institut y ont tenu leurs séances.]

Pendant les règnes courts et agités des rois qui se succédèrent depuis

Henri II jusqu'à Louis XIII, il se fit peu de changements et

d'augmentations dans les constructions du Louvre; et cependant c'est à

cette époque qu'il a été le plus constamment habité par ces

souverains. Mais dans ces temps malheureux de discordes civiles et de

dissensions politiques, les monuments des arts étoient négligés; les

arts eux-mêmes se corrompoient, et l'on s'aperçoit sensiblement, dans

le peu qui fut fait pendant cet intervalle, de la décadence du bon

goût de l'architecture, qui se releva ensuite sous Louis XIII et Louis

XIV, sans jamais revenir cependant au point de perfection où elle

avoit été portée à l'époque brillante de François Ier. Catherine de

Médicis commença la grande galerie du Louvre, et fit construire le

château des Tuileries. Charles IX, Henri III et Henri IV continuèrent

après elle, sans toutefois y mettre un grand intérêt, quelques parties

du Louvre et de la galerie.

On ne songea que sous Louis XIII à achever la belle façade dont nous

venons de parler; et Jacques _Lemercier_, architecte protégé par le

cardinal de Richelieu, fut chargé de la direction de cet ouvrage. Il

suivit les dessins et les plans de Lescot dans toute la partie qui est

au-delà du pavillon du milieu, mais il crut devoir s'en écarter dans

la construction de ce pavillon, et c'est une faute qu'on ne peut trop

lui reprocher. Il couronna l'attique de Lescot de huit figures en

bas-relief modelées par _Sarrazin_[340]; elles furent surmontées par

un dôme, le seul qui reste aujourd'hui dans cette cour. Mais quoique

ces figures soient d'un grand caractère, et qu'il y ait beaucoup de

richesse dans cet ajustement, il s'éloigne déjà beaucoup de la beauté

du style du siècle précédent; et un goût pur ne sauroit approuver ces

cariatides gigantesques placées au troisième étage, ces trois frontons

enclavés les uns dans les autres, la trop grande prodigalité des

ornements, ni enfin ce dôme quadrangulaire qui couronne pesamment

l'édifice. Le même architecte construisit le vestibule orné de

colonnes qui est au rez-de-chaussée de ce pavillon; et ce morceau

n'est pas sans mérite.

[Note 340: _Voy._ pl. 39. Ce grand artiste, qui passa

presque toute sa vie à Rome, n'étoit point alors à Paris; et

ces figures furent exécutées sur les modèles qu'il envoya.]

Il paroît que ce fut aussi dans ce temps-là, et toujours sous la

direction de Lemercier, qu'on éleva, en se conformant encore au plan

de Lescot, l'autre partie de cette aile du Louvre où étoient jadis

l'Académie française et celle des belles-lettres. Ce fut toutefois un

des premiers changements survenus dans le plan original. Suivant ce

plan, le Louvre ne devoit avoir en étendue que le quart de la

superficie occupée par la cour actuelle. Le projet devint plus vaste

sous Louis XIII; on le quadrupla[341].

[Note 341: _Voyez_ pl. 47.]

Tel étoit l'état de ce palais lorsque Louis XIV commença à gouverner

lui-même. À ces constructions imparfaites et irrégulières étoient

encore attachés des débris gothiques de l'ancien château[342]; des

matériaux, des décombres, des maisons particulières, mesquines,

inégales, entassées sans ordre, entouroient et masquoient cette

demeure royale. Dans l'emplacement qu'occupe aujourd'hui sa magnifique

colonnade, étoient un jeu de paume, un hôtel, des baraques en bois,

etc. On peut se faire une idée de l'aspect qu'offroient alors les

environs du Louvre, par celui que présentoient, il y a quelques

années, les maisons qui, dans l'espace compris entre la rue du Coq et

la rue Froi-Manteau, sembloient être les restes de celles que l'on

détruisit à cette époque. La seule façade dont l'aspect fût

satisfaisant est celle du pavillon qui s'étend à l'est sur le jardin

dit _de l'Infante_. Le roi, qui vouloit que tout autour de lui eût de

la grandeur et de la majesté, ordonna que le Louvre fût achevé, et

rendu digne de sa noble destination.

[Note 342: _Voyez_ pl. 38.]

Le surintendant des bâtiments (_Ratabon_) demanda, d'après ces

ordres, un plan à l'architecte _Levau_, et ce plan fut adopté par

Louis XIV. Il y avoit de grandes difficultés à vaincre: la principale

étoit d'assortir aux élévations des façades intérieures, projetées

d'abord pour un moindre espace que le nouveau plan, la décoration des

façades extérieures, dont Pierre Lescot ne s'étoit point occupé, et

qui sans doute n'entroient point dans le monument qu'il avoit imaginé.

Deux de ces façades furent exécutées sur les dessins de Levau, celle

qu'on vient d'abattre du côté du quai, et celle qui donne sur la rue

du Coq[343]. On remarque dans celle qui regarde les Tuileries[344]

deux manières différentes qui sembleroient prouver que cet architecte

n'étoit pas seul chargé de l'ordonnance et de la direction de ces

travaux, et que ces parties furent exécutées à diverses reprises, sans

qu'on puisse au juste en déterminer les époques. Quant à la principale

façade du côté de Saint-Germain-l'Auxerrois, elle devoit être

également faite sur ses dessins; les fondements en étoient jetés, et

s'élevoient déjà à dix pieds au-dessus de terre, lorsque Colbert

parvint à la surintendance des bâtiments.

[Note 343: _Voy._ pl. 43. La façade du côté du quai étoit

masquée par une autre façade élevée depuis par Perrault; et

les artistes d'un goût délicat la préféroient à cette

dernière.]

[Note 344: _Voy._ pl. 40.]

Ce ministre, dont les idées étoient grandes et élevées, n'approuva

point le projet de Levau, qu'il trouva mesquin, et peu digne d'un

monarque dont la gloire et la magnificence jetoient déjà un si vif

éclat. Il crut donc devoir, sans le rejeter tout-à-fait, ouvrir un

concours pour cette importante entreprise: c'étoit la première fois

qu'on suivoit en France une marche aussi solennelle dans l'érection

d'un monument public. Le modèle en bois de _Levau_ fut exposé et livré

à la critique, qui le condamna d'une voix unanime; et l'on vit

paroître en même temps plusieurs autres projets conçus par les plus

habiles architectes. Parmi ces nouveaux dessins, on en remarqua un

dont personne ne connoissoit l'auteur, et qui, comme l'assure

Perrault, fut généralement trouvé _beau_ et _magnifique_: il étoit de

_Claude Perrault_, médecin; et c'est, à quelques changements près,

celui qui, long-temps après, a été exécuté.

Ce projet, que favorisoit l'approbation générale, avoit aussi frappé

Colbert; mais il retomba dans ses irrésolutions lorsqu'il entendit

soutenir aux gens de l'art qu'un tel plan n'étoit qu'un beau dessin

fait uniquement pour éblouir les yeux; qu'au fond il étoit

inexécutable, et ne pouvoit même soutenir l'examen. Alors le

surintendant résolut de prendre l'avis des plus fameux architectes de

l'Italie; et, par une bizarrerie qu'on ne peut guère expliquer, ce fut

le dessin de _Levau_ et non celui de l'anonyme qu'il leur envoya. Pour

toute réponse, ils lui firent parvenir des projets de leur façon,

dont aucun ne parut même supportable.

À cette époque, le chevalier Bernin jouissoit à Rome, comme sculpteur

et comme architecte, de la plus haute réputation; il étoit le seul

qu'on n'eût pas consulté. Colbert, las de tant de tentatives

infructueuses, et éloigné par tous ceux qui l'environnoient du seul

projet qui auroit pu le séduire, résolut d'appeler en France cet

artiste célèbre, et de lui demander un plan pour un monument qu'il

vouloit rendre le plus grand et le plus magnifique de l'Europe.

Le Bernin vint à Paris, et les honneurs qu'on lui rendit, tant sur sa

route qu'à son arrivée dans cette capitale, furent tels, qu'ils

parurent excessifs, et qu'ils l'étoient en effet. La réception d'un

prince du sang n'eût pas eu plus d'appareil[345]. Cet artiste conçut

un très-beau projet, un projet général, qui embrassoit le présent et

l'avenir. Ses idées et ses dessins tendoient, d'un côté, à lier le

Louvre aux Tuileries; et, de l'autre, par une magnifique percée, ils

étendoient la place du Louvre jusqu'au Pont-Neuf. Un dessinateur nommé

_Mathias_, qu'il avoit amené de Rome, le secondoit dans ses travaux:

c'étoit lui qui prenoit les mesures, qui copioit une partie des

dessins, etc. Ce Mathias s'aperçut facilement et prouva que _Levau_

s'étoit trompé dans les alignements qu'il avoit pris: il le dit

hautement, ce qui aigrit encore la cabale des artistes français contre

l'architecte italien.

[Note 345: Des officiers envoyés par la cour lui apprêtoient

à manger sur la route; il étoit complimenté et recevoit des

présents dans toutes les villes où il passoit. Quand il

approcha de Paris, on envoya au-devant de lui M. _de

Chantelou_, maître-d'hôtel du roi, qui savoit l'italien, et

qui, par cette raison, eut ordre de l'accompagner pendant

tout son séjour dans cette capitale.]

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 2/8) · 第 18 / 37 段