Cinq ou six jours après cette débauche, je m'avisai qu'il était temps de
faire une visite à mon nouvel ami. Son concierge me répondit que M.
Étienne n'y était pas, et je laissai ma carte. Je tentai l'aventure une
seconde fois, la semaine suivante, et pour plus de sûreté je m'en fus
droit chez lui sans rien demander à la porte. Le valet de chambre
correct me reconnut, il ne me prit ni pour un créancier ni pour un
emprunteur; cependant il ne put ou ne voulut jamais me dire à quelle
heure on trouvait son maître au logis. Tout ce que j'en obtins fut une
plume et du papier sur la table de l'antichambre. J'écrivis à l'homme
bien gardé, et je le priai amicalement de m'assigner un rendez-vous. La
demande resta sans réponse. Un grand mois s'était écoulé depuis notre
dîner chez Tattet, lorsqu'un des convives m'arrêta sur le boulevard et
me dit: «Qu'avez-vous fait d'Étienne? On vous accuse de l'avoir
supprimé; personne ne l'a revu.»
Je répondis qu'il était invisible aux petits comme aux grands, et que
sans doute il se faisait céler pour écrire sans distractions, car sa
prose commençait à déborder dans les journaux.
Le fait est qu'il noircit alors plus de papier en trois ou quatre mois
que dans l'année la plus féconde de sa vie. Il fit de tout en quantité
prodigieuse, et tint plus de place à lui seul que dix auteurs de premier
et de second ordre. Tout ce qu'il publia dans cette période
d'élucubration fébrile ne fut pas, on le devine, à la hauteur de son
nom. Pour une belle page de forme absolument pure et classique, il en
laissait aller dix ou quinze au courant de la plume. Les récits, les
bluettes et les fantaisies qu'il semait à la volée rayonnaient
quelquefois du sourire de l'homme heureux, et montraient plus souvent la
grimace du manoeuvre surmené. Ses lecteurs assidus, les fidèles qui le
suivaient d'une attention bienveillante jusque dans ses écarts
excusaient ce déréglement par la nécessité de vivre; mais ils sentaient
qu'à ce métier le plus grand écrivain du monde doit forcément se gâter
la main.
Vers le milieu de mars, je le rencontrai, ou du moins je l'aperçus au
Théâtre-Italien. Il se tenait debout à l'entrée de l'orchestre et
lorgnait obstinément une loge de face que je n'avais point remarquée.
Mon attention s'éveilla, je me mis à chercher le but qu'il visait sans
relâche, et je reconnus Mme Bersac en grande toilette, toute rayonnante
de diamants. Le gros phénomène rustique était assis à côté d'elle, et le
petit monsieur desséché se démenait au second plan. Hortense ne me parut
nullement déplacée dans le beau monde de Paris; je fus presque étonné de
voir que sa personne et sa toilette soutenaient les comparaisons les
plus écrasantes. Une provinciale à moitié belle et à peu près élégante
qui risquerait cette épreuve devant l'homme qu'elle aime serait perdue
sans rémission. Étienne semblait fort épris et tout fier d'assister au
triomphe de ses amours. Quelques signaux furtifs échangés à distance me
prouvèrent qu'on était d'accord, mais que l'on persistait à se cacher
des deux grotesques. Un intérêt plus vif que la simple curiosité me
portait à demander la suite d'un roman commencé sous mes yeux. J'attirai
le regard d'Étienne, il me fit un geste amical suivi d'une pantomime
rapide qui indiquait le _bien aller_, comme on dit en langue de chasse,
puis il rentra dans le couloir, et j'eus beau le chercher après le
spectacle: les Bersac avaient disparu comme lui.
Les semaines s'écoulèrent, le printemps égaya Paris, on rencontra des
voitures de fleurs au détour de toutes les rues; mais personne n'aperçut
Étienne. Il était comme rivé à son bureau, et ne donnait signe de vie
que par trois romans-feuilletons qu'il délayait au jour le jour. J'en
conclus qu'il avait à coeur de mettre tous ses comptes en règle avant
d'épouser Mme Bersac. Les romans qu'il expédiait sous jambe étaient sans
doute promis par traités et peut-être payés d'avance. Vers la fin de
mai, les affiches, les annonces et les réclames firent savoir à tous les
amateurs que la célèbre collection de M. É..., consistant en tableaux,
dessins, gravures, bronzes, marbres, majoliques, armes, tapisseries et
meubles anciens, allait être exposée pendant deux jours à l'hôtel des
ventes. Quelques naïfs s'attendrirent sur le sort du célèbre écrivain
qui avait fait des prodiges de travail sans parvenir à racheter la folie
de sa jeunesse, et qui se dépouillait de ses biens les plus chers pour
satisfaire d'avides créanciers. Quant à moi, je crus deviner que le
mariage était proche, et qu'Étienne, en honnête garçon, se faisait un
point d'honneur de payer ses dettes lui-même.
Sa vente attira non-seulement les collectionneurs et les marchands, mais
les artistes et les écrivains de tout étage. Étienne seul n'y
parut point. Plusieurs personnes remarquèrent à la droite du
commissaire-priseur un tout petit vieillard en habit râpé et en cravate
blanche. Dans ce gnome mystérieux, qui poussait vivement les enchères et
les abandonnait toujours à point, je reconnus l'homme de la Trinité et
du Théâtre-Italien, le garde du corps de Mme Bersac. Sa présence et son
zèle me prouvèrent deux choses: Hortense s'était déclarée en faveur
d'Étienne, et la famille du premier mari, au lieu de rompre en visière à
la veuve, prenait en main les intérêts de l'intrus.
Cette dernière révélation ruinait tout simplement mon hypothèse. Si le
petit monsieur épousait la cause d'Étienne, les passions, les calculs,
le rôle ingrat que je lui avais prêté, toutes les pièces de mon
argumentation tombaient à terre. Je me trouvais en présence d'un
innocent vieillard, dévoué à Mme Bersac, de son père peut-être! de son
père, que j'avais horriblement jugé sur la foi d'une lettre mal lue et
mal comprise! Ma conscience n'était pas des plus rassurées, et pour
comble d'ennui je pensais que le bon Étienne ne pouvait oublier ces
propos désobligeants. Il n'était pas de ceux qui aiment à demi; me
pardonnerait-il d'avoir calomnié par passe-temps, dans un stupide jeu
d'esprit, une famille qui devenait la sienne?
A travers les scrupules qui m'obsédaient, les circonstances les plus
insignifiantes prirent bientôt une couleur sinistre. Je me persuadai
que, si je n'avais pu forcer la porte du grand écrivain, c'est qu'il
m'avait personnellement exclu de sa présence; s'il s'était échappé du
Théâtre-Italien avant la fin du spectacle, c'était pour me fuir. La
lettre qu'il m'avait promise, je l'attendais toujours! Tant de froideur
après une sympathie si brusquement déclarée! Plus de doute, mon
commentaire ingénieux sur le texte de Mme Bersac me coûtait un ami.
J'en étais là de mes réflexions, quinze ou vingt jours après la vente,
quand je reçus par la poste un paquet volumineux. C'était une enveloppe
contenant sept lettres d'Étienne, dont une seule à mon adresse, la
voici:
«Mon cher ami, je te devais un mot de recommandation, j'ai tardé, je
m'exécute et je t'en expédie une demi-douzaine; tu n'auras rien perdu
pour attendre. Hâte-toi de frapper aux bonnes portes; jamais l'occasion
ne fut meilleure, ma retraite fait de la place.
«Oui, les _jeunes_ qui m'accusaient de barrer toutes les avenues vont
pouvoir circuler, si tant est qu'ils aient des jambes. J'ai suspendu la
plume au croc, le public n'entendra plus parler de moi; c'est chose dite
et jurée; tu peux en faire part aux amis et aux ennemis.
«Depuis notre dernière et notre première rencontre, j'ai été le plus
heureux des hommes et le plus accablé des forçats, j'ai achevé une
existence de labeur, commencé une vie d'amour, épuisé plus de soucis et
plus de joie qu'il n'en faudrait pour tuer un hercule. Au demeurant, je
me porte bien.
«Hortense est la plus belle, la meilleure, la plus angélique des femmes.
Béni sois-tu, toi qui l'as devinée du premier coup d'oeil! Nous nous
aimons comme on ne s'est jamais aimé sur terre; si je savais un homme
plus follement épris que moi, j'irais lui chercher querelle à l'instant.
Après mille traverses dont le récit serait trop long, tout s'est
accommodé pour le mieux; je l'épouse mardi prochain, à...; c'est sa
ville natale. Je ne t'invite pas, ni toi, ni personne; elle veut que je
rompe avec Paris; il lui faut un Étienne tout neuf, elle l'aura.
«Nous sommes ridiculement riches, j'en ai rougi jusqu'aux oreilles à la
lecture du contrat. Ma femme a cent vingt mille francs de rente en
usufruit et vingt mille en toute propriété. Tout cela vient du vieux
Bersac, de Bersac aîné, comme on l'appelle dans la famille. Cet
excellent ami, qui a trépassé en ma faveur, faisait un grand commerce de
vins et d'eaux-de-vie; son souvenir est populaire dans les départements
du Sud-Ouest. Mon apport, à moi, se réduit à la propriété de mes livres.
Bondidier, qui les exploite, a pris la louable habitude de me donner
quatre ou cinq mille écus, bon an, mal an. Ce revenu ne doit plus rien à
personne; ma vente a tout soldé, jusqu'à la corbeille, qui est digne
d'Hortense et de moi. Nous avons donc cent cinquante et quelques mille
francs de revenu, plus un hôtel en ville et le château de Bellombre,
qu'on dit splendide et royalement meublé. Garde ces détails pour toi, ou
n'en imprime que ce qui te paraîtra essentiel, au cas où le public
témoignerait une curiosité trop vive.
«Je ne t'ai pas encore dit le plus beau de l'affaire: nous tenons un
intendant admirable, unique, habile, honnête, parfait, il ne nous coûte
rien. Quelle aubaine pour Hortense et pour moi, qui sommes de vrais
Hurons en arithmétique! L'homme providentiel, tu l'as aperçu, mais tu ne
l'as point deviné: C'est Bersac jeune, notaire honoraire et malin comme
un vieux diable, mais bon diable s'il en fut. Sa fortune est des plus
modestes; tandis que le grand frère pêchait les millions en vin clairet,
Célestin (c'est son nom) courtisait les muses rebelles, imprimait un
poème sur Clovis, faisait siffler une tragédie gallo-franque sur un
théâtre d'arrondissement, débutait dans les Agamemnons sous une grêle de
pommes, essayait un journal légitimiste intitulé _le Doigt de Dieu_,
échouait sur les rives inhospitalières du notariat, petit clerc à trente
ans, épousait une paysanne,... tu l'as vue! et ce sacrifice au-dessus de
mes forces et des tiennes était payé dix mille écus tout secs. Il achète
une mauvaise étude de canton, prend la clientèle d'assaut, triple la
valeur de sa charge et s'enlève à la force du poignet jusqu'au chef-lieu
du département. Là ses mérites en tout genre et sa probité bien connue
lui ont concilié l'estime universelle; on l'aime, on le respecte, il
commande à l'opinion. C'est Hortense qui m'a donné ces détails: sa
tendresse pour lui n'est pas aveugle, il nous a rudement taquinés durant
trois mois; mais elle rend justice à ses vertus, et jure qu'on ne
saurait lui rompre en visière sans ameuter tout le pays.
«Soyons justes; voilà un homme qui a lutté toute sa vie pour gagner dix
mille francs de rente, c'est tout son bien. Il comptait à bon droit sur
l'héritage de son frère; il voit Bersac aîné prendre une jeune femme et
lui laisser tous ses revenus après deux ans de mariage. Il y avait un
seul moyen de réparer cette injustice: le fils de Célestin est un garçon
de mon âge, il commande un bataillon de chasseurs à pied; mais Hortense
se cabre dès les premières ouvertures, elle répond qu'un Bersac lui
suffit, qu'un autre serait de trop dans sa vie: la chère enfant avait
déjà l'âme occupée de ton ami. Célestin, qui n'est pas un sot, devine
que sa belle-soeur lui échappera plus tôt que plus tard, et pourtant il
ne lui tient pas rigueur; loin de là, il prend en main les intérêts de
la pauvrette, soigne ses baux, améliore ses terres, touche ses rentes,
place ses économies: connais-tu deux bourgeois assez nobles pour en
faire autant? Il la suit à Paris et l'observe d'assez près, parce qu'il
la sait jeune et confiante; mais du jour où elle a jeté son dévolu sur
un honnête homme de quelque valeur, il l'approuve sans réserve, me tend
la main sans rancune, et consacre tout son temps à l'arrangement de mes
affaires. Ils m'ont comme adopté, ces Bersac. Croirais-tu que la bonne
vieille m'appelle son beau-frère? Des sentiments de l'âge d'or!
«Tu me connais un peu, quoique nous n'ayons guère mangé plus d'un gramme
de sel ensemble, et tu devines que ces braves gens n'ont pas affaire à
un ingrat. Le bonheur ne m'a pas faussé le sens moral, je sens que cette
fortune gagnée par le travail d'autrui n'est pas mienne. Il ne tiendrait
qu'à moi de manger tout l'héritage; Bersac me l'a prouvé pièces en main:
les trois quarts du capital sont en titres au porteur, et la veuve est
formellement dispensée de caution et d'inventaire. Cette confiance, nous
n'en userons même pas, et je veux transformer en titres nominatifs au
profit de ces pauvres diables les valeurs dont Hortense a l'usufruit.
Quant à la petite fortune qu'elle possède en toute propriété, nous la
gardons pour nos enfants, si tant est qu'il nous en vienne. Ils auront
vingt mille francs de rente de leur mère, douze ou quinze mille de mes
livres et de mon théâtre, et tout ce que nous aurons épargné pour eux,
car je suis homme à liarder par devoir; mais, si nous mourons sans
postérité, j'entends que tout ce qui vient des Bersac retourne aux
Bersac; c'est justice: ni ma femme ni moi nous n'avons de proches
parents.
«C'est en ce sens, mon bon, que j'ai fait dresser le contrat par un
notaire sûr, qui connaît un peu la famille, mais qui m'a promis le
secret. Le pauvre Célestin n'a pas voulu tremper le bout du doigt dans
nos conventions, tant sa délicatesse est grande! Juge de sa surprise et
de sa reconnaissance lorsqu'il se verra si largement avantagé par un
homme dont la conduite et la profession lui faisaient une peur d'enfer!
«Tu n'imagines pas les préjugés saugrenus qui ont cours en province! Le
plus intelligent et le meilleur de ces bourgeois exotiques fait peu de
différence entre un Peau-Rouge et un écrivain de Paris. Bersac jeune a
laissé voir une stupéfaction naïve en apprenant que je ne buvais pas
d'absinthe et que je ne fumais pas nuit et jour. Il me demande
sérieusement si les auteurs et les acteurs de la Comédie-Française ne
vivent plus pêle-mêle dans le même grenier? L'autre soir il est venu me
trouver en grand mystère, et après un long préambule sur ses sentiments
monarchiques et religieux il m'a confessé que sa femme, et ma future, et
lui-même, et tous ses amis seraient péniblement affectés, si j'écrivais
dans l'_Impartial_. Il paraît que l'_Impartial_ de mon futur département
est une feuille diabolique. J'ai bien ri; me vois-tu collaborateur de
l'_Impartial_ du cru?
«--Eh! cher monsieur, lui ai-je dit, j'ai de tous les journaux
par-dessus les oreilles, et vous me rendriez un signalé service, si vous
me fournissiez le moyen de n'en lire aucun.
«Il m'embrassa sur les deux joues et reprit d'un ton résigné: «Je sais
que vos idées et vos croyances sont malheureusement différentes des
nôtres; la royauté que nous rappelons de nos voeux n'a pas vos
sympathies; vos ouvrages, que j'ai tous lus pour apprendre à vous
connaître, trahissent en plus d'un endroit la hardiesse du libre
penseur.
«--Eh bien?
«--Eh bien! ayez pitié de nous, c'est Hortense qui vous en prie.
Souvenez-vous de temps en temps que nos illusions nous sont chères, et
qu'il serait cruel de les heurter de front.
«--Mais c'est le premier élément des bienséances! M'avez-vous jamais vu,
dans la conversation...?
«--A Dieu ne plaise! Vous êtes le mieux appris de tous les hommes! Je
pense seulement aux livres que vous écrirez, mon digne ami, à ces beaux
livres, à tous ces livres dont nous serons un peu responsables là-bas,
car la famille est solidaire en province, et ces brillants ouvrages que
sans doute vous allez...
«--Quels ouvrages? quels livres? A qui en avez-vous? N'ai-je donc pas
assez produit? Pensez-vous que je me marie pour continuer ce labeur
abrutissant? Personne ne saura les efforts que j'ai faits, depuis trois
mois et plus, pour tirer une dernière mouture de mon sac. Je suis
courbatu, épuisé, écoeuré. Le peu que j'avais à dire, je l'ai rabâché
dix fois pour une: le public se noie dans ma prose. Je lui donne ma
démission; qu'il cherche ses plaisirs ailleurs, qu'il appelle des rieurs
moins las et des amuseurs moins ennuyés!
«--Quoi! vous n'écrirez plus?
«--Non.
«--Sérieusement, vous ne voulez plus rien mettre sous presse?
«--Excepté les lettres de part que nous expédierons dans huit jours.
«--Votre parole d'honneur?
«--Mon cher monsieur, la parole d'un honnête homme est toujours parole
d'honneur.
«--J'en prends acte, mon digne ami!
«Que ne puis-je te dessiner les mille grimaces de contentement qui
ridaient sa petite figure? J'ai fait un heureux marché, car, entre nous,
je n'attendais qu'une occasion pour donner la littérature au diable.
Quand je retourne la tête vers mon passé, je ne vois que sottises en
action, en parole et en écriture. Et dire que je me suis cru poussé vers
cette ornière par une espèce de vocation! Mon cher, il n'y a qu'un
chemin dans la vie qui ne soit pas un casse-cou, c'est celui où je
compte me promener trente ans de suite dans une calèche à huit ressorts
avec Hortense. Aimer, être aimé, vivre en joie, lorgner
philosophiquement les vices et les ridicules d'autrui, voilà le seul lot
enviable. Tu n'en crois rien? attends. Tu es jeune, l'ergot te démange,
tu hérisses la crête en aiguisant ton bec: va, mon bonhomme, jette ton
feu; mais si l'occasion se rencontre à mi-route, fais comme moi, suis
l'exemple de celui qui, pouvant devenir un fameux coq de combat, a
choisi d'être un coq en pâte.
«ÉTIENNE.»
Cette lettre aurait dû me réjouir à plus d'un titre: elle m'ouvrait les
portes les mieux closes, elle me rassurait sur les sentiments d'un ami,
elle rendait justice à mon diagnostic, elle m'instituait en quelque
sorte le légataire spirituel d'un vivant, puisque seul à Paris je
pouvais annoncer et commenter la retraite d'Étienne. Cependant j'en fus
atterré.
Peu m'importait de le savoir circonvenu et même dépouillé par ce vieux
malin de Bersac: les affaires ne sont que les affaires, c'est-à-dire un
détail de troisième ordre dans la vie des êtres pensants; mais qu'un
homme d'avenir eût abdiqué son art, soit volontairement par dégoût, soit
par faiblesse pour lever les scrupules d'une famille inepte, voilà ce
qui me crevait le coeur. Si personne ne lui avait fait une condition de
ce renoncement, il était véritablement à plaindre. C'était sans doute la
fatigue des derniers mois qui le portait à se croire épuisé; mais que
penser de lui, s'il avait sacrifié l'art aux exigences des Bersac,
échangé tous ses droits à la gloire des lentilles de Bellombre? L'amour
même n'excusait qu'à demi la honte d'un tel marché; je me demandai
sérieusement si Étienne déserteur des lettres et traître à son propre
talent, méritait encore l'estime.
Le temps et la réflexion me rassurèrent un peu. Comment la veuve
s'est-elle éprise du brillant écrivain? A force de le lire. Puisqu'elle
aime ce beau talent, elle ne peut pas sans une contradiction monstrueuse
en exiger le sacrifice. Le petit Célestin lui-même, tout marguiller
qu'il est, ne doit pas souhaiter qu'un homme comme Étienne se coiffe de
l'éteignoir. L'ex-notaire, l'ex-journaliste, l'ex-poétereau,
l'ex-Bagotin, a conservé au fond du coeur un certain respect pour les
lettres. Et quand même la femme, la famille et la province uniraient
tous leurs efforts pour étouffer un esprit supérieur, quand il se
prêterait docilement à ce meurtre, est-il maître de rester stérile et de
ne point produire les chefs-d'oeuvre qui sont en lui? Non, les fruits du
génie, comme les fruits du corps humain, éclosent malgré tout lorsqu'ils
sont arrivés à terme: livres, enfants, naissent au jour marqué par la
nature; ni l'auteur ni la mère ne sauraient retarder d'une minute cette
heureuse fatalité. Les grands hommes blasés qui nous disent: «J'ai le
cerveau plein de chefs-d'oeuvre, et je tiens la porte fermée,»
pourraient laisser la porte ouverte impunément.
Je fis publier les détails qu'Étienne m'avait confiés à cet usage, mais
je me gardai de répandre le bruit de son abdication. Tout Paris admira
le bon goût et l'esprit de cette provinciale qui se donnait le luxe
d'enrichir un homme supérieur. Les journaux prophétisèrent que le grand
producteur, libre enfin de tout souci, allait se concentrer dans
quelques oeuvres capitales; mais la rédaction des lettres de part étonna
les confrères et les amis du marié. En voici la teneur exacte:
«M. Étienne a l'honneur de vous faire part de son mariage avec Mme
Hortense de Garennes, veuve de M. Bersac aîné.»
«M. et Mme Bersac jeune ont l'honneur de vous faire part du mariage de
Mme Hortense de Garennes, veuve de M. Bersac aîné, ancien juge au
tribunal de commerce, ancien membre du conseil d'arrondissement, leur
belle-soeur, avec M. Étienne, propriétaire et rentier en cette ville.»