établit, à son retour de la croisade, une autre trève, dite
_la quarantaine le roi_, par laquelle il étoit défendu atout
seigneur de songer à se venger de son ennemi avant quarante
jours. Depuis, et par une ordonnance datée de Corbeil en
1257, il abolit entièrement ces sortes de guerres, chargeant
les sénéchaux de punir tous ceux qui voudroient se faire
justice par les armes; mais cette ordonnance n'atteignit
encore que les vassaux du second ordre.]
Ainsi se réparoient aussi les fautes que faisoit la politique des
princes: quelque décisives que parussent être les victoires et les
conquêtes de Philippe-Auguste, elles n'avoient pu contrebalancer les
funestes effets du divorce de Louis VII avec Éléonore de
Guienne[259]. Les rois d'Angleterre, à qui le vainqueur de Bouvines
avoit enlevé la Normandie, redevinrent, par le mariage de Henri II
avec cette princesse, propriétaires d'une partie de la France encore
plus considérable et de ses plus belles provinces; et depuis ce
malheureux événement, nos rois n'eurent point de plus acharnés et plus
dangereux ennemis. Cependant telle avoit été l'influence du beau règne
de Philippe sur l'esprit de la noblesse françoise, qu'il s'en fallut
peu que son fils Louis VIII ne les chassât entièrement de son royaume;
et il étoit sur le point d'achever cette grande et salutaire
entreprise, lorsque, à la voix du pape qui l'appeloit au secours de la
religion, il interrompit tout à coup le cours de ses conquêtes pour
aller faire la guerre aux Albigeois. La croisade contre ces hérétiques
avoit été prêchée et renouvelée dans un concile tenu à Paris[260],
auquel présida le légat du souverain pontife, et où le comte de
Toulouse fut excommunié.
[Note 259: Il la soupçonnoit d'infidélité, et principalement
d'avoir eu quelque liaison en Syrie avec le prince
d'Antioche, son oncle paternel. Par ce divorce il lui rendit
la Guienne et le Poitou, qu'elle avoit apportés en mariage;
et six semaines après, cette princesse donna ces provinces à
Henri, comte d'Anjou et duc de Normandie, qu'elle épousa. Il
étoit déjà déclaré successeur du roi d'Angleterre, et se
trouva depuis, sous le nom de Henri II, souverain de ce
royaume, duc de Normandie et d'Aquitaine, comte d'Anjou, de
Poitou, de Touraine et du Maine. Philippe-Auguste lui enleva
depuis quelques-unes de ces provinces, mais la puissance des
Anglois n'en fut pas moins très-grande en France, et l'on
sait les maux qu'elle y causa. Peu s'en fallut qu'ils ne la
subjuguassent entièrement: et nous verrons, par la suite,
ces insulaires maîtres de presque toutes nos provinces,
leurs rois déclarés successeurs des rois de France, et
régnant déjà dans Paris. Suger avoit prévu ce qui arriva; et
s'étoit fortement opposé à une action si préjudiciable à
l'État. Elle ne fut consommée qu'après sa mort, arrivée en
1152.]
[Note 260: En 1223.]
Assez puissant pour entraîner le roi de France dans une guerre qui le
forçoit à renoncer à tant et de si grands avantages que lui avoit
donnés la victoire, ce légat fut moins heureux lorsqu'il voulut
employer son influence et son autorité à apaiser une querelle qui
s'éleva, dans ce moment même, entre l'université et la juridiction
épiscopale[261]. Pour avoir trop brusquement peut-être décidé la
question en faveur de l'évêque, ce prélat se vit tout à coup assailli,
dans sa propre maison, par les écoliers, qui, dans toutes les
circonstances, croyoient avoir le droit de soutenir par la violence
les priviléges du corps auquel ils étoient attachés. Dans celle-ci, le
roi fut obligé d'envoyer des soldats au secours du légat; et ce ne fut
qu'avec beaucoup de peine qu'ils parvinrent à l'arracher des mains de
ces furieux, qui ne cédèrent qu'après s'être long-temps défendus. De
tels désordres se renouvelèrent souvent par la suite; et il n'est
presque pas un règne qui n'en offre le spectacle scandaleux.
[Note 261: L'université, qui jusque là n'avoit point eu de
sceau particulier, et dont les actes étoient scellés par le
chancelier de l'église de Notre-Dame, prétendoit se délivrer
de cette sujétion. Le légat, qu'elle prit pour juge de son
différend avec l'église, rompit publiquement le sceau
qu'elle avoit fait, et anathématisa d'avance ceux qui
oseroient en faire un autre. Ce fut cet acte insultant qui
alluma la fureur des écoliers. Maîtres et élèves, tout fut
excommunié, et cette excommunication ne fut levée qu'au
concile de Bourges, où quatre-vingts docteurs de Paris se
rendirent pour obtenir l'absolution du légat, qui la leur
accorda sur-le-champ.]
On sait que Louis VIII mourut au siége d'Avignon, n'ayant régné que
trois ans, et après avoir nommé roi Louis son fils aîné, et régente la
reine Blanche son épouse. Ce fut lui qui commit cette faute si grave
de partager de nouveau le territoire de la monarchie françoise. Par
son testament il donna l'Artois à son second fils, le Poitou au
troisième, l'Anjou et le Maine au quatrième; et ce fut en toute
propriété et non comme de simples apanages qu'ils possédèrent ces
provinces. Nous aurons par la suite occasion d'examiner les causes
particulières et indépendantes de toutes vues politiques, qui firent
que la France, divisée ainsi entre plusieurs princes de la famille
royale, ne le fut pas, comme sous les deux premières races, entre
plusieurs rois.
(1226) Cette année vit commencer le règne de saint Louis. Il y a dans
ce règne mémorable trois époques à considérer: le temps de sa minorité
et celui qui s'écoula jusqu'à son départ pour la première croisade; la
régence de la reine Blanche pendant qu'il faisoit la guerre en Égypte
et en Palestine; enfin le long séjour qu'il fit dans ses États depuis
son retour jusqu'à la seconde croisade, où mourut si malheureusement
ce grand roi. Ces trois époques sont également remarquables par la
sagesse et la vigueur du gouvernement de la mère et du fils.
Les grands vassaux avoient été humiliés sous les règnes précédents,
mais il s'en falloit de beaucoup qu'ils fussent entièrement abattus.
Louis VIII avoit régné trop peu de temps pour pouvoir achever les
glorieux travaux de son père: en mourant il laissa la monarchie aux
mains d'un enfant de douze ans qui n'avoit d'autre guide et d'autre
appui qu'une femme étrangère à la France. À ces signes apparents de
foiblesse, toutes les espérances des rebelles se ranimèrent: ils
crurent que le moment étoit venu de se venger de tant d'humiliations
qu'ils avoient été forcés d'endurer, et de reconquérir ce qu'ils
avoient perdu. Une ligue formidable de princes et de barons se forme à
l'instant même contre la régente[262], et la monarchie est menacée du
plus grand péril: mais le caractère de Blanche étoit plus grand
encore; et ce fut un spectacle digne d'admiration que ce qu'elle
déploya, dans ces graves circonstances, de courage, d'activité, de
vues hautes et profondes, de prudence, de fermeté. Entourée de
ministres habiles, d'agents vigilants et sûrs, elle étoit en quelque
sorte au milieu des confédérés; elle voyoit s'ourdir leurs trames,
prévenoit tous leurs desseins, déconcertoit toutes leurs mesures,
négociant et combattant tour à tour, excitant au milieu d'eux d'utiles
divisions, promettant, menaçant, employant tout, et jusqu'à la passion
qu'avoit conçue pour elle Thibaud, comte de Champagne, passion
insensée qu'elle fit servir au succès de sa juste cause, sans s'être
jamais avilie jusqu'à l'encourager. Ce fut ainsi qu'elle déjoua des
ligues sans cesse renaissantes, échappa à tous les piéges qui lui
furent tendus, força à se rembarquer le roi d'Angleterre qui étoit
venu au secours des rebelles, et, parmi ceux-ci, réduisit même les
plus obstinés à se soumettre et à demander la paix. Cependant tant de
soins, d'inquiétudes et de travaux dont sa vie étoit agitée,
n'empêchoient point Blanche de veiller sans cesse sur l'éducation d'un
fils qui devoit être le prodige de son siècle, de répandre dans cette
âme que le ciel sembloit s'être plu à former tous ces trésors de
véritable science qui devoient un jour y produire de si excellents
fruits. Les plus habiles maîtres lui furent donnés; et la langue
latine qu'ils lui enseignèrent lui devint si familière qu'il lisoit
avec facilité les Pères et tous les anciens auteurs que l'on possédoit
alors. Il étudioit surtout l'histoire, dont sa mère se plaisoit
elle-même à lui développer les hautes leçons, lui apprenant qu'il n'y
a de vraie politique que celle qui est appuyée sur la justice et sur
la religion. Souvent elle le menoit au milieu des camps; et déjà le
jeune prince y donnoit des marques de cette valeur héroïque qui devoit
un jour jeter un si grand éclat.
[Note 262: Ces confédérés étoient Thibaud VI, comte de
Champagne; Pierre de Dreux, dit _Mauclerc_, comte de
Bretagne; Philippe, comte de Boulogne, oncle du roi; Hugues
de Lusignan, comte de la Marche; Jeanne, comtesse de
Flandre; Enguerrand de Couci; les comtes de Ponthieu, de
Châtillon, etc., etc.]
(1228) Au milieu de ces troubles sans cesse renaissants et de cette
guerre intestine, Paris jouissoit d'une tranquillité profonde qui ne
fut un moment troublée que par le péril que courut l'auguste enfant,
déjà les délices de son peuple, et la reine elle-même que les
Parisiens confondoient dans le même amour. Elle ramenoit son fils
d'Orléans, qui faisoit partie des domaines de la couronne, et où ils
étoient allés passer quelques jours. Tous les deux s'avançoient
tranquillement sur la route qui conduisoit à leur capitale, se
confiant en la paix jurée, et Blanche n'ayant pris aucune précaution
pour leur commune sûreté. Cette fois ses ennemis avoient su tromper sa
vigilance, et le plus profond mystère couvroit leur trahison. À peine
étoit-elle parvenue dans le voisinage d'Étampes, que tout à coup son
cortége est enveloppé par une troupe nombreuse et armée. Quelques
serviteurs fidèles se dévouent alors pour le salut de leur prince,
soutiennent avec courage le premier choc de l'ennemi, et la reine a le
temps de gagner en désordre la tour de Mont-Lhéry, où elle se
renferme avec son fils. Elle trouve le moyen de faire instruire les
Parisiens de son danger: aussitôt toute affaire est suspendue dans la
ville; le peuple prend les armes et se précipite sur la route
d'Orléans. La foule est si grande autour de Mont-Lhéry qu'on y peut à
peine pénétrer; la reine est à l'instant même délivrée et rentre avec
le jeune roi dans Paris au milieu des applaudissements de cette
multitude et de ses bénédictions.
(1229) Sous cette administration vigoureuse, l'université, que les
règnes précédents avoient accoutumée à une excessive indulgence, se
vit traitée avec une rigueur qu'elle ne connoissoit point encore; et
peu s'en fallut qu'un événement obscur, et qui, de nos jours, seroit à
peine remarqué, n'amenât l'entière destruction de cette célèbre
compagnie. Les bourgeois et les écoliers s'étant rencontrés dans le
faubourg Saint-Marceau, qui étoit alors situé hors des murs de la
ville, et où ils étoient allés pour se divertir, il s'éleva entre eux
une rixe dans laquelle les bourgeois furent très-maltraités[263].
Aussitôt, sans avoir égard au droit que prétendoit avoir l'université
de soustraire au jugement des tribunaux ordinaires ses clients et ses
suppôts, la reine ordonna que les auteurs de ce désordre fussent
punis. Le prévôt de Paris, chargé d'exécuter cet ordre, surprit les
écoliers, un jour de fête qu'ils étoient rassemblés dans une campagne
voisine, et les attaqua: ils se défendirent et quelques-uns furent
tués. L'université demanda satisfaction de cet événement et ne fut
point écoutée: la régente, le légat du pape, l'évêque de Paris se
réunirent pour mépriser ses remontrances; et on la vit sans étonnement
fermer ses classes et cesser entièrement ses exercices. Alors cette
compagnie se décida à quitter Paris, et ses professeurs se
dispersèrent dans les provinces et chez l'étranger[264]. Les frères
prêcheurs et les frères mineurs[265] crurent devoir profiter de cette
circonstance pour s'établir plus solidement dans cette ville, et
obtinrent de la régente, les premiers une chaire de théologie, les
seconds la permission d'enseigner dans les colléges déserts. Cependant
le pape Grégoire IX étoit intervenu dans cette affaire; et la reine,
cédant à son intercession puissante, avoit consenti à traiter avec
les professeurs mécontents. Par une bulle du 13 avril 1231,
l'université fut rétablie sur un nouveau plan, et tous ses priviléges
furent confirmés; mais les frères prêcheurs et mineurs restèrent en
possession des avantages qu'ils avoient obtenus. Cette concurrence
dans l'enseignement devint par la suite une source de désordres
nouveaux que la régente n'avoit pas prévus et qui n'éclatèrent
qu'après sa mort.
[Note 263: Il faut observer qu'alors la plupart de ceux qui
portoient le nom d'écoliers étoient des hommes faits qui
venoient à Paris de toutes les parties de l'Europe et de la
France, pour y suivre les cours de théologie, de droit et de
philosophie.]
[Note 264: Quelques professeurs s'établirent à Angers et à
Orléans; et l'on croit que ce fut là l'origine de ces deux
universités. D'autres passèrent en Bretagne et en
Angleterre, chez les ennemis les plus acharnés de la
régente, où l'on s'empressa de leur donner asile et
protection.]
[Note 265: L'ordre des frères prêcheurs venoit d'être fondé
en Espagne par saint Dominique, et saint François d'Assise
avoit fondé en Italie celui des frères mineurs, à peu près
dans le même temps.]
L'année précédente, Paris avoit été témoin d'une cérémonie solennelle
et singulière qu'autorisoient les moeurs et les usages de ces
temps-là. Le comte de Toulouse, qui avoit soutenu les Albigeois, ayant
reconnu ses erreurs et achevé de se soumettre au pape et au roi, vint
à Paris, où un traité, chef-d'oeuvre de la politique de Blanche, et
par lequel sa fille fut fiancée à Alphonse, frère de Louis, mit le
sceau à sa réconciliation avec son souverain. Celle qu'il se vit
obligé de faire avec l'Église fut plus pénible: il fallut que,
dépouillé de ses vêtements, il se présentât en chemise et nu-pieds, le
vendredi saint, au grand autel de Notre-Dame de Paris, en présence du
roi et de toute la cour. Après cette cérémonie qui acheva d'effacer
son péché, il fut reçu à hommage; et pour prouver la loyauté de son
retour, il offrit de se constituer prisonnier dans la tour du Louvre,
jusqu'à ce que les murailles de la ville de Toulouse eussent été
rasées, ce qui étoit une des conditions du traité: mais la régente,
satisfaite de sa soumission, l'en dispensa. C'étoit ainsi que les
grands vassaux apprenoient peu à peu à se soumettre à l'autorité
royale.
(1234) Le roi épouse Marguerite de Provence, et jusqu'à son départ pour
la croisade, Paris continue de jouir d'une tranquillité profonde, qui
favorise les fondations que la piété du monarque et celle de ses sujets
se plaisoient à élever de tous côtés. Sainte-Catherine-du-Val-des-Écoliers
est bâtie près de la porte _Baudez_; dans le clos du Chardonnet, alors
inhabité, on construit, sous l'invocation de saint Nicolas, une petite
chapelle qu'il fallut bientôt ériger en église paroissiale. Les frères
mineurs, vulgairement dits _Cordeliers_, s'établissent, vers ce
temps-là, à Paris, et les religieux de l'abbaye Saint-Germain favorisent
cet établissement en leur cédant une portion de leur terrain pour y
bâtir leur monastère; le couvent des Filles-Dieu est fondé par le zèle
et les prédications de l'évêque Guillaume; on jette les fondements de la
chapelle succursale de Saint-Barthélemi, qui depuis devint paroisse sous
le nom de Saint-Gille et Saint-Leu; un abbé de Clairvaux établit le
premier collége que les Bernardins aient eu à Paris; enfin le roi, qui
venoit de faire l'acquisition de la sainte couronne et de plusieurs
autres instruments de la passion, prodiguoit alors ses trésors pour
l'érection du monument superbe connu sous le nom de Sainte-Chapelle,
qu'il destinoit à renfermer un dépôt aussi précieux.
Cependant, devenu majeur, Louis IX avoit saisi d'une main ferme les
rênes de l'État que sa mère lui avoit remises. Sa sagesse, renommée
dans l'Europe entière, l'avoit fait l'arbitre des plus grands princes
et des plus grands intérêts[266]; de nouvelles trames avoient été
ourdies contre lui par ses vassaux incorrigibles, et partout la
victoire avoit suivi ses drapeaux; et dans ces guerres où souvent il
avoit eu des difficultés extrêmes à surmonter, son habileté, sa valeur
héroïque, sa modération dans les succès, sa présence d'esprit au
milieu des dangers, et, dans tous les moments, la force et la noblesse
de son caractère, en avoient fait un objet d'admiration même pour ses
ennemis les plus acharnés. Il s'étoit rendu redoutable à tous; tous
étoient abattus ou soumis; et Louis alloit s'occuper des moyens de
donner à la France une paix solide et durable, lorsqu'il fut atteint,
à Pontoise, d'une maladie dont le résultat fut de changer ses
destinées et peut-être aussi celles de la France. Le mal fit des
progrès si rapides qu'en très-peu de jours on désespéra de sa vie: ce
fut alors que l'on put connoître à quel point il étoit aimé de son
peuple, et quels sentiments profonds avoient gravés dans tous les
coeurs et ses vertus et ses bienfaits. La route de Paris à Pontoise
étoit couverte de gens qui se transmettoient les nouvelles, et ces
nouvelles redoubloient à chaque instant le trouble et les alarmes.
Dans toutes les églises on faisoit des aumônes, des prières, des
processions; à Saint-Denis, les corps des saints martyrs furent tirés
des caveaux et publiquement exposés, ce qui ne se faisoit que dans les
plus grandes calamités; les châsses furent portées processionnellement
dans les rues, et une multitude innombrable qui étoit accourue de
Paris et des environs, les suivoit, pieds nus fondant en larmes, et
adressant au ciel ses voeux et ses gémissements. Tout espoir sembloit
perdu, lorsque le roi tomba dans un long évanouissement: on le crut
mort; mais c'étoit la crise qui devoit opérer sa guérison. Sorti de ce
sommeil léthargique, et se sentant ranimé, il fit voeu de partir pour
la croisade, demanda la croix à Guillaume, évêque de Paris, qui étoit
auprès de son lit, et résistant à toutes les prières et à tous les
conseils de sa mère, fixa à deux ans son départ pour les lieux saints.
[Note 266: Il s'étoit également acquis la confiance de
l'empereur Frédéric II et de Grégoire IX, dans ces démêlés
si fameux qui amenèrent la fin de la maison de Souabe; tous
les deux le consultoient, et il ne tint pas à lui que cette
lutte cruelle dans laquelle tous les torts étoient
évidemment du côté de l'empereur, ne se terminât par une
paix durable.]
Il ne put toutefois exécuter ce grand dessein que quatre années après.
Ce fut dans cet intervalle que Charles son frère épousa l'héritière de
Provence et que se consommèrent en partie les derniers malheurs de
cette maison de Souabe, à laquelle ce prince et sa race devoient
succéder au trône de Naples. Le roi ne tarda si long-temps à accomplir
le voeu qu'il avoit fait, que parce qu'il voulut, avant de partir,
tout régler et tout prévoir dans le gouvernement de ses états. Il fut
arrêté, dans un parlement qu'il tint à Paris, que toutes les guerres
privées seroient suspendues pendant cinq ans; que les croisés seroient
pour trois années à l'abri des poursuites de leurs créanciers; et que
le clergé contribueroit aux frais de la guerre, du dixième de ses
revenus. Le roi voulut, en même temps, suivant l'usage de tous ceux
qui s'engageoient dans ces expéditions périlleuses, réparer les torts
qu'il avoit pu commettre ou qui avoient été commis en son nom; et des
frères mineurs, et prêcheurs furent envoyés dans tout le royaume, afin
de recevoir les plaintes que tout particulier pourroit élever contre
lui. Cette réparation étoit, sans compter tout le reste, l'avantage
que procuroit d'abord une croisade, aux foibles et aux opprimés, même
avant qu'elle eût été commencée.
Enfin, le vendredi 12 juin 1248, Louis, accompagné de ses frères,
Robert, comte d'Artois, et Charles, comte d'Anjou, se rendit à
Saint-Denis. Là le cardinal Odon de Châteauroux, légat du pape,
déploya l'oriflamme et donna au roi le bourdon et la pannetière,
attributs des pélerins. Le cortége traversa Paris, conduit par les
processions jusqu'à l'abbaye Saint-Antoine, où le prince devoit se
séparer d'avec sa mère et lui donner ses dernières instructions. Mais
Blanche, qui vouloit, autant que possible, prolonger les moments où il
lui étoit donné de jouir encore d'une aussi chère vue, le suivit
jusqu'à la commanderie de Saint-Jean près de Corbeil, où il devoit
s'arrêter. Ce fut en ce lieu que se rassembla un dernier parlement,
dans lequel la régence lui fut solennellement donnée avec les pouvoirs
les plus étendus. Le roi partit enfin, emmenant avec lui ses frères,
la jeune reine Marguerite qui ne voulut point se séparer de son époux,
et par une sage précaution qui assuroit la tranquillité de son
royaume, se faisant suivre du duc de Bourgogne, des comtes de la
Marche, de Toulouse et de plusieurs autres grands vassaux. Au reste,
la noblesse françoise s'étoit presque tout entière précipitée sur ses
pas.
Les commencements de cette régence furent tranquilles. Ce fut alors
que l'on jeta les fondements du collége de Sorbonne, qui devint par
la suite le plus illustre de l'université; et que les frères ermites
de saint Augustin, connus sous le nom de grands Augustins, vinrent
s'établir à Paris. Cependant l'expédition du roi avoit commencé par
des succès éclatants que suivirent de bien près d'irréparables
désastres; et à peine sortoit-on à Paris des réjouissances publiques
qui y avoient été faites à l'occasion de la prise de Damiette, que
l'on y reçut la triste nouvelle que l'armée du roi avoit été presque
entièrement détruite par la famine et les maladies contagieuses, et
qu'il étoit tombé lui-même entre les mains des infidèles. L'alarme fut
générale en France; le pape fit prêcher sur-le-champ une croisade
nouvelle; et la régente au désespoir ordonna de toutes parts de
nouveaux armements.
(1251) Ce fut dans ces malheureuses circonstances que parut un
imposteur nommé Job, Hongrois de naissance et déserteur de l'ordre de
Cîteaux. Il se montra d'abord dans quelques villes de Flandre où il
prêcha une croisade d'une espèce toute nouvelle, soutenant qu'il
n'étoit donné ni aux nobles ni aux prêtres de délivrer les saints
lieux, et que cet honneur étoit réservé uniquement aux bergers. Ses
prédications fanatiques réunirent autour de lui un grand nombre de
paysans qui prirent le nom de _Pastoureaux_. Il s'avança alors dans
l'intérieur de la France, et entra à Amiens à la tête de trente mille
hommes, déclamant avec fureur contre les seigneurs et surtout contre
la cour de Rome qu'il appeloit la moderne Babylone. À la tête de cette
armée qui s'accrut encore sur la route d'une multitude de vagabonds et
de femmes perdues, il approcha des portes de Paris, où la reine,
trompée par de faux rapports, le laissa entrer, croyant qu'il n'étoit
pas impossible de former de cette troupe désordonnée une armée
régulière, propre à être employée à la délivrance de son fils. Alors
Job leva le masque et commença à débiter des maximes contraires à la
foi, invectivant avec plus de violence encore contre le clergé,
allumant ainsi les passions de ceux qu'il avoit entraînés à sa suite,
et excitant de plus en plus le fanatisme de ces misérables, qu'il
finit par jeter dans une sorte de frénésie. Ils massacrèrent des
prêtres et se livrèrent à toutes sortes d'excès, tandis que leur chef,
habillé en évêque, prêchoit dans les églises, confessoit, rompoit des
mariages et faisoit de l'eau bénite à Saint-Eustache. L'université,
contre laquelle il avoit une animosité particulière, menacée par lui,
se barricada dans ses colléges. Enfin, après avoir mis Paris à
contribution et y avoir fait de nombreuses recrues, il se dirigea vers
Orléans, accompagné alors de plus de cent mille individus de tout sexe
et de tout âge. Là les pastoureaux commirent encore de nouveaux
crimes et jetèrent plusieurs ecclésiastiques dans la Loire. De là ils
allèrent à Bourges, massacrant tout ce qu'ils rencontroient sur leur
passage.