juifs, que son père avoit chassés. Ces bannissements si fréquents
étoient causés par le zèle religieux, et ces rappels par la pénurie
des finances. Les impôts exorbitants et l'altération des monnoies les
avoient réduites, sous le règne précédent, à un tel état de détresse,
qu'il ne se trouva point d'argent dans le trésor pour le sacre du
nouveau roi. Ce fut le prétexte dont on se servit pour perdre
Enguerrand de Marigni, ministre de Philippe-le-Bel, et le principal
agent de ce prince dans toutes ses opérations financières. Également
haï du peuple et des grands, odieux surtout à Charles de Valois, frère
de Philippe, il fut accusé devant quelques barons et quelques
chevaliers assemblés par le roi à Vincennes, sans que l'on observât
aucune des règles et formes judiciaires prescrites dans les matières
criminelles, sans même qu'on voulût l'entendre, condamné à être pendu,
malgré sa qualité de gentilhomme et de chevalier, et attaché au gibet
de Montfaucon, qu'il avoit fait élever lui-même peu de temps
auparavant pour y exposer les corps des malfaiteurs après leur
supplice. Enguerrand n'étoit peut-être pas exempt de quelques
reproches dans son administration[283]; mais il fut condamné contre
toute justice, et sa mort est une tache à la mémoire de Louis X, qu'on
ne peut excuser qu'en faisant observer qu'il étoit jeune, sans
expérience, et entouré d'ennemis du surintendant, qui avoient juré sa
perte et qui employèrent pour y parvenir les moyens les plus infâmes
et les plus criminels. On sait que les remords tardifs du roi le
vengèrent; et qu'autant qu'il étoit en lui, ce prince répara cette
grande iniquité commise en son nom. Frappé l'année même de la mort du
surintendant d'une maladie de langueur qui le conduisit au tombeau,
Charles de Valois crut voir la main de Dieu appesantie sur lui, et
mourut au milieu des plus vifs sentiments de repentir, implorant les
miséricordes de ce Dieu au tribunal duquel il alloit rendre compte.
[Note 283: «Il est toujours aisé, dit le P. Daniel, de faire
le procès à ceux qui ont administré les finances, soit parce
qu'il est rare de se modérer dans un tel poste, soit parce
que, dans un pareil maniement, il est moralement impossible
de rendre compte de tout.»]
(1315) La ville de Paris donna à ce prince une preuve de son
dévouement et de sa fidélité, en répondant sur-le-champ à la demande
qu'il lui fit d'un secours dans la guerre de Flandre, commencée sous
le règne précédent. Elle s'obligea à lui fournir, à ses dépens, 400
cavaliers et 2,000 fantassins. Cette guerre, qui se continuoit
toujours sans succès, épuisoit la nation. Sous ce prétexte on accabla
le peuple d'impôts; on vendit les offices de judicature; on leva des
décimes sur le clergé; on alla jusqu'à forcer les serfs, dont le roi
avoit encore un grand nombre dans ses domaines, à racheter leur
liberté au prix des effets mobiliers, dont on leur permettoit, dans ce
temps-là, de disposer[284].
[Note 284: Ceci va paroître bien extraordinaire, bien
prodigieux, bien incroyable à nos grands prédicateurs de
liberté, aux philanthropes ennemis de la féodalité, qui
versent encore tous les jours des larmes si amères sur le
joug de fer dont elle accabloit l'humanité, dans ces temps
d'une aussi effroyable tyrannie; mais il n'en est pas moins
vrai que le plus grand nombre des serfs préféra _son argent_
à la liberté qui lui étoit _si peu libéralement_ offerte.
«Attendu, est-il dit, dans les lettres du roi, que
plusieurs, par _mauvais conseil_ ou faute de _bons avis_, ne
connoissent pas _la grandeur_ du bienfait qui leur est
accordé, nous ordonnons à nos officiers de les taxer si
_suffisamment_ et si _grandement_, comme leur condition et
leurs _richesses_ pourront bonnement le souffrir.» (Spicil.,
t. III, p. 707.) Ceci prouve tout à la fois et que les serfs
se soucioient peu d'être libres, et qu'ils étoient _riches_;
ce qui devroit cependant ne pas sembler si malheureux à nos
philosophes et à nos libéraux: car tout en estimant la
liberté, on sait qu'ils ne méprisent point les richesses.]
Cette même année, la France entière fut désolée par une horrible
famine dont Paris se ressentit autant qu'aucun autre endroit du
royaume. On y vendoit le setier de blé cinquante sols (environ 48 fr.
de notre monnoie), et les pauvres, disent les chroniques du temps,
exténués par la faim, tomboient morts au milieu des rues, sans qu'on
leur portât aucun secours. L'avidité des boulangers accrut encore le
mal. Convaincus d'avoir mêlé au pain qu'ils fabriquoient des matières
nuisibles, pour le rendre plus pesant, ils furent arrêtés, dépouillés
de leurs biens, exposés sur des roues aux insultes de la populace, et
bannis à perpétuité du royaume.
(1316) Louis-le-Hutin mourut après avoir régné un peu moins de deux
ans. Ce roi est le premier qui ait fait du Louvre sa demeure
habituelle; tous ses prédécesseurs habitoient de préférence le palais
de la Cité. L'établissement du parlement dans cette dernière maison
royale fut, dit-on, la cause de ce changement.
Cette fidélité de la ville de Paris envers ses rois, à laquelle nous
verrons bientôt succéder toutes les fureurs des factions et de la
révolte, éclata encore à l'avénement de Philippe-le-Long. La reine,
épouse de Louis X, étoit enceinte lorsqu'il mourut; et jusqu'à son
accouchement, Philippe, héritier présomptif de la couronne, avoit en
même temps un droit incontestable à la régence du royaume. Le comte de
Valois, profitant de ce qu'il étoit absent de Paris au moment de la
mort du roi, essaya de se créer un parti, et de lui disputer le
gouvernement de l'État; mais la bourgeoisie, reconnoissant la
légitimité des droits de Philippe, prit les armés, et chassa du Louvre
les soldats du comte, qui déjà s'en étoient emparés. La mort du jeune
prince, dont la reine accoucha peu de temps après, fit naître encore
de nouvelles contestations pour la succession au trône, et Eudes de
Bourgogne, oncle de Jeanne, fille de Louis-le-Hutin, prétendit que sa
nièce devoit en être héritière. L'affaire, après avoir été long-temps
agitée, fut décidée en faveur de Philippe, dans une assemblée
mémorable qu'il convoqua lui-même à Paris, et où se trouvèrent les
princes du sang, les prélats, la noblesse du royaume et les principaux
bourgeois de la ville[285].
[Note 285: «C'est pour la première fois, dit le président
Hénault, qu'il est fait mention de la loi salique, qui ne
permettoit pas que les femmes héritassent de la couronne de
France.» C'est encore là une de ces opinions erronées de nos
historiens modernes, que nous aurons occasion d'examiner et
de réduire à sa juste valeur. Ce n'étoit point uniquement
par la loi salique, mais par toutes les anciennes lois et
coutumes des Francs, que les femmes étoient exclues de la
succession au trône; et nous dirons pourquoi.]
(1318) On vit encore recommencer l'interminable querelle de
l'université avec l'abbaye Saint-Germain; et les droits que cette
abbaye réclamoit sur le _Pré-aux-Clercs_, et que les écoliers lui
contestoient, étoient toujours la cause de ces débats souvent
ensanglantés. Pour en détruire entièrement la source, le roi jugea à
propos de se saisir lui-même de la justice que les religieux
prétendoient avoir sur ce pré. Du reste, il fut fait une dernière
transaction entre les parties contendantes, dans laquelle l'université
eut tout l'avantage, comme il arrivoit assez ordinairement[286].
[Note 286: Pour cimenter cette paix, les religieux cédèrent
à l'université le patronage des cures de
Saint-André-des-Arcs et de Saint-Côme, et payèrent en outre
tous les arrérages d'une rente qu'ils lui devoient en vertu
d'une transaction faite antérieurement entre les deux
parties. Ils convinrent en outre de faire murer la porte qui
donnoit sur le Pré-aux-Clercs, lequel devint, depuis ce
moment, une promenade publique commune aux écoliers et aux
habitants de Paris.]
(1320) Un désordre plus grand fut celui que causèrent les nouveaux
_Pastoureaux_. Ils s'étoient formés de même que les premiers, sur la
nouvelle qui s'étoit répandue d'une croisade que projetoit le roi, et
qui n'eut point son exécution. C'étoient également des bergers, et
autres gens de la campagne, qui se rassemblèrent sous la conduite de
deux misérables[287], non moins vils que le Hongrois Job. Leur troupe,
d'abord peu nombreuse, et qui observoit un certain ordre dans sa
marche, ne tarda point à se grossir de tous les brigands et vagabonds
qu'ils rencontrèrent sur leur route; et, chose étonnante, le roi,
comme si la mémoire de ce qui s'étoit passé sous saint Louis eût été
entièrement effacée, favorisa un moment cet étrange rassemblement.
Mais les excès auxquels ils ne tardèrent point à se livrer, sous
l'influence de tant de scélérats qu'ils s'étoient associés, l'eurent
bientôt désabusé. Leur audace fut telle, qu'ils vinrent jusque dans
Paris arracher des prisons de Saint-Martin-des-Champs et du Châtelet
quelques-uns des leurs qu'on y avoit enfermés. Puis, ayant traversé
la ville, ils se rangèrent en bataille dans le Pré-aux-Clercs, et là
leur nombre et leur résolution étonnèrent tellement les Parisiens,
qu'on leur laissa les passages libres: ils se répandirent ensuite dans
les provinces, laissant partout des traces de leurs pillages et de
leurs violences, ne faisant surtout aucun quartier aux juifs, auxquels
ils avoient juré une guerre d'extermination. Ce ne fut que dans les
provinces du midi où ils pénétrèrent sans obstacle, que l'on parvint
peu à peu à les dissiper.
[Note 287: C'étoient deux mauvais prêtres, l'un déposé de sa
cure pour ses crimes, l'autre moine apostat de l'ordre de
Saint-Benoît. Ces hommes qui les suivoient étoient des serfs
affranchis; et il est remarquable que rien de pareil n'étoit
arrivé avant ces affranchissements; ce qui semble justifier
l'opinion émise dans l'ordonnance du connétable Duguesclin.
(_Voyez_ p. 708.)]
Cet événement fut suivi de la conspiration dite _des lépreux_,
lesquels étoient en très-grand nombre dans le royaume. On les accusoit
d'empoisonner les puits et les fontaines, d'après les suggestions des
juifs, qui eux-mêmes étoient, dit-on, gagnés par les musulmans.
Plusieurs, qui s'avouèrent coupables, furent brûlés vifs, et l'on
chassa de nouveau les juifs du royaume.
Le roi mourut peu de temps après. Ce fut un prince ami de la justice,
et qui publia une foule de sages ordonnances[288]. Un prévôt de Paris,
nommé Henri Capetal, commit, sous son règne, un des crimes les plus
atroces dont l'histoire fasse mention. Il y avoit dans les prisons de
la ville un homme fort riche, lequel avoit été convaincu d'assassinat,
et comme tel, condamné au dernier supplice. Il offrit à Capetal une
somme considérable, s'il vouloit le sauver: celui-ci, ébloui par
l'éclat de l'or, eut l'incroyable barbarie de faire mettre à sa place
un prisonnier innocent, mais pauvre, qui subit le supplice destiné à
ce coupable. Le roi, instruit de cette horrible prévarication, voulut
que le prévôt fût puni sur-le-champ. Il fut jugé par le parlement, et
condamné à être pendu[289].
[Note 288: Il songeoit, quand il mourut, à établir partout
un même poids et une même mesure, et à faire en sorte que,
dans toute la France, on se servît de la même monnoie. Louis
XI eut depuis la même pensée.
Ordonnance faite à Saint-Germain, de laquelle, dit du
Tillet, est tirée la maxime reçue «qu'en fait de justice on
n'a égard à lettres missives; ordonnance sainte de nos rois,
pour se garder de surprise en cet endroit, qui est leur
principale charge.» Autre ordonnance qui règle que les
confiscations seront employées à acquitter les rentes à vie
ou perpétuelles; autre qui réunit au domaine les terres que
le roi possédoit avant son avénement à la couronne; autre
qui défend aux maîtres du parlement, présidents ou autres,
d'interrompre _les besongnes du parlement_; autre au sujet
de la discipline de cette compagnie; autre concernant le
gouvernement de son palais, dans laquelle le roi déclare
qu'il n'entendra aucune affaire avant d'avoir assisté, tous
les jours, au saint sacrifice de la messe.]
[Note 289: Hugues de Cuisy, troisième successeur de Capetal,
fut également pendu dans l'hôtel de Nesle sous Philippe de
Valois, pour prévarications dans l'exercice de sa charge.
Ces deux exécutions diminuèrent beaucoup la considération
dont jouissoit la place de prévôt de Paris.]
La fondation de Saint-Jacques-de-l'Hôpital doit être rapportée à ce
temps-là. On vit aussi s'élever plusieurs nouveaux colléges, le
collége de Narbonne, le collége de Lisieux, celui de Cornouailles.
(1322) Le règne de Charles-le-Bel est un des moins féconds en
événements que nous offre cette époque. On continua à fonder des
colléges[290]. Ce genre de fondations, si multiplié au commencement du
quatorzième siècle, prouve le goût qu'on avoit pour la science, et les
efforts que faisoit la nation pour sortir des ténèbres où elle avoit
été si long-temps plongée. Toutefois la révolution qui devoit y faire
naître et y développer le goût des bonnes lettres fut très-tardive, et
jusqu'à la fin du seizième siècle sa langue resta imparfaite et
barbare. Nous attendons encore la révolution plus heureuse qui doit
introduire dans ses écoles la véritable philosophie.
[Note 290: Le collége du Plessis et celui des Écossais.]
Le couvent des Haudriettes fut fondé à cette époque.
(1328) Charles mourut après un règne de six ans[291]. Il étoit le
dernier des trois fils de Philippe-le-Bel. Ces trois princes, qui
sembloient promettre à ce roi une nombreuse postérité, disparurent en
moins de quatorze ans, sans laisser d'enfants; et la couronne passa à
Philippe de Valois leur cousin germain.
[Note 291: Ce prince fut sévère justicier. Sous son règne,
il se fit une recherche très-rigoureuse des financiers,
presque tous Lombards et Italiens, que l'on accusoit des
usures les plus criantes: leurs biens furent confisqués, et
on les renvoya dans leur pays, aussi pauvres qu'ils en
étoient venus. Gérard Laguerre, receveur général des revenus
de la couronne, accusé de malversation, mourut à la
question, sans avoir fait l'aveu du crime qu'on lui
imputoit; mais il est probable qu'on en avoit acquis des
preuves suffisantes, car son corps n'en fut pas moins traîné
par les rues et attaché au gibet de Paris.]
Le règne de Philippe de Valois et celui de Jean son fils offrent une
des époques les plus désastreuses de la monarchie. Les batailles de
Créci et de Poitiers furent livrées sous ces deux princes: par la
première, la France fut ouverte aux Anglais et aux Flamands, et la
seconde, plus funeste encore, fit naître dans Paris un esprit de
désordre et d'anarchie, qui, pendant près d'un siècle, ne s'assoupit
quelques moments que pour se rallumer avec plus de fureur. Ces temps
malheureux, qui commencèrent à la régence du dauphin, depuis Charles
V, formeront, jusqu'au règne mémorable de Charles VII, une troisième
époque, dont la place se trouve marquée dans la suite de cet ouvrage.
Voici d'ailleurs les événements les plus remarquables qui se passèrent
à Paris jusqu'à la prison du roi Jean. On fonda de nouveaux colléges,
et en plus grand nombre encore que sous les règnes précédents[292].
(1329) On vit s'élever plusieurs églises et monastères nouveaux: le
Saint-Sépulcre, Saint-Julien-des-Ménestriers, l'église Saint-Yves, les
Célestins. Une croisade nouvelle fut encore prêchée à Paris; et ce fut
dans le Pré-aux-Clercs que l'archidiacre de Rouen y fit, au nom du
pape, un appel au roi de France et à tous les habitants de cette
ville. Philippe y prit la croix avec le patriarche de Jérusalem, sans
que cette cérémonie eût la moindre suite: on étoit alors entièrement
dégoûté de ces expéditions lointaines. Les juges clercs et les laïques
renouvelèrent, sous ce prince, les contestations qui avoient pris
naissance entre eux dès le règne de Philippe-Auguste, et qui s'étoient
continuées sous saint Louis. Dans le jugement qui fut rendu à ce
sujet, on vit que le roi, tout en penchant pour les accusateurs,
craignoit de blesser le clergé, et n'osa prononcer contre lui; il n'y
eut donc rien de décidé sur cette affaire, et les deux parties
conservèrent l'une contre l'autre la même animosité. Quelque temps
après les évêques se réunirent à Paris dans un concile, dans lequel il
fut arrêté que tout juge laïque qui retiendroit un clerc en prison,
malgré les demandes des juges ecclésiastiques, seroit excommunié; mais
en même temps, et par ce sentiment de justice dont l'Église fut
toujours animée, ils firent plusieurs réglements dont le but étoit
d'établir, dans leurs diocèses, des réformes qu'ils crurent
nécessaires pour justifier une décision qui tendoit à leur donner une
si grande autorité.
[Note 292: Les colléges de Marmoutier, d'Arras, des
Lombards, de Tours, de Lisieux, de Bourgogne, d'Autun, de
l'_Ave-Maria_, le collége Mignon, ceux de Saint-Michel, de
Cambrai, de Boncours, de Justice, des Allemands et de
Tournai.]
(1333) Cette année, il s'éleva une dispute nouvelle entre l'université
et l'évêque de Paris, à qui cette compagnie contestoit le droit de
juger les clercs étudiant dans ses écoles. Elle l'accusoit de violer
ses priviléges, qu'il devoit soutenir, étant lui-même docteur en
droit. Il fallut encore que le pape se mêlât de cette affaire, et
nommât des cardinaux pour en connoître. Tel étoit le crédit
extraordinaire de l'université, que l'évêque ne put l'emporter sur
elle, et que la paix ne fut rétablie qu'au moyen d'un jugement qui
prononçoit entre les deux parties une sorte de compensation.
Célèbre tournoi à Paris en 1344, à l'occasion des noces de Philippe,
second fils du roi. Ce fut au milieu de cette fête que furent arrêtés
Olivier de Clisson et plusieurs autres seigneurs bretons qui venoient
de signer un traité secret avec le roi d'Angleterre. Philippe les fait
décapiter[293] sans aucune formalité, et cette exécution violente,
bien qu'exercée sur des traîtres, est une des causes de tous les
malheurs de ce règne et du suivant. L'ennemi acharné de Philippe,
Édouard III, que l'on trouve mêlé à toutes les guerres intestines qui,
sous ce règne, désolèrent la France, arme de nouveau et s'avance sans
obstacle jusque sous les murs de Paris. Il en dévaste les environs,
brûle Saint-Germain-en-Laye, Nanterre, Ruel, Saint-Cloud, Neuilly, la
tour de Montjoie, et se retire dans le Beauvoisis, tandis que
Philippe, trompé par de faux avis, l'attendoit dans les environs
d'Antony à la tête de son armée. Cette même année, le roi perd la
bataille de Créci; une peste générale dépeuple son royaume[294]. Dans
des circonstances si fâcheuses, il demande à la ville un secours
qu'elle lui accorde[295]; (1350) mais il meurt sans en rien
recueillir, et laisse à son fils Jean un royaume désolé à l'intérieur
par une maladie contagieuse, et menacé au dehors par un ennemi actif
et ambitieux.
[Note 293: Nos rois commençoient à user de ce droit suprême
sur les grands vassaux; et peu de temps après Jean fit
décapiter, dans l'hôtel de Nesle, le comte d'Eu et de
Guines, connétable de France, accusé et convaincu de haute
trahison; mais, dans cette dernière exécution, du moins les
formalités nécessaires furent remplies.]
[Note 294: Il y avoit déjà eu plusieurs maladies
contagieuses à Paris sous les règnes précédents; mais
celle-ci, qui désola en même temps toute la France, fut la
plus terrible qui eût encore exercé ses ravages dans cette
capitale. Elle enleva plusieurs personnes de la famille
royale: Jeanne de Navarre, fille de Louis X; Bonne de
Luxembourg, femme du duc de Normandie; la reine Jeanne de
Bourgogne, femme de Philippe de Valois. Il mouroit à
l'Hôtel-Dieu jusqu'à cinq cents personnes par jour; on
renouvela par trois fois la communauté des soeurs qui
servoient les malades, et qui périrent toutes victimes de
leur zèle. Des quartiers entiers devinrent déserts; et le
cimetière des Innocents se trouva tellement comblé de
cadavres, qu'on se vit forcé de le fermer, et d'en bénir un
autre hors de la ville.]
[Note 295: C'étoit une imposition sur diverses marchandises;
mais le roi reconnut que cet octroi étoit gratuit de la part
de la ville, et ne portoit aucun préjudice à ses priviléges
et franchises.]
Nul prince, dit le président Hénault, n'a si souvent assemblé les
États généraux et particuliers des provinces que le roi Jean. Il en
assembla tous les ans jusqu'à la bataille de Poitiers. Une suspension
d'armes convenue avec les Anglois étoit sur le point d'expirer. Les
trois ordres furent convoqués à Paris pour y délibérer sur les
subsides nécessaires dans une circonstance aussi importante. Peu de
temps après le roi entra en campagne et donna la bataille de Poitiers
(1356), où il perdit toute son armée et fut fait prisonnier avec les
principaux seigneurs de son royaume. Après ce revers fameux, Paris
devint le théâtre de troubles qui furent sur le point de renverser la
monarchie: leur peinture formera la quatrième époque de ce précis
historique, et nous reviendrons en même temps sur les principaux
événements de ces derniers règnes, sur lesquels nous venons de passer
si rapidement.
On a vu que, sous Louis IX, les moeurs étoient très-mauvaises, et que
leur corruption fut plus forte que tous les réglements de ce saint
roi. Il ne paroît pas qu'elles aient été moins corrompues sous ses
successeurs. Les François étoient alors ignorants et passionnés; et la
violence de leurs passions rendant leur piété superstitieuse, leur
faisoit voir dans des pratiques de dévotion, toutes extérieures et
souvent minutieuses, une expiation suffisante de tous les crimes
qu'ils pouvoient commettre. Plus éclairés par la suite, leurs moeurs
devinrent meilleures, parce qu'ils comprirent mieux le véritable
esprit de la religion, et chez des peuples encore enfants, une telle
révolution peut s'opérer promptement et facilement. Elle est plus
difficile au milieu d'un peuple corrompu, comme nous le sommes
maintenant, par l'excès d'un faux savoir, et par les raffinements
d'une police que l'on considère follement comme le dernier degré de la
civilisation.
Malgré tous les efforts que fit le grand monarque que nous venons de
nommer, pour établir l'ordre et la police dans Paris, l'autorité
royale y étoit encore trop contestée pour qu'ils pussent avoir des
effets bien durables. On sait les désordres continuels auxquels s'y
livroient les écoliers, et ceux plus grands encore qu'y commirent les
derniers Pastoureaux. Sous Philippe-le-Bel, les violences qui s'y
renouveloient chaque jour étoient telles, que le parlement se vit
contraint de publier une ordonnance qui y défendoit le port d'armes,
sous peine de prison. Le roi Jean, pendant les premiers temps de son
règne, s'occupa aussi beaucoup de la police, et fit plusieurs
réglements utiles, surtout relativement aux mendiants qui abondoient
dans cette grande ville, et dont la plupart se livroient au brigandage
lorsqu'on leur refusoit l'aumône. Il en publia aussi de relatifs à la
propreté des rues[296].
[Note 296: Il fit défendre de nourrir des pourceaux dans
l'enceinte de la ville, sous peine de dix sous d'amende pour
chaque pourceau, et permit au premier qui les rencontreroit
de les tuer. Il étoit aussi défendu de balayer les rues dans
les grandes pluies, pour ne pas charger la rivière des
immondices, qui devoient être emportées dans des
tombereaux.]
On voit tous ces princes, jusqu'à Charles V, apporter la plus grande
attention à tenir chacun dans son état. La cavalerie et les pleines
armes étoient réservées à la noblesse; et les roturiers, même les plus
distingués, n'étoient admis que dans l'infanterie. Le règne de ce
dernier roi, qui fut l'époque la plus florissante de la chevalerie,
maintint sévèrement cet antique usage; et jusqu'à Louis XII, on ne
voit point qu'il ait été altéré. Sous ce monarque tous les gendarmes
étoient gentilshommes, et beaucoup d'entre eux grands seigneurs: la
confusion ne se mit dans les armées que sous Henri II.