HISTOIRE D'UN COQ EN PATE

Il ne s'appelait pas Étienne; ce n'était ni son nom ni son prénom.

Peut-être a-t-il signé de ce modeste pseudonyme un vaudeville, une

bluette, une série de petits articles malins, quelque péché de sa

jeunesse. C'est lui-même qui m'a donné ce vague renseignement lorsque

j'eus accepté la tâche dont je m'acquitte aujourd'hui.

«J'ai peu de temps à vivre, disait-il, et je ne veux pas que ma mémoire

reste ici-bas comme une énigme. Nous devons quelques pages

d'explications à ceux qui ont envié ma fortune ou blâmé ma conduite. Il

importe aussi d'avertir les imprudents qui pourraient être induits à

m'imiter.»

Comme je lui faisais observer qu'il n'était pas seul en cause dans cette

histoire, et que l'éclat de son nom désignerait surabondamment les

auteurs de toutes ses misères, il répondit:

«Eh! ne me nommez pas. Écrivez l'histoire du fameux Jacques, ou du

célèbre Pierre, ou d'Étienne... Oui! je me suis appelé Étienne pendant

un mois ou deux. Mes amis me reconnaîtront toujours assez, et vous savez

que je suis peu sensible à l'opinion du vulgaire. Évitons le scandale,

mais si vous avez eu quelque estime et quelque amitié pour moi, faites

que l'expérience dont je meurs ne soit pas perdue pour tout le monde.»

Il mourut dans la quinzaine qui suivit notre entretien, sans laisser de

volontés écrites. On peut donc considérer le récit qui va suivre comme

le testament de cet esprit d'élite et de cette âme de bien.

I

Mes premières relations avec Étienne remontent au deuxième samedi de

janvier 185... Je fis sa connaissance à dîner, chez ce pauvre Alfred

Tattet, qui adorait la poésie et la peinture, et qui a gagné le gros lot

de l'immortalité en méritant une dédicace de Musset. On respirait la

renommée à pleins poumons autour de cette table hospitalière. Jugez des

émotions qui durent agiter un pauvre conscrit de lettres, lorsque

j'entendis annoncer coup sur coup Dumas fils, Ponsard, Meissonier,

Jadin, Decamps, et dix autres personnages presque aussi célèbres en

divers genres! Mes oreilles, mes yeux ne m'appartenaient plus: je

dévorais les physionomies, je buvais les paroles, j'avais l'air d'un

jeune paysan de Béotie introduit par méprise au banquet des dieux.

Entre tous ces illustres, Étienne--puisque nous sommes convenus de

l'appeler ainsi--me captiva de prime abord. Je me sentis non-seulement

attiré, mais fasciné. Quand je cherche aujourd'hui les causes de cette

première impression, je n'en trouve qu'une: c'est qu'il représentait le

type du brillant écrivain tel qu'on se le figure _a priori_. Il était

grand, il était brun, il était svelte et de tournure martiale; sa barbe

vierge et ses cheveux un peu longs se massaient librement, mais sans

négligence, dans un désordre bien ordonné. Sa toilette pouvait passer

pour un chef-d'oeuvre, tant les lois qui régissent notre uniforme

bourgeois étaient coquettement éludées. La coupe de l'habit, le noeud de

la cravate blanche, l'échancrure du gilet, que sais-je encore? tout,

jusqu'à la chaîne de montre, était original, voulu, prémédité au plus

grand avantage de la personne; aucun détail ne semblait livré au hasard

ou à la routine des tailleurs, et pourtant rien ne rappelait les hautes

fantaisies de 1830. On n'aurait pas su dire en quoi cette tenue péchait

contre la mode du jour. Il y avait de la recherche sans affectation, de

l'aisance sans débraillé et une pointe de crânerie sans fanfaronnade

dans ce dandysme cavalier qui m'éblouit.

Étienne avait alors plus de trente et moins de quarante ans; on

comprendra la réserve qui m'interdit de préciser son âge. Ses parents,

bons bourgeois, plus qu'aisés, presque riches, l'avaient mis au collége,

et après de brillantes études il était entré de plain-pied dans les

lettres. Ses débuts furent heureux; il plut des encouragements, et de

très-haut, sur sa jeune tête. Balzac déclara qu'il avait des idées;

Stendhal, qu'il raisonnait juste, et Mérimée, qu'il écrivait bien. Les

grands poètes du siècle répondirent en vers à ses vers; Sainte-Beuve lui

consacra une étude magistrale; David d'Angers fit son buste et M. Ingres

son crayon. Lorsque j'eus l'honneur de lier connaissance avec lui, on

commençait à demander pourquoi il ne visait point à l'Académie.

Son bagage se composait de vingt-cinq à trente volumes, poésies,

voyages, critiques, nouvelles, romans surtout. Plus heureux que Balzac,

il avait réussi quatre ou cinq fois au théâtre; mais on pensait

généralement qu'il n'avait pas encore développé tous ses moyens ni donné

sa mesure. Le vieux Prévost, de la Comédie-Française, si bonhomme et si

fin, disait: «M. Étienne a un _Mariage de Figaro_ dans sa poche.» Un

célèbre éditeur, qui avait publié la plupart de ses livres, lui

demandait souvent: «Quand commencerez-vous le Roman du dix-neuvième

siècle? c'est une tâche qui vous revient.» Il répondait en haussant les

épaules: «Attendez que j'aie jeté mon feu; je ne sais ni ce que je fais

ni comment je vis. Je porte là, sur les épaules, une cuve en

fermentation: qui peut dire ce qui en jaillira au soutirage? piquette ou

chambertin?»

Il avait gaspillé beaucoup de son talent et son patrimoine tout entier.

La chronique, qui ne s'imprimait guère alors, mais qui se racontait à

l'oreille, lui prêtait cent cinquante ou deux cent mille francs de

dettes, quoiqu'il habitât un appartement somptueux, encombré de tableaux

hors ligne et de meubles introuvables. Son oeuvre, dont il était resté

propriétaire, mais qu'il exploitait mal, était fort mélangé: pour neuf

ou dix volumes dignes de vivre, on en comptait beaucoup qu'il aurait pu

se dispenser d'écrire et qu'il avait faits sans savoir pourquoi, en

somnambule. Tantôt la fièvre de production le clouait devant sa table et

il abattait cinq ou six volumes à la file; tantôt il trouvait plaisant

de faire le grand seigneur et de vivre des rentes qu'il n'avait plus.

Puis, le jour où les créanciers devenaient importuns, il prenait son

parti en honnête garçon et s'attelait à quelque besogne aussi ingrate

que lucrative, sauf à n'y point mettre son nom. Ces déréglements de

travail, de finance et de conduite, quelques duels, quelques succès dans

le monde des femmes faciles, enfin le renom de parfait galant homme

appuyaient les rares séductions de sa personne. Son regard étincelait,

sa voix mâle, voilée par moments, était une des plus sympathiques que

j'eusse entendues.

Beau convive, d'ailleurs, et bon vivant. Il buvait son vin pur et par

rasades, à la vieille mode de France, mais il s'abstenait du café, des

liqueurs et du cigare, et il ne dépassait en rien la juste mesure. Il

restait homme de bonne compagnie jusque dans ses gaietés les plus

étourdissantes et ne se grisait pas même de ses paroles, quoiqu'il en

fît grande débauche quelquefois.

La seule chose qui me déconcerta ce soir-là fut de le voir épuiser le

meilleur de sa verve contre la noble carrière des lettres où j'étais si

fier de débuter. A l'entendre, le métier d'écrire était le dernier de

tous; il fallait n'avoir pas un oncle dans la cordonnerie ou un parrain

dans les droits réunis pour accepter un sort si misérable.

«Nous avons pour ennemis, non-seulement nos confrères, grands et petits,

c'est-à-dire tout ce qui a le talent ou la prétention de tenir une

plume, mais le public lui-même et le bourgeois illettré qui ne nous

pardonne pas d'être supérieurs à lui. Quoi que nous fassions, on nous

blâme: si j'écris beaucoup, on dira que je me livre au commerce et que

je tire à la ligne; si j'écris peu, on prétendra que je suis au bout de

mon rouleau et qu'il ne me reste plus rien à dire; si je n'écris ni peu

ni beaucoup, on imaginera que je ménage mon petit fonds pour faire feu

qui dure. Chaque succès nous rend le suivant plus difficile, car on

devient plus exigeant à mesure que nous donnons une plus haute idée de

notre mérite; la moindre chute fait dire aux quatre coins du monde que

nous sommes de vieux chevaux couronnés, qui ne se relèveront plus. Il

s'agirait tout bêtement de produire un chef-d'oeuvre à tout coup; mais

Homère, Virgile, Dante, Milton, Arioste, le Tasse, Rabelais, Montaigne,

Cervantes, Daniel Foe, La Fontaine, La Bruyère, Le Sage, combien nous en

ont-ils donné, des chefs-d'oeuvre? Un par tête! deux au maximum. Faire

un chef-d'oeuvre, mes amis, c'est concentrer tout soi dans un seul

livre. Supposez que je commette cette imprudence aujourd'hui, je mourrai

de faim l'année prochaine. Le public me servira-t-il des rentes? Prouvez

donc à ce glouton sans goût que la qualité a plus de prix que la

quantité! Nous sommes des galériens condamnés à toujours produire, lors

même que nous n'avons rien de nouveau à conter; il faut se remâcher

soi-même incessamment, badigeonner à neuf ses impressions d'autrefois,

ressasser jusqu'à l'âge le plus mûr les trois ou quatre idées originales

qu'on a pu rencontrer dans sa jeunesse! Oh! si le genre humain pouvait

perdre la sotte habitude de lire! ou si tout simplement un honnête

usurier de Versailles ou de Château-Thierry me couchait sur son

testament pour douze mille livres de rente, c'est moi qui ferais voeu de

ne toucher papier ni plume jusqu'à l'heure du jugement dernier! Que la

vie serait bonne! que la lumière du soleil serait douce et que les

Parisiens eux-mêmes me paraîtraient jolis, si j'avais le droit de dire

tous les matins, en chaussant mes pantoufles: «Pas une ligne à tracer

aujourd'hui.»

Il parla longtemps sur ce ton avec une verve que je ne saurais rendre,

mais dont je fus un peu consterné. Mon voisin devina sans doute ce que

j'éprouvais, car il me dit à l'oreille:

«Ne faites pas attention, il est toujours ainsi lorsqu'il travaille pour

vivre, et le pauvre garçon ne fait pas autre chose depuis six mois.»

Cette révélation me fit prendre le dix-neuvième siècle en mépris. Un tel

homme manquait de pain! L'auteur de tant d'oeuvres exquises était réduit

à gagner sa vie au jour le jour! Son brillant appétit, qui m'avait

d'abord égayé, m'attrista: s'il dîne si bien, c'est peut-être qu'il n'a

pas déjeuné! Mais une heure après le repas, quand les invités réunis au

salon assiégèrent la table de jeu, je le vis tirer de sa poche une

poignée d'or et de billets avec quelque menue monnaie. Il tint tête aux

plus forts, risqua les gros coups, prit la banque, perdit presque tout

sans témoigner le moindre ennui, puis regagna son argent et une centaine

de louis par-dessus le marché sans laisser voir qu'il en fût aise. Il

était homme à batailler ainsi jusqu'au matin, et je ne trouvais pas le

temps long à le regarder faire; mais la maîtresse de maison nous mit

tous à la porte une demi-heure après minuit.

Avant de se disperser, les convives échangèrent force poignées de mains

sur le trottoir de la rue Grange-Batelière. Je ne pus me tenir de parler

à M. Étienne et de lui dire combien je ressentais d'admiration pour son

talent et de sympathie pour sa personne. Il me prit le bras, et répondit

avec une familiarité surprenante en m'entraînant vers la rue Drouot:

«Mon enfant, tu as été très-gentil; tu as écouté, tu as observé et tu

n'as pas touché aux cartes. Je n'ai pas lu tes petites affaires; est-ce

qu'on lit dans notre affreux métier? Mais il paraît que tu vas bien et

que tu as le respect de la langue. J'aimerais mieux te voir un bon état;

tu es encore en âge d'apprendre à tourner des bâtons de chaises; mais

l'homme ne choisit pas sa destinée. Viens me voir, et si je peux te

rendre un service...»

Cette bienveillance quasi-paternelle d'un homme qui n'était pas mon aîné

de quinze ans m'enhardit. J'osai lui demander une lettre d'introduction

pour le directeur d'une revue importante.

«Tu tombes mal, dit-il en me tutoyant de plus belle. Je suis en guerre

depuis plusieurs années avec ce gaillard-là; mais n'importe, tu auras ta

lettre.

--Cependant si vous êtes son ennemi...

--Il comprendra que je ne le suis plus en voyant que je lui demande un

service. Le diable m'emporte au reste si je me rappelle un seul mot de

ma querelle avec lui?

--Se peut-il que l'on se brouille et l'on se raccommode ainsi entre

écrivains de premier ordre?

--Attends que tu sois quelque chose, et tu verras! Mais je t'emmène sans

savoir si nous faisons la même route. Où vas-tu?

--Me coucher.

--Comme ça? bravement? quand il n'est pas une heure du matin? Il n'y a

donc plus de jeunesse? Moi, je ne veux pas dormir, parce que j'ai un

article à livrer demain matin, avant dix heures. Je vais au bal de

l'Opéra, toi aussi; nous souperons avec des princesses, tu me

reconduiras chez moi, et je te signerai ton passeport pour la revue,

tandis que tu regarderas lever l'aurore. J'ai dit; marchons.»

Je le suivis sans résistance; ce diable d'homme me dominait si bien que

je ne m'appartenais plus. Nous n'avions de billets ni l'un ni l'autre;

il entra fièrement, et dit aux employés du contrôle:

«Avez-vous une loge pour moi?»

On s'empressa de nous conduire et de nous installer le mieux du monde.

«Retiens le numéro, me dit-il, pour le cas où tu me perdrais. Nous nous

retrouverons ici à deux heures et demie. Jusque-là, liberté complète;

reste ou sors, tu es chez nous.»

Cela dit, il me laissa, et je me mis à regarder la salle, persuadé que

la discrétion me défendait de le suivre.

Peu après, m'étant risqué dans les couloirs, je le rencontrai debout

devant une colonne, à deux pas du foyer. Cinq ou six dominos le

harcelaient à qui mieux mieux, et il leur répondait à tous en même temps

avec une désinvolture admirable. Les hommes faisaient cercle pour

l'écouter, et les petits journalistes, qui l'appelaient cher maître,

ramassaient les miettes de son esprit. C'était la première fois que

j'assistais à pareille fête, et je fus prodigieusement étonné lorsqu'il

tira sa montre en m'appelant du coin de l'oeil: il était bel et bien

deux heures et demie; je croyais que nous venions d'arriver!

Il m'entraîna dans la direction du café Anglais, et comme je lui faisais

observer que nous n'avions faim ni l'un ni l'autre, il me dit:

«Qu'est-ce que cela prouve? on ne soupe pas pour se nourrir, mais pour

se désennuyer. Nous avons le prince Guéloutine, Hautepierre,

vice-président du Jockey, et Oporto, le plus drôle des agents de change;

plus cinq bayadères anonymes que j'ai recrutées à l'aveugle, mais qui ne

sont ni laides ni sottes.

--Comment le savez-vous?

--D'abord parce que j'ai causé avec elles, ensuite parce qu'elles ont

les yeux bien enchâssés. Le masque n'a guère de secrets pour l'homme qui

sait voir: deux yeux irréprochablement sertis annoncent une femme jeune

et presque toujours belle. C'est un Arménien de Constantinople qui m'a

révélé cette loi, et je l'ai vérifiée cent fois en dix années au bal de

l'Opéra.»

L'événement me prouva qu'il ne s'était pas trompé de beaucoup. Lorsque

nous fûmes au complet dans le grand salon d'angle qu'il avait retenu,

les dominos se démasquèrent, et le plus modeste des cinq était encore

une créature assez agréable. Étienne leur fit les honneurs du souper

avec une élégante fatuité qui sentait sa régence d'une lieue; trop

dédaigneux pour en courtiser une, trop poli pour leur laisser voir un

sentiment que nous devinions tous. Évidemment il n'avait rassemblé ces

petits animaux inférieurs que pour égayer la fête et pour faire une

étude de moeurs; mais l'habitude de parler, d'agir et d'occuper la scène

était si forte chez lui qu'il prit le dé de la conversation sans y

songer et nous éblouit tous par un véritable feu d'artifice. Les

paradoxes pétillaient sur ses lèvres, les mots heureux éclataient à

l'improviste comme des bombes; quelquefois une idée noble et poétique

s'enlevait jusqu'au ciel en fusée et retombait en grosse gaieté

rabelaisienne. Ce jeu lui plut jusqu'à six heures du matin, puis tout à

coup il se rappela qu'il avait à travailler et il sortit pour payer la

carte. Le gros agent de change était ivre, le vice-président du club

s'endormait, le prince russe, allumé comme un phare, mettait ses roubles

et ses mougiks aux pieds d'une choriste de Bobino; quant à moi, je

sentais ma tête se craqueler et j'éprouvais un violent besoin de

respirer le grand air.

Étienne, toujours frais et souriant, mit son monde en voiture avec les

belles façons et les grands airs d'un châtelain, glissant un mot aimable

à celui-ci, une pincée d'or à celle-là.

«Quant à toi, me dit-il, tu viens à la maison chercher ta lettre.»

Et nous voilà piétinant côte à côte jusqu'au milieu de la

Chaussée-d'Antin. Je ne pus m'empêcher de lui dire:

«Eh! mon pauvre grand homme, tu veux donc émigrer vers les mondes

meilleurs? La vie que tu mènes est un suicide continu; il n'y a pas de

vigueur physique ou morale qui puisse y résister six mois.»

C'était lui qui m'avait enjoint de le tutoyer, et je lui obéissais non

sans gêne.

Il me répondit en riant:

«N'est-ce pas? Je me le dis tous les jours à moi-même depuis dix ans et

plus; mais que faire? Je n'ai pas le choix; il faut que l'homme suive sa

destinée jusqu'au bout. Crois-tu qu'au fond du coeur je n'aimerais pas

mieux planter des betteraves dans un village, entre une honnête petite

femme et une demi-douzaine de marmots? Mais planter des betteraves est

un luxe que mes moyens ne me permettront pas de longtemps. Jusqu'ici je

n'ai cultivé que les dettes, et je ne tarderai pas, selon toute

apparence, à récolter des recors. Ma personne est hypothéquée, je ne

travaille plus pour moi; le bourgeois qui me confierait le bonheur de sa

fille serait nommé du coup maire de Charenton.

--Cependant on en voit assez, des bourgeois enrichis qui jettent leurs

filles et leurs millions à de petits vicomtes criblés de dettes. Votre

nom,... ton nom, veux-je dire, a cent fois plus d'éclat que tous ceux

qu'on paye si cher. Qui pourrait hésiter entre un gentilhomme de hasard

et un prince de la littérature?

--On n'hésite pas, je t'en réponds; le gentillâtre, vrai ou faux, sera

toujours élu, sans ballottage. Le pire de ces vauriens-là est mieux coté

à la bourse des familles que le meilleur d'entre nous.

--Mais si les hommes ont des préjugés, les femmes n'en ont pas et il y

en a beaucoup qui ne dépendent que d'elles-mêmes. Celles-là vous

connaissent, elles vous ont lu, elles ont passé des heures délicieuses

sur vos livres, vous les avez fait rêver, et ce prestige de l'auteur

aimé, cette séduction à distance qui vous a préparé tant de succès dans

le monde, pourrait tout aussi bien...

--Tais-toi donc, grand enfant! Mes succès! D'abord, je n'y vais pas dix

fois par an, dans le monde, et quand cela m'arrive je m'ennuie d'être

dévisagé comme un animal curieux et je me dérobe au plus vite. J'ai

rencontré, il est vrai, quelques semblants d'aventures; il y a des âmes

collectionneuses qui rassemblent dans un album secret tous les hommes

dont on parle un peu. On m'a écrit des aveux bien tournés, j'ai répondu,

j'ai dépensé la matière de cinq ou six romans dans ces travaux

épistolaires, mais chaque fois qu'il a fallu rencontrer face à face une

de ces adorables correspondantes, je l'ai trouvée d'un âge et d'un

visage à faire fuir l'armée russe, et mes vraiment bonnes fortunes,

entends-tu? sont celles dont j'ai pu me libérer avant la faute. Mais

voici ma tanière.»

Un camérier très-correct, qui avait passé la nuit en cravate blanche sur

une banquette de l'antichambre, nous ouvrit avant le coup de sonnette.

En un clin d'oeil, Étienne fut déchaussé, déshabillé, et drapé dans les

larges plis de je ne sais quelle soierie orientale.

Vingt bougies s'allumèrent comme par enchantement dans son cabinet, vrai

bazar, où les raretés de tous les temps et de tous les pays formaient

une décoration fantastique. J'avais à peine commencé la revue de ces

merveilles lorsqu'il me cria:

«Laisse le bric-à-brac et viens voir mon seul meuble de prix!»

En même temps il me tendait un énorme cahier, ou pour mieux dire une

demi-rame de papier cousu dans une couverture rouge qui portait en gros

caractères: _Jean Moreau_.

«Qu'est cela? dis-je tout étonné.

--Mon chef-d'oeuvre.

--Inédit, à coup sûr, car voici la première nouvelle...

--Mieux qu'inédit: ouvre et juge!

--Du papier blanc!

--Tout est encore à faire, sauf le titre et le plan; en cherchant bien,

tu trouverais les sommaires détaillés de vingt chapitres. Ce que tu

tiens, mon cher, est la carcasse d'une belle chose qui n'existera

peut-être jamais. Il y a dans chaque demi-siècle l'étoffe d'un livre

net, brillant et profond, comme le _Gil Blas_ de Le Sage. Jean Moreau,

s'il vient au monde, doit être mon Gil Blas, à moi. Les uns m'ont

supplié, les autres m'ont défié de construire ce monument; double raison

de l'entreprendre! J'amasse des matériaux, j'en ai la tête encombrée

comme un chantier mal en ordre. Mais la première pierre, posée depuis

sept ans, attendra peut-être éternellement la deuxième.

--Pourquoi?

--Eh! parce qu'il faut se nourrir. Les chefs-d'oeuvre, mon bon, ne font

vivre que les libraires; quant à nous, nous en mourons. Rien de tel que

les articles de pacotille comme celui que je vais lâcher dans un moment.

Ça n'engage ni le talent ni la réputation de l'auteur, et ça se paye dix

louis, rubis sur l'ongle. Je fais, entre autres choses utiles et

désagréables, la chronique des théâtres, dans un journal d'opposition

dynastique. La semaine a été pauvre, tu sais? Pas le plus petit morceau

de drame ou de comédie; rien qu'une féerie inepte, et que d'ailleurs je

n'ai pas vue, _le Topinambour enchanté_, par cinq ou six messieurs dont

le plus spirituel et le plus lettré ferait à peine un concierge

acceptable. Je vais écrire douze colonnes sur... je me trompe... à côté

de cette rapsodie foraine.

--Comment! n'étiez-vous pas à la première représentation? J'y étais,

moi.

--C'est bien assez d'avoir à rendre compte de pareilles turpitudes; s'il

fallait encore les subir, je donnerais ma démission. Mais, j'y songe!

puisque tu as été témoin de la petite fête, tu vas faire mon feuilleton.

--Moi! écrire un article de vous!

--Je n'y vois nul inconvénient, et j'y trouve un grand avantage.

--Et vous pourriez signer ma prose de votre nom?

--Sans scrupule: cette littérature alimentaire ne tire pas à

conséquence. Je te réponds que sur les six auteurs de la pièce, il y en

a bien cinq qui n'ont pas écrit un seul mot.

--Mais le public qui connaît votre style...

--Le public n'est pas plus connaisseur en copie qu'en vin ou en

peinture; il juge tout sur l'étiquette. Allons, fils, mets-toi là,

travaille et tâche d'avoir fini quand je sortirai de mon bain. A

bientôt!»

Il faut que je l'avoue, j'aurais mieux aimé me mettre au lit. L'heure me

semblait mal choisie pour exécuter des variations sur le thème du

_Topinambour enchanté_; mais j'étais jeune soldat, c'est-à-dire homme à

surmonter la fatigue et la crainte pour faire mes preuves devant un

chef. Je me lançai dans le compte rendu, tête baissée, et comme il y a

des grâces d'état pour l'inexpérience et la témérité, j'avais fini avant

neuf heures, lorsqu'Étienne reparut.

«Nous y sommes? dit-il en s'étendant sur une peau d'ours blanc. Lis, je

t'écoute.»

Ses interruptions bienveillantes me prouvèrent que j'avais réussi; il

entrecoupa ma lecture de: bien! très-bien! bravo! comme le discours d'un

ministre dans les colonnes du _Moniteur_, il applaudit le dernier

paragraphe, en protestant que de la vie il ne s'était connu tant

d'esprit. Seulement il regretta que je n'eusse point débuté par quelques

considérations générales sur le bel art de la féerie, dont l'industrie

moderne a fait une chose abjecte et méprisable.

«Eh! quoi! voilà des hommes à qui l'on permet tout, on laisse entre

leurs mains des ressources et des pouvoirs discrétionnaires. Le passé,

le présent, l'avenir, le vrai, le faux, le pathétique, le comique, tout

est de leur domaine; on leur livre à profusion tout ce qui peut charmer

les yeux et les oreilles, lumières, peintures, machines, femmes,

étoffes, paillons, danse, musique; on les affranchit, par privilége, de

toutes les règles de l'art dramatique, et en échange de tant de

concessions on ne leur demande rien que de nous transporter, quatre

heures durant, dans un monde un peu moins plat que le nôtre. Que

font-ils? Ils nous traînent dans des vulgarités plus fangeuses que le

ruisseau de la rue Mouffetard!»

Tout en parlant, il m'avait mis une plume dans la main, et j'écrivais

sous sa dictée. Lorsqu'il eut épuisé son thème, il parla de Shakspeare

et du _Songe d'une nuit d'été_; il expliqua comment la prose et les vers

doivent alterner dans la féerie, selon que le poète s'élève aux nues ou

vient friser le sol. Quatre lignes sur la donnée et sur le plan sénile

du _Topinambour enchanté_ le conduisirent sans autre transition à un

magnifique paysage de Thierry, qui illustrait le premier acte. Il

traduisit ce décor à coups de plume; c'était un effet d'hiver; il

peignit en traits charmants l'hiver sous bois et ses harmonies intimes,

les montagnes estompées de brouillard, les brindilles hérissées de

givre, le silence épais, étoffé, solide, qui pèse sur la campagne, le

filet de fumée bleuâtre qui s'élève en droite ligne sur la maison du

forestier, le rouge-gorge frappant aux fenêtres, le chevreuil affamé qui

se dresse contre les arbres pour brouter le sombre feuillage du lierre.

A propos du ballet, qui avait la prétention d'être antique, il disserta

gaiement, légèrement, avec autant de goût que de savoir, et sans ombre

de pédanterie, sur la danse des Grecs anciens et modernes. Un couplet

politique, dont j'avais cité le trait final, lui fournit l'occasion de

flageller à petits coups secs la poésie de cantate et la littérature de

commande. Il finit par une description, vrai morceau de bravoure, où,

sous prétexte de peindre les exercices d'un nouveau clown, il étalait un

style plus bariolé, plus disloqué, plus raide, plus souple, plus

humoristique et plus impertinent que tous les clowns de l'Angleterre.

J'étais émerveillé et navré, car de mon pauvre article il ne restait pas

un seul mot; mais Étienne continuait à me remercier comme si

véritablement j'avais fait toute sa besogne.

Il sonna; le domestique vint prendre le manuscrit en apportant quelques

lettres.

A la première qu'il ouvrit, il s'écria:

«Parbleu! en voici une qui tombe à point. Impossible de mieux entrer

dans la situation. Lettre de femme, mon cher, et de femme du monde; au

moins, c'est elle qui le dit. Sauf quelques variantes, ceci rentre dans

le modèle numéro 7, car j'ai soumis au classement ces élucubrations

sentimentales. On est veuve, on est riche et de bonne famille, mais on

se garde d'indiquer si l'on est jeune ou vieille, laide ou jolie; nous

pénétrons trop aisément, hélas! les causes de cette discrétion. On a lu

mes romans, rencontré mon portrait, déploré mes petits malheurs et blâmé

tendrement mon inconduite; mais on ne dit pas si l'on veut se faire

épouser, ou simplement rire un peu, ou soutirer au bon Étienne une

demi-douzaine d'autographes. Connu, ma chère! vous arrivez trop tard; je

ne mords plus à cet hameçon-là.»

Il jeta la lettre au panier, puis se ravisant tout à coup, il la reprit

pour me la donner à lire.

«Étudie, mon enfant, et profite, si tu en es capable. Peut-être un

jour recevras-tu quelques poulets de la même couvée; c'est pourquoi je

t'invite à lier connaissance avec le modèle numéro 7.»

Voici ce que je lus pendant qu'il achevait de dépouiller sa

correspondance:

«Sur le salut de votre âme, monsieur Étienne, je vous adjure de ne

point juger trop promptement l'imprudente qui trace en tremblant ces

quelques lignes. Mon esprit et mon coeur vous appartiennent depuis le

jour où Dieu m'a rendu la libre disposition de moi-même; jusque-là je

m'étais interdit de penser à vous, j'avais même cessé de lire vos

chers livres, y trouvant un plaisir si vif que je ne pouvais m'en

absoudre. Pendant ces dix-huit mois, j'ai osé m'enquérir de vous,

prudemment, sans donner l'éveil à ceux dont la surveillance est

arbitraire autant qu'importune. Je connais votre figure, et si bien,

qu'il me serait facile de vous désigner au premier coup d'oeil dans

une foule de mille personnes; me pardonnerez-vous l'indiscrète, mais

tendre curiosité qui m'a mise sur la trace de vos embarras actuels et

des généreuses folies qui en sont cause? Mon voeu le plus cher serait

de vous ramener à une vie heureuse et réglée, si vous me faisiez la

grâce de vous confier à moi. La fortune dont je jouis est plus que

suffisante pour deux personnes qui seraient seulement à moitié

raisonnables; quant à l'affection, j'en ai des trésors à dépenser. Le

ciel me doit ma part de bonheur, et Dieu sait que je l'ai bien gagnée;

mais je ne veux la tenir que de vous. Si vous aviez quelque

attachement ou si je vous déplaisais à première vue, j'aurais bientôt

fini de prendre le voile, comme la famille me l'a déjà conseillé; mais

comment saurons-nous si nous sommes créés l'un pour l'autre? Après

mûre délibération, ne pouvant prendre conseil que de moi-même, voici

ce que j'ai imaginé. Vous viendrez dimanche à la messe de onze heures,

dans la petite église de la Trinité, rue de Clichy. J'y serai de bonne

heure et je me placerai, s'il est possible, à droite; vous me

reconnaîtrez à ma robe et à mon chapeau de velours bleu foncé; la

plume du chapeau est noire et moi je suis blonde. Un homme peut aller

et venir dans une église pendant le service divin sans se faire trop

remarquer. Vous suivrez une première fois le couloir de droite entre

les chaises jusqu'à ce que vous m'ayez vue; vous vous en retournerez

sans faire aucun signe et vous vous livrerez à vos réflexions; puis un

moment après l'oraison dominicale, vous reviendrez par la même route,

et si je vous ai plu, vous passerez votre mouchoir sur votre front.

Quel que soit votre avis sur mon humble personne, ne m'attendez pas à

la sortie, ne m'offrez pas l'eau bénite, gardez-vous de me saluer et

de me suivre, même de loin! Je suis accompagnée partout et

rigoureusement observée. Attendez que je vous écrive et que je trouve

le moyen de recevoir vos lettres ou vos visites sans m'exposer. Ce

n'est pas de vous que je me méfie, ô Dieu, non! Et la preuve, monsieur

Étienne, c'est que je signe cette lettre qui met à votre merci mon

honneur et mon repos.

«Hortense BERSAC, née de GARENNES.»

Les vingt premières lignes étaient parfaitement lisibles; la fin,

beaucoup plus hâtée et écrite d'une encre assez pâle, ne se déchiffrait

pas si bien. Le papier in-quarto, d'un blanc bleuâtre, ressemblait à

celui qu'on donne aux voyageurs dans les hôtels de second ordre; on

avait déchiré le coin supérieur de gauche, qui sans doute portait une

indication imprimée. Pas d'enveloppe; la lettre, pliée à l'ancienne

mode, fermée d'un pain à cacheter et vierge de timbre-poste, était

adressée à M. Étienne, chez M. Bondidier, éditeur.

«Eh bien! demanda-t-il de son ton le plus goguenard, qu'en dis-tu?

--Je dis, mon cher, que le futur auteur de Jean Moreau a manqué de

discernement pour la première fois de sa vie. Cette lettre est d'une

jeune et jolie veuve, provinciale, riche, dévote, mais nullement sotte,

qui vient à Paris tout exprès pour demander ta main.

--Ah! parbleu! Je voudrais savoir où tu as pris ces renseignements. Pars

du pied gauche, Zadig, et prouve-moi par A plus B que je suis une bête!

--D'abord, Mme Bersac est jeune; son écriture le dit assez.

--L'écriture des femmes, comme leurs épaules, a le privilége de rester

jeune quand tout le reste a vieilli.

--Soit, mais une personne qui n'est pas sûre de sa jeunesse et de sa

beauté ne se montre pas d'emblée; elle commence par échanger cinq ou six

lettres pour amadouer son juge et sauver le premier coup d'oeil.

--Voilà qui est un peu mieux raisonné. Continue. Tu n'as pas besoin de

prouver qu'elle est dévote et provinciale. Veuve? sa signature me l'a

dit. Riche? elle le prétend, je veux le croire, et peu m'importe; mais

où diable vois-tu qu'elle pense au mariage et que son ambition ne

s'arrête pas à mi-chemin?

--La preuve qu'elle veut t'épouser, mon cher Étienne, c'est qu'elle ne

le dit même pas. Elle indique simplement qu'elle t'aime et qu'elle veut

se charger de ton bonheur, car elle est de celles qui ne comprennent pas

l'amour, sinon honnête, le bonheur, sinon légitime. Chaque ligne de sa

lettre respire la droiture et la sincérité.

--Pourquoi donc ces détours, ce mystère et ces défiances? De qui se

cache-t-elle? Quel est l'homme qui l'accompagne et qui l'observe? Il a

des droits bien absolus sur elle, ce monsieur! Devines-tu par quels

motifs cette chaste provinciale, qui ne craint pas de signer son billet

doux, me défend de la saluer dans la rue? Veuve ou non, à coup sûr elle

est moins libre qu'elle ne le dit.

--Si tu veux que je te réfute par des faits, je ne m'en charge pas, Mme

Bersac ne m'ayant point honoré de ses confidences; mais si tu voulais te

contenter d'une bonne hypothèse bien plausible, je te dirais: «Cette

jeune femme est gardée à vue par la famille de son ancien mari.» Dans

quel intérêt? je l'ignore, mais nous pourrons le savoir en cherchant

bien. Remarque qu'elle s'appelait Mlle de Garennes, c'est-à-dire qu'elle

appartenait à la petite noblesse de sa province; elle a cru déroger en

épousant le vieux Bersac, et la preuve c'est qu'elle signe son nom de

famille à la suite de l'autre. Pourquoi dis-je le _vieux_ Bersac? C'est

elle-même qui m'y autorise en écrivant: «Le ciel me doit ma part de

bonheur, et Dieu sait que je l'ai bien gagnée.» Donc Bersac avait

soixante-dix ans, et je t'en félicite. Dans quel pays as-tu vu qu'une

jeune fille bien née épousât un vieillard de cet âge si elle était bien

dotée? Donc cette jeune et jolie Hortense n'avait rien. Elle te dit

maintenant qu'elle est riche; la fortune vient donc du mari. Bersac a

fait une folie au grand dépit de ses héritiers, et il a constitué, comme

il convient, de beaux avantages à sa femme. Comprends-tu maintenant

quelle est cette famille qui lui conseille d'entrer au couvent? Ce n'est

pas la famille d'Hortense, c'est celle du défunt; elle nous l'apprend

elle-même, si nous savons lire: _la_ famille, dit-elle, et non _ma_

famille. Ces gens-là seraient trop heureux de se débarrasser d'elle,

parce que tout ou partie de son douaire doit faire retour aux

collatéraux. Je ne puis pas deviner tout, mais je vois clairement qu'on

en veut à son bien, qu'on fait le guet autour de sa personne, de peur

qu'elle ne s'échappe par la tangente du mariage. C'est elle qui a voulu

venir à Paris; les Bersac l'y ont accompagnée, ils l'ont logée dans un

hôtel de leur choix, chez des gens dont ils croient être sûrs. Elle a dû

se cacher pour écrire cette lettre et on ne lui a pas même laissé le

temps de l'achever du premier coup: cette encre-là est de dix jours et

celle-ci de vingt-quatre heures. L'absence du timbre-poste nous montre

que le poulet, caché peut-être sous la doublure du manchon, a été

furtivement jeté à la boîte. La chose est-elle assez claire, ô saint

Thomas?

--Ce serait beaucoup dire; mais je vois poindre une lueur de

vraisemblance.

--Eh! sceptique, il ne tient qu'à toi d'envisager la vérité face à face.

Il est onze heures moins dix minutes et la belle Hortense s'achemine en

compagnie de tous les Bersac, vers l'église de la Trinité.

--Parbleu! dit-il, j'en aurai le coeur net. Je n'y crois pas, tu sais;

tu pourras témoigner que je n'ai pas été dupe un seul moment. Bersac! un

nom de comédie! Nous ne rencontrerons personne au rendez-vous, à moins

pourtant que je découvre une vieille pomme de reinette, dorée par

quarante-cinq automnes... Mais baste! nous rirons. Tu m'accompagnes, tu

entends la messe: si cette lettre ne doit pas contribuer à mon bonheur,

elle servira du moins à ton salut. Nous déjeunons ensuite au cabaret du

coin, tout près d'ici, chez cet illustre empoisonneur qui vend un canard

vingt-cinq francs, et qui vous dit d'un ton sublime: «Monsieur, vous ne

payerez ce prix-là que chez moi!» Sais-tu, fils, que le monde est un

plaisant théâtre et qu'on y voit des pièces plus drôles qu'à l'Odéon?

Mais tu bâilles, profane!

--C'est de sommeil.

--Te voilà bien malade pour une nuit de plaisir et d'étude! Haut le

pied, jeune homme! Sois fort: prends exemple sur ton ancien. C'est

peut-être ma destinée, bonne ou mauvaise, qui roule en ce moment comme

la bille du croupier. Rouge ou noire? Le jeu est fait, et l'on n'est pas

plus ému que s'il s'agissait d'un florin!»

On n'était pas ému, je veux le croire, mais on était nerveux, et chaque

fois qu'on passait devant certain miroir Louis XIV, on s'ajustait un peu

sans y songer. Je le vois encore allongé dans son fauteuil à la

Voltaire, tandis que le valet de chambre le chaussait à genoux; je le

vois arpentant à grandes enjambées le trottoir de la Chaussée-d'Antin:

un pied de Parisienne et un jarret de montagnard! Et je pourrais le

peindre à l'entrée de cette église de cartonnage que les démolisseurs

ont balayée depuis deux ou trois ans! Il portait un pantalon et un gilet

gris de fer avec une redingote bleue qui s'ajustait spontanément et

dessinait la taille sans fermer. Un soupçon de ruban rouge illuminait sa

boutonnière; le paletot était jeté sur le bras gauche et la main droite

tenait le chapeau. Col rabattu, cravate longue, gants de Suède; pas un

atome de bijouterie. Rien de plus simple et de plus bourgeois que cette

tenue matinale, et pourtant je vous jure que François Ier et Henri VIII

au camp du Drap d'or n'avaient pas plus grand air à eux deux que lui

seul.

Il se tint immobile et comme recueilli pendant quelques minutes, puis il

se jeta résolûment dans le petit sentier de droite et traversa l'église

tout du long. Il fit alors volte-face et revint à pas lents, promenant

ses regards sur la foule, en homme qui serait chargé du dénombrement des

chapeaux bleus. Lorsqu'il me rejoignit, je n'eus pas à l'interroger; son

visage exprimait la mauvaise humeur et le dédain. «J'en étais sûr,

dit-il. Viens déjeuner.

--Personne?

--Absolument.

--J'en appelle! Tu as mal cherché.

--Vois-y toi-même!»

Je ne me fis pas prier pour recommencer l'épreuve, et je n'eus pas de

peine à trouver Mme Bersac. Elle était au milieu du premier rang de

chaises, dans la toilette qu'elle nous avait annoncée, et j'ajoute que

ce velours bleu lui seyait fort bien. Sa personne me parut des plus

appétissantes, une jolie poularde au blanc. La figure rondelette avait

la couleur et la fermeté du biscuit de Sèvres, avec ce modelé friand qui

donne tant de ragoût aux nymphes de Clodion. Les cheveux d'un beau blond

cendré faisaient un contraste adorable avec des sourcils châtains et des

yeux noirs. La main, trop strictement gantée, à la mode de province,

était petite, et les dents belles. Voilà tout ce que je pus noter en un

moment d'examen rapide et contrarié, comme un officier lève un plan sous

le feu d'une citadelle. La jeune veuve, à qui sa meilleure ennemie n'eût

pas donné plus de vingt-six ans, était assise entre deux dragons

fantastiques, échappés de je ne sais quel conte de Topffer. Imaginez un

petit homme de soixante-quinze ans, sec, aplati, déteint comme une fleur

d'herbier, et une vieille virago effroyable de barbe et monstrueuse de

graisse. Impossible de voir un tel couple sans penser à ces ménages

d'araignées où la femelle dévore son mari après les noces. Au demeurant,

la meilleure harmonie semblait régner entre ces phénomènes; ils

faisaient le guet tour à tour en suivant la messe sur leurs livres: dès

que l'homme baissait les yeux, la femme levait la tête, et lorsqu'elle

reprenait ses prières, il reprenait sa faction.

Je rejoignis Étienne en hâte et je lui rendis compte de ce que j'avais

vu, sans cacher mon admiration pour la belle et touchante victime. Aux

premiers mots de mon récit, le scepticisme, le dandysme, les airs glacés

firent place à une émotion sincère; il pâlit et s'appuya sur moi. Je ne

pus obtenir qu'il attendît le moment indiqué pour retourner au fond de

l'église; il partit comme un trait, renversa plusieurs chaises, bourra

plusieurs chrétiens, et revint tout rayonnant, son chapeau dans la main

gauche et son mouchoir dans la droite. «Tu as raison, me dit-il, elle

est tout simplement adorable. Nous nous aimons, je l'épouse, je

t'invite; mais sortons d'ici, j'ai besoin d'air.» Il avait l'imagination

tellement échauffée que sans moi il oubliait d'endosser son paletot par

un froid de cinq à six degrés. Pendant un bon quart d'heure, il piétina,

sans y prendre garde, dans cette poussière noire et gluante qui est la

neige de Paris. Moi-même j'oubliais de grelotter, quoique rien ne vous

fige le sang comme une nuit blanche; j'éprouvais une étrange ivresse à

entendre déraisonner ce grand enfant barbu.

La sortie de la messe et la dispersion des fidèles s'opérèrent sous nos

yeux. Hortense quitta l'église au bras du petit vieillard sec et

flanquée de la géante; le trio s'engagea dans la rue de Tivoli. La jeune

femme ne nous vit pas, ou si elle aperçut Étienne, elle ne laissa rien

paraître, mais ses deux compagnons se retournèrent plusieurs fois, à

tour de rôle, l'un éclairant la route, tandis que l'autre assurait les

derrières. Étienne s'enrageait à les suivre; je le retins en lui

prouvant qu'il risquait de tout compromettre, et nous prîmes le chemin

du déjeuner.

Ah! l'heureux homme! De quel appétit il dévorait le temps et l'espace,

sans préjudice du poulet à la marengo! Les obstacles, les rivalités, les

complots de la famille Bersac disparaissaient devant lui comme les

côtelettes; il dégustait en connaisseur le vin de Musigny et le bonheur

d'être aimé. Il mangea douze ou quinze écrevisses royales en faisant

tout autant de projets plus que royaux. C'était double plaisir que de le

voir et de l'entendre. Il montait sa maison, discutait les livrées,

peuplait les écuries, galopait dans les contre-allées du bois de

Boulogne sur son cheval favori, dessinait pour Hortense des costumes de

fantaisie comme les princesses n'en ont pas; il ouvrait ses salons à

l'élite du talent, tandis que les grands seigneurs faisaient queue à la

porte. Tout à coup, il plongeait au fin fond de la province et

commençait une de ces idylles qu'on rêve à dix-huit ans, cueillant les

violettes par charretées et construisant des arcs de triomphe en bluets.

Le loup se forge une félicité

Qui le fait pleurer de tendresse.

Le monde l'excédait; il voulait être tout à sa femme afin de l'avoir

toute à lui. S'il la trouvait encore un peu bourgeoise (et rien de plus

excusable, pauvre enfant!), il la pétrirait à nouveau de ses propres

mains.

«Cela n'est pas plus difficile en somme que de créer une héroïne de

toutes pièces, comme nous faisons chaque jour dans nos romans. J'ai

fabriqué plus de vingt femmes, vraies et vivantes, pour les plaisirs de

mon public: j'en veux parfaire une meilleure et plus charmante à mon

usage. Chacun pour soi, morbleu! N'est-il pas juste et naturel que le

pauvre romancier, une fois dans sa vie, se donne le luxe d'un Romain?»

Je lui fis observer qu'il manquait une pièce importante à son château en

Espagne.

«Laquelle?

--Le cabinet de travail.

--Mon cher ami, répondit-il d'un ton plus grave, tu sais ce que j'ai su

produire au milieu du brouhaha de Paris. Le boulevard, le lansquenet,

les maîtresses, les camarades, les créanciers, les coulisses, les

soupers, les duels, les journaux, le papier timbré, m'ont laissé le

temps d'écrire deux ou trois livres _pour de vrai_. Tu as vu ce matin

que j'improvise encore assez gaillardement avec deux bouteilles de vin

de Champagne dans la tête. Juge par là de ce que je pourrai faire quand

le repos, la sécurité, le bonheur et l'amour honnête m'auront rendu à

moi-même et régénéré à fond! Je pondrai des chefs-d'oeuvre!

--_Jean Moreau_?

--_Jean Moreau_ d'abord, et cent autres après. Qu'est-ce qu'un volume

in-18? Sept ou huit mille lignes d'impression. J'en peux dicter cinq

cents en moins de deux heures, tu l'as vu; une journée de l'homme

heureux et libre représente au bas prix dix heures de travail,

c'est-à-dire cinq mille lignes. A ce compte, on ferait un volume tous

les deux jours, cent quatre-vingts à l'année, et l'on aurait du temps de

reste. Si les gros chiffres te font peur, réduis les miens à la moitié,

au quart, au dixième! c'est encore une production de dix-huit volumes

par an. M'accordes-tu trente ans de vie? J'ai cinq cent quarante volumes

sur la planche, au minimum. Si je meurs à la fleur de l'âge, dans quinze

ans d'ici, je laisserai encore aux éditeurs un stock plus imposant que

celui de Voltaire. On sait pourquoi les écrivains de notre époque sont

tous stériles, ou à peu près: c'est qu'ils dépensent les neuf dixièmes

de leur temps et de leur encre à solliciter les bonnes grâces d'une

figurante, la clémence d'un tailleur et les renouvellements d'un

huissier. Il se perd journellement à Paris un million de lignes au

détriment de la province et de la postérité. Prends tous les hommes de

talent, j'en connais bien deux cent cinquante, marie-les à des femmes

comme Hortense, donne-leur à chacun deux cents louis par mois, et les

siècles de Périclès, d'Auguste et de Louis XIV ne seront que de la

Saint-Jean au prix du nôtre!»

Il déraisonna sur ce ton jusqu'à deux heures après midi, puis il

m'envoya me coucher sans la lettre de recommandation qu'il m'avait

promise. Je ne me réveillai que le lendemain à neuf heures.

Les mariages de province La fille du chanoine, Mainfroi, L'album du régiment, Étienne. · 第 20 / 28 题