III

Étienne débarqua le lundi matin vers cinq heures dans la grande petite

ville où il pensait finir ses jours. Le mariage civil et religieux était

fixé au lendemain; Hortense arrivait le soir même par le train-poste

sous l'escorte des deux Bersac. Ces pontifes avaient décidé qu'un futur

ne peut voyager avec sa fiancée, et l'écrivain prit les devants en vertu

de ce principe, qu'un galant homme doit toujours être le premier sur le

terrain.

L'omnibus du chemin de fer le conduisit avec ses bagages à l'hôtel des

_Ambassadeurs_. En moins de dix minutes, l'illustre Parisien fut

installé dans un bel appartement au premier étage, sur la grand'rue, et

couché dans un lit moelleux, élastique, parfumé d'une honnête et franche

odeur de lessive provinciale. Deux heures de repos par-dessus le solide

à-compte qu'il avait pris dans son coupé lui rafraîchirent le corps et

l'esprit; il rêva qu'il était papillon dans une prairie, qu'il cueillait

les fleurs les plus belles et que son bouquet printanier, noué d'une

faveur bleue, ressemblait à Mlle Jouassin, de la Comédie-Française. La

joie ou la surprise l'éveilla; il vit une chambre inconnue, un rayon de

soleil où dansaient des millions d'atomes, et trois ou quatre malles

entassées dans un coin. Peu à peu ses idées se fixèrent; il se rappela

qu'il était un voyageur détaché de tout ce qu'il avait connu, pratiqué,

aimé, et en route pour une vie nouvelle. «Tout ce que je possède est

ici, je ne laisse rien derrière moi, pas même un créancier.» A cette

sensation de liberté absolue succéda la pensée d'Hortense et de

l'engagement irrévocable qu'il allait prendre: «Dans vingt et quelques

heures, je ne m'appartiendrai plus.» Il ne s'effraya point de cette

perspective; l'abandon de lui-même entraînait une réciprocité qui lui

parut consolante. Posséder une jeune et jolie femme qu'on adore,

n'est-ce pas le bonheur dans son plein, la fin dernière de tous les

romans? Mais jouir par surcroît du bien-être, de l'abondance, du luxe,

de l'éclat, de la considération, du loisir, voilà une réalité qui corse

agréablement l'idéal; la poésie se double et s'étoffe de bonne prose

bien solide.

Étienne s'élança hors du lit sur un air d'opéra-bouffe.

Ne rien faire,

Qu'aimer et plaire!

A son premier coup de sonnette, il vit accourir un garçon qui l'admirait

sans doute par ouï-dire, mais dont les yeux en boule et l'empressement

effaré ne laissèrent pas que de flatter son amour-propre. Chaque mot,

chaque geste de cet indigène, et même ses maladresses les plus lourdes,

semblaient dire: «Ah! monsieur! quel honneur pour nous!»

Il n'est si grand seigneur qui ne flaire de bon appétit l'encens des

patauds. Étienne ne s'offensa point de la curiosité qui s'éveillait

partout sur son passage. Tout en flânant par les rues, à la mode de

Paris, il ruminait ce vers d'Horace: «Il est doux de se voir montré au

doigt et d'entendre dire: «C'est lui!» Sa gloire l'avait précédé; on

l'attendait, on le guettait, le libraire de la rue Impériale s'était

comme pavoisé en étalant _Silva_, _Marius et Marie_, _le Prisonnier_,

_le Fiel de Colombe_, _Hippolyte II_, _les Soirées de Scutari_, _Ivan_,

_Jacqueline_, les bons livres d'Étienne et ses drames applaudis. Son

portrait était au premier plan chez les papetiers de tous étages,

quelques passants le saluèrent; un mendiant lui dit: «Monsieur Étienne!»

et gagna de ce coup une pièce de cinq francs. Il semblait que cette

préfecture de trente-cinq mille âmes attendît un messie, et que ce

messie fût lui.

Au sortir de l'auberge, il avait refusé de prendre un guide: coquetterie

de touriste! C'est ainsi qu'il s'était jeté à corps perdu dans les

villes les plus inextricables de l'Europe, Rome, Séville, Prague et

Constantinople. Il ne lui fallut pas un quart d'heure pour trouver la

rue des Murs, ce petit faubourg Saint-Germain où Hortense avait son

hôtel, et Célestin son ermitage. L'hôtel Bersac était un des plus beaux

de la ville, bâti dans les derniers temps du Roi Bien-Aimé par

l'intendant de la province. Un nombreux domestique lessivait les

fenêtres, époussetait les meubles, accrochait les rideaux. Sous le

portail, un cocher d'aspect vénérable achevait la toilette d'un landau

presque neuf, tandis que deux chevaux du Mecklembourg, graves et

solennels comme des conseillers auliques, revenaient de leur promenade

du matin. En bonne conscience, Étienne s'avoua qu'il ne pouvait guère

rêver mieux. Même à Paris, vers la rue de Varennes, il eût fallu marcher

longtemps pour compter vingt hôtels de plus grand air et de plus digne

apparence. La façade était large et les étages élevés. Point de jardin

pourtant, mais une vaste cour plantée de robiniers séculaires. Pour peu

que le château de Bellombre se rapportât à la maison de ville, le plus

exigeant des poètes avait deux logis à souhait pour ses hivers et ses

étés.

Il put rêver et circuler à l'aise autour de ce petit palais qui

appartenait en propre à sa femme, et dont un bon contrat lui assurait

l'usufruit. Nul importun ne vint traverser sa méditation; le faubourg

Saint-Germain est discret, même en province. «Décidément, pensait-il,

j'aborde au port de la véritable vie après un long voyage sur des océans

de papier peint.» Lorsqu'il se transportait en imagination au milieu de

ce grand Paris qu'il avait quitté la veille, il n'y voyait qu'un

tohu-bohu de choses ruineuses et méprisables, un troupeau de viveurs

cosmopolites tondu par une horde de nomades affamés, un combat de

vanités stupides, d'avidités sans pudeur, d'ambitions sans principes;

point de repos, point de bonheur, point d'amour et presque plus

d'esprit; la conversation éteinte faute de loisir, les salons désertés

pour l'écurie, le tripot et le fumoir; les femmes presque aussi

affairées que les hommes, les mondes mélangés et confondus, les

duchesses et les drôlesses parlant le même argot et affublées des mêmes

chiffons, les bourgeois eux-mêmes corrompus par la rage de paraître,

l'universalité des gens entraînée à manger son capital avec ses revenus;

les épargnes du passé et les réserves de l'avenir fondues, volatilisées,

anéanties dans ce creuset surchauffé où l'on jette bon an mal an dix

milliards, la grande moitié du revenu national. C'est la province qui

produit et Paris qui consomme; on ne travaille, on ne pense, on ne

cause, on n'aime, on ne vit qu'à cent lieues de ce foyer destructeur.

Heureux les peuples qui n'ont pas de capitale! Quand reviendra le temps

où les villes de dix mille âmes se suffisaient le plus agréablement du

monde, où une société polie, lettrée, galante et gaie vivait sur

elle-même dans chaque petit coin, et n'attendait ni ses idées, ni ses

passions, ni ses ridicules par le courrier de Paris?

L'heure du déjeuner interrompit le monologue; Étienne retourna d'un pas

léger vers son gîte d'un jour. Chemin faisant, il découvrit dans une rue

écartée une petite plaque de cuivre où l'on pouvait lire ces simples

mots: MOINE PÈRE ET FILS, _successeurs de Bersac aîné_. La maison, de

belle apparence, avait l'air discret d'un bureau et ne sentait nullement

la boutique. Ce détail lui fut agréable; il vit avec un plaisir enfantin

que son précurseur n'était pas un marchand de la dernière catégorie,

mais une sorte de commissionnaire au niveau des agents de change et des

banquiers de la ville.

On lui servit un excellent repas à table d'hôte; l'aubergiste lui

prodigua mille attentions personnelles, et lui versa d'un vin que

l'empereur avait apprécié, disait-on, dans son voyage de 1853. La

curiosité respectueuse de vingt-cinq ou trente convives n'incommoda

nullement M. Étienne; je crois même qu'il en fut un peu flatté. Comme il

achevait son dessert, on vint lui dire que le préfet, M. de Giboyeux,

l'attendait au premier étage. Il remonta chez lui, et trouva dans son

petit salon un homme de cinquante ans, fort aimable, qui avait traversé

le journalisme après 1830, et qui s'autorisait du nom d'homme de lettres

pour présenter ses hommages au nouvel astre du département.

Tout administrateur qui connaît son métier, fait l'éloge du pays qu'il

habite et dit le plus grand bien de la population, quoiqu'il soit

toujours en instance pour obtenir son changement. Le préfet ne manqua

point à ce devoir, il célébra la générosité du conseil général qui lui

avait fait bâtir un palais de deux millions et demi, où son ménage de

garçon dansait comme une noisette dans un tambour. On peut croire qu'il

n'oublia point de vanter Mme Bersac et toute la famille, y compris le

vieil ultramontain Célestin, que l'administration aimait peu, mais

qu'elle vénérait pour ses vertus et pour son influence. Le comte de

Giboyeux, que le tracas des élections prochaines empêchait parfois de

dormir, fit mille avances au bon Étienne. Il insinua doucement que le

député sud-est de la ville était vieux, incapable et médiocrement

populaire. Les électeurs l'avaient nommé sous le bâton; encore

n'avait-il obtenu que 110 voix de majorité. Si un homme riche, célèbre,

appuyé par le camp des Bersac, voulait s'entendre avec la préfecture, sa

nomination ne faisait pas l'ombre d'un doute. «Mais, dit Étienne, je me

soucie fort peu de la politique, et je n'en sais pas le premier

mot.--Justement! c'est dans l'élite des indifférents et des sceptiques

qu'on recrute les bonnes majorités.»

Resté seul, il nota ses impressions et commença le mémorandum détaillé

de sa nouvelle existence. Je possède ce cahier, fort décousu par

malheur, et plein de lacunes énormes. Sur les deux heures, il s'aperçut

que le soleil s'était voilé, et que la pluie, une vraie pluie atlantique

comme on n'en voit que dans nos départements de l'Ouest, lavait les

toits et les pavés à grande eau. Impossible de mettre un pied dehors, et

les Bersac n'arrivaient qu'à six heures. Comme il était parti le soir,

il n'avait pris aucune provision de lecture, si ce n'est l'itinéraire

des chemins de fer. Il sonna pour avoir des journaux; un garçon de

l'hôtel en apporta cinq ou six qui lui parurent vieux d'un an,

quoiqu'ils fussent de l'avant-veille. L'ennui le prit; ces natures

pétulantes supportent malaisément trois ou quatre heures d'inaction. Il

se mit à marcher de la porte à la fenêtre et de la fenêtre à la porte,

comme un factionnaire ou un prisonnier. La pendule marchait aussi, mais

lentement; il s'avisa que les minutes de province pourraient bien être

un peu plus longues que celles de Paris. A coup sûr, la pluie de Paris

était moins monotone, moins obstinée, moins insolente que ce déluge

départemental. «J'ai vu tomber l'eau quelquefois, mais sans y prendre

garde: on causait, on riait, les amis entraient et sortaient; au pis

aller, j'ouvrais un livre ou je regardais un tableau. Si la mélancolie

avait été trop forte, je me serais fait conduire au cercle ou chez Anna.

Le soir, à l'heure des spectacles, il peut pleuvoir à cuveaux sans que

personne en sache rien, sauf les cochers et les sergents de ville.»

A force d'écarter les rideaux, il découvrit son pendant de l'autre côté

de la rue. C'était un homme de soixante à soixante-cinq ans, peut-être

un ancien colonel, qui logeait en face de l'hôtel, au premier étage:

haute taille, forte corpulence, cheveux blancs taillés en brosse,

moustache hérissée, pas d'autre vêtement qu'un pantalon soutenu par des

bretelles de tapisserie et un col noir bouclé sur la nuque.

L'appartement semblait vaste et riche, mais le pauvre guerrier en

retraite jouissait visiblement peu de ses confortables loisirs. Il

circulait à grandes enjambées dans une demi-douzaine de chambres,

s'arrêtait méthodiquement à la même fenêtre, appuyait la main droite au

même carreau, jouait un air très-court, le boute-selle ou _la

Casquette_, bâillait copieusement et esquissait une pirouette sur le

talon droit. Tous les quarts d'heure, il prenait une grosse pipe,

l'allumait avec du papier, se jetait dans un fauteuil, aspirait cinq ou

six bouffées, entr'ouvrait la fenêtre et secouait la cendre sur le

trottoir.

Ce manége finit par exaspérer Étienne. «Quoi! pensait-il, voilà un homme

qui a été jeune, fringant, ambitieux tout comme un autre; il a rêvé

gloire et victoire, on trouverait peut-être à son dossier une action

héroïque, enterrée dans les cartons du ministère; il n'a pas l'air d'un

sot, il paraît avoir de quoi vivre, et il végètera jusqu'à son dernier

jour dans cet étroit ennui de la province comme un chêne dans un pot de

fleur! Eh! va-t'en donc à Paris, grosse bête!»

Or, comme il ne manquait pas de logique, il opéra au même instant un

retour sur lui-même. «Et moi! que viens-je chercher ici? Ce que je gagne

à quitter Paris vaut-il ce que j'y laisse? Qu'adviendra-t-il du pauvre

Étienne dans dix ans, et peut-être plus tôt? Combien faut-il de jours de

pluie pour réduire un esprit valide à ce néant moral que le bâilleur

d'en face exprime à la façon des huîtres? Si je me sauvais? Il en est

temps encore; rien de conclu, liberté réciproque. Quel tapage à Paris!

Le soir même où tous les journaux...! Les gens qui me rencontreraient

sur le boulevard se frotteraient les yeux. Pour bien faire, il faudrait

se cacher jusqu'à neuf ou dix heures et apparaître en plein foyer de la

Comédie-Française. Vous! Lui! Toi! Tableau. Quelle aventure! Oui, mes

enfants, je suis des vôtres pour la vie, et je lirai cinq actes le mois

prochain!»

Son esprit se complut tellement au détail de cette hypothèse, qu'il

oublia le colonel, la pendule, la pluie et tout. Lorsque l'hôte lui

cria: «Monsieur, le train arrive en gare dans vingt minutes!» il

s'aperçut qu'il avait dormi en plein jour. C'était bien la première fois

depuis trente ans et plus. Il secoua ses dernières illusions de

célibataire et courut au-devant d'Hortense. La famille Bersac s'était

accrue, chemin faisant, du cousin George, commandant aux chasseurs à

pied. Étienne ouvrait la bouche pour remontrer aux vieux Bersac qu'une

veuve ferait mieux de voyager avec son futur qu'avec un prétendant

évincé; mais il fut désarmé par l'accueil amoureux d'Hortense et par

l'air honnête du cousin, qui se mariait lui-même dans un mois, après

l'inspection générale.

On se fit conduire en droiture au logis de M. Célestin, où l'on dîna

parfaitement, entre soi, sans cérémonie. Quelques notables de la ville,

la fine fleur des bien pensants, dix personnes au plus, hommes et

femmes, arrivèrent à neuf heures pour prendre le thé. L'élément féminin

laissait à dire, mais les hommes de ce parti n'étaient pas aussi

grotesques qu'Étienne l'avait supposé. Ils le choyèrent à qui mieux

mieux, et lui firent entendre qu'on serait tout à lui s'il se livrait

tout entier, s'il se rangeait aux bons principes, et s'il rompait

loyalement avec cette littérature légère qui ne respecte ni le trône ni

l'autel. «Messieurs, dit Bersac jeune, j'ai sa parole d'honneur, je

réponds de lui comme de moi-même.»

Étienne eût donné de bon coeur les compliments de ce sénat pour trois

minutes de tête-à-tête avec sa femme, mais la surveillance obstinée des

Bersac suivit les amants jusqu'au bout. On profita d'une embellie pour

reconduire processionnellement la jeune veuve à son logis, et plusieurs

gardes du corps en jupons l'escortèrent jusque dans sa chambre, tandis

que le choeur des vieillards ramenait Étienne à l'hôtel. Dirai-je qu'il

s'éveilla cent fois pour une et qu'il accusa le soleil de s'oublier

derrière l'horizon? Le jour parut enfin, et les voitures de gala

roulèrent par la ville, et le maire ceignit son écharpe en répétant les

quatre mots d'allocution qu'il comptait improviser, et les quatre

témoins choisis par Célestin Bersac soignèrent leur noeud de cravate,

tandis qu'Étienne s'habillait en trépignant, et que six caméristes

volontaires, recrutées parmi le meilleur monde, piquaient un cent

d'épingles dans Hortense.

L'acte du mariage civil, si grand dans sa simplicité, émut profondément

les hommes et fit sourire les femmes qui réservaient leur émotion pour

l'église. On partit pour la cathédrale au bruit des cloches sonnant à

toute volée; on descendit au milieu de l'inévitable racaille; Étienne

saisit au vol les commentaires des vagabonds et des mendiants: «Belle

femme, eh! Baptiste? j'en voudrais bien pour moi.

--C'est-il ce grand-là qui l'épouse? Elle en a pris pour son argent.

--Tous les auteurs de Paris sont de la noce.

--Faites-moi voir Alexandre Dumas.

--Ça doit être ce petit blond.

--La charité, mon beau monsieur, je prierai Dieu qu'il vous donne la

demi-douzaine!»

Après la messe et pendant le brouhaha de la sacristie, Bersac jeune

embrassa Étienne avec effusion. «Ah! mon ami, lui dit-il, vous avez

abjuré vos erreurs en pliant le genou devant nos saints autels!

--Cher monsieur, répondit Étienne, je me suis déchaussé autrefois pour

entrer à Sainte-Sophie, il le fallait! mais cela ne m'a pas rendu

musulman.»

Le cortége nuptial partit directement pour Bellombre, où les gens de Mme

Étienne avaient dressé un grand couvert. Les seigneurs du château furent

reçus à l'entrée du village par le curé de Saint-Maurice, le maire et

les trente-deux pompiers, musique en tête. L'autorité ne fut pas trop

gauche, et la fanfare des pompiers réserva ses plus fausses notes pour

le bal du soir. Le curé, bonhomme tout rond, mais fin matois s'il en

fut, pria M. Étienne d'excuser le délabrement d'une pauvre église

décapitée par le vandalisme révolutionnaire; il insinua que tôt ou tard

la haute munificence de quelque châtelain relèverait le clocher de la

paroisse. En attendant, l'homme de Dieu se laissa conduire au château

avec le maire, et prit sa bonne part du dîner.

Tout se passa le mieux du monde, le repas fut plus gai qu'on n'aurait pu

le prédire, car les têtes chauves y figuraient en grande majorité.

Étienne reconnut que l'on peut vieillir en province sans tourner à

l'aigre. Un ancien magistrat, svelte et propret, détailla fort joliment

une ariette que Mozart lui avait apprise en 1786. Et comme on s'étonnait

qu'il eût si bien gardé un souvenir de sa première enfance, il répondit

en se rengorgeant: «Mais, madame, en 86 j'avais seize ans, l'âge de

Chérubin et quelque peu de son caractère!»

A la chute du jour, invités et villageois se réunirent sur la pelouse.

Hortense ouvrit le bal avec le capitaine des pompiers, et Étienne avec

la femme du maire. Ce divertissement profane n'effaroucha nullement le

bon curé. Comme Étienne le félicitait de sa tolérance, il s'écria: «Nous

prenez-vous pour des gens du moyen âge? L'Église a fait de grands

progrès, tout immuable qu'on la dit. Soyez chrétiens, respectez nos

dogmes, soumettez-vous à notre autorité, et l'on vous tient quittes du

reste. Mille millions de rigodons font moins de tort à Dieu qu'une ligne

de Voltaire.»

Le temps courait grand train pour les danseurs de tout âge et de tout

étage, Étienne et sa femme exceptés. Ils s'échappèrent enfin vers dix

heures et gagnèrent une vaste chambre où les serviteurs du défunt,

restés en place, avaient laissé le portrait de leur maître. L'heureux

époux n'y prit pas garde; mais le lendemain matin, tandis que la jolie

tête d'Hortense reposait sur l'oreiller, il devina Bersac sous la toque

et la robe d'un juge consulaire. Il se leva sans bruit, salua gravement

l'image du bonhomme et lui dit _in petto_: «Merci, monsieur, de m'avoir

légué, sinon une jeune fille, du moins une femme aussi chaste que belle;

vous étiez un vieillard honnête et délicat.»

Les mariages de province La fille du chanoine, Mainfroi, L'album du régiment, Étienne. · 第 22 / 28 题