IV

Le cahier manuscrit que je copie, en l'abrégeant, s'arrête au lendemain

du mariage pour reprendre en janvier suivant; c'est une lacune d'environ

cinq mois. Nul doute que la lune de miel n'ait été sereine et radieuse.

Quelques papiers épars qui datent probablement de cette époque, nous

révèlent les manies du premier mari, les étonnements d'Étienne et la

docilité d'Hortense.

Bellombre, situé à trois lieues de la ville, dans un pays charmant,

datait du règne de Louis XIII. M. Bersac avait gâté le parc à grands

frais pour y tracer des lignes droites; il avait rebâti, Dieu sait

comme, les deux ailes du château. Tout le meuble était riche et moderne,

acajou et lampas, dans le style _cossu_ de 1835. A l'entrée de chaque

pièce, on lisait sur une pancarte l'inventaire et le prix des effets et

meubles meublants contenus en icelle. Le travail quotidien de chaque

domestique était minutieusement distribué par un règlement spécial.

Madame devait livrer au cordon bleu chaque dimanche, après vêpres, tous

les menus de la semaine; la femme de charge avait ordre de changer le

linge des maîtres le samedi et le mercredi soir, ni plus ni moins. La

porcelaine et les cristaux de tous les jours étaient sous la

responsabilité du valet de chambre, ainsi que le plaqué d'argent qui

servait en semaine; les dimanches et jours fériés, madame délivrait

elle-même l'argenterie et les services de luxe; elle devait enfermer la

vaisselle dans la salle à manger lorsqu'on passerait au salon, et

n'ouvrir que le lendemain matin à six heures l'hiver, à cinq heures

l'été, pour que tout fût lavé, mis en état et serré devant elle. Un des

premiers actes d'Étienne fut de jeter les règlements au feu, et madame,

qui les observait par obéissance posthume, ne paraît pas avoir plaidé

leur cause.

Bersac aîné jeûnait ou s'abstenait de viande, toutes et quantes fois

l'Église le prescrit, quoiqu'il eût des dispenses plein les poches. Il

imposait son régime à la jeune femme, qui du reste en avait fait

l'apprentissage au couvent. Hortense n'essaya pas de rien changer aux

habitudes d'Étienne, et comme il eut l'esprit de ne point discuter les

macérations qu'elle s'infligeait, elle s'en désaccoutuma peu à peu sans

mot dire. Une tolérance réciproque les conduisit bientôt, l'amour

aidant, à vivre et à penser comme une seule et même personne, ce qui est

l'idéal du ménage.

Comme don de joyeux avénement, Étienne offrit une pompe de mille écus à

la commune de Saint-Maurice, et Hortense une cloche. Le bon curé

préférait hautement un clocher, mais Étienne reconnut, après une

enquête, que les vandales de 93 étaient calomniés dans la paroisse; le

clocher détruit n'avait jamais existé qu'en projet, et ce projet, rédigé

par un architecte économe, s'élevait au minimum de quarante mille

francs.

Rien n'indique que l'auteur de _Jacqueline_ et de _Silva_ ait regretté

pendant ces six mois les plaisirs, les fatigues et les angoisses de la

vie littéraire. Non-seulement il oublia d'écrire, mais s'il lut

quelquefois, ce fut dans le petit coeur de son excellente femme, et il y

prit plus d'intérêt qu'au meilleur roman.

Aux approches de Noël, il se fit envoyer des livres et s'abonna à cinq

ou six journaux et revues. Les soirées étaient décidément trop longues

pour qu'on les passât tout entières à mirer deux yeux dans deux yeux. Un

hiver assez doux, mais humide et sombre, interdisait les plaisirs et les

occupations du dehors. Restait la conversation comme unique ressource,

mais il arrive toujours un moment où les âmes les mieux assorties n'ont

plus rien à se dire qu'elles n'aient répété cent fois. Étienne lut avec

Hortense; il permit à quelques grands esprits d'intervenir en tiers dans

l'heureux tête-à-tête. La jeune femme, comme toutes celles qui ont passé

au laminoir des couvents, était d'une ignorance incroyable. La

demi-liberté du mariage l'avait conduite à feuilleter les auteurs à la

mode; mais des chefs-d'oeuvre immortels qui sont le patrimoine du genre

humain, elle savait à peine le titre. Elle s'intéressa passionnément à

ces hautes études qui élargissaient son horizon et complétaient son être

moral; néanmoins, ayant observé qu'Étienne ne pouvait lire à haute voix

sans bâiller toutes les dix lignes, elle lui proposa spontanément de

revenir à la ville.

On fêta leur retour; les maisons les plus considérables se disputaient

le plaisir de les traiter. Étienne alla partout avec sa femme, qui

grillait de le produire et de s'en faire honneur. Il fit autant de frais

pour ces provinciaux que pour les plus fins connaisseurs de Paris. La

réputation d'homme brillant qui l'avait précédé se confirma et

s'étendit; ce fut un vrai triomphe. Non content de se faire admirer, il

se complétait par l'étude d'un monde inconnu. Dans les salons, au

théâtre, au cercle, il notait mille détails intéressants qu'il n'aurait

pas remarqués un an plus tard. L'étude a sa lune de miel comme le

mariage; nous ne percevons vivement que ce qui nous est nouveau. Les

singularités des moeurs et des caractères nous échappent du jour où

elles ne nous étonnent plus. Pendant un mois ou deux, Étienne écrivit

tous les soirs, tantôt un simple mot, plus souvent des pages entières;

mais Hortense crut voir qu'il était moins pétillant au logis que dans le

monde. Ce cerveau si riche et si fécond avait-il besoin des excitations

de l'amour-propre pour s'ouvrir? Était-ce l'ombre de la maison Bersac et

ce milieu vulgaire, sénile et froid qui le glaçait? L'intérieur de

l'hôtel, à vrai dire, était sinistre. Les grands appartements tendus de

papiers à ramages, le mobilier riche et banal, les portraits de feu

Bersac, qui semblait avoir porté loin le culte de sa laideur, le service

grognon des ministres de l'ancien règne qui protestaient tout bas contre

les gaspillages du nouveau train, tout cela devait assombrir l'humeur

d'un Parisien, d'un artiste et d'un dandy. Hortense, avec cette

intuition qui est le génie des femmes aimantes, devina la tristesse et

la pauvreté des splendeurs qui l'avaient éblouie au sortir du couvent.

Aussitôt éclairée, elle se mit à l'oeuvre. Sans consulter Étienne, elle

envoya chez Célestin les portraits de son vénérable frère; elle congédia

les domestiques un à un, sous divers prétextes, en assurant le sort des

plus méritants; elle choisit des gens d'un air et d'un service moins

surannés. Étienne fut surpris et charmé de voir apparaître un matin son

ancien valet de chambre; madame l'avait déniché à distance et repris

sans marchander les gages. La livrée du défunt, qui semblait empruntée à

un orchestre de la foire, fit place à une tenue très-simple et du

meilleur goût. Un petit coupé et un duc, l'un et l'autre au chiffre

d'Étienne, arrivèrent de Paris avec une paire de chevaux neufs qui

avaient du sang anglais dans les veines; on repeignit le landau pour les

sorties de gala: il était moderne et de bonne fabrique. Tous ces

changements s'accomplirent en un tour de main, comme dans les féeries.

Le difficile était de décorer et de meubler la maison de manière à

contenter un délicat. Ah! si la pauvre femme avait pu rassembler d'un

coup de baguette toutes les belles choses qui l'avaient éblouie dans

certain appartement de la Chaussée d'Antin! elle aurait vendu la maison

pour reconquérir ce mobilier et installer Étienne dans un milieu créé

par lui-même; mais l'enchère avait tout dispersé aux quatre coins de

l'Europe. Un jour, naïvement, elle entra chez le marchand de curiosités,

y prit deux bahuts et quelques douzaines de faïences, fit transporter le

tout dans sa salle à manger et guetta, le coeur en suspens, l'arrivée

d'Étienne.

«Eh quoi! dit-il, ma pauvre enfant, tu t'es donné la peine de faire

descendre ces vieilleries? Elles étaient si bien au grenier!

--Mais ce sont des antiquités, mon ami. J'avais cru te faire plaisir en

les achetant, parce que la maison, je le sens bien, n'est pas très-gaie,

et... si nous pouvions refaire un mobilier comme celui que tu n'as

plus...»

Il embrassa la chère créature et demanda pardon de sa brutalité.

«Mais, ajouta-t-il, les beaux jours du bric-à-brac sont finis. La fureur

des vieux meubles mal assortis était une vraie maladie; j'ai passé par

là comme tant d'autres, et, tout connaisseur que j'étais, il m'en a

cuit. Ma vente a remboursé bien juste les prix d'acquisition, et

pourtant j'avais acheté au bon moment. J'ai donc consommé par les yeux

quinze années d'intérêts, qui pouvaient doubler le capital, et, de plus,

j'ai été mal installé, mal couché, mal assis, esclave d'un tas de choses

anguleuses. Le mobilier doit être fait pour l'homme qui s'en sert, et un

magasin encombré, comme celui que j'avais à Paris, est juste l'opposé

d'un logement habitable.»

Hortense le fit causer tant et si bien qu'elle finit par le comprendre.

Elle lui soutira le nom d'un de ces artistes pratiques qui marient l'art

et le confort dans les installations intelligentes de Paris, et quelques

jours après cet entretien la maison fut prise d'assaut par les

tapissiers et les peintres.

Étienne prit un vif plaisir à préparer son nid lui-même, à discuter avec

un architecte instruit, adroit, complet, les détails d'une habitation à

souhait pour la commodité d'une vie heureuse. Il esquissa des plans,

assortit des couleurs, dessina certains meubles, le lit entre autres,

qui fut un vrai chef-d'oeuvre du genre. Le mobilier s'exécutait à Paris,

mais il dirigea lui-même au jour le jour les décorateurs et les

tapissiers qui travaillaient sur place. Jusqu'au printemps, la vieille

maison glaciale fut remplie d'un désordre bruyant et gai. Les deux

époux, cantonnés dans un petit logement sous les combles, comme un

ménage d'étudiants, jouirent d'un bonheur inquiet, affairé, contraint et

d'autant plus délicieux.

Ils allaient tous les jours dans le monde, mais avec quel plaisir ils se

retrouvaient chez eux! Jamais on n'avait ri de si bon coeur sous ce

grand toit de plomb et d'ardoise. Étienne ne pouvait plus rester deux

heures hors du logis; il suivait comme un enfant les mouvements alertes

des ouvriers parisiens: cet homme que la fièvre du travail avait parfois

transporté jusqu'au délire éprouvait une sensation neuve à suivre, les

bras croisés, le travail d'autrui.

Le bruit courut bientôt que M. et Mme Étienne se faisaient un intérieur

comme on n'en avait jamais vu. Le petit Célestin s'alarma de cette

nouvelle et voulut constater par ses yeux qu'on ne gaspillait pas son

capital. Il fut amplement rassuré. Le cuir, la laine, la cretonne

imprimée, remplaçaient à peu près partout les soieries de Lyon; l'or se

montrait à peine çà et là, discrètement, pour rehausser quelques

saillies; jamais le luxe n'avait fait un tel étalage de simplicité. Le

bonhomme trouva tout à son gré, il ne chicana point sur les nouveaux

projets d'Hortense, qui parlait d'emmener à Bellombre l'architecte et

les ouvriers. Cette soumission de bon goût fut récompensée huit jours

après; on lui remit un acte attestant que toutes les valeurs dont

Hortense avait l'usufruit étaient transférées au nom du nu-propriétaire;

son héritage était en sûreté!

L'appartement fut prêt, meublé, livré à la fin de mai, au grand

étonnement des ouvriers du cru, qui plantent un clou dans leur

demi-journée. Le 6 juin, on pendit la crémaillère; il y eut un grand bal

suivi d'un souper assis. La ville entière admira le beau style et le

confort exquis de toute la demeure, et les convives du souper,

quatre-vingts personnes environ, déclarèrent unanimement que la salle à

manger, l'éclairage, les porcelaines, les cristaux, la cuisine de Mlle

Madeleine et la cave de feu Bersac formaient un tout indivisible dont la

perfection pouvait être égalée, mais non surpassée chez les rois. La

cave, bien connue dans le département, contenait encore dix-sept mille

bouteilles de vins choisis; il y en avait dix mille à Bellombre.

L'heureux couple s'esquiva sur ce mémorable succès. Ce ne fut pas sans

avoir invité le préfet et vingt autres personnes à l'ouverture de la

chasse. Le château devait être régénéré d'ici là.

Les trois mois suivants s'écoulèrent aussi rapidement qu'un dernier jour

de vacances. Étienne et sa femme eurent beau se lever matin, la nuit les

surprenait toujours à l'improviste; on n'avait pas eu même le temps de

respirer. «Encore un jour passé! disait Hortense; un jour de moins à

vivre, et la vie est si bonne avec toi!»

On avait profité de leur long séjour à la ville pour corriger le style

de certains bâtiments et ramener les deux ailes à l'unisson du grand

corps de logis. Les terrassements du parc étaient faits, les routes

serpentines tracées, les eaux vives encaissées entre des gazons neufs,

le parterre dessiné, planté et fleuri. Il ne restait qu'à transformer

les dedans, comme à la ville, mais dans un esprit tout différent. Chaque

saison a son confort, et le beau d'une maison des champs est de donner

pleine carrière aux plaisirs spéciaux de l'été. Peu ou point de

tentures, les parois et les plafonds peints à l'huile, de jolis

planchers de mélèze qui se lavent tous les huit jours; les meubles

plutôt fermes que moelleux; ni bois sculptés, ni capitonnages, ni

couleurs riches, mais de l'espace, de l'air et de la lumière à

profusion. Autant de chambres qu'il se pourra, car il faut prévoir les

invasions subites, mais la plus grande simplicité dans chacune: les

invités n'y font que leur somme et leur toilette; le seul luxe à leur

offrir chez eux est une surabondance de linge et d'eau. Tout le

rez-de-chaussée, pour bien faire, doit être un terrain vague, consacré à

la vie en commun. Les salons, la salle à manger, l'office, qui est un

buffet permanent, le billard, la bibliothèque, le cabinet de chasse, la

cuisine, sont de plain-pied pour qu'on circule à l'aise sans avoir même

une porte à ouvrir. Tout est dallé, sauf les salons, où l'on pourra

danser un soir ou l'autre; la cuisine est assez grandiose pour que dix

chasseurs et leurs chiens se sèchent à la fois sous le manteau de la

cheminée; elle est assez brillante de propreté pour que les élégantes de

la maison viennent y faire un _plum-pudding_ ou un demi-cent de crêpes,

si tel est leur bon plaisir. Étienne dirigea dans cet esprit hospitalier

la transformation du château; il fit peu pour la montre, presque rien

pour ses propres aises, énormément pour le bien-être de ses hôtes.

De toute antiquité, M. et Mme Célestin passaient leurs étés à Bellombre.

La femme colossale contrôlait les dépenses, l'ex-notaire donnait son

coup d'oeil aux vendanges; tous deux, à temps perdu, jouaient un piquet

formidable avec le curé de Saint-Maurice. La bonne Hortense, qui pensait

à tout, s'avisa que ces braves gens seraient un peu bien effarés au

milieu des élégances et des gaietés de septembre. Elle trouva moyen de

les isoler sans les exclure, pour que ni l'un ni l'autre ne fût

contraint de s'amuser plus qu'il ne voulait. On meubla pour eux seuls un

ancien pavillon de garde, isolé sur la lisière du parc, à vingt pas du

village, à quarante du presbytère. Hortense n'oublia ni les goûts des

vieillards, ni leurs habitudes, ni leurs affections; ils furent entourés

de mille et une reliques qui parlaient de Bersac aîné, et, pour ménager

l'amour-propre du gnome, Étienne lui écrivit de sa main: «Bellombre vous

appartient, mon cher beau-frère; nous n'en avons que la jouissance, et

nous serons toujours heureux de la partager avec vous. Mais nous

attendons quelques hôtes qui, j'en ai peur, feront du bruit, car ils

sont presque tous plus jeunes que vous et moi. Quand vous voudrez dormir

en paix loin du piano de ces dames et des fanfares de ces messieurs,

rappelez-vous que vous possédez _hic et nunc_, en toute propriété,

l'enclos et le pavillon des Coudrettes. Mme Étienne ne se réserve qu'un

seul droit sur ce petit bien, c'est de vous y rendre ses devoirs et d'y

faire porter tout ce qui vous peut être agréable. Inutile d'ajouter que

votre appartement reste vôtre et que vos deux couverts seront toujours

mis au château.» Célestin remercia le poète avec une émotion visible.

«Vous me traitez, disait-il, en vieil enfant gâté.--Le beau mérite!

répondit Hortense. Nous sommes si pleinement heureux que cela déborde de

toutes parts.»

Leur automne ne fut qu'une fête. La chasse, les vendanges, les

excursions, les bals improvisés, les jeux de toute sorte, un joli

mariage qui s'ébaucha dans une promenade en bateau, la grande pêche d'un

étang voisin et cent autres distractions que j'oublie, tinrent la

compagnie en joie jusqu'au milieu de novembre. Les invités partaient,

revenaient, s'oubliaient, s'arrachaient au plaisir, retournaient aux

affaires, et retombaient un matin à la grille du parc lorsqu'on ne les

espérait plus. C'était un va-et-vient perpétuel entre la ville et le

château; les domestiques passaient la moitié de leur vie à transporter

des toilettes et des coiffures nouvelles; car les femmes faisaient

assaut d'élégance, tandis que ces messieurs rivalisaient de bonne humeur

et de bel appétit.

Il se trouva, tout compte fait, que le beau monde de la ville avait

défilé, pendant cette saison, sous les platanes de Bellombre. Or, les

plaisirs de bon aloi vous laissent égayés pour un temps; à l'éclat des

jours radieux succède un crépuscule aimable. Il suffit quelquefois d'un

bal ou d'une promenade pour mettre la province en train. On a ri, on

s'est rapproché, un sentiment de bienveillance universelle se répand

d'une âme à l'autre comme une tache de miel ou de lait; le désir de

continuer ou de recommencer la fête éveille les imaginations, stimule la

fibre généreuse; c'est à qui rendra aux voisins l'accueil qu'il a reçu.

Il n'y a plus d'avares ni de maussades; le bouchon des bouteilles part

tout seul, les coffres-forts les mieux fermés s'ouvrent spontanément au

milieu de la nuit, et les écus dansent en rond dans la chambre. Ces

périodes de bon temps se prolongent par la force des choses, en vertu de

l'impulsion première et de la gaieté acquise. Interrogez les vieillards

de province; il n'y a pas une ville où l'on ne dise: «Nous nous sommes

bien amusés telle année, et encore l'année d'après.»

La petite capitale où régnait M. le comte de Giboyeux fut en liesse

pendant trois ans, grâce à l'inauguration de Bellombre. L'hiver suivant

ne fut qu'un chapelet de bals et de dîners priés; le théâtre eut tant de

succès que le directeur ne fit point faillite, à son grand étonnement.

On tira l'hiver en longueur, et l'on avança tant qu'on put les ébats de

l'automne; il n'y eut pas de morte-saison pour les fanatiques du

plaisir.

Bellombre revit tous ses hôtes de l'an passé et beaucoup d'autres. La

renommée du château s'était répandue au loin; il était convenu et prouvé

dans un rayon de cent kilomètres que le plus généreux châtelain, le plus

heureux mari, le causeur le plus gai, le buveur le plus franc, le

cavalier le plus solide, le chasseur le plus triomphant et le meilleur

garçon du monde était M. Étienne, homme de lettres converti. Chose

incroyable, sa beauté persistante et son dandysme obstiné

n'effarouchaient ni les prudes ni les jaloux. On le savait, on le voyait

amoureux de sa femme et trop heureux pour souhaiter ou regretter la

moindre chose.

Si parfois la lecture d'une lettre ou d'un journal, l'analyse d'un livre

nouveau, l'annonce d'une comédie en cinq actes, l'éloge d'un jeune

auteur inconnu lui donnait un quart d'heure de mélancolie, Hortense

était seule à le voir, et la tendre créature ne s'en ouvrait à personne,

pas même à lui. Elle s'étonnait par moments qu'un puissant producteur

comme Étienne fût resté plus de deux années sans écrire. Le fait est

qu'il ne répondait pas même à ses amis et que sans ce _mémorandum_ où il

jetait quelques lignes de temps à autre, on eût pu supposer qu'il avait

peur du papier blanc. Elle l'excusait de son mieux: il se repose,

pensait-elle. Après ce travail épuisant qui a précédé notre mariage,

deux ans de récréation ne sont peut-être pas de trop. Et puis il m'aime

tant! J'occupe tout son esprit aussi bien que son coeur; une autre idée

pourrait-elle y trouver place sans me déloger quelque peu? Tout est

bien.

Les gens du monde qui fréquentaient sa maison ne se demandaient même pas

pourquoi il n'était plus homme de lettres. Il leur semblait tout naturel

qu'on n'écrivît ni pièces ni romans dès qu'on avait de quoi vivre et

faire figure. La littérature aujourd'hui passe pour un métier comme un

autre. A qui la faute? Je ne sais; peut-être aux sociétés littéraires et

dramatiques qui remplissent les journaux de leurs débats mercantiles.

Pourquoi donc un justiciable du tribunal de commerce, un marchand de

papier noirci à tant la ligne continuerait-il le métier quand son

affaire est faite? Les tailleurs de distinction se retirent après

fortune, et les agents de change aussi. Quelques rares individus qui

écrivent sans y être forcés font l'étonnement des provinces.

Ce n'est pas que le vrai talent y soit moins admiré qu'à Paris. La

jeunesse du chef-lieu s'honorait d'habiter la même ville qu'Étienne; on

montrait sa maison aux étrangers, on achetait ses livres et on les lui

apportait humblement pour qu'il signât son nom sur le faux titre;

l'opinion le plaçait bien au-dessus de M. Laricot, ancien marchand de

boeufs, qui était cependant trois fois plus riche et pas plus fier que

lui.

Lorsqu'on sut qu'il avait fixé le jour de sa rentrée en ville, la

commission du théâtre, composée de neuf ou dix jeunes gens à la mode,

organisa une solennité en son honneur. Elle invita le directeur à monter

son drame de _Silva_; cinq décors neufs furent commandés pour la

cérémonie. Toute la ville s'entendit pour garder le secret et lui

ménager la surprise; l'_Impartial_, qu'il lisait à Bellombre, s'abstint

d'annoncer le spectacle. La femme du receveur général invita les Étienne

à dîner, sous prétexte que le déménagement devait renverser leur

marmite; on amusa si bien le héros de la fête qu'il entra au théâtre,

s'assit avec Hortense au premier rang d'une loge de face et vit lever le

rideau sans remarquer que la salle était comble et éclairée _à giorno_.

Ce ne fut pas avant la dixième réplique qu'il se tourna vers sa femme et

lui dit:

«Ah çà! que diable jouent-ils donc?

--_Silva_, mon ami.

--Tu le savais?

--Un peu.

--C'est une trahison! nous ne pouvons pas rester ici sans nous couvrir

de ridicule!

--Tu n'assistais donc pas à tes pièces à Paris?

--Jamais en évidence, et d'ailleurs on ne me connaissait pas comme ici.

Allons-nous-en!

--Ce serait faire affront à tous ces braves gens qui t'applaudissent de

si bon coeur: écoute! D'ailleurs la loge est pleine, et ce sont nos

meilleurs amis qui te retiennent prisonnier.»

Il enrageait, mais que faire? Tout bien pesé, il résolut de mettre

l'occasion à profit pour écouter sa pièce et se juger lui-même.

_Silva_ est un drame bien fait, peut-être un peu trop oratoire, mais

conduit d'une main ferme et plein de situations pathétiques. Ce n'est

pas le premier succès; la pièce, dans sa primeur, eut quarante

représentations, ce qui répond à cent aujourd'hui.

La troupe du chef-lieu, qui n'était pas des pires, se surpassa dans

cette occasion; elle se sentait soutenue et comme enlevée par la

sympathie publique. On applaudissait à tour de bras les moindres

tirades; on pleurait, on se mouchait, on criait: «Vive Étienne!» La loge

de l'auteur ne désemplit pas un moment; amis et flatteurs assiégeaient

la porte aux entr'actes.

«Ah! mon ami, dit la bonne Hortense, que je te remercie d'être resté!

Voici mon plus beau jour; grâce à Dieu, je ne mourrai pas sans avoir

joui de ta gloire.

--Heureusement, répondit-il, c'est fini; nous en voilà quittes.»

Il se trompait. Le rideau venait de tomber au milieu des

applaudissements, des pleurs et des cris, mais pas un spectateur ne

bougeait de sa place. Le régisseur frappa trois coups, l'orchestre

exécuta une marche triomphale, et le buste d'Étienne apparut entouré des

personnages de la pièce en costume et des autres artistes en habit noir.

Une trappe s'ouvrit du côté cour, c'est-à-dire à la droite des

spectateurs, et l'on vit apparaître une actrice vêtue de blanc, le front

ceint d'un laurier d'or. Elle déclama d'une voix émue une sorte de

dithyrambe élaboré par le professeur de troisième, et qui peut se

traduire ainsi: «Je suis la ville de trente-cinq mille âmes, le

chef-lieu du département où fleurit M. de Giboyeux; j'adopte

solennellement aujourd'hui l'illustre auteur de _Silva_ et de tel, tel

et tel ouvrages dont voici l'énumération paraphrasée.» Et pour conclure:

Honneur à tes travaux qui consolent la France!

Honneur à tes bontés pour le pauvre à genoux!

Honneur à l'avenir, honneur à l'espérance!

L'avenir est à toi, l'espérance est en nous!

Et le parterre d'applaudir! et les mouchoirs de s'agiter le long des

galeries! Et les bouquets de pleuvoir sur le buste de plâtre que la

jeune artiste, par une inspiration subite ou préparée, couronna aux

dépens de son propre front. La salle entière se tourna vers Étienne avec

autant d'admiration, de reconnaissance et d'amour que s'il avait sauvé

la patrie entre ses deux repas. Quant à lui, il se jeta tête baissée à

travers la foule des obséquieux, traînant Hortense à la remorque. Il

gagna la sortie du théâtre, sauta dans sa voiture et rentra chez lui en

grommelant: «Les sots! les pleutres! L'avenir est à toi! Je comprends

Charles IX et tous ceux qui ont tiré sur le peuple. Jamais plus stupide

gibier n'a provoqué les coups de fusil. Cette pièce, elle est enfantine!

Les déclamations du collége,... les ficelles de l'âge d'or! J'ai marché

depuis ce temps-là... Si je voulais! si je m'y mettais! Il y a un

nouveau théâtre à créer, je le sens, je le tiens; mais où? comment? Je

suis un astrologue au fond du puits; bonsoir, étoiles!»

Hortense l'embrassait chemin faisant et n'avait pas l'air de l'entendre;

mais quinze jours après la représentation de _Silva_ elle contrefit la

boudeuse, chercha des querelles d'Allemand, et finit par dire à son

mari:

«Tu n'es pas homme de parole: il était convenu que nous irions à Paris

tous les hivers, et l'on dirait que tu prends plaisir à m'enterrer au

fond de la province. Aussi j'ai fait un coup d'Etat; nous partons

après-demain soir, et nous avons loué pour l'hiver un petit hôtel tout

meublé, rue Bayard. Révolte-toi, si tu l'oses, méchant!»

L'homme le plus spirituel du monde a toujours moins d'esprit que sa

femme. Étienne reconnut naïvement ses torts et répondit qu'il soupirait

lui-même de temps à autre après le mauvais air de Paris.

Je les rencontrai d'aventure, le lendemain de leur arrivée. C'était à la

fin de novembre, par un de ces demi-soleils qui font courir tout Paris

au bois de Boulogne. Ils se promenaient à pied au bord du lac, et leur

coupé à deux chevaux les suivait. Étienne ne se jeta point à mon cou, et

il oublia de me tutoyer, mais il me fit un accueil très-cordial, me

présenta à sa femme et me donna son jour et son adresse. J'eus le temps

de remarquer qu'il n'avait ni engraissé ni vieilli.

On sut bientôt dans le monde des lettres qu'il était de retour à Paris.

Les journaux qui se piquent d'être bien informés annoncèrent qu'il

apportait un roman, une comédie en vers, un drame, une étude en deux

volumes sur la vie de province. Il avait lu sa comédie dans tel salon,

tel éditeur avait acheté le roman, telle et telle publications se

disputaient la primeur des fameuses études. Tous ces renseignements,

puisés à bonne source, se contredisaient comme à plaisir; je voulus en

avoir le coeur net en interrogeant l'auteur lui-même dès ma première

visite.

«Bah! répondit-il, laissez dire; il faut que tout le monde vive. Vous

seul au monde savez pourquoi je n'ai pas écrit un mot. C'était marché

conclu avant ma fuite en province, je remplis mes engagements avec une

fidélité qui ne me coûte pas. Le bonheur m'a rendu paresseux avec

délices, comme Figaro.»

Mme Étienne assistait à cette conversation; je crus lire dans ses yeux

beaucoup d'étonnement, un peu d'inquiétude et une curiosité qui n'osait

paraître. Pour ma part, je m'escrimais à comprendre qu'un homme si bien

doué se résignât à mourir tout vif. Quelques efforts qu'il fit pour

prouver son indifférence, je ne le croyais pas sincèrement détaché de la

gloire.

Sa maison fut ouverte à tout ce qui portait un nom dans les arts ou dans

les lettres; il donna d'excellents dîners et des soirées où l'on

dépensait l'esprit sans compter. Deux ou trois fois, après certaines

passes brillantes où il avait tenu le jeu contre Méry, Gozlan et les

Dumas, je vis ses yeux s'illuminer d'orgueil. Il semblait dire: «Si je

voulais!» Mais presque au même instant un nuage passait sur son beau

front, et me rappelait que le pauvre homme avait abdiqué le droit de

vouloir.

Pour le monde qui s'arrête à la surface des choses, Étienne s'amusait

follement. Il était de tous les écots avec Hortense. Ils ne manquèrent

pas un des bals officiels, qui furent nombreux cet hiver-là. Les

invitations pleuvaient chez eux, ils paraissaient dans trois ou quatre

salons le même soir; les théâtres leur envoyaient des loges, leurs

domestiques furent malades d'une indigestion de concerts.

Je me souviens d'avoir vu derrière eux la première représentation d'une

oeuvre d'Augier. Il riait, il admirait, il applaudissait et il

souffrait. «C'est la vraie comédie, disait-il, la comédie satirique.

Quels coups de dents! cela emporte le morceau. Cependant je rêve encore

autre chose, et si jamais l'occasion... mais où donc ai-je la tête? Il

s'agit bien de moi en vérité!»

Quelques directeurs, alléchés par les on-dit de journal, vinrent lui

proposer des traités magnifiques: les chefs-d'oeuvre étaient déjà moins

offerts que demandés sur la place de Paris. Il se fâcha comme un grand

épicier retiré des affaires à qui l'on viendrait demander un sou de

poivre dans son château. Je ne sais plus quel _impresario_ disait en

sortant de chez Étienne: «On prétend que l'air de la province est

calmant, et je viens de voir un garçon qui est devenu nerveux comme une

guitare à force de planter des choux.» Il défendit longtemps sa porte à

Bondidier, son éditeur, qu'il estimait de vieille date et qui lui devait

de l'argent. «Si je le reçois, pensa-t-il, il me parlera de mes livres,

et peut-être va-t-il m'apprendre qu'on ne les lit plus à Paris.»

A toute fin pourtant, il rendit une visite au digne homme, qui s'était

dérangé plus de dix fois sans le joindre. M. Bondidier lui compta une

somme importante, mais sans dissimuler que la vente allait décroissant.

«C'est une loi que tous mes confrères ont observée; on délaisse

insensiblement les auteurs qui s'abandonnent eux-mêmes; on lit de moins

en moins celui qui n'écrit plus. Tant que vous travaillez, chaque

publication fait connaître ses aînées; on a vu tout un fond de livres

invendables, condamnés au rabais, menacés du pilon, faire prime

inopinément: l'auteur avait forcé l'attention du monde en lançant un

nouvel ouvrage. Les vôtres ont une valeur intrinsèque, un mérite de

forme qui ne sera jamais méconnu; mais ils s'écouleront lentement, et

tomberont dans un oubli relatif jusqu'au jour où... je ne veux pas vous

attrister, mais c'est le lendemain de leur mort que les vrais écrivains

comme vous trouvent pleine justice. Ah! si vous m'aviez écouté! Ce _Jean

Moreau_, dont nous avons causé si souvent chez vous et chez moi, devait

marquer le point culminant de votre course. Vous seul, entre tous nos

contemporains, pouvez écrire ce livre dont le succès est garanti par

l'attente universelle. Songez donc que le roman du deuxième Empire n'est

pas fait! On le désire, on l'appelle, on l'espère, on veut qu'il vienne

avant la crise politique qui renverra la littérature légère au dernier

plan. _Jean Moreau_, comme je le comprends, et comme vous l'avez conçu,

doit vous mettre hors classe. Je ne dis pas qu'il vous fera passer avant

Mme Sand ou Mérimée, avant Balzac ou Stendhal; mais il mettra

certainement en relief des dons qui n'appartiennent qu'à vous. Vous

serez le vanneur de ce temps-ci, l'homme qui fait sauter d'une main

ferme et légère la politique, la finance, les systèmes, les préjugés,

les types, les moeurs bonnes et mauvaises, séparant la paille du grain.

Après un tel travail, vous entrez à l'Académie comme une balle dans la

cible, sans débat. Je publie vos oeuvres complètes, in-octavo pour les

bibliothèques, in-dix-huit pour tout le monde, et je vous apporte un

regain de gloire que vous n'auriez jamais obtenu de votre vivant sans le

succès de _Jean Moreau_!»

L'éloquence du vieil éditeur remua profondément l'esprit d'Étienne. Il

rentra chez lui tout ému, embrassa Hortense et lui dit: «M'en

voudrais-tu beaucoup si je faisais un livre?

--Moi, mon ami!

--Oui, toi.

--Mais je serais la plus heureuse et la plus orgueilleuse des femmes. Il

y a bien longtemps, va, que j'y pense et que je me demande pourquoi tu

n'écris plus! Je craignais que le monde ne m'accusât de te confisquer

pour moi seule, de gaspiller au profit de mon bonheur tes plus belles

années; mais je n'osais rien t'en dire, Étienne, parce que tu es le

maître et moi la servante.

--Ah çà! qu'est-ce qu'il m'a donc chanté, ce vieux fou de Bersac?

--Célestin?

--Naturellement. Il m'a fait jurer sur ta tête, ou peu s'en faut, que je

n'imprimerais plus une ligne.

--Dans les journaux? sans doute; il m'avait effrayée des journaux à

cause de ces batailles, tu sais? et ces éclaboussures d'encrier qui sont

pires que les coups d'épée. Mais un livre! un livre de toi, qui sera lu,

admiré, cité partout! Mon coeur bat à l'idée que nous le verrons

ensemble aux étalages. Tu me le dédieras, entends-tu? Je veux que la

postérité sache le nom d'une petite créature ignorante et pauvre

d'esprit, mais qui a deviné ce que tu vaux et qui t'a consacré sa vie!»

Étienne rayonnait de joie. Dans ses transports, il raconta le roman à sa

femme, il esquissa ses plans, s'arrêta aux principaux épisodes, s'égara

dans mille détails qui parurent divins à l'humble fanatique. «Nous ne

bougerons plus de Paris, lui dit-elle; j'aime Paris, un peu parce que

nous nous y sommes rencontrés, et plus encore parce qu'il vient de te

rendre à toi-même.

--Non, ma chérie, voici le printemps, il vaut mieux retourner à

Bellombre. Que de fois je m'y suis promené en rêvant à ce livre qui ne

devait jamais paraître! J'y retrouverai mille idées suspendues aux

branches des arbres, comme la laine d'un troupeau s'accroche aux

buissons du chemin.»

On fit les malles, on prit congé des amis anciens et nouveaux. Étienne

ne se priva point de nous dire qu'il allait se remettre à l'ouvrage, et

que _Jean Moreau_ serait achevé dans un an. Moi qui me souvenais, je

n'en croyais pas mes oreilles: «Vous avez donc apprivoisé le Célestin

Bersac?

--Le pauvre homme n'a jamais songé à restreindre ma liberté. Il y avait

malentendu; erreur n'est pas compte.»

Quelques fidèles, dont j'étais, leur offrirent un dîner d'adieu la

veille du départ. Le couvert se trouva mis par hasard dans ce salon du

café Anglais où nous avions soupé ensemble quelques années plus tôt. Il

s'amusa du rapprochement, et me lança un de ces regards pleins de choses

qui n'appartenaient qu'à lui. Je portai un grand toast, trop long

peut-être, au succès de _Jean Moreau_. Quelques convives étouffèrent un

bâillement, mais Hortense laissa perler deux larmes entre ses beaux cils

noirs.

Vingt-quatre heures après ils dînaient en tête-à-tête dans la grande

salle à manger de Bellombre. Étienne se fit un point d'honneur

d'attaquer _Jean Moreau_ le soir même. Il n'en écrivit que cinq lignes,

car il s'était couché tard la veille, et le voyage l'avait un peu

fatigué; mais ces cinq lignes équivalaient à la pose d'une première

pierre. Le difficile en art est de se mettre à l'ouvrage, et tout ce qui

est commencé compte comme à moitié fini.

Le fait est qu'en six semaines il abattit les deux premiers chapitres;

les trois suivants s'achevèrent du 30 avril au 31 mai: c'était le quart

du livre! Les Bersac reprirent possession des Coudrettes au commencement

de juin. Ils avaient leur belle-fille et ses deux enfants avec eux.

George venait de passer à l'infanterie de marine avec le grade de

lieutenant-colonel; il faisait route vers la Cochinchine. Célestin

craignait de mourir sans avoir revu ce cher fils; les soucis de la

séparation ajoutés aux fatigues de l'âge le faisaient dépérir à vue

d'oeil. On s'efforça de le distraire et de le consoler; Étienne le

traitait d'autant mieux qu'il était taquiné par certain scrupule, et

qu'il se sentait mal à l'aise devant le vieil original. Un soir qu'on

avait réussi à l'émoustiller un peu, il lui dit: «Une nouvelle, mon cher

monsieur Bersac! Je travaille.

--Mes compliments! l'oisiveté est la mère de tous les vices.

--Mais devinez un peu ce que je fais? Un roman!

--J'espère qu'il amusera Mme Étienne.

--Et le public aussi! reprit Hortense.

--Je crois que vous vous trompez, chère dame. Le public ne peut pas

s'amuser d'un livre qu'on ne lui fait pas lire, et si j'ai bonne

mémoire, M. Étienne en vous épousant s'est interdit de rien publier.»

Étienne pâlit un peu. «Mais, dit-il, je puis lever une interdiction que

j'ai prononcée moi-même.

--Oui, si vous n'êtes engagé qu'envers vous.»

On parla d'autre chose, et un quart d'heure après Étienne se remit à la

besogne.

Chaque fois que le souvenir de Célestin venait le distraire, il faisait

le geste d'un homme qui chasse une mouche. «Eh! que dirait le monde, si

je sacrifiais mon avenir aux manies d'un vieux fou?»

Le premier plan de _Jean Moreau_ était perdu; il en refit un autre bien

plus large, où la province tenait plus de place. Tous les types qu'il

avait observés depuis son mariage, les Bersac eux-mêmes, entrèrent dans

ce cadre et y prirent un relief étonnant. Il travaillait tous les jours

au moins quatre heures, six au plus. Jamais l'inspiration ne lui faisait

absolument défaut, mais les idées venaient plus ou moins vite. Tantôt il

s'escrimait jusqu'au soir sur une demi-page, tantôt il couvrait dix

feuillets de son écriture haute, droite, toujours nette, qui rappelle

les beaux autographes du dix-septième siècle. Peu de ratures; la grande

habitude d'écrire lui permettait de jeter sa pensée en moule comme un

métal de première fusion. De sa vie il n'avait fait deux manuscrits du

même livre ni emprunté la main du copiste; chacun de ses ouvrages allait

en bloc et d'un bond chez l'imprimeur.

Hortense, qui l'épiait avec une anxiété maternelle, s'émerveilla de voir

que _Jean Moreau_ le possédait sans l'absorber. A mesure qu'il avançait

dans son livre, les idées de roman, de comédie et même de vaudeville

s'éveillaient en foule dans son esprit. Il jeta plus de vingt plans sur

le papier sans interrompre le grand ouvrage.

Jamais il n'avait eu plus de temps, chose bizarre. Il trouvait moyen de

répondre aux lettres des amis et des indifférents eux-mêmes; il écrivait

à tort et à travers. Sa plume était taillée et l'encrier rempli, rien ne

lui coûtait plus.

Son humeur semblait plus égale, son esprit plus riant, son coeur plus

tendre qu'aux jours de grand loisir et de repos absolu; il prodiguait

les témoignages d'affection à sa femme. Loin de vouloir se séquestrer

dans son travail comme tant d'autres, il insista pour que la maison fût

ouverte, il attira la foule et fit la joie autour de lui. On le voyait à

table, à la chasse, aux promenades champêtres, plus vivant, plus

gaillard, plus pétillant que jamais. C'était l'être puissant, multiple,

prêt à tout, que j'avais admiré, non sans un peu d'effroi, le soir de

notre première rencontre; mais il ne revoyait pas Célestin sans qu'un

nuage imperceptible vînt assombrir sa belle humeur.

Un jour qu'il était seul avec l'octogénaire, il lui dit à

brûle-pourpoint: «Mon cher monsieur, ce livre avance, et je vous avertis

qu'il paraîtra.

--Grand bien vous fasse, monsieur!

--En somme, cette publication ne vous cause aucun tort, avouez-le!

--Ce n'est pas de moi qu'il s'agit. L'homme a la liberté du bien et du

mal ici-bas.

--Dites-moi franchement votre opinion. Pensez-vous qu'avant mon mariage

j'aie pris aucun engagement envers vous?

--Oui, mais que vous importe?

--Il m'importe beaucoup, sacrebleu!

--Le monde est à vos pieds; vous n'avez pas besoin de l'estime d'un

pauvre vieillard comme moi.

--Ah! tout beau! Je prétends être estimé de tous, sans exception, mon

brave homme. Pour qu'un engagement soit valable, il doit être fondé en

raison. Si je vous avais demandé la main d'Hortense, et si vous m'aviez

fait vos conditions, je les tiendrais pour sacrées, quoique absurdes;

mais ma femme ne dépendait de personne lorsqu'elle m'a choisi. Est-il

vrai?

--Je l'avoue.

--Vous êtes venu me raconter qu'elle avait peur du journalisme, et moi

qui tombais de fatigue pour avoir trop écrit, je vous ai répondu que

j'avais de la littérature par-dessus les oreilles. Est-ce un serment,

cela?

--Si vous êtes bien sûr de n'avoir rien juré, cher monsieur, vous devez

être parfaitement à l'aise.

--Mais non! Vous voyez bien que je suis agacé, et, si vous aviez le

coeur juste, vous vous rappelleriez tout ce que nous avons fait pour

vous, de notre plein gré, et vous diriez un mot, un seul mot qui me mît

à mon aise.

--Vous reconnaissez donc que j'ai le droit de garder votre parole ou de

vous la rendre?

--Non!

--Très-bien.

--Mais si j'en convenais?

--Vous me mettriez dans l'alternative ou de vous affliger, ou de prendre

sur moi la responsabilité d'une publication contraire à mes idées,

nuisible aux moeurs, irrespectueuse à coup sûr pour les majestés du ciel

et de la terre. C'est pourquoi, cher monsieur, vous ferez bien de ne

consulter que vous-même. Je n'ai aucun moyen de vous contraindre; si le

serment que vous avez prêté devant moi vous paraît incommode

aujourd'hui, vous pouvez le violer impunément et même avec quelque

profit et quelque gloire mondaine.»

Étienne était exaspéré. Il aborda de cent côtés cet être fugitif,

insaisissable et mou; ni les bons procédés, ni les prières, ni les

raisons ne purent l'entamer. Il usait sa vigueur contre cette inertie,

comme les chevaliers des légendes se fatiguent à pourfendre un fantôme

blafard. Cependant il acheva son livre.

Cela prit un peu plus de temps qu'il ne pensait. Le premier mot datait

du 17 mars, le point final fut mis le 3 septembre. On en reçut la

nouvelle à Paris, et les journaux bien informés annoncèrent que _Jean

Moreau_ était sous presse, quoique le manuscrit fût encore à Bellombre.

Dans le cours de l'été, Célestin avait failli mourir d'une bronchite, et

quelqu'un s'était intéressé cordialement aux progrès de la maladie; mais

le maudit vieillard guérit et ne s'assouplit point. Lorsqu'Étienne

reconnut que la mort ne voulait pas venir à son aide, il demanda l'appui

de Mme Bersac, il implora la femme à barbe en faveur du pauvre _Jean

Moreau_. Célestin parut s'adoucir, il promit d'autoriser l'impression,

si le livre était lu, expurgé et visé par six personnes recommandables

qu'il se réservait de choisir. C'était le rétablissement de la censure,

ni plus ni moins. L'auteur pouffa de rire, et la négociation en resta

là.

Le plus beau jour de la vie d'Hortense fut le jour où son cher mari,

après avoir relu _Jean Moreau_ d'un bout à l'autre et fait les dernières

corrections, lui mit le manuscrit entre les mains et lui dit: «Chère

enfant, voilà le meilleur de mon esprit. J'écrirai sans doute autre

chose, mais je ne me sens pas capable de mieux. Prends ce livre, je ne

te le donne pas, car il était à toi avant de naître; je te dois le

loisir et le bonheur dont il est fait.»

Il était onze heures du soir, tous les hôtes de Bellombre dormaient

comme on ne dort qu'à la campagne, après la chasse. Étienne se mit au

lit, Hortense prit place à son côté et demanda la permission de lire un

chapitre. Elle en lut deux, puis trois, si bien qu'Étienne s'assoupit.

Il se réveilla plusieurs fois, la lampe était toujours allumée.

«Mais dors donc, chérie! disait-il.

--Tout à l'heure, mon ami; il n'est pas tard, et je suis si heureuse!»

Le matin, vers huit heures, il étendit un bras, ouvrit les yeux et

s'aperçut qu'il était seul dans le grand lit. Sa seconde pensée fut pour

le manuscrit qu'il avait confié à sa femme; _Jean Moreau_ n'était plus

là. Il sonna la femme de chambre et dit:

«Où est madame?

--Monsieur, il y a une bonne heure que madame est sortie.

--Avec un livre? Avec un paquet en forme de livre?

--Oui, monsieur.

--Dans le parc?

--Non, monsieur, dans le village. D'ailleurs voici madame.»

Hortense se jeta au cou de son mari:

«J'ai tout lu, dit-elle. Je n'ai pas fermé l'oeil, impossible de

m'arracher à notre livre. Que c'est bon! Que c'est vrai! Que c'est beau!

Tu as raison, Étienne, c'est ton chef-d'oeuvre; mieux encore, c'est toi!

--Qu'en as-tu fait?

--Me crois-tu femme à perdre ce que j'ai de plus cher? Non, mon ami, tu

peux être tranquille.

--Tu as serré le manuscrit?

--Parfaitement... Sans doute.

--De quel air singulier tu dis cela!

--Tu t'es donc aperçu que je mentais? Eh bien! tant mieux, j'en suis

contente. Ta femme ne peut rien te cacher, même pour un grand bien.

Voici le fait. Tu m'approuveras, j'en suis sûre.

--Mais parle donc!

--Ah! si tu me fais peur, je ne saurai plus rien dire. Tes discussions

avec mon ex-beau-frère, ses résistances, tes scrupules, votre

malentendu, me faisaient peine et pitié. Je n'ai jamais douté de ton bon

droit, mais je me demandais par moments s'il n'était pas cruel de

contrister ce pauvre bonhomme. La lecture de _Jean Moreau_ m'a dicté un

parti héroïque. Il est moralement impossible qu'un être intelligent

s'oppose à la publication d'un tel livre après l'avoir lu. Je suis allée

chez Célestin, je lui ai dit:

«Lisez et jugez-nous!

--Malheureuse! Mes habits! Arriverai-je à temps?

--Que crains-tu?

--Tout. J'en mourrais. Je sens qu'il me serait impossible de récrire ce

qui est fait. Et je n'ai pas songé à garder une copie!»

Il courut.

Célestin Bersac était assis devant le pavillon des Coudrettes; il

faisait sauter un de ses petits-enfants sur ses genoux. «Monsieur

Étienne, j'ai bien l'honneur. Donnez-vous la peine d'entrer. Vous

paraissez ému; j'espère qu'il n'est rien arrivé à madame depuis une

demi-heure qu'elle nous a quittés?

--Ah! vous avouez donc qu'elle est venue vous voir ce matin?

--Sans doute, pour m'apporter certain opuscule qu'elle daignait

soumettre à mon humble appréciation.

--Où est-il?

--Mais chez nous, je pense, à moins pourtant qu'il ne se soit envolé.»

Étienne respira.

«Monsieur, dit-il, vous seriez bien aimable de me rendre ces papiers.

Vous les lirez, je vous le jure, mais dans quelques jours seulement,

lorsque le manuscrit, qui est unique, sera au net.

--A vos ordres.»

Le petit vieillard remit l'enfant aux mains de la mère, et il entra dans

la maison suivi d'Étienne. Les deux hommes s'arrêtèrent dans un sorte de

salon où le portrait de Bersac aîné, en robe de juge, avait l'air de

compter et d'estimer au juste prix les vieux fauteuils de Bellombre.

«Mon Dieu, monsieur, dit Célestin, c'est ici que j'ai reçu la visite de

madame. Je ne sais pas exactement où j'ai mis les paperasses en

question, mais à force de les chercher... Non, ma foi! pas plus de

manuscrit que sur la main. Est-ce que vous y teniez beaucoup?

--Plus qu'à la vie!

--J'en suis bien désolé, vos papiers sont perdus. Voulez-vous fouiller

la maison?»

Étienne répondit froidement:

«C'est inutile. Votre parole me suffit. Jurez-moi seulement sur

l'honneur...

--Sur quel honneur? le mien ou le vôtre? Vous m'avez enseigné le prix

d'une parole d'honneur.»

Le romancier se demandait si le plus court ne serait pas d'étrangler ce

vieux monstre. Célestin devina sa pensée et lui dit:

«J'ai quatre-vingts ans, cher monsieur. Mon fils est à Saïgon, vous

n'irez pas lui chercher querelle si loin. Les tribunaux? Ils me

condamneraient peut-être à deux ou trois mille francs de

dommages-intérêts. Voyez ce qui vous semblera le plus avantageux et le

plus honorable.

--Qu'est-ce que je vous ai fait?

--Presque rien. Vous m'avez berné à Paris en séduisant une personne que

je surveillais nuit et jour; vous jouissez d'une fortune qui devrait

être à moi et d'une femme que je destinais à mon fils. Vous êtes cause

que George, ma seule affection, s'est marié petitement, et qu'il mourra

peut-être au bout du monde. Vous êtes jeune, grand et beau, je suis

vieux, petit et laid; vous n'avez eu que des succès, je n'ai eu que des

déboires; on vous a couronné de lauriers sur une scène où l'on m'avait

jeté des pommes: en vérité, je serais bien injuste si je ne vous aimais

pas de tout mon coeur!

--Mais votre religion défend la haine et la vengeance, elle condamne le

vol, et vous m'avez volé le travail de toute ma vie!

--L'Église n'a jamais interdit la destruction des mauvais livres.

J'étais homme à tout pardonner, si vous vous étiez mis avec nous.

--Ainsi donc vous avez détruit...

--Rien, cher monsieur, vos papiers sont perdus; voulez-vous que nous

recommencions à les chercher ensemble?»

Étienne se sentait devenir fou; il eut peur de commettre un crime et

s'enfuit. Il rentra au château pour l'heure du déjeuner et s'habilla

aussi soigneusement qu'à l'ordinaire. Hortense était inquiète, il prit

la peine de la rassurer. Quelques convives croient se rappeler qu'il

mangea avec gloutonnerie, qu'il parla beaucoup au dessert, et que le fil

de ses idées se rompait de temps à autre. Sur les deux heures, il sortit

à cheval et ne reparut point. On le chercha toute la nuit; la douleur de

sa femme était déchirante.

Tandis qu'on fouillait les rivières, les étangs et les bois du

voisinage, je le vis entrer dans ma chambre à huit heures du matin. Il

semblait triste jusqu'à la mort, mais assez raisonnable. «J'étais né

pour produire toujours et toujours, me dit-il, comme tous les vrais

artistes. Cette longue oisiveté qu'ils m'ont imposée m'a rendu

malheureux pour ainsi dire à mon insu, au milieu de toutes les douceurs

de la vie. Je n'ai jamais été pleinement satisfait; quelque chose me

manquait, et je ne pouvais dire quoi; j'avais la nostalgie du travail.

Le voyage de Paris m'a ouvert les yeux, je me suis mis à l'oeuvre; il

s'est fait dans mon esprit une sorte de débâcle, les idées qui s'étaient

accumulées en moi ont débordé avec tant d'impétuosité que je n'en étais

plus maître. Ce fut un phénomène unique; on ne le reverra plus. Il me

serait aussi impossible de recommencer _Jean Moreau_ qu'à la Néva de

rappeler les montagnes de glace qu'elle a précipitées dans la mer.»

Il m'exposa très-nettement sa fuite de Bellombre, et le détour qu'il

avait pris pour gagner une station voisine où il était inconnu; mais je

ne pus lui arracher la cause de son départ: il ne savait pas lui-même ce

qu'il venait chercher à Paris. Il témoignait une violente aversion pour

sa femme, tout en disant qu'il l'avait adorée jusqu'au dernier jour. «Je

ne lui pardonnerai jamais, disait-il, d'avoir cru à la loyauté de ce

vieux monstre.»

C'est dans cette visite qu'il me pria d'écrire et de publier son

histoire pour l'instruction des contemporains. Je me moquai un peu de

ses pressentiments funèbres, et je voulus le retenir à déjeuner. Il

s'excusa sur quelques visites urgentes: «J'ai besoin de voir Bondidier;

on m'attend à l'imprimerie, et d'ailleurs je n'ai pas encore retenu ma

chambre au Grand-Hôtel.»

J'avais moi-même à travailler ce jour-là, et je ne sortis pas avant cinq

heures. Les premières personnes que je rencontrai sur le boulevard

m'abordèrent pour me conter son arrivée et les extravagances qu'il avait

faites.

Quelques minutes après m'avoir quitté, il entra dans une librairie et

demanda la sixième édition de _Jean Moreau_. Le commis répondit que

l'ouvrage était annoncé, mais qu'il n'avait pas encore paru. «Tu mens,

faquin, dit-il en serrant le jeune homme à la gorge; les cinq premières

ont été enlevées ce matin!» La même scène s'était renouvelée dans

plusieurs boutiques avec des variantes à l'infini.

Chez Rosenkrantz, son relieur, il demanda si l'on pouvait lui habiller

magnifiquement un manuscrit de six à sept cents feuillets in-4º. Il

choisit le maroquin du Levant, commanda les fers neufs, en esquissa

plusieurs lui-même. «Il faudra vous hâter, dit-il; c'est pour la reine

d'Angleterre, elle attend.» Rosenkrantz demanda où l'on devait faire

prendre l'ouvrage? Il répondit en ricanant: «Eh! mon cher, vous seriez

trop content si je vous le disais! Cherchez et vous trouverez. Le beau

mérite de relier un manuscrit quand on l'a sous la main! Adressez-vous

au dix-septième nuage à main gauche; Saint Pierre a mes ordres:

bonjour!»

Au cabinet de lecture du passage de l'Opéra, il bouleversa tous les

journaux en criant: «Je veux l'_Indépendance Belge_, mais entendez-moi

bien! Il me faut le numéro d'après-demain, jeudi, celui qui est imprimé

en lettres d'or: Victor Hugo m'a fait un grand article sur _Jean

Moreau_!»

J'envoyai le soir même une dépêche à Bellombre. Mme Étienne accourut à

temps pour le soigner et le pleurer, trop tard pour échanger une idée

avec lui.

Quelques journaux n'ont pas craint d'expliquer sa maladie et sa mort par

l'abus des alcools, qu'il exécrait, et du tabac, qu'il ignorait.

V

Hortense s'est replongée au fond de la province, emportant avec elle les

tristes restes de son mari. On ne sait presque rien de sa vie; l'ancien

hôtel Bersac est fermé. La pauvre veuve, qu'on dit terriblement

vieillie, végète en grand deuil dans un coin de Bellombre près du

tombeau de l'homme qu'elle s'accuse d'avoir tué. Elle pleure comme aux

premiers jours et prie parfois avec fureur; mais sa dévotion est

intermittente. On dirait par moments qu'elle a peur d'obtenir au ciel

une place trop haute qui l'éloignerait éternellement de _lui_.

Bondidier la tient au courant des affaires; vous savez que la veuve d'un

écrivain continue pendant trente années la personne de son mari.

L'édition des oeuvres complètes a réussi au-delà de toute espérance; les

volumes sont clichés, ils se vendent aussi régulièrement que les

nouvelles de Musset et les deux romans de Stendhal. Dans les quelques

années qui ont suivi sa mort, Étienne a plus gagné qu'en toute sa vie.

Hortense écrivait dernièrement à Bondidier: «Assez! ne m'envoyez plus

rien. Je ne suis que trop riche, hélas! J'imagine par moments qu'_il_ me

poursuit de ses bienfaits et que cet argent vient me dire: _Il_ n'a pas

fait un si beau mariage que vous!» Bondidier répondit: «Ah! madame, que

serait-ce si nous avions _Jean Moreau_!»

Lundi passé, comme on venait de mettre en terre un petit fagot de bois

sec appelé Célestin Bersac, le vieux curé de Saint-Maurice se présenta

chez Hortense et lui dit: «Madame, le cher homme a fait la paix avec les

morts et les vivants. Vous n'avez jamais voulu le revoir depuis la date

fatale; il vous prie de lui pardonner ses offenses envers vous et envers

votre regretté mari. Son repentir était sincère; il a voulu mériter la

clémence céleste et rendre à notre pauvre église le clocher que

Robespierre et Marat ont détruit en haine de Dieu. Mon père, m'a-t-il

dit, vous porterez à Mme Étienne ce paquet cacheté que nous avons serré

ensemble dans le trésor de votre sacristie le 4 septembre 186., à sept

heures trois quarts du matin. Il renferme des papiers de valeur dont la

vente à Paris fournira probablement la somme qui vous manque.»

* * * * *

Hortense brisa le cachet et trouva le manuscrit de _Jean Moreau_.

_Revue des Deux-Mondes_

1867-68.

Les mariages de province La fille du chanoine, Mainfroi, L'album du régiment, Étienne. · 第 23 / 28 题