jours. Cette décoration fut faite sur les dessins de M. Baccari,
architecte: les piliers gothiques prirent une forme moderne; dans les
masses qui sont au-dessus des arcades, il retailla des tables[318]
enfoncées avec un caisson au milieu; au pourtour du choeur, au-dessous
des croisées, régnoit une balustrade d'entrelacs, enrichie de
fleurons, et dont les piédestaux étoient ornés de têtes de chérubins.
On prit en même temps des mesures pour procurer un jour suffisant à
toute l'église, en supprimant les rosettes gothiques et une grande
partie des meneaux[319] des croisées: des vitraux neufs les
remplacèrent. MM. Gois et Mouchi, sculpteurs du roi, ajoutèrent les
statues de saint Vincent et de saint Germain à plusieurs autres
sculptures modernes dont ce choeur alors fut décoré; il fut enceint
d'une grille à hauteur d'appui, en fer poli et bronze doré, d'une
très-belle exécution; enfin, rien ne fut négligé pour que cette
restauration répondît à la dignité d'une des plus anciennes et des
plus célèbres églises de Paris.
[Note 318: Nom qu'on donne, dans la décoration
d'architecture, à une partie unie, simple, de diverses
figures, et ordinairement carrée-longue.]
[Note 319: C'est ainsi qu'on nomme les montants et traverses
de bois, de pierre ou de fer qui séparent les guichets d'une
croisée.]
Elle possédoit des ornements plus précieux encore: plusieurs tableaux
des plus grands maîtres de l'ancienne école françoise en décoroient la
nef, dont le banc de l'oeuvre, exécuté sur les dessins de Perrault et
Lebrun, passe pour le plus beau qu'il y ait à Paris. La plupart des
artistes logés au Louvre, et paroissiens de cette église, s'étoient
fait un honneur, dans le siècle dernier, d'y consacrer quelques-uns de
leurs ouvrages. Enfin, ses murs et ses piliers étoient couverts des
noms d'un grand nombre de personnages illustres par leurs talents ou
par leurs vertus, dont elle contenoit les dépouilles mortelles, et ses
chapelles offroient les tombeaux de plusieurs d'entre eux. La plupart
de ces monuments ont été détruits ou dispersés; ces noms ont été
effacés, et une nudité presque absolue a succédé à cette magnificence
religieuse, dont il ne reste même presque aucun souvenir.
CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE SAINT-GERMAIN-L'AUXERROIS.
TABLEAUX.
Dans la chapelle de la Vierge, l'Assomption, par _Philippe de
Champagne_.
Dans la chapelle de la paroisse, les tableaux de saint Vincent et
de saint Germain, par le même.
Sur l'autel d'une autre chapelle qui est auprès de celle de la
paroisse, un tableau de saint Jacques, par _Le Brun_.
Dans la chapelle des Agonisants, un tableau de Jouvenet dont le
sujet est _l'Extrême-Onction_.
Dans la chapelle des Frères-Tailleurs, les disciples d'Emmaüs,
par _Restout_.
Au-dessus des portes latérales des croisées, Jésus-Christ sur la
montagne, et Jésus-Christ guérissant un possédé, par _Charles
Coypel_.
Au-dessus de la chaire, qui étoit remarquable par la richesse de
ses ornements, un tableau de _Boullongne_, représentant une des
prédications de Jésus-Christ.
Dans la chapelle où s'assembloient les marguilliers, on voyoit un
tableau qui y avoit été transporté d'une des croisées de l'église
où il étoit placé auparavant. C'étoit une copie de la fameuse
Cène de _Léonard de Vinci_[320].
[Note 320: On prétend que François Ier, vivement frappé des
beautés de l'original peint à fresque dans le réfectoire des
Dominicains de Milan, voulut le faire transporter en France,
avec le mur sur lequel il étoit peint, mais qu'ayant reconnu
l'impossibilité de l'exécution d'un tel projet, il en fit
faire plusieurs copies, au nombre desquelles étoit celle-ci.
Si le fait est vrai, on ne sauroit assez regretter ce
morceau, d'autant plus précieux que l'original est dans un
état de dégradation qui augmente tous les jours, et qu'on
dit irréparable.]
Le tableau du maître-autel, par _Vien_.
TOMBEAUX ET SÉPULTURES.
Dans cette église avoient été inhumés:
Louis de Poncher, garde des sceaux, mort en 1521, et Roberte Le
Gendre sa femme[321].
[Note 321: Le mausolée de ces deux personnages offre leurs
figures en albâtre, étendues sur une tombe de marbre noir,
les mains jointes et la tête appuyée sur un coussin; l'homme
en habit de guerre, la femme vêtue suivant la mode du temps.
Un lion est couché à leurs pieds. (Il avoit été déposé au
musée des Petits-Augustins.)
Nous ne croyons pas qu'aucun historien de Paris ait parlé de
ce monument, qui cependant est en ce genre l'un des plus
remarquables de cette capitale. Il n'est point de sculpture
moderne exécutée avec un sentiment plus délicat, un fini
plus précieux, une plus grande vérité d'imitation. Les
draperies, jetées avec toute l'élégance que pouvoit
permettre un semblable costume, sont d'une souplesse qui le
dispute aux ouvrages des plus grands maîtres du seizième
siècle. On ignore l'auteur de ce chef-d'oeuvre qui nous
retrace le style de Germain _Pilon_ dans son meilleur temps.
Le soubassement est couvert d'ornements d'une exécution
très-soignée, et enrichi de cinq petites statues
représentant la Vierge, des Saints, des Vertus caractérisées
par leurs attributs. Ces divers morceaux paroissent sortir
de la même main, et ne sont point indignes de ces deux
excellentes figures.]
Jacques Dubois, médecin fameux, connu sous le nom de _Silvius_;
mort en 1551.
François Picart, doyen de cette église et prédicateur célèbre,
mort en 1556.
François Olivier, chancelier de France, mort en 1560.
François Olivier, seigneur de Fontenay, et abbé de Saint-Quentin
de Beauvais, son petit-fils, mort en 1636.
Abraham Remi, professeur d'éloquence au collége de France, et
l'un des meilleurs poètes latins de son temps, mort en 1646.
Nicolas Faret, l'un des quarante de l'Académie Françoise, mort
en 1649.
Pierre Sanguin, médecin de Louis XIII, et Anne Akakia son épouse.
Charles Annibal Fabrot, professeur de droit, auteur de plusieurs
ouvrages, mort en 1659.
Guy-Patin, professeur en médecine au collége royal, mort en 1672.
Claude Melan, graveur célèbre, mort en 1688.
Guillaume Samson, habile géographe, mort en 1703.
Au côté droit du choeur, sous l'enceinte et contre le mur, étoit
une table de marbre sur laquelle on lisoit l'épitaphe de François
de Kernevenoy, appelé par corruption de _Carnavalet_. C'étoit un
des plus beaux caractères de son temps, et l'ornement de la cour
de Henri II.
On lit ensuite dans d'autres chapelles les épitaphes d'Anne de
Thou, fille aînée de Christophe de Thou, premier président du
parlement de Paris; de Louis Revol, secrétaire d'état sous Henri
III et Henri IV; de Claude Fauchet, premier président de la cour
des monnoies, mort en 1603.
La famille de Pomponne de Bellièvre avoit aussi sa chapelle dans
cette église. Le fameux chancelier de France, de ce nom, surnommé
_le Nestor_ de son siècle, y fut enterré en 1607.
La famille des Phélippeaux de Pontchartrain avoit aussi sa
sépulture à Saint-Germain depuis 1621.
Dans une chapelle, deux figures de marbre blanc sur une tombe de
marbre noir, représentoient Étienne d'Aligre, chancelier de
France, mort en 1635, et son fils Étienne d'Aligre, également
chancelier de France, mort en 1677. (Rendu à la famille.)
Au premier pilier, vis-à-vis la chapelle du Saint-Sacrement,
étoit fixée une table de marbre sur laquelle Le Brun avoit peint
une femme mourante. Ce portrait étoit celui de mademoiselle
Selincart, épouse d'Israël Silvestre, graveur célèbre du
dix-septième siècle: tous deux ont été enterrés dans cette
église[322].
[Note 322: Ce monument avoit été déposé au musée des
Petits-Augustins.]
Plusieurs autres personnages qui se sont fait un nom dans les
arts et dans les lettres avoient aussi leur sépulture à
Saint-Germain-l'Auxerrois. On y lisoit les noms de Malherbe, le
créateur de la poésie françoise; de madame Dacier et de son
époux; du peintre Stella; de plusieurs sculpteurs célèbres,
Sarrazin, Desjardins, Coyzevox, Warin; de Levau, premier
architecte du roi; d'Orbay, autre architecte qui a bâti le dôme
des Invalides. Dans le siècle dernier on y enterra Noël et
Antoine Coypel, Santerre, tous les trois peintres distingués;
Houasse, directeur de l'académie de Rome, etc., etc.
Le dernier personnage remarquable qui ait été inhumé dans cette
église est le comte de Caylus, célèbre par son amour pour les
arts et pour l'antiquité. En raison de ce goût et des travaux
auxquels il s'étoit livré toute sa vie pour en pénétrer les
obscurités, on lui avoit élevé un monument composé d'un cénotaphe
antique en porphyre[323], lequel étoit surmonté de son buste. Il
mourut en 1765.
[Note 323: Déposé dans le même musée.]
Dans cette église furent baptisés, en 1316, le petit roi Jean,
premier fils de Louis Hutin et de Clémence d'Aragon,
d'Anjou-Hongrie; en 1389, Isabelle de France, fille de Charles VI
et d'Isabelle de Bavière; en 1573, Marie-Isabelle de France,
fille de Charles IX et d'Élisabeth d'Autriche.
Si l'on considère en général le territoire de
Saint-Germain-l'Auxerrois, soit dans son état primitif, soit dans les
réductions qu'il a éprouvées, il se trouve qu'il a servi à l'érection
de quatre collégiales, neuf paroisses et plusieurs hôpitaux; nous
avons déjà eu l'occasion de parler de plusieurs de ces établissements,
et nous ferons connoître les autres par la suite: il s'agit seulement
de déterminer ici les bornes dans lesquelles cette paroisse étoit
renfermée à la fin de la monarchie.
Sa figure formoit un carré long. Depuis l'extrémité des Tuileries,
ses limites passoient par le milieu de la rivière jusqu'à la statue de
Henri IV; revenoient ensuite, en suivant la moitié septentrionale du
bas de la rivière, jusqu'au pont au Change, sur l'extrémité duquel
elle possédoit jadis trois maisons dans la branche qui descendoit vers
le Grand Châtelet. Cet édifice public, ses prisons et la rue
Pierre-au-Poisson y étoient également compris.
Elle pénétroit ensuite dans la rue Saint-Denis, dont elle avoit tout
le côté gauche jusqu'à la première ou la seconde maison en-deçà de la
rue Courtalon, exclusivement. Les cinq ou six premières maisons à
droite en entrant dans la rue de la Tabletterie[324], les trois ou
quatre dernières de la rue des Fourreurs aussi à droite, tout ce qui
est à gauche entre ces deux rues, lui appartenoit également. Il faut y
ajouter l'extrémité de la rue des Déchargeurs, excepté ce qui fait le
coin de celle de la Ferronnerie, et tout le côté gauche de la rue
Saint-Honoré jusqu'à la boucherie des Quinze-Vingts.
[Note 324: On voit que cette paroisse s'étendoit jusque dans
le quartier Sainte-Opportune, et même dans les rues
environnantes de cette dernière église, dont les droits
curiaux étoient extrêmement circonscrits. Elle n'avoit sous
sa juridiction que trente à quarante maisons comprises dans
les rues de la Tabletterie et des Fourreurs, de plus, les
maisons du cloître et de la place, celles de la rue de
l'Aiguillerie, quelques-unes au coin de la rue Saint-Denis,
et la rue Courtalon.]
Dans cette boucherie, les étaux à gauche étoient de Saint-Germain; les
limites, passant ensuite au milieu de la cour du marché dans sa
longueur, renfermoient la grande écurie et ses cours, le Manége
jusqu'à la grotte des Feuillants; elles suivoient ensuite les murs du
reste du jardin des Tuileries et de l'Orangerie; puis, se repliant à
la moitié du cul-de-sac de cette orangerie, se prolongeoient le long
des fossés des Tuileries jusqu'à la rivière. Cette étendue contenoit
deux cent cinquante arpents, soixante-deux perches carrées.
LE LOUVRE.
L'origine du Louvre se perd, comme celle de presque de tous les vieux
édifices de Paris, dans l'obscurité de ses temps de barbarie.
Les historiens ne sont pas même d'accord sur la véritable étymologie
de son nom. Les uns le font venir du nom propre d'un seigneur de
_Louvres_, sur le terrain duquel le premier château fut bâti;
d'autres des loups qui peuploient la forêt voisine[325]; quelques-uns
du vieux mot françois _ouvre_, de manière qu'on aura dit _L'ouvre_
pour l'oeuvre, l'ouvrage par excellence. Enfin il en est un petit
nombre, et ceux-ci nous semblent avancer l'opinion la plus
vraisemblable, qui prétendent trouver la racine de ce nom dans le mot
saxon _lower_, lequel signifie _château_.
[Note 325: Une partie de cette forêt subsistoit encore du
temps de saint Louis, qui, au rapport des historiens, fit
construire l'hôpital des Quinze-Vingts _in luco_ (dans le
bois). Elle se confondoit alors avec la forêt de
Saint-Germain-en-Laye.]
Si un diplôme, cité par Duboulay[326], est authentique, il faudroit
croire que le Louvre existoit déjà du temps du roi Dagobert,
c'est-à-dire vers le milieu du septième siècle. Mais, en supposant
qu'on puisse donner à son origine cette haute antiquité, il faut
croire en même temps, ou que ce n'étoit point une maison royale, ou
qu'elle jouissoit alors de peu de renommée; car les historiens de la
première dynastie n'en font aucune mention, tandis qu'ils parlent
souvent de Vincennes, de Chelles, de Clichy, de Saint-Denis, de Nogent
(ou Saint-Cloud), et de beaucoup d'autres maisons de plaisance[327]
que nos rois avoient alors coutume de parcourir, et qu'ils habitoient
plus volontiers que la ville.
[Note 326: Histoire de l'université de Paris.]
[Note 327: Ces domaines, dispersés dans le royaume, et au
nombre de cent soixante (_Voy._ p. 81, 1re partie.),
composoient le principal revenu de nos rois de la première
et de la seconde race. Ce n'étoient point des maisons de
plaisance avec de vastes jardins embellis par l'art;
c'étoient de bonnes métairies, ordinairement au milieu des
forêts. On y tenoit des haras; on y nourrissoit des boeufs,
des vaches, des moutons, de la volaille. On vendoit au
profit du roi les provisions qu'il n'avoit pas consommées.
_Voy._ p. 677.]
Il n'existe point de preuves suffisantes pour faire adopter une
origine aussi ancienne; mais ce seroit aussi la rapprocher beaucoup
trop de nos temps modernes que de l'attribuer à Philippe-Auguste,
comme l'a fait Duhaillan, suivi en cela par beaucoup d'autres
historiens. Plusieurs actes concourent à prouver que le Louvre
existoit dès la seconde race, et qu'à cette époque il étoit déjà une
habitation royale. Il fut sans doute détruit par les Normands vers la
fin de cette époque, et relevé avec tous les édifices environnants,
dès les premiers temps de la domination des Capets. «Les rois y
tinrent des chiens, des chevaux, des piqueurs et des équipages de
chasse, dit Saint-Foix, mais ils ne faisoient qu'y passer et s'y
rafraîchir; jamais ils n'y ont été à demeure.» Ces princes, comme nous
l'avons déjà dit, habitoient le palais de la Cité, lorsqu'ils
quittoient leurs maisons de plaisance pour revenir dans leur capitale.
L'erreur qui a fait regarder Philippe-Auguste comme le fondateur du
Louvre, vient de ce qu'effectivement il en répara et augmenta les
constructions. C'est lui qui y fit élever cette tour fameuse connue
alors et long-temps après sous le nom de _Tour Neuve_. S'il eût fait
bâtir le château en entier, Rigord, son historien, ou plutôt son
panégyriste, Guillaume Le Breton et Jean de Saint-Victor n'eussent pas
manqué d'en faire mention. Le nom même qui fut donné à la tour de
Philippe-Auguste, prouve qu'il en existoit d'autres qui avoient été
construites auparavant: en effet cette tour, que Rigord appelle _Neuve_,
parce qu'il n'y avoit que dix ans qu'elle étoit bâtie lorsqu'il
écrivoit[328], occupoit au milieu du Louvre la place d'une autre tour
qui avoit aussi porté le même nom. Depuis on l'appela la _Grosse Tour_;
la preuve en est dans un cartulaire de Saint-Denis-de-la-Chartre, qui
contient des lettres de ce prince de l'an 1204, par lesquelles il donne
30 sous à cette église pour l'indemnité[329] du terrain sur lequel cette
construction avoit été élevée. On y voit que la tour du Louvre, dite
_Grossa Turris_, est située où étoit anciennement _Turris Nova_. Sous le
règne de Louis-le-Jeune, on trouve des actes où ce château est nommé
_Louvre_, sans qu'il soit indiqué si ce nom venoit de l'édifice
lui-même, ou du territoire sur lequel on l'a voit bâti.
[Note 328: Duch., t. V, p. 63.]
[Note 329: On sait que l'évêque et le chapitre de Paris
avoient aussi des droits sur une partie du terrain du
Louvre. Dix-huit ans après, en 1222, ce même prince chargea
la prévôté de Paris du paiement d'une rente de 20 liv.
parisis à ce prélat et à son église, à cause des Halles, du
Petit Châtelet et même de la plus grande partie du Louvre,
bâtis dans leur seigneurie.]
La situation du Louvre, dans une plaine voisine et cependant
entièrement détachée de Paris, présentoit le double avantage d'en
faire une maison de plaisance pour nos rois, et une forteresse, qui
pût à la fois défendre la ville et en contenir les habitants. Le genre
de sa construction prouve que l'on avait eu l'un et l'autre but en le
bâtissant; mais, dès Philippe-Auguste, cette capitale s'étoit
tellement accrue que ce château étoit déjà environné de rues et de
maisons. Cependant ce prince ne voulut point qu'il fût enfermé dans
Paris lorsqu'il fit faire de nouvelles murailles: le Louvre eut une
enceinte particulière, et hors de la ville.
Dans la description de cet ancien monument, nous suivrons
principalement Sauval, qui se montre ici plus exact que partout
ailleurs, quoique, dans plusieurs endroits, il ait confondu la forme
de l'édifice avec l'enceinte dont il étoit environné.
Le plan du Louvre étoit un parallélogramme, et s'étendoit en longueur
depuis la rivière jusqu'à la rue de Beauvais, et en largeur depuis la
rue Froi-Manteau jusqu'à celle d'_Autriche_, aujourd'hui rue de
l'Oratoire. Le terrain qu'il occupoit avoit soixante et une toises
trois quarts de longueur, sur cinquante-huit toises et demie de
largeur. Il consistoit en plusieurs corps-de-logis d'une architecture
si simple et si grossière, que la façade ressembloit à quatre pans de
murailles percés de croisées longues et étroites, où le jour pouvoit à
peine pénétrer, et placés au hasard les uns sur les autres. Ce château
d'ailleurs étoit fortifié, flanqué d'un grand nombre de tours, et
environné de fossés larges et profonds. Au centre de ce carré long
étoit la grande cour, qui avoit trente-quatre toises et demie de
longueur, sur trente-deux toises et cinq pieds de largeur. Au milieu
s'élevoit la grosse tour dont nous venons de parler.
Les corps-de-logis étoient à deux étages sous Philippe-Auguste; ils
furent rehaussés sous Charles V de cinq à six toises, et couronnés de
terrasses. Outre la grande cour, on comptoit dans le Louvre plusieurs
basses-cours qui empruntoient leurs noms des lieux dont elles étoient
voisines: ainsi, l'une se nommoit la basse-cour du côté de
Saint-Thomas; une autre, la basse-cour vers la rivière; il y avoit la
basse-cour du côté de l'hôtel de Bourbon; la basse-cour du côté de la
rue d'Autriche, etc.
Les tours étoient nombreuses, mais répandues autour du bâtiment sans
aucune symétrie entre elles, excepté aux angles et aux portaux[330].
Ces dernières, qui ne s'élevoient que jusqu'au comble, se terminoient
en terrasses ou plates-formes. Celles des angles, beaucoup plus hautes
que les autres, étoient couvertes d'ardoises, et terminées par des
girouettes peintes et rehaussées des armes de France. Chacune de ces
tours avoit son nom et son capitaine particulier, lequel dépendoit du
gouverneur général du château.
[Note 330: Ici Sauval dit que les tours _des portaux ne
s'élevoient que jusqu'au premier étage_. Il confond
évidemment les tours de l'enceinte avec celles qui
flanquoient le corps-de-logis; et il suffit de jeter les
yeux sur la gravure que nous en donnons pour s'en
convaincre. _Voy._ pl. 37.
On voyoit autrefois dans la sacristie de l'abbaye
Saint-Germain-des-Prés un ancien tableau qui paroissoit
avoir été peint au commencement du quinzième siècle. Il
représente un saint abbé de ce monastère, nommé Guillaume, à
genoux, et soutenant un Christ détaché de la croix; à
l'article où nous parlerons de cette célèbre abbaye, nous
aurons occasion de revenir sur ce tableau, extrêmement
curieux sous plusieurs rapports, mais principalement par la
composition du fond sur lequel se détachent les figures. Ce
fond représente l'abbaye au milieu de ses prés, environnée
de tours rondes, de hautes murailles et de fossés profonds.
Le Louvre, avec ses grosses tours, y paroît aussi de l'autre
côté de la rivière, tel qu'il avoit été construit par
Philippe-Auguste. À côté est le Petit-Bourbon, dont a pu
voir encore des débris dans le siècle dernier; et plus loin,
la butte Montmartre avec le monastère de religieuses que la
reine Adélaïde de Savoie y avoit fait bâtir. C'est d'après
ce tableau, seul monument qui nous ait laissé une
représentation de ces édifices, que cette gravure a été
fidèlement copiée. (Il avoit été déposé au musée des
Petits-Augustins.)]
Les plus connues de ces tours sont la grosse tour du Louvre, la tour
de la Librairie, la tour de l'Horloge, les tours au Fer-à-Cheval, la
tour de l'Artillerie, la tour de Windal, la tour de l'Écluse, la tour
de l'Armoirie, la tour de la Fauconnerie, la tour de la Taillerie, la
tour de la Grande-Chapelle, la tour neuve du pont des Tuileries, etc.
Les noms de ces tours s'entendent facilement d'eux-mêmes, excepté le
nom de celle de Windal, dont on ignore l'origine.
La tour du Louvre, d'où relevoient encore dans les derniers temps les
grands fiefs et les grandes seigneuries du royaume[331], a été nommée
par les historiens, tantôt la tour _Neuve_, tantôt la Forteresse du
_Louvre_; puis la tour de _Paris_, la tour _Ferrand_, la _grosse_ tour
du Louvre. Cette tour étoit ronde et semblable à celles de la
Conciergerie du Palais; elle avoit huit toises de diamètre et seize de
hauteur; l'épaisseur de la maçonnerie étoit de douze pieds dans le
haut, et de treize vers la base; on y comptoit plusieurs étages,
percés chacun dans leur pourtour de huit croisées à montant et
traverses de pierre, de quatre pieds dans toutes les dimensions. On
montoit à cette tour par un escalier que fermoit une porte de fer; et
l'on y arrivoit par un pont-levis[332] et un pont de pierre d'une
seule arche, au moyen desquels on franchissoit un fossé large et
profond dont elle étoit environnée. Une galerie aussi de pierre, qui
aboutissoit au grand escalier, lui servoit de communication avec le
château: elle se trouvoit ainsi isolée du reste de la cour. Dans
l'intérieur étoient une chapelle, un puits et plusieurs chambres
voûtées.
[Note 331: Les registres et les titres de la chambre des
comptes sont pleins d'assignations de deniers, que nos rois
donnaient aux grands seigneurs sur la tour du Louvre. Louis
VIII, qui pendant son règne avoit amassé des sommes immenses
en masse et en espèces, les fit porter dans cette tour, et
non dans celle du Temple, qui avoit jusque là servi de
trésor à ses prédécesseurs. François Ier l'ayant fait
abattre deux ans et demi après, le coffre du Louvre ou de
l'épargne lui succéda, et servit à la garde du trésor royal,
suivant le registre des ordonnances du parlement.]
[Note 332: Sur le pignon du pont-levis étoit la figure de
Charles V tenant un sceptre, sculptée par _Jean de
Saint-Romain_, pour le prix de 6 liv. 8 sous parisis.]
Sur un des côtés du fossé, on avoit dressé un petit édifice couvert de
tuiles, d'où sortoit une fontaine. Il fut démoli avec la tour en 1528.
De l'autre côté étoit un pavillon carré, qu'on avoit déjà détruit en
1377.
Cette tour étoit le lieu où tous les grands vassaux étoient tenus de
venir rendre hommage. C'étoit, dit Saint-Foix, une prison toute
préparée pour eux, s'ils y manquoient: elle fut en effet, tant qu'elle
exista, le séjour d'un grand nombre d'illustres prisonniers.
Ferrand, comte de Flandre, vaincu par Philippe-Auguste, et pris par ce
prince à la bataille de Bouvines en 1214, y fut renfermé, chargé des
mêmes chaînes qu'il avoit préparées pour son souverain: il n'en
sortit qu'en 1226, pendant la régence de la reine Blanche, qui lui
rendit la liberté, sous la promesse qu'il fit de la servir contre ses
ennemis.
Saint Louis y fit conduire Enguerrand de Coucy, pour avoir fait pendre
injustement trois jeunes gentilshommes flamands, venus à
Saint-Nicolas-des-Bois dans le dessein d'apprendre la langue, et qui
avoient poursuivi sur ses terres des lapins qu'ils avoient fait lever
sur celles de cette abbaye.