(1314) Le règne de Louis-le-Hutin fut court. Ce prince rappela les

juifs, que son père avoit chassés. Ces bannissements si fréquents

étoient causés par le zèle religieux, et ces rappels par la pénurie

des finances. Les impôts exorbitants et l'altération des monnoies les

avoient réduites, sous le règne précédent, à un tel état de détresse,

qu'il ne se trouva point d'argent dans le trésor pour le sacre du

nouveau roi. Ce fut le prétexte dont on se servit pour perdre

Enguerrand de Marigni, ministre de Philippe-le-Bel, et le principal

agent de ce prince dans toutes ses opérations financières. Également

haï du peuple et des grands, odieux surtout à Charles de Valois, frère

de Philippe, il fut accusé devant quelques barons et quelques

chevaliers assemblés par le roi à Vincennes, sans que l'on observât

aucune des règles et formes judiciaires prescrites dans les matières

criminelles, sans même qu'on voulût l'entendre, condamné à être pendu,

malgré sa qualité de gentilhomme et de chevalier, et attaché au gibet

de Montfaucon, qu'il avoit fait élever lui-même peu de temps

auparavant pour y exposer les corps des malfaiteurs après leur

supplice. Enguerrand n'étoit peut-être pas exempt de quelques

reproches dans son administration[283]; mais il fut condamné contre

toute justice, et sa mort est une tache à la mémoire de Louis X, qu'on

ne peut excuser qu'en faisant observer qu'il étoit jeune, sans

expérience, et entouré d'ennemis du surintendant, qui avoient juré sa

perte et qui employèrent pour y parvenir les moyens les plus infâmes

et les plus criminels. On sait que les remords tardifs du roi le

vengèrent; et qu'autant qu'il étoit en lui, ce prince répara cette

grande iniquité commise en son nom. Frappé l'année même de la mort du

surintendant d'une maladie de langueur qui le conduisit au tombeau,

Charles de Valois crut voir la main de Dieu appesantie sur lui, et

mourut au milieu des plus vifs sentiments de repentir, implorant les

miséricordes de ce Dieu au tribunal duquel il alloit rendre compte.

[Note 283: «Il est toujours aisé, dit le P. Daniel, de faire

le procès à ceux qui ont administré les finances, soit parce

qu'il est rare de se modérer dans un tel poste, soit parce

que, dans un pareil maniement, il est moralement impossible

de rendre compte de tout.»]

(1315) La ville de Paris donna à ce prince une preuve de son

dévouement et de sa fidélité, en répondant sur-le-champ à la demande

qu'il lui fit d'un secours dans la guerre de Flandre, commencée sous

le règne précédent. Elle s'obligea à lui fournir, à ses dépens, 400

cavaliers et 2,000 fantassins. Cette guerre, qui se continuoit

toujours sans succès, épuisoit la nation. Sous ce prétexte on accabla

le peuple d'impôts; on vendit les offices de judicature; on leva des

décimes sur le clergé; on alla jusqu'à forcer les serfs, dont le roi

avoit encore un grand nombre dans ses domaines, à racheter leur

liberté au prix des effets mobiliers, dont on leur permettoit, dans ce

temps-là, de disposer[284].

[Note 284: Ceci va paroître bien extraordinaire, bien

prodigieux, bien incroyable à nos grands prédicateurs de

liberté, aux philanthropes ennemis de la féodalité, qui

versent encore tous les jours des larmes si amères sur le

joug de fer dont elle accabloit l'humanité, dans ces temps

d'une aussi effroyable tyrannie; mais il n'en est pas moins

vrai que le plus grand nombre des serfs préféra _son argent_

à la liberté qui lui étoit _si peu libéralement_ offerte.

«Attendu, est-il dit, dans les lettres du roi, que

plusieurs, par _mauvais conseil_ ou faute de _bons avis_, ne

connoissent pas _la grandeur_ du bienfait qui leur est

accordé, nous ordonnons à nos officiers de les taxer si

_suffisamment_ et si _grandement_, comme leur condition et

leurs _richesses_ pourront bonnement le souffrir.» (Spicil.,

t. III, p. 707.) Ceci prouve tout à la fois et que les serfs

se soucioient peu d'être libres, et qu'ils étoient _riches_;

ce qui devroit cependant ne pas sembler si malheureux à nos

philosophes et à nos libéraux: car tout en estimant la

liberté, on sait qu'ils ne méprisent point les richesses.]

Cette même année, la France entière fut désolée par une horrible

famine dont Paris se ressentit autant qu'aucun autre endroit du

royaume. On y vendoit le setier de blé cinquante sols (environ 48 fr.

de notre monnoie), et les pauvres, disent les chroniques du temps,

exténués par la faim, tomboient morts au milieu des rues, sans qu'on

leur portât aucun secours. L'avidité des boulangers accrut encore le

mal. Convaincus d'avoir mêlé au pain qu'ils fabriquoient des matières

nuisibles, pour le rendre plus pesant, ils furent arrêtés, dépouillés

de leurs biens, exposés sur des roues aux insultes de la populace, et

bannis à perpétuité du royaume.

(1316) Louis-le-Hutin mourut après avoir régné un peu moins de deux

ans. Ce roi est le premier qui ait fait du Louvre sa demeure

habituelle; tous ses prédécesseurs habitoient de préférence le palais

de la Cité. L'établissement du parlement dans cette dernière maison

royale fut, dit-on, la cause de ce changement.

Cette fidélité de la ville de Paris envers ses rois, à laquelle nous

verrons bientôt succéder toutes les fureurs des factions et de la

révolte, éclata encore à l'avénement de Philippe-le-Long. La reine,

épouse de Louis X, étoit enceinte lorsqu'il mourut; et jusqu'à son

accouchement, Philippe, héritier présomptif de la couronne, avoit en

même temps un droit incontestable à la régence du royaume. Le comte de

Valois, profitant de ce qu'il étoit absent de Paris au moment de la

mort du roi, essaya de se créer un parti, et de lui disputer le

gouvernement de l'État; mais la bourgeoisie, reconnoissant la

légitimité des droits de Philippe, prit les armés, et chassa du Louvre

les soldats du comte, qui déjà s'en étoient emparés. La mort du jeune

prince, dont la reine accoucha peu de temps après, fit naître encore

de nouvelles contestations pour la succession au trône, et Eudes de

Bourgogne, oncle de Jeanne, fille de Louis-le-Hutin, prétendit que sa

nièce devoit en être héritière. L'affaire, après avoir été long-temps

agitée, fut décidée en faveur de Philippe, dans une assemblée

mémorable qu'il convoqua lui-même à Paris, et où se trouvèrent les

princes du sang, les prélats, la noblesse du royaume et les principaux

bourgeois de la ville[285].

[Note 285: «C'est pour la première fois, dit le président

Hénault, qu'il est fait mention de la loi salique, qui ne

permettoit pas que les femmes héritassent de la couronne de

France.» C'est encore là une de ces opinions erronées de nos

historiens modernes, que nous aurons occasion d'examiner et

de réduire à sa juste valeur. Ce n'étoit point uniquement

par la loi salique, mais par toutes les anciennes lois et

coutumes des Francs, que les femmes étoient exclues de la

succession au trône; et nous dirons pourquoi.]

(1318) On vit encore recommencer l'interminable querelle de

l'université avec l'abbaye Saint-Germain; et les droits que cette

abbaye réclamoit sur le _Pré-aux-Clercs_, et que les écoliers lui

contestoient, étoient toujours la cause de ces débats souvent

ensanglantés. Pour en détruire entièrement la source, le roi jugea à

propos de se saisir lui-même de la justice que les religieux

prétendoient avoir sur ce pré. Du reste, il fut fait une dernière

transaction entre les parties contendantes, dans laquelle l'université

eut tout l'avantage, comme il arrivoit assez ordinairement[286].

[Note 286: Pour cimenter cette paix, les religieux cédèrent

à l'université le patronage des cures de

Saint-André-des-Arcs et de Saint-Côme, et payèrent en outre

tous les arrérages d'une rente qu'ils lui devoient en vertu

d'une transaction faite antérieurement entre les deux

parties. Ils convinrent en outre de faire murer la porte qui

donnoit sur le Pré-aux-Clercs, lequel devint, depuis ce

moment, une promenade publique commune aux écoliers et aux

habitants de Paris.]

(1320) Un désordre plus grand fut celui que causèrent les nouveaux

_Pastoureaux_. Ils s'étoient formés de même que les premiers, sur la

nouvelle qui s'étoit répandue d'une croisade que projetoit le roi, et

qui n'eut point son exécution. C'étoient également des bergers, et

autres gens de la campagne, qui se rassemblèrent sous la conduite de

deux misérables[287], non moins vils que le Hongrois Job. Leur troupe,

d'abord peu nombreuse, et qui observoit un certain ordre dans sa

marche, ne tarda point à se grossir de tous les brigands et vagabonds

qu'ils rencontrèrent sur leur route; et, chose étonnante, le roi,

comme si la mémoire de ce qui s'étoit passé sous saint Louis eût été

entièrement effacée, favorisa un moment cet étrange rassemblement.

Mais les excès auxquels ils ne tardèrent point à se livrer, sous

l'influence de tant de scélérats qu'ils s'étoient associés, l'eurent

bientôt désabusé. Leur audace fut telle, qu'ils vinrent jusque dans

Paris arracher des prisons de Saint-Martin-des-Champs et du Châtelet

quelques-uns des leurs qu'on y avoit enfermés. Puis, ayant traversé

la ville, ils se rangèrent en bataille dans le Pré-aux-Clercs, et là

leur nombre et leur résolution étonnèrent tellement les Parisiens,

qu'on leur laissa les passages libres: ils se répandirent ensuite dans

les provinces, laissant partout des traces de leurs pillages et de

leurs violences, ne faisant surtout aucun quartier aux juifs, auxquels

ils avoient juré une guerre d'extermination. Ce ne fut que dans les

provinces du midi où ils pénétrèrent sans obstacle, que l'on parvint

peu à peu à les dissiper.

[Note 287: C'étoient deux mauvais prêtres, l'un déposé de sa

cure pour ses crimes, l'autre moine apostat de l'ordre de

Saint-Benoît. Ces hommes qui les suivoient étoient des serfs

affranchis; et il est remarquable que rien de pareil n'étoit

arrivé avant ces affranchissements; ce qui semble justifier

l'opinion émise dans l'ordonnance du connétable Duguesclin.

(_Voyez_ p. 708.)]

Cet événement fut suivi de la conspiration dite _des lépreux_,

lesquels étoient en très-grand nombre dans le royaume. On les accusoit

d'empoisonner les puits et les fontaines, d'après les suggestions des

juifs, qui eux-mêmes étoient, dit-on, gagnés par les musulmans.

Plusieurs, qui s'avouèrent coupables, furent brûlés vifs, et l'on

chassa de nouveau les juifs du royaume.

Le roi mourut peu de temps après. Ce fut un prince ami de la justice,

et qui publia une foule de sages ordonnances[288]. Un prévôt de Paris,

nommé Henri Capetal, commit, sous son règne, un des crimes les plus

atroces dont l'histoire fasse mention. Il y avoit dans les prisons de

la ville un homme fort riche, lequel avoit été convaincu d'assassinat,

et comme tel, condamné au dernier supplice. Il offrit à Capetal une

somme considérable, s'il vouloit le sauver: celui-ci, ébloui par

l'éclat de l'or, eut l'incroyable barbarie de faire mettre à sa place

un prisonnier innocent, mais pauvre, qui subit le supplice destiné à

ce coupable. Le roi, instruit de cette horrible prévarication, voulut

que le prévôt fût puni sur-le-champ. Il fut jugé par le parlement, et

condamné à être pendu[289].

[Note 288: Il songeoit, quand il mourut, à établir partout

un même poids et une même mesure, et à faire en sorte que,

dans toute la France, on se servît de la même monnoie. Louis

XI eut depuis la même pensée.

Ordonnance faite à Saint-Germain, de laquelle, dit du

Tillet, est tirée la maxime reçue «qu'en fait de justice on

n'a égard à lettres missives; ordonnance sainte de nos rois,

pour se garder de surprise en cet endroit, qui est leur

principale charge.» Autre ordonnance qui règle que les

confiscations seront employées à acquitter les rentes à vie

ou perpétuelles; autre qui réunit au domaine les terres que

le roi possédoit avant son avénement à la couronne; autre

qui défend aux maîtres du parlement, présidents ou autres,

d'interrompre _les besongnes du parlement_; autre au sujet

de la discipline de cette compagnie; autre concernant le

gouvernement de son palais, dans laquelle le roi déclare

qu'il n'entendra aucune affaire avant d'avoir assisté, tous

les jours, au saint sacrifice de la messe.]

[Note 289: Hugues de Cuisy, troisième successeur de Capetal,

fut également pendu dans l'hôtel de Nesle sous Philippe de

Valois, pour prévarications dans l'exercice de sa charge.

Ces deux exécutions diminuèrent beaucoup la considération

dont jouissoit la place de prévôt de Paris.]

La fondation de Saint-Jacques-de-l'Hôpital doit être rapportée à ce

temps-là. On vit aussi s'élever plusieurs nouveaux colléges, le

collége de Narbonne, le collége de Lisieux, celui de Cornouailles.

(1322) Le règne de Charles-le-Bel est un des moins féconds en

événements que nous offre cette époque. On continua à fonder des

colléges[290]. Ce genre de fondations, si multiplié au commencement du

quatorzième siècle, prouve le goût qu'on avoit pour la science, et les

efforts que faisoit la nation pour sortir des ténèbres où elle avoit

été si long-temps plongée. Toutefois la révolution qui devoit y faire

naître et y développer le goût des bonnes lettres fut très-tardive, et

jusqu'à la fin du seizième siècle sa langue resta imparfaite et

barbare. Nous attendons encore la révolution plus heureuse qui doit

introduire dans ses écoles la véritable philosophie.

[Note 290: Le collége du Plessis et celui des Écossais.]

Le couvent des Haudriettes fut fondé à cette époque.

(1328) Charles mourut après un règne de six ans[291]. Il étoit le

dernier des trois fils de Philippe-le-Bel. Ces trois princes, qui

sembloient promettre à ce roi une nombreuse postérité, disparurent en

moins de quatorze ans, sans laisser d'enfants; et la couronne passa à

Philippe de Valois leur cousin germain.

[Note 291: Ce prince fut sévère justicier. Sous son règne,

il se fit une recherche très-rigoureuse des financiers,

presque tous Lombards et Italiens, que l'on accusoit des

usures les plus criantes: leurs biens furent confisqués, et

on les renvoya dans leur pays, aussi pauvres qu'ils en

étoient venus. Gérard Laguerre, receveur général des revenus

de la couronne, accusé de malversation, mourut à la

question, sans avoir fait l'aveu du crime qu'on lui

imputoit; mais il est probable qu'on en avoit acquis des

preuves suffisantes, car son corps n'en fut pas moins traîné

par les rues et attaché au gibet de Paris.]

Le règne de Philippe de Valois et celui de Jean son fils offrent une

des époques les plus désastreuses de la monarchie. Les batailles de

Créci et de Poitiers furent livrées sous ces deux princes: par la

première, la France fut ouverte aux Anglais et aux Flamands, et la

seconde, plus funeste encore, fit naître dans Paris un esprit de

désordre et d'anarchie, qui, pendant près d'un siècle, ne s'assoupit

quelques moments que pour se rallumer avec plus de fureur. Ces temps

malheureux, qui commencèrent à la régence du dauphin, depuis Charles

V, formeront, jusqu'au règne mémorable de Charles VII, une troisième

époque, dont la place se trouve marquée dans la suite de cet ouvrage.

Voici d'ailleurs les événements les plus remarquables qui se passèrent

à Paris jusqu'à la prison du roi Jean. On fonda de nouveaux colléges,

et en plus grand nombre encore que sous les règnes précédents[292].

(1329) On vit s'élever plusieurs églises et monastères nouveaux: le

Saint-Sépulcre, Saint-Julien-des-Ménestriers, l'église Saint-Yves, les

Célestins. Une croisade nouvelle fut encore prêchée à Paris; et ce fut

dans le Pré-aux-Clercs que l'archidiacre de Rouen y fit, au nom du

pape, un appel au roi de France et à tous les habitants de cette

ville. Philippe y prit la croix avec le patriarche de Jérusalem, sans

que cette cérémonie eût la moindre suite: on étoit alors entièrement

dégoûté de ces expéditions lointaines. Les juges clercs et les laïques

renouvelèrent, sous ce prince, les contestations qui avoient pris

naissance entre eux dès le règne de Philippe-Auguste, et qui s'étoient

continuées sous saint Louis. Dans le jugement qui fut rendu à ce

sujet, on vit que le roi, tout en penchant pour les accusateurs,

craignoit de blesser le clergé, et n'osa prononcer contre lui; il n'y

eut donc rien de décidé sur cette affaire, et les deux parties

conservèrent l'une contre l'autre la même animosité. Quelque temps

après les évêques se réunirent à Paris dans un concile, dans lequel il

fut arrêté que tout juge laïque qui retiendroit un clerc en prison,

malgré les demandes des juges ecclésiastiques, seroit excommunié; mais

en même temps, et par ce sentiment de justice dont l'Église fut

toujours animée, ils firent plusieurs réglements dont le but étoit

d'établir, dans leurs diocèses, des réformes qu'ils crurent

nécessaires pour justifier une décision qui tendoit à leur donner une

si grande autorité.

[Note 292: Les colléges de Marmoutier, d'Arras, des

Lombards, de Tours, de Lisieux, de Bourgogne, d'Autun, de

l'_Ave-Maria_, le collége Mignon, ceux de Saint-Michel, de

Cambrai, de Boncours, de Justice, des Allemands et de

Tournai.]

(1333) Cette année, il s'éleva une dispute nouvelle entre l'université

et l'évêque de Paris, à qui cette compagnie contestoit le droit de

juger les clercs étudiant dans ses écoles. Elle l'accusoit de violer

ses priviléges, qu'il devoit soutenir, étant lui-même docteur en

droit. Il fallut encore que le pape se mêlât de cette affaire, et

nommât des cardinaux pour en connoître. Tel étoit le crédit

extraordinaire de l'université, que l'évêque ne put l'emporter sur

elle, et que la paix ne fut rétablie qu'au moyen d'un jugement qui

prononçoit entre les deux parties une sorte de compensation.

Célèbre tournoi à Paris en 1344, à l'occasion des noces de Philippe,

second fils du roi. Ce fut au milieu de cette fête que furent arrêtés

Olivier de Clisson et plusieurs autres seigneurs bretons qui venoient

de signer un traité secret avec le roi d'Angleterre. Philippe les fait

décapiter[293] sans aucune formalité, et cette exécution violente,

bien qu'exercée sur des traîtres, est une des causes de tous les

malheurs de ce règne et du suivant. L'ennemi acharné de Philippe,

Édouard III, que l'on trouve mêlé à toutes les guerres intestines qui,

sous ce règne, désolèrent la France, arme de nouveau et s'avance sans

obstacle jusque sous les murs de Paris. Il en dévaste les environs,

brûle Saint-Germain-en-Laye, Nanterre, Ruel, Saint-Cloud, Neuilly, la

tour de Montjoie, et se retire dans le Beauvoisis, tandis que

Philippe, trompé par de faux avis, l'attendoit dans les environs

d'Antony à la tête de son armée. Cette même année, le roi perd la

bataille de Créci; une peste générale dépeuple son royaume[294]. Dans

des circonstances si fâcheuses, il demande à la ville un secours

qu'elle lui accorde[295]; (1350) mais il meurt sans en rien

recueillir, et laisse à son fils Jean un royaume désolé à l'intérieur

par une maladie contagieuse, et menacé au dehors par un ennemi actif

et ambitieux.

[Note 293: Nos rois commençoient à user de ce droit suprême

sur les grands vassaux; et peu de temps après Jean fit

décapiter, dans l'hôtel de Nesle, le comte d'Eu et de

Guines, connétable de France, accusé et convaincu de haute

trahison; mais, dans cette dernière exécution, du moins les

formalités nécessaires furent remplies.]

[Note 294: Il y avoit déjà eu plusieurs maladies

contagieuses à Paris sous les règnes précédents; mais

celle-ci, qui désola en même temps toute la France, fut la

plus terrible qui eût encore exercé ses ravages dans cette

capitale. Elle enleva plusieurs personnes de la famille

royale: Jeanne de Navarre, fille de Louis X; Bonne de

Luxembourg, femme du duc de Normandie; la reine Jeanne de

Bourgogne, femme de Philippe de Valois. Il mouroit à

l'Hôtel-Dieu jusqu'à cinq cents personnes par jour; on

renouvela par trois fois la communauté des soeurs qui

servoient les malades, et qui périrent toutes victimes de

leur zèle. Des quartiers entiers devinrent déserts; et le

cimetière des Innocents se trouva tellement comblé de

cadavres, qu'on se vit forcé de le fermer, et d'en bénir un

autre hors de la ville.]

[Note 295: C'étoit une imposition sur diverses marchandises;

mais le roi reconnut que cet octroi étoit gratuit de la part

de la ville, et ne portoit aucun préjudice à ses priviléges

et franchises.]

Nul prince, dit le président Hénault, n'a si souvent assemblé les

États généraux et particuliers des provinces que le roi Jean. Il en

assembla tous les ans jusqu'à la bataille de Poitiers. Une suspension

d'armes convenue avec les Anglois étoit sur le point d'expirer. Les

trois ordres furent convoqués à Paris pour y délibérer sur les

subsides nécessaires dans une circonstance aussi importante. Peu de

temps après le roi entra en campagne et donna la bataille de Poitiers

(1356), où il perdit toute son armée et fut fait prisonnier avec les

principaux seigneurs de son royaume. Après ce revers fameux, Paris

devint le théâtre de troubles qui furent sur le point de renverser la

monarchie: leur peinture formera la quatrième époque de ce précis

historique, et nous reviendrons en même temps sur les principaux

événements de ces derniers règnes, sur lesquels nous venons de passer

si rapidement.

On a vu que, sous Louis IX, les moeurs étoient très-mauvaises, et que

leur corruption fut plus forte que tous les réglements de ce saint

roi. Il ne paroît pas qu'elles aient été moins corrompues sous ses

successeurs. Les François étoient alors ignorants et passionnés; et la

violence de leurs passions rendant leur piété superstitieuse, leur

faisoit voir dans des pratiques de dévotion, toutes extérieures et

souvent minutieuses, une expiation suffisante de tous les crimes

qu'ils pouvoient commettre. Plus éclairés par la suite, leurs moeurs

devinrent meilleures, parce qu'ils comprirent mieux le véritable

esprit de la religion, et chez des peuples encore enfants, une telle

révolution peut s'opérer promptement et facilement. Elle est plus

difficile au milieu d'un peuple corrompu, comme nous le sommes

maintenant, par l'excès d'un faux savoir, et par les raffinements

d'une police que l'on considère follement comme le dernier degré de la

civilisation.

Malgré tous les efforts que fit le grand monarque que nous venons de

nommer, pour établir l'ordre et la police dans Paris, l'autorité

royale y étoit encore trop contestée pour qu'ils pussent avoir des

effets bien durables. On sait les désordres continuels auxquels s'y

livroient les écoliers, et ceux plus grands encore qu'y commirent les

derniers Pastoureaux. Sous Philippe-le-Bel, les violences qui s'y

renouveloient chaque jour étoient telles, que le parlement se vit

contraint de publier une ordonnance qui y défendoit le port d'armes,

sous peine de prison. Le roi Jean, pendant les premiers temps de son

règne, s'occupa aussi beaucoup de la police, et fit plusieurs

réglements utiles, surtout relativement aux mendiants qui abondoient

dans cette grande ville, et dont la plupart se livroient au brigandage

lorsqu'on leur refusoit l'aumône. Il en publia aussi de relatifs à la

propreté des rues[296].

[Note 296: Il fit défendre de nourrir des pourceaux dans

l'enceinte de la ville, sous peine de dix sous d'amende pour

chaque pourceau, et permit au premier qui les rencontreroit

de les tuer. Il étoit aussi défendu de balayer les rues dans

les grandes pluies, pour ne pas charger la rivière des

immondices, qui devoient être emportées dans des

tombereaux.]

On voit tous ces princes, jusqu'à Charles V, apporter la plus grande

attention à tenir chacun dans son état. La cavalerie et les pleines

armes étoient réservées à la noblesse; et les roturiers, même les plus

distingués, n'étoient admis que dans l'infanterie. Le règne de ce

dernier roi, qui fut l'époque la plus florissante de la chevalerie,

maintint sévèrement cet antique usage; et jusqu'à Louis XII, on ne

voit point qu'il ait été altéré. Sous ce monarque tous les gendarmes

étoient gentilshommes, et beaucoup d'entre eux grands seigneurs: la

confusion ne se mit dans les armées que sous Henri II.

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 2/8) · 第 15 / 37 段