[Note 258: En 1041, Louis IX, plus puissant que Henri,

établit, à son retour de la croisade, une autre trève, dite

_la quarantaine le roi_, par laquelle il étoit défendu atout

seigneur de songer à se venger de son ennemi avant quarante

jours. Depuis, et par une ordonnance datée de Corbeil en

1257, il abolit entièrement ces sortes de guerres, chargeant

les sénéchaux de punir tous ceux qui voudroient se faire

justice par les armes; mais cette ordonnance n'atteignit

encore que les vassaux du second ordre.]

Ainsi se réparoient aussi les fautes que faisoit la politique des

princes: quelque décisives que parussent être les victoires et les

conquêtes de Philippe-Auguste, elles n'avoient pu contrebalancer les

funestes effets du divorce de Louis VII avec Éléonore de

Guienne[259]. Les rois d'Angleterre, à qui le vainqueur de Bouvines

avoit enlevé la Normandie, redevinrent, par le mariage de Henri II

avec cette princesse, propriétaires d'une partie de la France encore

plus considérable et de ses plus belles provinces; et depuis ce

malheureux événement, nos rois n'eurent point de plus acharnés et plus

dangereux ennemis. Cependant telle avoit été l'influence du beau règne

de Philippe sur l'esprit de la noblesse françoise, qu'il s'en fallut

peu que son fils Louis VIII ne les chassât entièrement de son royaume;

et il étoit sur le point d'achever cette grande et salutaire

entreprise, lorsque, à la voix du pape qui l'appeloit au secours de la

religion, il interrompit tout à coup le cours de ses conquêtes pour

aller faire la guerre aux Albigeois. La croisade contre ces hérétiques

avoit été prêchée et renouvelée dans un concile tenu à Paris[260],

auquel présida le légat du souverain pontife, et où le comte de

Toulouse fut excommunié.

[Note 259: Il la soupçonnoit d'infidélité, et principalement

d'avoir eu quelque liaison en Syrie avec le prince

d'Antioche, son oncle paternel. Par ce divorce il lui rendit

la Guienne et le Poitou, qu'elle avoit apportés en mariage;

et six semaines après, cette princesse donna ces provinces à

Henri, comte d'Anjou et duc de Normandie, qu'elle épousa. Il

étoit déjà déclaré successeur du roi d'Angleterre, et se

trouva depuis, sous le nom de Henri II, souverain de ce

royaume, duc de Normandie et d'Aquitaine, comte d'Anjou, de

Poitou, de Touraine et du Maine. Philippe-Auguste lui enleva

depuis quelques-unes de ces provinces, mais la puissance des

Anglois n'en fut pas moins très-grande en France, et l'on

sait les maux qu'elle y causa. Peu s'en fallut qu'ils ne la

subjuguassent entièrement: et nous verrons, par la suite,

ces insulaires maîtres de presque toutes nos provinces,

leurs rois déclarés successeurs des rois de France, et

régnant déjà dans Paris. Suger avoit prévu ce qui arriva; et

s'étoit fortement opposé à une action si préjudiciable à

l'État. Elle ne fut consommée qu'après sa mort, arrivée en

1152.]

[Note 260: En 1223.]

Assez puissant pour entraîner le roi de France dans une guerre qui le

forçoit à renoncer à tant et de si grands avantages que lui avoit

donnés la victoire, ce légat fut moins heureux lorsqu'il voulut

employer son influence et son autorité à apaiser une querelle qui

s'éleva, dans ce moment même, entre l'université et la juridiction

épiscopale[261]. Pour avoir trop brusquement peut-être décidé la

question en faveur de l'évêque, ce prélat se vit tout à coup assailli,

dans sa propre maison, par les écoliers, qui, dans toutes les

circonstances, croyoient avoir le droit de soutenir par la violence

les priviléges du corps auquel ils étoient attachés. Dans celle-ci, le

roi fut obligé d'envoyer des soldats au secours du légat; et ce ne fut

qu'avec beaucoup de peine qu'ils parvinrent à l'arracher des mains de

ces furieux, qui ne cédèrent qu'après s'être long-temps défendus. De

tels désordres se renouvelèrent souvent par la suite; et il n'est

presque pas un règne qui n'en offre le spectacle scandaleux.

[Note 261: L'université, qui jusque là n'avoit point eu de

sceau particulier, et dont les actes étoient scellés par le

chancelier de l'église de Notre-Dame, prétendoit se délivrer

de cette sujétion. Le légat, qu'elle prit pour juge de son

différend avec l'église, rompit publiquement le sceau

qu'elle avoit fait, et anathématisa d'avance ceux qui

oseroient en faire un autre. Ce fut cet acte insultant qui

alluma la fureur des écoliers. Maîtres et élèves, tout fut

excommunié, et cette excommunication ne fut levée qu'au

concile de Bourges, où quatre-vingts docteurs de Paris se

rendirent pour obtenir l'absolution du légat, qui la leur

accorda sur-le-champ.]

On sait que Louis VIII mourut au siége d'Avignon, n'ayant régné que

trois ans, et après avoir nommé roi Louis son fils aîné, et régente la

reine Blanche son épouse. Ce fut lui qui commit cette faute si grave

de partager de nouveau le territoire de la monarchie françoise. Par

son testament il donna l'Artois à son second fils, le Poitou au

troisième, l'Anjou et le Maine au quatrième; et ce fut en toute

propriété et non comme de simples apanages qu'ils possédèrent ces

provinces. Nous aurons par la suite occasion d'examiner les causes

particulières et indépendantes de toutes vues politiques, qui firent

que la France, divisée ainsi entre plusieurs princes de la famille

royale, ne le fut pas, comme sous les deux premières races, entre

plusieurs rois.

(1226) Cette année vit commencer le règne de saint Louis. Il y a dans

ce règne mémorable trois époques à considérer: le temps de sa minorité

et celui qui s'écoula jusqu'à son départ pour la première croisade; la

régence de la reine Blanche pendant qu'il faisoit la guerre en Égypte

et en Palestine; enfin le long séjour qu'il fit dans ses États depuis

son retour jusqu'à la seconde croisade, où mourut si malheureusement

ce grand roi. Ces trois époques sont également remarquables par la

sagesse et la vigueur du gouvernement de la mère et du fils.

Les grands vassaux avoient été humiliés sous les règnes précédents,

mais il s'en falloit de beaucoup qu'ils fussent entièrement abattus.

Louis VIII avoit régné trop peu de temps pour pouvoir achever les

glorieux travaux de son père: en mourant il laissa la monarchie aux

mains d'un enfant de douze ans qui n'avoit d'autre guide et d'autre

appui qu'une femme étrangère à la France. À ces signes apparents de

foiblesse, toutes les espérances des rebelles se ranimèrent: ils

crurent que le moment étoit venu de se venger de tant d'humiliations

qu'ils avoient été forcés d'endurer, et de reconquérir ce qu'ils

avoient perdu. Une ligue formidable de princes et de barons se forme à

l'instant même contre la régente[262], et la monarchie est menacée du

plus grand péril: mais le caractère de Blanche étoit plus grand

encore; et ce fut un spectacle digne d'admiration que ce qu'elle

déploya, dans ces graves circonstances, de courage, d'activité, de

vues hautes et profondes, de prudence, de fermeté. Entourée de

ministres habiles, d'agents vigilants et sûrs, elle étoit en quelque

sorte au milieu des confédérés; elle voyoit s'ourdir leurs trames,

prévenoit tous leurs desseins, déconcertoit toutes leurs mesures,

négociant et combattant tour à tour, excitant au milieu d'eux d'utiles

divisions, promettant, menaçant, employant tout, et jusqu'à la passion

qu'avoit conçue pour elle Thibaud, comte de Champagne, passion

insensée qu'elle fit servir au succès de sa juste cause, sans s'être

jamais avilie jusqu'à l'encourager. Ce fut ainsi qu'elle déjoua des

ligues sans cesse renaissantes, échappa à tous les piéges qui lui

furent tendus, força à se rembarquer le roi d'Angleterre qui étoit

venu au secours des rebelles, et, parmi ceux-ci, réduisit même les

plus obstinés à se soumettre et à demander la paix. Cependant tant de

soins, d'inquiétudes et de travaux dont sa vie étoit agitée,

n'empêchoient point Blanche de veiller sans cesse sur l'éducation d'un

fils qui devoit être le prodige de son siècle, de répandre dans cette

âme que le ciel sembloit s'être plu à former tous ces trésors de

véritable science qui devoient un jour y produire de si excellents

fruits. Les plus habiles maîtres lui furent donnés; et la langue

latine qu'ils lui enseignèrent lui devint si familière qu'il lisoit

avec facilité les Pères et tous les anciens auteurs que l'on possédoit

alors. Il étudioit surtout l'histoire, dont sa mère se plaisoit

elle-même à lui développer les hautes leçons, lui apprenant qu'il n'y

a de vraie politique que celle qui est appuyée sur la justice et sur

la religion. Souvent elle le menoit au milieu des camps; et déjà le

jeune prince y donnoit des marques de cette valeur héroïque qui devoit

un jour jeter un si grand éclat.

[Note 262: Ces confédérés étoient Thibaud VI, comte de

Champagne; Pierre de Dreux, dit _Mauclerc_, comte de

Bretagne; Philippe, comte de Boulogne, oncle du roi; Hugues

de Lusignan, comte de la Marche; Jeanne, comtesse de

Flandre; Enguerrand de Couci; les comtes de Ponthieu, de

Châtillon, etc., etc.]

(1228) Au milieu de ces troubles sans cesse renaissants et de cette

guerre intestine, Paris jouissoit d'une tranquillité profonde qui ne

fut un moment troublée que par le péril que courut l'auguste enfant,

déjà les délices de son peuple, et la reine elle-même que les

Parisiens confondoient dans le même amour. Elle ramenoit son fils

d'Orléans, qui faisoit partie des domaines de la couronne, et où ils

étoient allés passer quelques jours. Tous les deux s'avançoient

tranquillement sur la route qui conduisoit à leur capitale, se

confiant en la paix jurée, et Blanche n'ayant pris aucune précaution

pour leur commune sûreté. Cette fois ses ennemis avoient su tromper sa

vigilance, et le plus profond mystère couvroit leur trahison. À peine

étoit-elle parvenue dans le voisinage d'Étampes, que tout à coup son

cortége est enveloppé par une troupe nombreuse et armée. Quelques

serviteurs fidèles se dévouent alors pour le salut de leur prince,

soutiennent avec courage le premier choc de l'ennemi, et la reine a le

temps de gagner en désordre la tour de Mont-Lhéry, où elle se

renferme avec son fils. Elle trouve le moyen de faire instruire les

Parisiens de son danger: aussitôt toute affaire est suspendue dans la

ville; le peuple prend les armes et se précipite sur la route

d'Orléans. La foule est si grande autour de Mont-Lhéry qu'on y peut à

peine pénétrer; la reine est à l'instant même délivrée et rentre avec

le jeune roi dans Paris au milieu des applaudissements de cette

multitude et de ses bénédictions.

(1229) Sous cette administration vigoureuse, l'université, que les

règnes précédents avoient accoutumée à une excessive indulgence, se

vit traitée avec une rigueur qu'elle ne connoissoit point encore; et

peu s'en fallut qu'un événement obscur, et qui, de nos jours, seroit à

peine remarqué, n'amenât l'entière destruction de cette célèbre

compagnie. Les bourgeois et les écoliers s'étant rencontrés dans le

faubourg Saint-Marceau, qui étoit alors situé hors des murs de la

ville, et où ils étoient allés pour se divertir, il s'éleva entre eux

une rixe dans laquelle les bourgeois furent très-maltraités[263].

Aussitôt, sans avoir égard au droit que prétendoit avoir l'université

de soustraire au jugement des tribunaux ordinaires ses clients et ses

suppôts, la reine ordonna que les auteurs de ce désordre fussent

punis. Le prévôt de Paris, chargé d'exécuter cet ordre, surprit les

écoliers, un jour de fête qu'ils étoient rassemblés dans une campagne

voisine, et les attaqua: ils se défendirent et quelques-uns furent

tués. L'université demanda satisfaction de cet événement et ne fut

point écoutée: la régente, le légat du pape, l'évêque de Paris se

réunirent pour mépriser ses remontrances; et on la vit sans étonnement

fermer ses classes et cesser entièrement ses exercices. Alors cette

compagnie se décida à quitter Paris, et ses professeurs se

dispersèrent dans les provinces et chez l'étranger[264]. Les frères

prêcheurs et les frères mineurs[265] crurent devoir profiter de cette

circonstance pour s'établir plus solidement dans cette ville, et

obtinrent de la régente, les premiers une chaire de théologie, les

seconds la permission d'enseigner dans les colléges déserts. Cependant

le pape Grégoire IX étoit intervenu dans cette affaire; et la reine,

cédant à son intercession puissante, avoit consenti à traiter avec

les professeurs mécontents. Par une bulle du 13 avril 1231,

l'université fut rétablie sur un nouveau plan, et tous ses priviléges

furent confirmés; mais les frères prêcheurs et mineurs restèrent en

possession des avantages qu'ils avoient obtenus. Cette concurrence

dans l'enseignement devint par la suite une source de désordres

nouveaux que la régente n'avoit pas prévus et qui n'éclatèrent

qu'après sa mort.

[Note 263: Il faut observer qu'alors la plupart de ceux qui

portoient le nom d'écoliers étoient des hommes faits qui

venoient à Paris de toutes les parties de l'Europe et de la

France, pour y suivre les cours de théologie, de droit et de

philosophie.]

[Note 264: Quelques professeurs s'établirent à Angers et à

Orléans; et l'on croit que ce fut là l'origine de ces deux

universités. D'autres passèrent en Bretagne et en

Angleterre, chez les ennemis les plus acharnés de la

régente, où l'on s'empressa de leur donner asile et

protection.]

[Note 265: L'ordre des frères prêcheurs venoit d'être fondé

en Espagne par saint Dominique, et saint François d'Assise

avoit fondé en Italie celui des frères mineurs, à peu près

dans le même temps.]

L'année précédente, Paris avoit été témoin d'une cérémonie solennelle

et singulière qu'autorisoient les moeurs et les usages de ces

temps-là. Le comte de Toulouse, qui avoit soutenu les Albigeois, ayant

reconnu ses erreurs et achevé de se soumettre au pape et au roi, vint

à Paris, où un traité, chef-d'oeuvre de la politique de Blanche, et

par lequel sa fille fut fiancée à Alphonse, frère de Louis, mit le

sceau à sa réconciliation avec son souverain. Celle qu'il se vit

obligé de faire avec l'Église fut plus pénible: il fallut que,

dépouillé de ses vêtements, il se présentât en chemise et nu-pieds, le

vendredi saint, au grand autel de Notre-Dame de Paris, en présence du

roi et de toute la cour. Après cette cérémonie qui acheva d'effacer

son péché, il fut reçu à hommage; et pour prouver la loyauté de son

retour, il offrit de se constituer prisonnier dans la tour du Louvre,

jusqu'à ce que les murailles de la ville de Toulouse eussent été

rasées, ce qui étoit une des conditions du traité: mais la régente,

satisfaite de sa soumission, l'en dispensa. C'étoit ainsi que les

grands vassaux apprenoient peu à peu à se soumettre à l'autorité

royale.

(1234) Le roi épouse Marguerite de Provence, et jusqu'à son départ pour

la croisade, Paris continue de jouir d'une tranquillité profonde, qui

favorise les fondations que la piété du monarque et celle de ses sujets

se plaisoient à élever de tous côtés. Sainte-Catherine-du-Val-des-Écoliers

est bâtie près de la porte _Baudez_; dans le clos du Chardonnet, alors

inhabité, on construit, sous l'invocation de saint Nicolas, une petite

chapelle qu'il fallut bientôt ériger en église paroissiale. Les frères

mineurs, vulgairement dits _Cordeliers_, s'établissent, vers ce

temps-là, à Paris, et les religieux de l'abbaye Saint-Germain favorisent

cet établissement en leur cédant une portion de leur terrain pour y

bâtir leur monastère; le couvent des Filles-Dieu est fondé par le zèle

et les prédications de l'évêque Guillaume; on jette les fondements de la

chapelle succursale de Saint-Barthélemi, qui depuis devint paroisse sous

le nom de Saint-Gille et Saint-Leu; un abbé de Clairvaux établit le

premier collége que les Bernardins aient eu à Paris; enfin le roi, qui

venoit de faire l'acquisition de la sainte couronne et de plusieurs

autres instruments de la passion, prodiguoit alors ses trésors pour

l'érection du monument superbe connu sous le nom de Sainte-Chapelle,

qu'il destinoit à renfermer un dépôt aussi précieux.

Cependant, devenu majeur, Louis IX avoit saisi d'une main ferme les

rênes de l'État que sa mère lui avoit remises. Sa sagesse, renommée

dans l'Europe entière, l'avoit fait l'arbitre des plus grands princes

et des plus grands intérêts[266]; de nouvelles trames avoient été

ourdies contre lui par ses vassaux incorrigibles, et partout la

victoire avoit suivi ses drapeaux; et dans ces guerres où souvent il

avoit eu des difficultés extrêmes à surmonter, son habileté, sa valeur

héroïque, sa modération dans les succès, sa présence d'esprit au

milieu des dangers, et, dans tous les moments, la force et la noblesse

de son caractère, en avoient fait un objet d'admiration même pour ses

ennemis les plus acharnés. Il s'étoit rendu redoutable à tous; tous

étoient abattus ou soumis; et Louis alloit s'occuper des moyens de

donner à la France une paix solide et durable, lorsqu'il fut atteint,

à Pontoise, d'une maladie dont le résultat fut de changer ses

destinées et peut-être aussi celles de la France. Le mal fit des

progrès si rapides qu'en très-peu de jours on désespéra de sa vie: ce

fut alors que l'on put connoître à quel point il étoit aimé de son

peuple, et quels sentiments profonds avoient gravés dans tous les

coeurs et ses vertus et ses bienfaits. La route de Paris à Pontoise

étoit couverte de gens qui se transmettoient les nouvelles, et ces

nouvelles redoubloient à chaque instant le trouble et les alarmes.

Dans toutes les églises on faisoit des aumônes, des prières, des

processions; à Saint-Denis, les corps des saints martyrs furent tirés

des caveaux et publiquement exposés, ce qui ne se faisoit que dans les

plus grandes calamités; les châsses furent portées processionnellement

dans les rues, et une multitude innombrable qui étoit accourue de

Paris et des environs, les suivoit, pieds nus fondant en larmes, et

adressant au ciel ses voeux et ses gémissements. Tout espoir sembloit

perdu, lorsque le roi tomba dans un long évanouissement: on le crut

mort; mais c'étoit la crise qui devoit opérer sa guérison. Sorti de ce

sommeil léthargique, et se sentant ranimé, il fit voeu de partir pour

la croisade, demanda la croix à Guillaume, évêque de Paris, qui étoit

auprès de son lit, et résistant à toutes les prières et à tous les

conseils de sa mère, fixa à deux ans son départ pour les lieux saints.

[Note 266: Il s'étoit également acquis la confiance de

l'empereur Frédéric II et de Grégoire IX, dans ces démêlés

si fameux qui amenèrent la fin de la maison de Souabe; tous

les deux le consultoient, et il ne tint pas à lui que cette

lutte cruelle dans laquelle tous les torts étoient

évidemment du côté de l'empereur, ne se terminât par une

paix durable.]

Il ne put toutefois exécuter ce grand dessein que quatre années après.

Ce fut dans cet intervalle que Charles son frère épousa l'héritière de

Provence et que se consommèrent en partie les derniers malheurs de

cette maison de Souabe, à laquelle ce prince et sa race devoient

succéder au trône de Naples. Le roi ne tarda si long-temps à accomplir

le voeu qu'il avoit fait, que parce qu'il voulut, avant de partir,

tout régler et tout prévoir dans le gouvernement de ses états. Il fut

arrêté, dans un parlement qu'il tint à Paris, que toutes les guerres

privées seroient suspendues pendant cinq ans; que les croisés seroient

pour trois années à l'abri des poursuites de leurs créanciers; et que

le clergé contribueroit aux frais de la guerre, du dixième de ses

revenus. Le roi voulut, en même temps, suivant l'usage de tous ceux

qui s'engageoient dans ces expéditions périlleuses, réparer les torts

qu'il avoit pu commettre ou qui avoient été commis en son nom; et des

frères mineurs, et prêcheurs furent envoyés dans tout le royaume, afin

de recevoir les plaintes que tout particulier pourroit élever contre

lui. Cette réparation étoit, sans compter tout le reste, l'avantage

que procuroit d'abord une croisade, aux foibles et aux opprimés, même

avant qu'elle eût été commencée.

Enfin, le vendredi 12 juin 1248, Louis, accompagné de ses frères,

Robert, comte d'Artois, et Charles, comte d'Anjou, se rendit à

Saint-Denis. Là le cardinal Odon de Châteauroux, légat du pape,

déploya l'oriflamme et donna au roi le bourdon et la pannetière,

attributs des pélerins. Le cortége traversa Paris, conduit par les

processions jusqu'à l'abbaye Saint-Antoine, où le prince devoit se

séparer d'avec sa mère et lui donner ses dernières instructions. Mais

Blanche, qui vouloit, autant que possible, prolonger les moments où il

lui étoit donné de jouir encore d'une aussi chère vue, le suivit

jusqu'à la commanderie de Saint-Jean près de Corbeil, où il devoit

s'arrêter. Ce fut en ce lieu que se rassembla un dernier parlement,

dans lequel la régence lui fut solennellement donnée avec les pouvoirs

les plus étendus. Le roi partit enfin, emmenant avec lui ses frères,

la jeune reine Marguerite qui ne voulut point se séparer de son époux,

et par une sage précaution qui assuroit la tranquillité de son

royaume, se faisant suivre du duc de Bourgogne, des comtes de la

Marche, de Toulouse et de plusieurs autres grands vassaux. Au reste,

la noblesse françoise s'étoit presque tout entière précipitée sur ses

pas.

Les commencements de cette régence furent tranquilles. Ce fut alors

que l'on jeta les fondements du collége de Sorbonne, qui devint par

la suite le plus illustre de l'université; et que les frères ermites

de saint Augustin, connus sous le nom de grands Augustins, vinrent

s'établir à Paris. Cependant l'expédition du roi avoit commencé par

des succès éclatants que suivirent de bien près d'irréparables

désastres; et à peine sortoit-on à Paris des réjouissances publiques

qui y avoient été faites à l'occasion de la prise de Damiette, que

l'on y reçut la triste nouvelle que l'armée du roi avoit été presque

entièrement détruite par la famine et les maladies contagieuses, et

qu'il étoit tombé lui-même entre les mains des infidèles. L'alarme fut

générale en France; le pape fit prêcher sur-le-champ une croisade

nouvelle; et la régente au désespoir ordonna de toutes parts de

nouveaux armements.

(1251) Ce fut dans ces malheureuses circonstances que parut un

imposteur nommé Job, Hongrois de naissance et déserteur de l'ordre de

Cîteaux. Il se montra d'abord dans quelques villes de Flandre où il

prêcha une croisade d'une espèce toute nouvelle, soutenant qu'il

n'étoit donné ni aux nobles ni aux prêtres de délivrer les saints

lieux, et que cet honneur étoit réservé uniquement aux bergers. Ses

prédications fanatiques réunirent autour de lui un grand nombre de

paysans qui prirent le nom de _Pastoureaux_. Il s'avança alors dans

l'intérieur de la France, et entra à Amiens à la tête de trente mille

hommes, déclamant avec fureur contre les seigneurs et surtout contre

la cour de Rome qu'il appeloit la moderne Babylone. À la tête de cette

armée qui s'accrut encore sur la route d'une multitude de vagabonds et

de femmes perdues, il approcha des portes de Paris, où la reine,

trompée par de faux rapports, le laissa entrer, croyant qu'il n'étoit

pas impossible de former de cette troupe désordonnée une armée

régulière, propre à être employée à la délivrance de son fils. Alors

Job leva le masque et commença à débiter des maximes contraires à la

foi, invectivant avec plus de violence encore contre le clergé,

allumant ainsi les passions de ceux qu'il avoit entraînés à sa suite,

et excitant de plus en plus le fanatisme de ces misérables, qu'il

finit par jeter dans une sorte de frénésie. Ils massacrèrent des

prêtres et se livrèrent à toutes sortes d'excès, tandis que leur chef,

habillé en évêque, prêchoit dans les églises, confessoit, rompoit des

mariages et faisoit de l'eau bénite à Saint-Eustache. L'université,

contre laquelle il avoit une animosité particulière, menacée par lui,

se barricada dans ses colléges. Enfin, après avoir mis Paris à

contribution et y avoir fait de nombreuses recrues, il se dirigea vers

Orléans, accompagné alors de plus de cent mille individus de tout sexe

et de tout âge. Là les pastoureaux commirent encore de nouveaux

crimes et jetèrent plusieurs ecclésiastiques dans la Loire. De là ils

allèrent à Bourges, massacrant tout ce qu'ils rencontroient sur leur

passage.

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 2/8) · 第 13 / 37 段