Blanche, dont un moment d'erreur avoit contribué à accroître ce mal,

se hâta d'y remédier, dès que Paris eut été délivré de leur présence.

Ayant rassemblé des forces suffisantes, ce qui fut fait en toute hâte,

elle fit attaquer cette multitude dans les plaines du Berry, où on

l'eut bientôt dissipée. Job fut tué au milieu de cette déroute; les

peuples désabusés achevèrent d'exterminer les pastoureaux fuyants et

dispersés; et depuis l'on n'en entendit plus parler.

Cette facilité qu'il y avoit à égarer les dernières classes du peuple,

n'empêchoit point la reine de favoriser l'affranchissement des serfs;

et l'un des derniers actes de sa régence fut d'obtenir du chapitre de

Paris qu'il donnât la liberté à un grand nombre de ceux qu'il avoit

sous sa dépendance, moyennant une somme d'argent dont elle fixa la

quotité. L'usage de ces affranchissements s'étoit déjà établi sous les

règnes précédents, et les rois en avoient les premiers donné l'exemple

dans leurs propres domaines. Ils se multiplièrent sous le règne de

saint Louis: à l'exemple du chapitre de Paris, plusieurs abbayes

fixèrent à leurs serfs un prix pour l'acquisition de leur liberté.

Quelques seigneurs firent comme eux, pour se rendre agréables au roi;

et l'abbaye Saint-Germain se distingua dans cette circonstance en

affranchissant les siens pour une somme extrêmement modique[267].

[Note 267: Il est certain que cet affranchissement des

esclaves, fait unique dans les annales du monde, ne pouvoit

être conçu et exécuté avec quelque sûreté que sous l'empire

de la loi chrétienne; mais c'est une grande question de

savoir si le moment étoit venu de le faire, et si cette

politique des rois de France que l'on commence à entrevoir,

de chercher dans le peuple des appuis contre la noblesse,

n'avoit pas des inconvénients plus grands que les avantages

qu'ils espéroient en retirer. Peut-être aurons-nous occasion

de l'examiner. Quoi qu'il en soit, il y eut encore des

esclaves en France sous les successeurs de saint Louis; et

nous dirons bientôt ce qui se passa sous Louis X, lorsque ce

prince publia une ordonnance en faveur des serfs. Long-temps

après le règne de ce prince, plusieurs seigneurs

continuèrent de maintenir leur ancienne autorité sur les

esclaves. Il paroît même, par une ordonnance du fameux

Bertrand Duguesclin, connétable de France, que la coutume de

les affranchir étoit encore regardée, de son temps, comme

une _innovation pernicieuse_. (_Voy._ Roberts, introd., §

20.)]

La reine, en se séparant de son fils, avoit eu le triste pressentiment

qu'elle ne le verroit plus en ce monde; elle ne s'étoit point trompée:

attaquée à Melun d'une maladie grave, elle y expira le 1er décembre

1252. Cependant Louis, qui étoit parvenu à se racheter des mains de

ses vainqueurs, vaincus à leur tour par l'admiration que leur avoient

inspirée son courage et ses vertus, ne revenoit point encore, occupé

qu'il étoit à assurer, autant qu'il étoit en lui, le sort des

chrétiens d'Asie qu'il alloit bientôt abandonner à eux-mêmes. Ces

soins le retinrent encore deux ans éloigné de son royaume, et pendant

cet intervalle l'État fut administré par ses deux frères, Charles et

Alphonse. Ce fut sous cette nouvelle régence que fut fondé le collége

des Prémontrés; et alors commença, entre l'université et les jacobins,

une longue et fameuse querelle, dont nous parlerons par la suite.

(1254) Enfin le roi revint, et sa main vigoureuse acheva bientôt de

rétablir le calme que son absence avoit un peu troublé. Tandis que

l'on travailloit, par son ordre et pour le royaume entier, à ce

recueil fameux connu sous le nom d'_Établissements de saint

Louis_[268], dans lequel on vit ce génie, si supérieur à son siècle,

lutter contre la barbarie des moeurs, l'absurdité des lois et des

usages, et parvenir, sinon à détruire entièrement, du moins à diminuer

sensiblement les abus monstrueux qu'une longue anarchie avoit fait

naître, et que le pouvoir foible et chancelant des premiers rois de sa

race n'avoit pu empêcher de s'établir, et pour ainsi dire, de

s'enraciner. Il faisoit en même temps, pour les villes de son domaine

et particulièrement pour Paris, d'utiles réglements, dont l'exécution

n'éprouvoit point les obstacles que lui suscitoient ailleurs les

barons intéressés au maintien des abus qui faisoient toute leur

puissance[269]. Il abolit la vénalité des charges de judicature,

proscrivit les cabarets et autres lieux de débauche, punit sévèrement

les blasphémateurs. Dans son horreur pour le vice, il avoit même formé

le projet de chasser entièrement les femmes de mauvaise vie de cette

capitale; mais la corruption des moeurs y étoit si générale, qu'il se

vit forcé de modérer la rigueur de l'édit qu'il avoit porté contre

elles, et de tolérer un mal qu'on ne pouvoit détruire sans s'exposer à

des maux plus grands encore. Toutefois la police sévère à laquelle il

les soumit diminua du moins le scandale de leurs prostitutions[270].

Il avoit pareillement résolu de chasser entièrement les juifs de ses

États; mais il revint au conseil plus salutaire d'essayer de les

convertir; et, pour y parvenir, il se montra, dans les ordonnances

qu'il rendit contre ceux qui persistèrent dans leur croyance, plus

sévère qu'aucun de ses prédécesseurs[271]. Il veilloit en même temps à

la sûreté de la ville, en forçant les bourgeois à faire le guet

conjointement avec une troupe de soldats[272], entretenue à ses

propres dépens. Le prévôt de Paris[273] tenoit la main à ce que ce

service fût fait régulièrement, et les habitants qui dépendoient de la

seigneurie de l'évêque y furent soumis comme les autres.

[Note 268: _Il les fit publier l'an de grâce 1270, avant

qu'il allât à Tunis, dans toutes les cours laies du royaume

et de la prévôté de France._ Ce recueil, précieux monument

de son zèle pour la tranquillité et le bonheur de ses

sujets, contient 208 articles. C'est proprement un nouveau

code composé de lois romaines, de canons des conciles, de

décrétales ou épîtres des papes, de différentes coutumes de

la monarchie, et d'ordonnances de nos rois. Il prescrivoit

des formes pour les actions réelles ou personnelles,

substituoit les preuves par témoins aux combats judiciaires,

régloit les juridictions, établissoit des lois pour les

fiefs, les donations, les successions, les partages, les

affranchissements, des punitions pour les divers crimes,

etc., etc.; enfin embrassoit presque toute la jurisprudence

françoise telle qu'elle étoit alors. Toutefois, et déjà nous

en avons fait la remarque, ces _établissements_ n'eurent

cours dans la France entière que parce que c'étoient des

_coutumes générales_, dont plusieurs sans doute étoient

tombées en désuétude, mais qui toutes étoient anciennes et

avoient eu force de lois par le consentement des assemblées

de la nation. (_Voy._ p. 174, 1re partie.)]

[Note 269: On sait qu'il se plaisoit à rendre lui-même la

justice à ses sujets, et qu'en été il établissoit son

tribunal, ou sous les arbres du bois de Vincennes, ou dans

le jardin de son palais de la Cité. «Tableau touchant de nos

antiques moeurs, dit avec raison l'auteur du Tableau du

règne de saint Louis (_Collect. des Mém. relat. à l'hist. de

France._, t. II, p. 124), dont la poésie et l'éloquence se

sont emparées, pour en proposer l'exemple aux siècles

modernes, sans réfléchir que c'étoit à titre du _seigneur

féodal_, que Louis jugeoit ses sujets, et que la

constitution des monarchies actuelles, entièrement

différente, rend plus ou moins, dans toute l'Europe, la

justice indépendante du pouvoir suprême.» La poésie et

l'éloquence de nos temps modernes se sont emparées de bien

d'autres choses, qu'elles ont également dénaturées et

niaisement consacrées.]

[Note 270: Il ordonna que toutes les femmes _folles de leurs

corps_ seroient chassées des maisons particulières, et

défendit à ses sujets de leur louer aucune habitation où

elles pussent faire leur infâme commerce. Alors on donna un

nom odieux aux endroits où elles furent obligées de se

retirer: c'étoient de petites loges, dans lesquelles il leur

étoit défendu de passer la nuit, afin qu'un reste de pudeur

pût contenir les hommes, forcés, pour y entrer, de braver le

grand jour et tous les regards. Ces loges furent appelées

_bords_ ou _bordels_, du mot saxon _bord_, qui signifie

_petite loge_; et c'est par erreur qu'on a cru trouver cette

étymologie dans la situation de ces maisons au bord de

l'eau. Les broderies, les boutonnières d'argent et autres

ornements furent interdits à ces femmes perdues; on les

empêcha même de mettre leurs loges dans les grandes rues, et

on les contraignit de se retirer dans les rues de

l'Abreuvoir, des Boucheries, de Froi-Manteau; dans celles de

Glatigny, Chapon, Champ-Fleury, etc.]

[Note 271: Entre autres mesures rigoureuses, il ordonna que,

pour les distinguer des chrétiens, ils seroient tenus de

faire coudre sur leur robe, devant et derrière, une pièce de

feutre d'une palme de diamètre. Cette marque fut appelée

_rouelle_; et lorsqu'on trouvoit un juif qui ne l'avoit pas,

sa robe étoit confisquée, et il étoit condamné à dix livres

d'amende. Philippe-le-Hardi rendit contre eux, dans la

suite, un arrêt encore plus sévère, en ordonnant qu'ils

porteroient une corne sur leur bonnet; ce qui fut pour eux

la plus grande humiliation qu'ils eussent encore éprouvée.

Il leur fut défendu en même temps de porter des habits de

couleur, de se baigner dans les rivières où se baignoient

les chrétiens, etc. Ils n'eurent plus, dès lors, à Paris,

qu'une synagogue, rue de la Tacherie, et un cimetière rue de

la Harpe. Du reste, ils étoient toujours soumis à la

servitude, comme du temps de Philippe-Auguste.]

[Note 272: _Voyez_ p. 657.]

[Note 273: Ce prévôt étoit le fameux Étienne Boislève, dont

nous avons déjà parlé. Son grand sens et sa fermeté firent

refleurir le commerce et l'industrie; par l'intégrité de ses

jugements il releva l'honneur de son tribunal, et donna

ainsi l'exemple à tous les juges du royaume. On raconte que

saint Louis, satisfait de son zèle, et voulant lui donner

des marques éclatantes de sa satisfaction, le faisoit

asseoir auprès de lui, chaque fois qu'il rendoit lui-même

la justice au Châtelet.]

C'est à saint Louis que l'on doit la première bibliothèque publique

qu'il y ait eu à Paris. On dit qu'il en avoit conçu le projet d'après

ce qu'il avoit entendu dire en Syrie, d'un sultan qui faisoit

recueillir tous les livres nécessaires aux musulmans, et en avoit

formé une bibliothèque ouverte à tous les savants de son pays. Il fit

donc faire des copies de tous les manuscrits qui se trouvèrent dans

les monastères; et ces précieux exemplaires furent rangés dans une

salle voisine de la Sainte-Chapelle. Il alloit souvent travailler

lui-même dans cette bibliothèque, se mêlant à ceux que l'amour de

l'étude y attiroit, et lorsqu'il s'y trouvoit des personnes peu

instruites, se plaisant à leur expliquer les plus beaux passages des

Pères et des saintes Écritures.

(1257) La dernière époque du règne de ce grand roi fut encore

remarquable par un nombre considérable de fondations et

d'établissements nouveaux. La chapelle de Sainte-Agnès, qui, dans le

principe, étoit une succursale de Saint-Germain-l'Auxerrois, devint

église paroissiale, sous le nom de Saint-Eustache; il en fut de même

d'une autre chapelle, également dépendante de ce chapitre, et qui

quitta le nom de chapelle de la Tour pour prendre celui de paroisse

Saint-Sauveur. La petite paroisse Saint-Josse fut aussi érigée vers ce

temps-là. On vit successivement s'établir à Paris, par les soins

pieux et les libéralités du monarque, plusieurs ordres religieux, les

Carmes, les Chartreux, Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, les

Blancs-Manteaux, le couvent de l'_Ave-Maria_, etc. La charité dont il

avoit donné des exemples si touchants, en comblant de biens les

hôpitaux et notamment l'Hôtel-Dieu, éclata plus particulièrement dans

la fondation qu'il fit de l'établissement célèbre connu sous le nom de

_Quinze-Vingts_. Enfin on vit, sous son règne, s'élever plusieurs

nouveaux colléges, entre autres ceux de Cluny, des Dix-Huit et du

Trésorier.

Sous les règnes précédents, la noblesse et les prélats avoient déjà

commencé à fréquenter Paris; et l'autorité du souverain s'augmentoit

de cet hommage qu'ils venoient rendre à la majesté du trône. Louis,

qui sentit tout l'avantage de ces réunions, les rendit plus fréquentes

encore, en tenant régulièrement deux ou trois parlements par an, dans

sa capitale. Celui de la Pentecôte, en 1267, fut un des plus célèbres,

par la cérémonie brillante qui s'y fit, et l'affluence prodigieuse

qu'elle y attira. Le roi y arma chevaliers Philippe, son fils aîné,

Robert, comte d'Artois, son neveu, un fils du roi d'Aragon, Edmond

d'Angleterre, et plusieurs autres seigneurs, jusqu'au nombre de

soixante-sept. À cette occasion ce prince leva sur les sujets de

l'évêque la taille qu'il avoit le droit de prendre quand il armoit

ses fils chevaliers[274]. Quelque temps après, comme il préparoit sa

seconde expédition à la Terre-Sainte, il crut devoir leur demander une

nouvelle taille, à laquelle le prélat s'opposa d'abord, mais qu'il

consentit enfin à laisser prendre, sous la condition expresse qu'il

seroit hautement reconnu que ce dernier impôt, exigé par Louis IX des

bourgeois de Paris soumis à la juridiction de l'église, ne

préjudicieroit nullement à ses droits, ni à l'accord fait entre

Philippe-Auguste et l'évêque Guillaume d'Auvergne.

[Note 274: Il avoit le même droit, au mariage de ses

enfants, et lorsqu'il partoit pour quelque expédition

militaire.]

(1270) On sait quel fut le triste succès de la seconde croisade de

saint Louis, plus malheureux encore que celui de la première. La

situation désespérée des chrétiens dans la Palestine avoit touché la

grande âme du roi; il crut que son premier devoir étoit de voler à

leur secours, et de défendre une cause à laquelle il s'étoit

entièrement dévoué (car il n'avoit pas un seul instant quitté la

croix), cause qu'il regardoit comme celle de Dieu même. Il partit donc

de Paris, après avoir fait, pour la tranquillité de son royaume et

pour la stabilité des institutions qu'il lui avoit données, tout ce

qu'il étoit possible d'attendre de la prudence humaine, et comme s'il

eût eu le pressentiment qu'il ne reverroit jamais la France. Il mourut

en effet, l'année même de son départ, d'une maladie contagieuse qui

moissonna en peu de jours le tiers de son armée, et mourut comme il

avoit vécu, en saint et en héros: prince incomparable, le plus grand

peut-être de tous ceux qui ont jamais honoré le trône; et que nous

croyons louer dignement en disant qu'une race d'hommes[275] qui, de

nos jours, s'est comme acharnée à outrager tout ce qui étoit

respectable, a été forcée cependant de respecter sa mémoire, et de

rendre ainsi, au milieu de ses blasphèmes, un hommage involontaire à

la religion sainte qui seule l'avoit fait ce qu'il étoit, l'élevant,

par l'assemblage de toutes les vertus chrétiennes, au-dessus de

l'humanité.

[Note 275: Les soi-disant philosophes.]

Laissant ici la suite des événements historiques que nous reprendrons

lorsque nous serons arrivés à l'époque où ils se lient aux grands

événements dont Paris commença à devenir le théâtre, nous allons

exposer rapidement ce qui se passa de plus important dans cette ville,

depuis le règne de Philippe-le-Hardi jusqu'à la régence de Charles V.

(1270) Sous Philippe-le-Hardi, l'histoire particulière de Paris

n'offre rien de fort remarquable; et l'on n'y voit d'autres fondations

que celles du collége d'Harcourt et de l'école de chirurgie. Ce

dernier établissement, auquel on donne alors une forme régulière,

avoit déjà pris naissance sous saint Louis. La juridiction temporelle

des corps ecclésiastiques reçut en ce même temps une atteinte

nouvelle, dans un accord fait entre le roi et le chapitre de

Saint-Méri, au sujet de la justice que cette collégiale prétendoit

exercer sur les terres de sa dépendance. Philippe lui accorda toute

justice sur les causes mobilières, sur les paroles injurieuses et

autres délits peu importants[276], mais se réserva la justice du sang

répandu dans tout le territoire du chapitre, le cloître seul excepté;

il se réserva aussi le guet, la taille, les mesures, la voirie, etc.

C'est ainsi que le souverain rentroit peu à peu dans des prérogatives

dont l'église ne s'étoit point emparée, il ne faut point se lasser de

le redire, mais qu'elle avoit été en quelque sorte contrainte

d'accepter pour sauver la société, et qu'il eût été peut-être utile de

lui laisser plus long-temps[277].

[Note 276: C'est ce qu'on appeloit _basse-justice_ (_Voy._

p. 513.)]

[Note 277: Cette juridiction temporelle du clergé n'avoit

cessé de s'accroître sous les règnes précédents et jusqu'à

saint Louis. Le désordre, l'anarchie et les violences étant

alors à leur comble, l'église, seul refuge des opprimés,

avoit cru devoir employer pour en arrêter le cours ce

qu'elle avoit de lois plus sévères et de plus terribles

châtiments. Sous la minorité du roi, son conseil, fort _mal

conseillé_ sans doute, voulut arrêter le cours de cette

justice salutaire; mais il ne réussit alors qu'à empêcher

les juges ecclésiastiques de mettre en interdit les

chapelles du roi. Depuis, les seigneurs eux-mêmes avoient

formé une commission à l'effet de défendre à leurs vassaux

l'appel devant un tribunal ecclésiastique; et cette

commission, qui devoit être permanente, s'étoit même arrogé

le droit de juger de la validité d'une excommunication; mais

le pape menaça, et parvint facilement à rompre cette

association. Les rois eux-mêmes se montroient impatients

d'un joug qui avoit été si long-temps nécessaire à leur

propre conservation; et par cette corruption du coeur que

fait naître l'usage même légitime du pouvoir, cherchoient

imprudemment tous les moyens possibles de le briser.]

Parmi ces droits divers, celui de voirie, sur lequel les seigneurs

particuliers avoient conservé long-temps de grandes prétentions, fut

réglé par des statuts généraux qui tendoient à diminuer de nouveau les

priviléges très-étendus qui restoient encore à l'évêque dans la ville

de Paris[278]. Vers la même époque, l'abbé de Saint-Germain-des-Prés

fit construire, dans le faubourg qui relevoit de sa juridiction, une

boucherie de seize étaux, laquelle fut établie dans une rue qui,

jusqu'à nos jours, en a retenu le nom.

[Note 278: Il est dit dans cet acte que le roi seul a la

voirie à Paris et dans toute la banlieue, excepté dans les

rues où l'évêque a toutes les maisons de l'un et de l'autre

côté; et que si, parmi les maisons de l'évêque, il y en a

seulement une qui ne soit point à lui, l'évêque perd la

voirie, que le roi ne partage avec personne. Tous les lieux

d'exemptions, comme Saint-Martin-des-Champs, le Temple,

Saint-Germain-des-Prés, Saint-Éloi, Saint-Julien-le-Pauvre,

n'ont point de voirie; le chapitre de Notre-Dame ne l'a que

dans le Parvis, et l'abbaye de Sainte-Geneviève que dans la

vieille terre, depuis la croix Hémon jusqu'à l'abbaye.]

(1278) Une nouvelle querelle s'éleva sous ce règne entre l'université

et les religieux de Saint-Germain. _Le Pré-aux-Clercs_, dans lequel

les maîtres et les élèves alloient souvent se promener, étoit

très-voisin du clos de ce monastère, et ce voisinage faisoit naître

des rixes fréquentes entre les gens de l'abbaye et les écoliers,

lesquelles se terminèrent enfin par un véritable combat, où plusieurs

de ces derniers furent tués par les vassaux de l'abbé; ceux-ci en

blessèrent en outre un grand nombre et jetèrent dans les prisons de

l'abbaye tous ceux qu'ils purent saisir. L'université, suivant sa

coutume, menaça de fermer ses classes, si elle n'obtenoit raison de

cet attentat; et dans la crainte qu'elle n'exécutât sa menace, on

s'empressa de lui donner une entière satisfaction. Dans cette

circonstance les vassaux de l'abbaye de Saint-Germain méritoient sans

doute d'être condamnés; mais on ne peut voir sans étonnement

l'impunité dont jouissoient alors les écoliers, principaux auteurs de

tous les désordres qui se commettoient dans Paris. Ils couroient, nuit

et jour, armés dans les rues; et conservant toujours contre les

bourgeois cette ancienne haine, source de toutes leurs querelles, ils

les provoquoient par des injures et de mauvais traitements, pilloient

leurs maisons, et souvent même exerçoient des violences sur leurs

femmes et leurs filles, comme dans une ville prise d'assaut. Sous le

règne de saint Louis, l'évêque Étienne n'avoit trouvé d'autre

expédient pour arrêter de tels excès que de fulminer contre eux une

excommunication qui les retint quelque temps dans le devoir; ils

furent excommuniés de nouveau sous Philippe-le-Hardi, et pour les

mêmes causes. L'événement montre que de tels moyens étoient alors

devenus insuffisants; mais nos rois, qui avoient une prédilection

particulière pour ce corps célèbre, répugnèrent toujours à employer

contre lui des forces avec lesquelles cependant il leur eût été facile

de le retenir dans l'ordre et dans la soumission à l'autorité.

(1285) Au commencement du règne de Philippe-le-Bel, les faubourgs de

Paris n'étoient point encore pavés, à l'exception des quatre

principaux chemins, de Saint-Denis, de la porte Baudez, de la porte

Saint-Honoré et de la porte Notre-Dame-des-Champs. Il s'éleva à ce

sujet un démêlé entre les bourgeois de la ville et le prévôt de Paris,

qui vouloit les forcer à achever cette opération à leurs frais; les

bourgeois l'emportèrent. Dans le même temps le parlement jugea à

propos de diminuer le nombre des sergents qui étoient attachés au

Châtelet et à la personne du prévôt[279].

[Note 279: Ce nombre fut fixé à soixante-dix sergents à pied

et trente-cinq à cheval; mais, quelques années après, le roi

en augmenta le nombre, et permit au prévôt d'avoir

quatre-vingts sergents à cheval et quatre-vingts sergents à

pied. Le prévôt de Paris avoit encore douze autres sergents

à pied qui lui étoient particulièrement attachés, et

faisoient auprès de lui l'office de gardes.]

Il se passa, sous ce prince, plusieurs événements mémorables:

l'abolition et le supplice des Templiers; la canonisation de saint

Louis, demandée par tous les ordres du royaume; l'établissement fixe

du parlement à Paris. Les embarras que causoit la guerre de Flandre et

la multiplicité des affaires déterminèrent le roi à prendre cette

mesure, qui devoit avoir des suites si considérables[280].

[Note 280: _Voyez_ p. 146, 1re partie.]

Les démêlés violents qui éclatèrent entre ce prince et le pape

Boniface VIII furent cause de l'établissement d'un nouveau collége. Le

cardinal Lemoine, que le pape avoit envoyé à Paris en qualité de

légat, en fut le fondateur. Plusieurs autres colléges furent également

créés sous ce règne: le collége des Cholets, le collége de Bayeux,

ceux de Laon, de Presle et de Montaigu. Le monastère des Cordelières

du faubourg Saint-Marceau avoit été fondé, quelque temps auparavant,

par la reine Marguerite, veuve de saint Louis, qui ne mourut qu'en

1295. Elle n'eut pas la joie de voir la canonisation de son illustre

époux, laquelle ne fut terminée que deux ans après sa mort. La

cérémonie de l'élévation du corps fut remise à l'année suivante, et se

fit avec la plus grande solennité. Le corps du saint fut levé par les

archevêques de Reims et de Lyon; et dans la procession solennelle qui

se fit de Saint-Denis à Paris, tous les princes du sang voulurent

avoir l'honneur de le porter[281].

[Note 281: Il fut reporté avec la même pompe à Saint-Denis.

Depuis on en transféra une côte dans l'église de Notre-Dame,

et partie du chef à la Sainte-Chapelle.]

(1312) Il faut placer dans les dernières années de ce règne la

construction du quai des Augustins, et l'achat que fit le roi de

l'hôtel de Nesle, dont nous aurons occasion de parler par la suite.

Cet hôtel, qui depuis fut abattu par Ludovic de Gonzague, et

reconstruit sous le nom d'hôtel de Nevers, étoit hors de Paris, et

s'étendoit depuis les murs de la ville au couchant, jusqu'aux lieux où

fut depuis posée la porte à laquelle on avoit donné son nom.

Peu de temps après, Philippe-le-Bel donna au roi d'Angleterre et à

tous les seigneurs de son royaume cette fête superbe dont nous avons

déjà parlé[282]. Il mourut l'année suivante à Fontainebleau.

[Note 282: _Voyez_ p. 409, 1re partie.]

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 2/8) · 第 14 / 37 段