L'abbé Lebeuf a pensé aussi qu'il falloit écrire _Audet_; que c'est le

nom d'une famille considérable de Paris, appelée _Odet_, et que

Thibaut Odet, trésorier d'Auxerre sous saint Louis en 1242, ou son

père, avoient donné leur nom à cette rue. Jaillot, tout en

reconnoissant que cette étymologie n'a rien qui ne la rende

très-vraisemblable, la conteste néanmoins par la raison qu'elle ne

s'accorde point avec tous les titres de ce siècle qu'il a dépouillés.

En 1220, il trouve _vicus Theobaldi ad Decios_; en 1295, _vicus

Theobaldi ad Tados_, et rue Thibaud-aux-Dés dans un bail de la même

année[247].

[Note 247: Jaillot, quart. S. Opport., p. 52, 53.]

_Rue Tirechape._ Elle donne d'un bout dans la rue Béthisi, et de

l'autre dans celle de Saint-Honoré, vis-à-vis les Piliers des Halles.

On trouve des monuments qui font mention de cette rue dès 1233; et

l'on ne voit point qu'elle ait eu d'autre nom[248]. Jaillot, qui

écrivoit en 1772, dit que si les Juifs qui occupoient cette rue et une

grande partie des halles, étoient dans l'usage pratiqué par les

fripiers de son temps de tirer les passants par leurs vêtements, pour

les engager à venir acheter chez eux, l'étymologie du nom de cette rue

ne seroit point difficile à trouver; et quoiqu'il ne donne point

sérieusement une telle conjecture, il ne la croit point cependant

dépourvue de vraisemblance.

[Note 248: _Cart. épisc._, _fol._ 399.]

_Rue des Trois-Visages._ Elle aboutit d'un côté à la rue

Thibaut-aux-Dés, et de l'autre à la rue Bertin-Porée. Actuellement

elle est fermée par des grilles de fer aux deux extrémités, et il n'y

a plus d'indication de rue. L'ancien nom de cette rue est indiqué de

différentes manières. Guillot écrit _Jean-l'Éveiller_; dans la taxe de

1313, on lit _Jean-l'Esgullier_; Sauval l'appelle tantôt

_Jean-le-Goulier_ et tantôt _Jean-de-Goulieu_. Le véritable nom est,

suivant les apparences, celui de _Jean-Golier_, qui avoit une maison

dans la rue Saint-Germain-l'Auxerrois, laquelle aboutissoit à celle-ci

en 1245[249]. On a dit depuis _Jean-le-Goulier_. En 1492, elle est

indiquée _rue au Goulier_, dite _du Renard_[250]. Enfin, elle a pris

le nom qu'elle porte, de trois têtes sculptées à l'angle d'une de ses

extrémités.

[Note 249: Gr. cart., c. 135, fol. 90.]

[Note 250: _Cart. S. Germ. Autiss._, fol. 12, _verso_.]

QUAIS.

_Quai de la Mégisserie._ Il va du pont Neuf au pont au Change. Le

peuple l'appelle plus ordinairement quai de la _Ferraille_, parce

qu'il est habité en grande partie par des marchands de fer. On le

nomma d'abord quai _de la Saunerie_; et la dernière rue qui vient y

aboutir lui avoit donné ce nom qu'elle conserve encore. La partie

occidentale de ce quai étoit habitée, dès la fin du treizième siècle,

par cette classe d'ouvriers qui préparent les peaux, et qui ont

besoin, pour exercer leur industrie, du voisinage des eaux; et dès ce

temps-là on l'appeloit la _Méguiscerie_ et la _Mégisserie_.

Le Marché aux fleurs, aux graines, aux arbrisseaux, etc, se tenoit sur

ce quai avant la révolution; depuis il a été transporté dans la Cité.

(Voyez première partie, p. 465.)

RUES ET PLACES NOUVELLES.

_Place Sainte-Opportune._ Cette place a été formée d'une portion des

bâtiments du cloître de l'église Sainte-Opportune. L'autre partie de

ces bâtiments existe encore.

QUARTIER DU LOUVRE.

OU

SAINT-GERMAIN-L'AUXERROIS.

Ce quartier est borné à l'orient par le carrefour des

Trois-Maries et par les rues de la Monnoie et du Roule

inclusivement; au septentrion par la rue Saint-Honoré, y compris

le cloître Saint-Honoré inclusivement, à commencer depuis les

coins des rues du Roule et des Prouvaires jusqu'au coin de la rue

Froi-Manteau; à l'occident, par la rue Froi-Manteau jusqu'à la

rivière inclusivement; et au midi, par les quais aussi

inclusivement, depuis le premier guichet du Louvre jusqu'au

carrefour des Trois-Maries.

On y comptait, en 1789, dix-neuf rues, trois culs-de-sacs, trois

places, un palais, trois églises paroissiales, dont une étoit

collégiale, et une communauté d'hommes.

PARIS SOUS LOUIS VIII, LOUIS IX (SAINT LOUIS), PHILIPPE III, PHILIPPE

IV, LOUIS X, PHILIPPE V, CHARLES IV, PHILIPPE VI, JEAN.

Le Louvre n'avoit point été compris dans l'enceinte élevée par

Philippe-Auguste; et ce fut seulement sous Charles V et Charles VI que

de nouvelles murailles le renfermèrent dans Paris. On peut considérer

le temps qui s'écoula entre ces deux constructions comme une troisième

époque dans l'histoire de cette ville. Pendant plus d'un siècle, on la

voit jouir, sous le règne de neuf rois, d'une tranquillité rarement

troublée, au moyen de laquelle elle put continuer à s'enrichir de

monuments nouveaux, accroître, de jour en jour, sa population, et

prendre rang parmi les plus grandes et les plus belles villes qu'il y

eût alors en Europe. Suivons les récits de ces premiers temps du règne

des Capets: ils nous apprendront comment Paris s'accrut d'abord si

lentement; comment ensuite cette ville devint si considérable, que son

histoire se trouvera liée désormais à celle de la France entière, ou

pour mieux dire, deviendra l'histoire même de la monarchie.

Il est hors de doute que nos rois des deux premières races étoient

loin de réunir en eux tous les droits naturels de la royauté, de la

posséder telle que nous la concevons et que nous l'avons connue dans

nos temps plus civilisés: toutefois il est vrai de dire qu'ils étoient

de puissants monarques, si on les compare à Hugues Capet et à ses

premiers successeurs.

Les rois francs étoient propriétaires, et nous l'avons déjà dit, d'un

immense domaine, d'un domaine divisé et répandu sur la surface entière

de leur beau royaume. Ils en tiroient des revenus suffisants pour

soutenir la majesté du trône et déployer dans leur cour toute la

magnificence qui convenoit à leur rang suprême[251]. Ces vastes

propriétés nourrissoient une population presque innombrable de

vassaux, d'hommes libres, de serfs, qui ne dépendoient que d'eux et

qui leur étoient entièrement dévoués; ils étoient protecteurs nés des

_foibles_ et des _pauvres_; c'est-à-dire que les églises, les veuves,

les orphelins, les sujets romains, les artisans, généralement toutes

les classes inférieures de la société, à qui le port d'armes étoit

défendu, et sans doute encore tous les hommes libres qui n'avoient

point de propriétés, étoient, dans toutes les parties de la France,

sous la protection des _justices royales_; et que c'étoit avec le roi

qu'il falloit _composer_, chaque fois que l'on troubloit leur paix et

qu'on leur causoit quelque dommage. En raison de cette protection et

de ce droit de juridiction sur une portion si considérable de leurs

sujets, ces monarques levoient des tributs sur les terres romaines et

sur tous les biens municipaux, ce qui comprenoit les cités, les bourgs

et leur territoire; outre ces tributs qui se payoient régulièrement,

il existoit encore des amendes et des parties casuelles qui

grossissoient considérablement leur trésor; leur maison militaire

étoit si nombreuse qu'elle formoit une espèce de petite armée,

suffisante pour défendre la cour d'une invasion subite et résister à

toute attaque imprévue; et les hommes libres qui la composoient,

subsistant la plupart des largesses de la couronne, devenoient,

lorsque ces princes savoient se les attacher, leur appui le plus sûr

contre les rebelles et contre leurs ennemis. On n'a point oublié que

toute justice relevoit de leur justice suprême; que leurs officiers

civils et militaires, comtes, vicomtes, baillis, sénéchaux, etc.,

étoient établis et reconnus partout; qu'en même temps que ces

officiers gouvernoient en leur nom tous ceux qui étoient immédiatement

sous la dépendance absolue de la couronne, ils exerçoient une

continuelle vigilance sur ceux qui prétendoient n'en dépendre qu'à de

certaines conditions; et qu'à de certaines époques, les _commissaires

du roi_ parcouroient les provinces, y tenant des assises solennelles,

où l'on réparoit tous les torts, où l'on appeloit de toutes les

justices. Ajoutons enfin que si les rois francs n'avoient pas le droit

de faire les lois générales qui régissoient la nation entière,

personne ne leur contestoit celui de les faire exécuter; que s'il ne

leur appartenoit point de décider de la paix et de la guerre, ils

avoient du moins le précieux privilége de conduire leur brave noblesse

aux combats et à la victoire, et qu'ils jouissoient alors, au milieu

des camps, de toutes les attributions de la royauté.

[Note 251: Chez les rois francs, comme chez les empereurs

grecs, tous les officiers devoient être nourris de la table

du prince; et les anciennes chroniques nous ont conservé sur

ce service de leur maison, pendant le carême, des détails

qui peuvent donner quelque idée de ce qu'étoit alors la cour

royale de France. Le Roi se mettoit à table le premier, et

il étoit servi par les ducs et par les rois tributaires qui

se trouvoient alors auprès de lui. Ceux-ci prenoient place

immédiatement après, et le même service qu'ils avoient fait

auprès de lui, les comtes et les préfets le faisoient auprès

d'eux. Ces derniers les remplaçoient, et avec eux mangeoient

les différents dignitaires ou chevaliers qui composoient la

cour. La table étoit ensuite occupée par les compagnies

militaires (_militares viri, vel scholares alæ_), qui, à

leur tour, étoient remplacés par les maîtres des différents

offices et les valets de la cour. Ceux-ci ne se mettoient à

table qu'à minuit. (_Monach. Sangal._, _lib._ I.)]

Les maires du palais avoient su maintenir ces prérogatives du trône,

au milieu de la décadence de la première race; et lorsque les enfants

de Charles Martel succédèrent aux fils de Clovis, ce changement de

dynastie n'avoit rien changé dans l'État. Il n'en fut pas de même sous

leurs successeurs: à peine ceux-ci commencèrent-ils à donner des

signes de foiblesse, que cette noblesse turbulente, qui, nous le

répétons encore, n'avoit pas pour la famille des Carlovingiens le

respect que lui avoit toujours inspiré la haute illustration de la

famille des rois francs, donna, de son côté, des signes de mutinerie

et d'indépendance. Dès le temps de Charles-le-Chauve, on la voit

occupée de toutes parts à bâtir des châteaux et des forteresses, à

élever des retranchements, à l'abri desquels elle commençoit à braver

l'autorité royale. Ce fut vainement qu'une ordonnance de ce

prince[252] enjoignit aux comtes de faire raser toutes les

fortifications de ce genre qui auroient été élevées sans son

consentement: les incursions des Normands, déjà si redoutables sous ce

malheureux règne, semblèrent légitimer ce que l'esprit de faction et

de révolte avoit seul fait entreprendre. Dès lors il n'y eut pas un

seul hameau qui ne fût défendu par un donjon, pas un seul rocher que

ne surmontât une tour, pas un ruisseau dont les eaux ne fussent

détournées pour remplir un fossé; et la surface entière de la France

fut, en un très-petit nombre d'années, comme hérissée de

châteaux-forts. Si l'on considère quel prince c'étoit que

Charles-le-Chauve et quels furent ses successeurs, on ne peut

s'empêcher de reconnoître que cette multitude de châteaux et de

remparts fut alors le salut de l'État, que, dans des circonstances

aussi imminentes, ses rois étoient incapables de défendre et de

sauver; mais aussi ce ne fut point sans de graves inconvénients que

chaque noble, chaque propriétaire put rentrer ainsi dans le droit de

la défense naturelle, parce que, dès ce moment, aucun d'eux n'en

voulut sortir. La force devint donc le seul droit que consentirent

désormais à reconnoître tous ces seigneurs grands et petits, ainsi

armés et retranchés. Étranger au reste de la France, chacun d'eux

n'eut plus de relation qu'avec ses voisins devenus ses alliés ou ses

ennemis, ni d'autre occupation que de les attaquer, ou de combattre

avec eux ou de se défendre de leurs attaques. Ceux qui avoient des

serfs en firent des soldats; ceux qui n'en avoient point armèrent

leurs _manants_, appelèrent sous leurs drapeaux tous les vagabonds,

tous les scélérats qui avoient besoin de désordre pour assurer leur

impunité. Ainsi se formèrent ces bandes si long-temps redoutables aux

provinces, même après que l'ordre eut commencé à se rétablir[253],

redoutables même à leurs anciens maîtres, qui leur avoient appris

l'art de la guerre et à goûter les plaisirs de la licence et de

l'oisiveté.

[Note 252: _Cav. Car. Cal._, tit. 36.]

[Note 253: Les _grandes compagnies_, qu'il fallut faire

sortir du royaume et employer à des guerres extérieures sous

Charles V, pour parvenir à les exterminer, n'avoient point

d'autre origine.]

C'est cet état de choses que l'on appelle avec tant de mauvaise foi la

_féodalité_; et nous convenons qu'alors il est facile de la présenter

comme une très-mauvaise institution. Qui ne voit au contraire que ce

fut ce qui restoit de la féodalité, presque entièrement détruite au

milieu de cette furieuse et sanglante anarchie, qui réunit les parties

éparses du corps social et en empêcha l'entière dissolution? Chaque

seigneur refusoit sans doute d'en reconnoître les lois dans ce qui

établissoit sa dépendance d'un seigneur plus grand que lui; mais,

autant qu'il leur étoit possible, tous maintenoient ces lois à l'égard

des sous-vassaux qui dépendoient d'eux; et comme le principe de la

féodalité étoit essentiellement monarchique, dès qu'ils eurent senti

le danger de leur entière indépendance, ce fut encore en elle qu'ils

retrouvèrent la monarchie, dont l'ombre et le nom s'étoient du moins

conservés au milieu de cette foule de petits souverains.

Hugues Capet reçut la France des mains de ces seigneurs, et la reçut

comme ils l'avoient faite. Ce fut une nécessité pour lui ainsi que

pour ses premiers successeurs d'être pour ainsi dire le spectateur

tranquille de leurs excès et même de supporter patiemment leurs

outrages[254]. Voilà sans contredit les temps les plus malheureux de

la monarchie françoise: c'est ici que s'arrêtent avec complaisance nos

déclamateurs révolutionnaires, qui seuls ont pu créer et osent

regretter des temps plus malheureux encore; c'est ici que, compulsant

avec un soin minutieux et perfide tous nos vieux monuments

historiques, ils présentent avec une sorte de triomphe, et en en

chargeant encore les tristes couleurs, le tableau des calamités dont

la France étoit alors accablée: partout l'abus le plus révoltant de la

force; partout l'oppression du foible et du pauvre; les pillages, les

meurtres, les excès de tout genre impunis, presque autorisés; une

guerre intestine continuelle, pour ainsi dire, de domaine à domaine,

de château à château, guerre sanglante, guerre acharnée, et qui

sembloit menacer d'une entière destruction la race d'hommes répandue

sur cette terre malheureuse[255]; l'autorité royale de toutes parts

méconnue par les grands comme par les petits, et les rois insultés et

menacés jusqu'aux portes de leur capitale. Cependant ces rois surent

reconnoître, dès les premiers temps, le parti qu'ils pouvoient tirer

des divisions de ces nobles si impatients du joug; et leur politique

fut de les diviser encore davantage, afin de les contenir ou de les

réprimer. Henri Ier osa le tenter et ne le fit point sans quelques

succès; la régence de Baudouin, sous le règne de Philippe Ier, offre

encore quelques événements remarquables en ce genre; mais ce fut

principalement sous Louis-le-Gros, et grâce à l'administration sage et

vigoureuse d'un moine (l'abbé Suger), que l'autorité royale commença à

reprendre un véritable ascendant; et ce ne fut point, comme paroît

l'entendre le président Hénault, en se créant des droits nouveaux,

mais en rétablissant quelques-unes des anciennes prérogatives dont

elle avoit été dépouillée, et en rendant à certaines classes du peuple

d'anciennes libertés qui leur avoient été ravies. Les cités avoient

été envahies par les seigneurs: le roi en fit rentrer un très-grand

nombre sous sa dépendance immédiate, et leur accorda de nouveau le

privilége de l'immunité; les justices royales furent rétablies; et

quatre grands bailliages qu'il institua dans ses domaines, avec

attribution spéciale de juger les _cas royaux_, renouvelèrent le droit

d'appellation de toutes les justices particulières au tribunal suprême

du souverain. Enfin on vit reparoître les _commissaires_ du Roi, et

comme une ombre d'administration générale dans la visite qu'ils

faisoient des provinces, où ils recevoient les plaintes des opprimés,

et autant qu'il étoit en eux, arrêtoient le cours de l'injustice et de

l'oppression. Suger continua de gouverner la France sous

Louis-le-Jeune, et l'autorité des rois continua de s'affermir. À un

grand ministre succéda un grand monarque, Philippe-Auguste. Son noble

caractère et sa valeur héroïque rallièrent autour de lui une grande

partie de la noblesse françoise; avec son secours il châtia plus d'une

fois les grands vassaux presque toujours en révolte ouverte, et acheva

de les dompter à la bataille de Bouvines. Ses conquêtes réunirent au

domaine de la couronne un grand nombre de provinces[256] dont la

possession eût à jamais assuré l'ascendant du pouvoir royal, si son

successeur n'eût commis la faute irréparable de renouveler ces

partages, qui avoient causé tant de désordres sous les deux premières

races, et que l'on peut considérer comme la principale cause de leur

destruction.

[Note 254: On connoît la réponse de cet Aldebert, comte de

Périgord, à Hugues Capet et à son fils Robert. Ce seigneur

assiégeoit la ville de Tours qui appartenoit alors au comte

Eudes, dit le Champenois. «Les rois, dit une ancienne

chronique, n'osèrent l'en empêcher par la voie des armes;

ils lui envoyèrent seulement demander _qui l'avoit fait

comte_.--_Eh! qui donc les a faits rois_, répondit

froidement Aldebert qui continua le siége et emporta la

place.»]

[Note 255: N'oublions pas toutefois que ces excès et ces

violences ne se commettoient que sur les terres des voisins.

Chacun défendoit et protégeoit ses vassaux avec un soin

extrême; et l'on conçoit quel intérêt puissant chacun avoit

à le faire. (_Voyez_ Ire partie, p. 73.)]

[Note 256: La Normandie, l'Anjou, le Maine, la Touraine, le

Poitou, l'Auvergne, le Vermandois, l'Artois, Montargis,

Gien, etc.]

Toutefois, telle étoit la corruption des moeurs lorsque les Capets

montèrent sur le trône; elles étoient alors si violentes et si

grossières; l'habitude d'une longue licence avoit fait naître des

préjugés si absurdes et si funestes; tous les éléments de la société

étoient tellement bouleversés et confondus, que cet avantage qu'eut

alors la France, d'avoir été jusqu'à saint Louis, c'est-à-dire pendant

plus de deux siècles, presque toujours gouvernée par des hommes

supérieurs, ce qui ne lui étoit point encore arrivé depuis le

commencement de la monarchie, que cet avantage, dis-je, n'auroit point

suffi pour opérer son salut, si une puissance au-dessus de l'homme ne

lui eût prêté un appui plus sûr et des secours plus efficaces: ce fut

la religion qui la sauva. Sa voix étoit la seule qui pût encore se

faire entendre au milieu de cette horrible confusion; et ses menaces

étoient les seules que pussent redouter encore des furieux qui avoient

secoué tout autre frein. Elle parla, elle menaça: ses paroles

portèrent le trouble dans les consciences coupables, rassurèrent les

foibles, les rallièrent et leur prêtèrent ainsi une force qu'ils

n'eussent jamais trouvée, s'ils fussent restés abandonnés à eux-mêmes;

les temples devinrent des asiles toujours ouverts à l'opprimé, et ces

asiles, on ne les violoit pas impunément; de ses tribunaux partirent,

contre ceux que ses exhortations n'a voient pu ramener, des arrêts

auxquels nul coupable, quelque puissant qu'il pût être, ne pouvoit se

soustraire, parce que la société entière étoit chargée de les

exécuter[257]. C'étoit toujours d'accord avec les rois que le clergé

prenoit toutes les grandes mesures de salut public: ce fut ainsi que

fut établie sous Henri Ier la _trève du Seigneur_[258], loi qui

défendoit les combats particuliers depuis le mercredi soir jusqu'au

lundi matin, par respect pour ces jours que le Sauveur avoit consacrés

aux derniers mystères de sa vie; et modéroit du moins des fureurs

qu'il étoit alors impossible d'éteindre entièrement. Long-temps

auparavant, et dès le règne de Hugues-Capet, un grand nombre de

conciles successivement assemblés s'étoient élevés contre le funeste

abus des guerres privées, avoient lancé des anathèmes contre les

ravisseurs des biens des églises, contre tous ceux qui troubloient la

paix par leurs violences et par leurs brigandages; et ce n'avoit

jamais été sans quelque résultat plus ou moins heureux. Mais ce fut

surtout lorsque l'Église, poussant un cri de détresse qui retentit

dans l'Europe entière, appela tous ses enfants à la défense des lieux

saints profanés par les infidèles, qu'on put reconnoître tout ce qu'il

y avoit de FOI et d'enthousiasme religieux dans ces races guerrières,

et ce qu'il étoit possible d'attendre de ces âmes neuves et ardentes,

dès qu'on sauroit diriger vers un but noble et utile leur courage et

leur activité. Que de foibles esprits, de ces esprits que

l'incrédulité a rétrécis et glacés, contemplent encore avec un

dédaigneux sourire toute cette noblesse françoise, abjurant, à

l'aspect de la croix, ses haines et ses divisions, renonçant à ses

projets ambitieux, abandonnant même l'héritage de ses pères, pour

aller dans l'Orient expier ses fautes sur le tombeau du Sauveur du

monde, et gagner des pardons en combattant les ennemis de son culte et

de sa loi; le temps est passé du moins où l'on pouvoit sottement

assurer et faire croire plus sottement encore que les croisades

avoient été pour la France et pour l'Europe chrétienne l'une de ses

plus grandes calamités. Quelle que soit l'opinion que l'on juge à

propos de se faire des motifs qui entraînèrent les croisés il n'est

personne qui maintenant ne convienne que le zèle religieux sut opérer,

dans de telles entreprises, ce que la politique la plus habile n'eût

même alors osé concevoir. Par ce grand mouvement militaire qui

reportoit en Orient le foyer de la guerre que les sectateurs de

Mahomet n'avoient cessé, depuis plusieurs siècles, de faire, dans

l'Occident même, à ceux du Christ, l'Italie, qu'ils avoient si

long-temps désolée, fut mise à couvert de leurs invasions; leur

puissance s'affoiblit sensiblement en Espagne; et la chrétienté

commença à respirer devant ces redoutables ennemis. Tels furent les

avantages extérieurs qu'on retira des croisades; le bien intérieur

qu'elles procurèrent fut encore plus grand: les guerres privées qui

ensanglantoient la France furent presque de toutes parts suspendues,

et dans l'intervalle de ces pieuses expéditions ne se rallumèrent plus

avec la même fureur; ce fut à la faveur de ces heureuses diversions

qui tournoient contre l'ennemi commun des chrétiens les forces que

jusqu'alors ils avoient fait servir à leur propre destruction, que les

rois purent, ainsi que nous l'avons déjà dit, saisir quelques-unes de

ces anciennes prérogatives de la couronne que tant de révolutions et

de vicissitudes leur avoient fait perdre, rendre la liberté aux

villes, commencer l'affranchissement des serfs, redevenir les chefs

suprêmes des justices de leur royaume; ce fut par suite de ces guerres

lointaines que leurs domaines reçurent d'immenses accroissements du

grand nombre de fiefs que la mort de leurs possesseurs et l'extinction

des familles y firent successivement rentrer. Ainsi se consolidoit

leur pouvoir et s'affermissoit en même temps la tranquillité publique.

[Note 257: _Voyez_ p. 341, Ire partie.]

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 2/8) · 第 12 / 37 段