»1º Il n'est point parlé dans cette charte d'une union précédente, dont

on accorde la confirmation, mais d'une union actuelle. On y lit:

_Robertus..... suggessit concedere abbatiam quæ nuncupatur

Crux-Sancti-Audoeni, monachis prælibati confessoris Germani_. 2º Ce

n'est point à la réquisition des religieux de la Croix-Saint-Ouen; il

n'en est point parlé, ni même de leur consentement, qui cependant étoit

nécessaire pour une semblable union. 3º Il semble que cette union ait

été involontaire de leur part, puisqu'à peine un mois étoit écoulé

depuis qu'elle avoit été ordonnée, que, la paix avec les Normands ayant

été signée, ces religieux retournèrent à leur monastère. 4º On peut

encore inférer du diplôme de Charles III, que les reliques de saint

Leufroi et des autres saints, apportées de Normandie, n'avoient point

encore été déposées à l'abbaye Saint-Germain, puisqu'un des motifs de

cette union étoit de les exposer à la vénération publique; motif qu'on

ne pouvoit alléguer, si elles eussent été à Saint-Germain-des-Prés:

_Corpora sanctorum hactenùs debitâ veneratione carentium....

quapropter, tam pro veneratione sanctorum cinerum Audoeni scilicet

archiepiscopi, necnon beatorum confessorum Leufredi fratrisque ejus

Agofredi_, etc.; et il ajoute que c'est dans l'intention qu'elles y

soient transférées: _Ut deinceps prædictorum membra sanctorum diù divino

officio carentium, au eisdem coenobitis reverenter susciperentur,

cultuque divino secus beatos artus Germani collocata honorarentur_. Si

les religieux de la Croix-Saint-Ouen avoient été reçus, à leur arrivée,

à Saint-Germain-des-Prés, les reliques qu'ils avoient apportées

n'auroient-elles pas été déposées dans cette église? n'y auroient-elles

pas attiré un concours de dévotion? auroient-elles été privées

_long-temps_ du culte et de la vénération des fidèles? Il en faut donc

conclure, contre l'assertion des savants bénédictins que j'ai cités[77],

et des historiens qui les ont suivis, que ces reliques furent d'abord

mises dans la chapelle du Parloir-aux-Bourgeois, qui, en conséquence, en

prit le nom, et qu'elles n'en furent tirées que lors de l'union des

religieux qui les avoient apportées avec ceux de l'abbaye Saint-Germain;

union involontaire de leur part, qui ne dura qu'un mois, et qui n'a

aucun des caractères qui annoncent une donation libre et fondée sur la

reconnoissance. La petite chapelle qui avoit servi de dépôt aux reliques

de saint Leufroi avoit sans doute été fréquentée par les fidèles: la

dévotion aura suggéré d'y mettre un chapelain pour y faire l'office,

etc., etc.»

[Note 77: D. Mabillon et plusieurs de ses confrères.]

Cette opinion se trouve fortifiée par le droit de patronage

qu'exerçoit sur cette église la paroisse de Saint-Germain-l'Auxerrois,

dans laquelle elle étoit située. Ce droit, qui avoit été accordé à son

chapitre par des lettres de Galon, évêque de Paris, en 1113, fut

confirmé et ratifié par ses successeurs, Maurice de Sully et Renaud de

Corbeil; et ce dernier lui annexa les revenus de cette chapelle, pour

augmenter les distributions de ses chanoines. Une foule de titres[78]

semble prouver que, dès le temps de Maurice, elle étoit réputée église

paroissiale, et desservie par un curé jouissant de tous les émoluments

attachés à cette place. Les nouvelles dispositions de Renaud en faveur

du chapitre de Saint-Germain, la firent supprimer après la mort du

curé alors existant, et l'office divin y fut depuis célébré par un

chapelain à la nomination des chanoines, lequel étoit obligé de leur

payer 200 livres par année sur les offrandes qui s'y faisoient.

[Note 78: _Hist. eccl. Par._, t. II, p. 295. Archiv. de S.

Germ... Test. Christ. Malcion....... Nouvelle Gaule

chrétienne, tom. VII, col. 253, etc.]

Cette chapelle a subsisté jusqu'en 1684. Alors elle fut démolie pour

l'exécution du projet qu'on avoit formé d'agrandir les bâtiments et les

prisons du Grand-Châtelet, et le service, ainsi que les revenus, en furent

transférés, tant à Saint-Germain qu'à Saint-Jacques-de-la-Boucherie.

Les auteurs de _la Gaule chrétienne_ ont rappelé que c'étoit dans

cette chapelle que l'on conservoit une pierre qui servoit d'étalon

pour les poids et les mesures, ou, pour mieux dire, qui avoit

anciennement servi à cet usage; car long-temps avant qu'elle eût été

démolie, les poids et mesures avoient été déposés dans d'autres lieux,

comme nous aurons bientôt occasion de le dire.

LA GRANDE BOUCHERIE.

Elle étoit autrefois située derrière le Châtelet et à l'entrée de la

porte de Paris[79].

[Note 79: Le corps de bâtiment où elle étoit placée existe

encore, et est occupé par des marchands de diverses

professions.]

Il n'y avoit, dans l'origine, à Paris, qu'une seule boucherie établie

au parvis Notre-Dame. Mais, lorsque la ville commença à s'agrandir du

côté du nord, il s'en forma une seconde auprès du Grand-Châtelet;

depuis on en établit encore une autre vis-à-vis cette seconde, dans

une maison qui avoit appartenu à un changeur nommé _Guerri_, et que le

roi Louis-le-Gros avoit achetée en 1134, pour en faire un don aux

religieuses de Montmartre. L'opinion de Piganiol, qui prétend que

cette maison fut la première boucherie du côté de la ville, est

évidemment fausse; et l'histoire de Saint-Martin dit positivement que

le même Louis-le-Gros, pour indemniser Guillaume de Senlis, dans le

fief duquel étoit la maison de Guerri, lui donna un des étaux qui lui

appartenoient dans la Grande-Boucherie, _inter veteres status

carnificum_[80]. On ne peut pas même douter que, plusieurs siècles

auparavant, il n'y eût des marchés de ce genre au nord et au midi.

[Note 80: _Hist. S. Mart._, lib. IV, fol. 330.]

Quelque temps après l'accroissement de la boucherie du Châtelet, les

chevaliers du Temple jugèrent à propos d'en établir une sur leur

territoire: les bouchers de la maison de Guerri crurent avoir le droit

de s'opposer à cet établissement, prétendant que nul ne pouvoit tenir

boucherie sans leur consentement; mais il subsista malgré leurs

réclamations, et Philippe-Auguste, qui régnoit alors, leur permit

seulement, comme par une sorte de compensation, de vendre du poisson

d'eau douce. Depuis, ces bouchers associés[81] achetèrent en

différents temps, de divers particuliers, les places des environs,

pour réunir le tout dans une même enceinte qui composa _la

Grande-Boucherie_; mais auparavant ils abandonnèrent l'ancienne place

qu'ils avoient dans la Cité, et le roi la donna à l'évêque et au

chapitre, qui en conservèrent les étaux et y établirent d'autres

boucheries.

[Note 81: Cette association étoit faite en nom collectif, et

composée de dix-huit à dix-neuf familles, qui possédoient

ensemble la boucherie de la porte de Paris, et celle du

cimetière Saint-Jean; de manière que si les mâles d'une de

ces familles venoient à manquer, les autres en héritoient, à

l'exclusion des bâtards et des femmes. Quoique ces bourgeois

fussent très-riches, cependant ils exerçoient eux-mêmes leur

métier: ils y étoient même obligés, comme on le voit par les

registres du parlement, et il leur étoit défendu de louer

leurs étaux à d'autres. Cette communauté de bouchers avoit

une juridiction particulière et une chambre de conseil;

l'appel de leurs jugements alloit au Châtelet, et ils ont

conservé ce privilége, jusqu'à ce que Louis XIV eut réuni au

Châtelet toutes les justices particulières de la ville et

des faubourgs de Paris. De ces familles de bouchers, il ne

restoit plus, dans le siècle dernier, que les _Sainctyons_

et les _Thiberts_.]

Cette Grande-Boucherie occupoit, dans l'origine, un plus grand espace

que dans les temps suivants. Hugues Aubriot, prévôt de Paris sous

Charles VI, força d'abord les bouchers d'abattre, à leurs dépens, une

de leurs maisons située près des prisons du Châtelet, et de retirer de

deux toises en oeuvre la clôture même de la Boucherie, afin d'agrandir

d'autant la rue située entre cet édifice et le Grand-Châtelet[82].

[Note 82: Pig., p. 51.]

Le second retranchement à leur terrain arriva lors de ces malheureuses

factions qui agitèrent l'État sous le règne du même prince. Dans cette

anarchie violente, dont nous ne tarderons pas à offrir le tableau, les

bouchers, qui avoient pris le parti du duc de Bourgogne, se

signalèrent par de si grands excès, commirent de telles cruautés, que,

lorsque le parti du duc d'Orléans triompha un moment de l'autre en

1416, on crut nécessaire de tirer une vengeance éclatante de ces

mutins. Quelques-uns d'entre eux furent punis rigoureusement; et le

roi, par ses lettres du 13 mai 1416, ordonna que la Grande-Boucherie

seroit rasée, ce qui fut exécuté. Au mois d'août suivant, leur

communauté fut abolie, on révoqua leurs priviléges; en même temps il

fut ordonné que tous les bouchers de Paris ne composeroient plus

qu'une même communauté, régie comme celles de tous les autres arts et

métiers, et que quatre nouvelles boucheries seroient établies[83].

Mais au mois d'août 1418, les bouchers destitués obtinrent des

lettres-patentes qui les réintégroient, et portoient permission de

faire _refaire, construire et édifier ladite Boucherie en la place où

elle souloit être_[84]. En conséquence de cet arrêt, ils s'adressèrent

au voyer de Paris, afin de prendre avec lui l'alignement des anciennes

fondations. Mais la fouille que l'on fit alors ayant fait reconnoître

le peu de régularité qui régnoit dans ces places et étaux, acquis

successivement et par parcelles, puis renfermés ensuite dans la même

enceinte, ainsi que l'incommodité qui pouvoit en résulter pour le

public, si on en laissoit rétablir les parties saillantes qui avoient

long-temps obstrué les rues d'alentour, il fut dressé un plan nouveau,

dans lequel ces rues se trouvèrent dégagées, mais qui fit perdre aux

propriétaires quinze toises carrées de leur fonds. Malgré leurs vives

réclamations, ce plan, conforme à l'utilité publique, fut maintenu.

Depuis il leur fut encore retranché trois étaux en 1461, sous Louis

XI; mais cette fois ils obtinrent un dédommagement de pareil nombre

d'étaux dans le cimetière Saint-Jean, sous la charge d'une légère

redevance annuelle, qu'ils payoient encore dans le siècle dernier[85].

[Note 83: Leurs places furent désignées devant

Saint-Leufroi, près le Petit-Châtelet, dans la halle de

Beauvais et le long des murs du cimetière Saint-Gervais.]

[Note 84: Les mêmes lettres portoient que les quatre

nouvelles boucheries seroient démolies; mais ce dernier

article n'eut point son entière exécution. À l'exception de

celle qui avoit été bâtie vis-à-vis Saint-Leufroi, et qui

fut abattue, parce qu'elle eût été trop près de la grande,

toutes ces nouvelles boucheries furent conservées. (Traité

de la Police, t. I, p. 1205. et suiv.)]

[Note 85: Soixante liv. parisis pour les trois étaux.]

Jaillot pense que la Grande-Boucherie n'étoit point alors située à

l'endroit où nous l'avons vue, mais de l'autre côté, entre les rues de

la Saulnerie et Pierre-au-Poisson. Il prétend que son dernier

emplacement étoit alors occupé par un four public, nommé le _Four

d'Enfer_; et les raisons qu'il en donne sont fondées sur des titres

qui leur donnent beaucoup de vraisemblance[86].

[Note 86: Recherches sur Paris; quartier

Saint-Jacques-de-la-Boucherie, p. 18.]

St-JACQUES-DE-LA-BOUCHERIE.

Nous retombons à chaque instant dans les ténèbres profondes de ces

antiquités, dont aucun titre authentique n'aide à démêler l'origine.

Saint-Jacques-de-la-Boucherie est encore un de ces monuments sur

lesquels on ne sait rien de certain, et au sujet desquels on a fait

des milliers de conjectures. Dubreul, Malingre, Sauval, les historiens

de l'église et de la ville de Paris, semblent adopter la tradition qui

porte qu'anciennement cette église étoit une simple chapelle sous

l'invocation de sainte Anne, chapelle qui fut changée en paroisse sous

le règne de Philippe-Auguste. L'abbé Lebeuf réfute cette opinion, en

prouvant que le culte de sainte Anne n'a été reçu en France qu'au

treizième siècle[87]; mais celle qu'il présente n'est pas mieux

fondée, car il pense que Henri Ier et _Agnès_ de Russie sa femme

purent faire construire cette chapelle qu'on dédia sous le titre de

_Sainte-Anne_, parce que, dit-il, le nom d'Agnès se disoit en latin

_Agna_ et _Anna_. On pourroit lui contester que ces deux mots latins

aient jamais été employés dans ce sens; mais une objection beaucoup

plus forte, et qui renverse toute son hypothèse, c'est que, suivant

nos meilleurs historiens, la princesse qu'épousa Henri Ier se nommoit

_Anne_ et non _Agnès_, et que dans la charte de fondation de

Saint-Martin-des-Champs, où il lit _Signum Agnetis_, il faut lire

_Annæ reginæ_, qui s'y trouve après la signature de Henri Ier et de

Philippe son fils[88].

[Note 87: T. I, p. 314.]

[Note 88: _Hist. S. Martin_, p. 6.]

Un autre auteur (l'abbé Villain), qui a donné l'histoire particulière

de cette église[89], n'ayant pu trouver d'autorité suffisante pour en

fixer l'origine, a cru qu'il lui étoit permis d'opposer conjectures à

conjectures, et, d'après cela, n'a pas craint de présenter cette

chapelle comme fondée _dans des temps peu éloignés de ceux de la

domination des Romains_. Cependant il lui a été impossible de prouver

ce qu'il avoit avancé; et s'il s'est livré à une semblable idée, c'est

qu'il n'a considéré les accroissements de Paris, du côté du nord, que

comme de simples habitations de bouchers et de tanneurs que la police

romaine excluoit du sein des villes. Cependant ce faubourg étoit

habité, dès les commencements, par toutes sortes de citoyens; et

quoique les Normands l'eussent détruit à plusieurs reprises,

cependant, sous la première et la seconde race de nos rois, les

historiens font déjà mention des églises de Saint-Martin, de

Saint-Laurent, de Saint-Gervais, de la chapelle Saint-Pierre, dite

depuis Saint-Méri, et de celle de Sainte-Colombe, qu'on croit être

l'église Saint-Bon. Mais on ne trouve dans aucun d'eux qu'il existât

alors une chapelle représentée aujourd'hui par l'église Saint-Jacques;

de manière qu'avant l'onzième siècle et peut-être même le suivant, on

cherche vainement quelque trace de cet édifice. Quant à cette autre

conjecture de l'abbé Lebeuf, que l'ancienne église de Saint-Martin

étoit située vers l'endroit où est celle de Saint-Jacques, elle paroît

contredire toutes les traditions qui nous en sont restées, comme nous

le ferons voir en parlant de cette ancienne basilique.

[Note 89: En 1758.]

Il n'y a pas moins d'incertitudes sur les causes qui ont fait de cette

chapelle une dépendance de l'abbaye de Saint-Martin-des-Champs. Parmi

une foule d'opinions diverses, qu'il seroit fastidieux de rapporter,

au milieu de tant de variations et d'obscurités, voici ce qui nous

semble le plus vraisemblable. Il existoit certainement, au douzième

siècle, une chapelle à l'endroit où est située l'église de

Saint-Jacques-de-la-Boucherie; mais on n'a point de preuves qu'elle

portât le nom de Sainte-Anne, et si elle eût été sous l'invocation de

Sainte-Agnès, le culte de cette première titulaire s'y seroit

perpétué: cependant on n'en a jamais fait la fête, ni aucune mémoire

particulière dans cette église. On peut prouver en outre que les

religieux de Saint-Martin ne la possédoient point encore en 1097 ni en

1108, par la raison qu'elle n'est point énoncée dans les bulles

d'Urbain II et de Pascal II, relatives à ces religieux, et données

dans ces deux années[90]. Mais d'autres titres font voir qu'elle ne

tarda pas à leur appartenir, et ce fut peut-être un don de Ponce, abbé

de Cluni, qui vivoit dans ce temps-là. Elle fut, suivant les

apparences, érigée dès lors en paroisse pour la commodité des

habitants qui se trouvoient trop éloignés de Saint-Martin, et qui

pouvoient avoir besoin d'être administrés pendant la nuit. En effet,

on la trouve indiquée sous ce titre dans la bulle de Calixte II[91],

donnée l'an 1119, et dans laquelle sont rappelées toutes les

possessions de l'abbaye de Saint-Martin. C'est le premier titre

authentique qui fasse mention de cette église. Il en résulte que

Dubreul, Sauval et plusieurs autres se sont trompés en ne plaçant son

érection en paroisse que sous Philippe-Auguste et vers l'an 1200.

[Note 90: _Hist. S. Mart._, p. 148 à 153.]

[Note 91: _Hist. S. Mart._, p. 156.]

Cette église n'eut d'abord aucun surnom: son voisinage de la

Grande-Boucherie, ou peut-être les nombreuses habitations de bouchers dont

elle étoit environnée dans les premiers temps, lui firent donner celui

qu'elle porte à présent; et l'abbé Lebeuf se trompe encore, lorsqu'il dit

qu'elle ne le doit qu'à la nécessité de la distinguer de deux autres

églises connues également sous le nom de Saint-Jacques[92]. L'origine de

ces deux dernières ne remonte pas plus haut que le quatorzième siècle, et

l'on peut démontrer que celle-ci étoit appelée _Ecclesia S. Jacobi de_,

ou, _in carnificeriâ_, plus de soixante-dix ans auparavant.

[Note 92: Saint-Jacques-l'Hôpital et

Saint-Jacques-du-Haut-Pas.]

Cette église étant devenue successivement trop petite pour le nombre

toujours croissant de ses paroissiens, on fut obligé d'y faire, à

plusieurs reprises, des augmentations qui la rendirent extrêmement

irrégulière, parce qu'on se trouvoit gêné par le terrain. Le vaisseau

en étoit grand et élevé, mais d'un mauvais gothique; on y avoit

pratiqué un grand nombre de chapelles dont quelques-unes furent

détruites en 1672, du côté du chevet, pour élargir la rue des Arcis

qu'elles obstruoient.

Dans ces constructions incohérentes, ce qu'il y avoit de plus ancien

se voyoit du côté oriental du choeur et dans l'aile septentrionale.

Ces parties sembloient être du quatorzième siècle. Dès 1374, les

habitants de cette paroisse ayant obtenu, par échange, du prieur de

Saint-Éloi, une maison située près de leur église, l'avoient abattue

peu de temps après; et sur cet emplacement ils avoient élevé

l'extrémité orientale des deux ailes de cette église du côté du midi.

On multiplia peu à peu les ailes de ce côté; et ces dernières parties

étoient ce qu'il y avoit de moins ancien avec la tour et le portail.

On y reconnoissoit le goût gothique du quinzième siècle, et même du

commencement du seizième. La tour, qui ne fut achevée que sous le

règne de François Ier, et qui existe encore[93], est très-élevée et

d'un travail délicat; mais il est faux qu'elle soit la plus haute de

toutes les tours de Paris, et qu'elle surpasse en élévation celles de

Notre-Dame: elle est couronnée aux quatre coins par les symboles des

quatre évangélistes.

[Note 93: L'église a été abattue et convertie en marché. La

tour est devenue une propriété particulière.]

Le petit portail de cette église, du côté de la rue de Marivault,

avoit été bâti, en 1399, aux dépens du célèbre Nicolas Flamel[94]. La

maison où il demeuroit faisoit le coin de cette rue et de celle des

Écrivains, et dans le siècle dernier on voyoit encore, sur de gros

jambages, sa figure et celle de Pernelle sa femme, entourées

d'hiéroglyphes et d'inscriptions. Ils étoient encore représentés dans

l'église sur le pilier près de la chaire[95], et sur la petite porte

qu'ils avoient fait construire[96].

[Note 94: L'existence de ce personnage singulier parut,

dit-on, mystérieuse et pleine de prodiges à ses

contemporains, parce qu'ils lui virent faire des choses qui

leur semblèrent fort au-dessus et de la condition obscure

dans laquelle il étoit né, et des moyens que pouvoit lui

fournir la profession d'écrivain qu'il exerçoit: car,

ajoute-t-on, sortant tout à coup de la médiocrité où il

sembloit devoir toujours vivre, il tira d'honnêtes familles

de la misère, dota des filles, secourut la veuve et

l'orphelin, fonda des hôpitaux, répara des églises; enfin se

répandit en largesses plus grandes qu'il n'appartenoit d'en

faire à un particulier, et même à un particulier opulent.

Toutefois il est probable que par _contemporain_ il faut

entendre ici la classe _populaire_, qu'étonne tout ce qui

est nouveau à ses yeux, et qui est disposée à trouver du

merveilleux dans tout ce qui lui paroît inexplicable. Voyant

un homme dont l'état sembloit peu lucratif, faire tout à

coup des dépenses aussi considérables, le peuple de ce

temps-là, qui n'étoit pas plus capable que ne le seroit

celui de nos jours, de rechercher et d'approfondir les

causes d'un événement dont les apparences avoient quelque

chose d'extraordinaire, se fit sur le compte de Nicolas

Flamel mille idées bizarres dont la tradition s'est

perpétuée et peut-être grossie d'âge en âge. Les moins

exagérés crurent qu'il avoit trouvé la pierre philosophale,

et cette croyance a trouvé des partisans jusque dans le

siècle dernier. «Un particulier, dit l'abbé Villain, sous un

nom imposant, mais sans doute emprunté, se présenta, en

1756, à la fabrique de cette paroisse, se disant chargé par

un ami mort d'une somme considérable qu'il devoit employer à

des oeuvres pies, à sa volonté. Ce particulier ajouta que,

pour entrer dans les vues de son ami, il avoit imaginé de

réparer des maisons caduques appartenantes à des églises;

que la maison du coin de la rue de Marivault, vis-à-vis de

Saint-Jacques-de-la-Boucherie, avoit besoin de réparations,

et qu'il y dépenseroit trois mille livres. L'offre fut

acceptée; la réparation étoit le prétexte: l'objet véritable

étoit une fouille et l'enlèvement de quelques pierres

gravées[94-A]. Les intéressés à la découverte du trésor

imaginaire veillèrent avec soin sur l'ouvrage; on creusoit

en leur présence; on emportoit furtivement des moellons et

toutes les pierres gravées. La réparation qui a été faite

montoit à deux mille livres; mais ce particulier et les

intéressés ont disparu sans payer, et cette dépense restera

probablement sur le compte d'un maître maçon, qui s'est

livré trop légèrement à des inconnus qu'il cherche et ne

trouve point.» On présume que ces inconnus cherchoient la

pierre philosophale.

Avant cet événement, plusieurs curieux ayant déjà fait

fouiller la terre dans les caves de leurs maisons, y avoient

trouvé, dans différents endroits, des urnes, des fioles, des

matras, du charbon; et dans des pots de grès une certaine

matière minérale, calcinée et divisée en petits globes de la

grosseur d'un pois. De telles découvertes, bien qu'elles ne

fussent pas de nature à satisfaire leur curiosité,

semblèrent confirmer néanmoins ces idées de _science

occulte_, au moyen desquelles on cherchoit à expliquer les

actions extraordinaires de ce personnage.

Quelques-uns, cherchant des explications plus

naturelles[94-B], prétendirent que cet homme avoit dû ses

_immenses richesses_ à la connoissance qu'il avoit des

affaires des juifs; et que, lorsqu'ils furent chassés de

France, leurs biens ayant été acquis et confisqués au profit

du roi, Flamel traita avec leurs débiteurs pour la moitié de

ce qu'ils devoient, en leur promettant de ne pas les

dénoncer. Mais, comme l'observe très-bien Saint-Foix, ces

écrivains n'eussent pas avancé un fait aussi faux, s'ils

eussent lu les déclarations de Charles VI, à l'occasion de

ce bannissement: la première, du 17 septembre 1394, porte

plusieurs clauses, tant pour la sûreté de leurs personnes,

que pour celle de leurs biens, et le remboursement de leurs

créances; et les autres, données le 2 mars 1395 et le 30

janvier 1397, dégagent entièrement leurs débiteurs de toute

obligation contractée envers eux.

Tant de fables ridicules qui ont été débitées sur Nicolas

Flamel, et ces conjectures de quelques-uns dont la fausseté

est si évidente, et l'incertitude où tant d'autres sont

restés, par cette impossibilité où ils croyoient être de

rendre raison des merveilles de sa vie, prenoient leur

source dans une erreur première qui leur faisoit supposer

qu'en effet il avoit fallu d'_immenses richesses_ pour

exécuter tout ce que ce personnage avoit fait. Il a suffi à

un homme de sens d'écarter d'abord cette supposition, pour

faire évanouir le merveilleux dont on avoit voulu entourer

ce personnage, plus célèbre qu'il ne lui appartenoit de

l'être, et qui, sans doute, n'avoit pas compté sur une telle

célébrité. Tel est le résultat du travail complet fait sur

ce stérile sujet par M. l'abbé Villain déjà cité. (_Voyez_

Histoire de la paroisse Saint-Jacques-de-la-Boucherie, et

Hist. de Nicolas Flamel et de Pernelle, par cet écrivain,

1761.) Il y prouve, qu'à l'exception de quelque bizarrerie

qu'il est possible de remarquer dans le caractère de Flamel,

ses oeuvres et sa vie, ne sortent pas de la classe des

événements les plus communs. Pour arriver à cette

démonstration, le savant biographe a compulsé, lu, vérifié

une foule d'actes, de titres, de contrats, ensevelis dans la

poussière des dépôts, et notamment dans les archives de

Saint-Jacques-de-la-Boucherie. Soutenu de toutes ces pièces,

il prouve jusqu'à la dernière évidence, 1º que le bien de

Flamel n'étoit pas très-considérable, et qu'il a pu

facilement le gagner dans son état d'écrivain, qui, loin

d'être _peu lucratif_, étoit une profession honorée et

avantageuse avant la découverte de l'imprimerie; 2º que sa

femme Pernelle, à laquelle il survécut plus de vingt années,

avoit accru sa fortune par une donation qu'elle lui fit du

patrimoine assez considérable qu'elle possédoit; 3º qu'il

vivoit avec l'économie la plus sévère, à cause de ce goût de

piété qui le portoit à consacrer au service des églises la

fortune que Dieu lui avoit donnée; 4º enfin, et ceci est

sans réplique, qu'après un recensement fait de son avoir et

des fondations dont il est le créateur, il est démontré que

ces établissements ne passent pas la valeur de son capital.

Cette petite dissertation, extrêmement curieuse, est un vrai

triomphe remporté par la critique judicieuse et éclairée sur

l'ignorance et les préventions.]

[Note 94-A: Saint-Foix dit qu'en 1754 on voyoit encore et

qu'il avoit vu lui-même ces pierres où étoient gravées la

figure de Flamel et celle de sa femme, avec des inscriptions

gothiques et de prétendus hiéroglyphes.]

[Note 94-B: Piganiol et Naudé.]

[Note 95: Sur ce pilier on avoit aussi placé l'inscription

suivante: «Feu Nicolas Flamel, jadis écrivain, a laissé par

son testament, à l'oeuvre de cette église, certaines rentes

et maisons qu'il a aquestées et achetées de son vivant, pour

faire certain service divin et distributions d'argent,

chacun an par aumosne, touchant les Quinze-Vingts,

l'Hôtel-Dieu et autres églises de Paris.»]

[Note 96: _Voyez_ pl. 30, une Représentation de l'Église de

Saint-Jacques-de-la-Boucherie, d'après une ancienne gravure

devenue très-rare.]

CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE SAINT-JACQUES-DE-LA-BOUCHERIE.

TABLEAUX.

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 2/8) · 第 4 / 37 段