Ils travaillèrent ce jour-là comme deux hommes, et se quittèrent sans
avoir parlé d'autre chose que du procès. Seulement, à la dernière
minute, Mme de Montbriand prit la brochure et dit: «Nous avons oublié
l'épigraphe.
--Que mettrez-vous?
--Ma devise, qui est aussi la vôtre.»
Rien ne fut changé dans leurs habitudes; ils se revirent le lendemain et
tous les jours suivants aux mêmes heures et dans la même intimité; mais
le laisser-aller des premiers jours ne se retrouva plus, chacun d'eux
s'observait davantage: une révolution irréparable était accomplie; la
gêne se glissa dans leurs rapports et la froideur se répandit peu à peu
sur leurs entretiens. Cette gêne toutefois abondait en jouissances
secrètes, et cette froideur cachait un feu tout nouveau. Un seul geste
de Mainfroi avait tué le bon garçon chez Marguerite et réveillé ou
éveillé la femme.
Cependant le mémoire était lancé; on ne parlait pas d'autre chose au
palais et dans la ville. Le succès littéraire fut très-vif; on admira
partout cette argumentation suivie, serrée, poignante, qui égorgeait
l'adversaire sans sortir un moment du ton modéré et sans choquer aucune
convenance. L'opinion publique se retourna; le parti pris de certains
magistrats fut ébranlé. Le défenseur des Vaulignon, qui était un homme
éminent, s'empressa de rédiger un factum énergique; mais il commençait à
douter de la victoire, et il poussait ses clients à une transaction.
Quelques officieux s'entremirent; on offrit à Mme de Montbriand de lui
laisser le peu qu'elle avait, et de lui parfaire en viager dix mille
francs de rente. Le procureur général appuya sous main ces tentatives;
il fit entendre à Mainfroi que sa cause, excellente en équité, mauvaise
en droit, devait s'accommoder de la demi-satisfaction qui était offerte;
mais l'avocat et la plaideuse maintinrent résolûment leur «tout ou
rien.» Plus ils voyaient l'ennemi se démoraliser, plus ils
s'affermissaient en courage.
La curiosité publique avait d'abord respecté le deuil et la misère de
Marguerite; peu de gens la connaissaient en ville; les maisons qui
s'étaient trouvées en relation avec son père ne jugèrent ni utile ni
prudent de renouer avec elle. D'ailleurs le marquis Gérard et la petite
Bavaroise avaient pris les devants en visitant à tort et à travers tout
ce qui faisait un semblant de figure.
Mais lorsqu'on vit un personnage comme M. Mainfroi épouser publiquement
les intérêts de la jeune veuve, lorsque le gain de sa cause parut
assuré, lorsqu'enfin la malice ou le dépit des mères de famille insinua
que le bâtonnier de l'ordre, en défendant Mme de Montbriand, combattait
pour ses propres foyers, le monde avisé de Grenoble prit ses mesures en
conséquence. On se dit que Mainfroi, célèbre comme il l'était, protégé
par le nouveau ministre et de plus en plus prédestiné aux hautes
fonctions de la magistrature, n'irait jamais s'enterrer à Vaulignon; il
resterait en ville, et il y resterait très-riche, marié à une jeune
femme, en position de recevoir souvent et bien. Cette maison, qui
joindrait l'utile à l'agréable, serait peut-être difficile à forcer l'an
prochain; pour l'instant, elle était ouverte à quiconque saurait prendre
date et devancer la victoire. Il n'y avait pas à lanterner, si l'on
voulait plaindre Mme de Montbriand en temps utile; aussi la foule
envahit-elle en hâte ce pauvre logement où la veuve s'était morfondue à
loisir. «Çà, madame, disait Polyxénie, avec une pointe d'humeur
villageoise, il paraît que nous sommes devenues bien aimables depuis que
le procès est à moitié gagné?» Marguerite, qui n'avait jamais su faire
ni écouter un mensonge, éprouvait mille démangeaisons de rompre en
visière à ces amis du bon moment; il fallut toute l'éloquence de
Mainfroi pour dompter son honnête orgueil et l'amener à rendre une
visite sur dix. Les maisons qu'elle honora de sa présence se
transformèrent en foyers de propagande, en bureaux d'enrôlement, et
comme l'avocat les avait choisies une à une avec son tact infaillible,
l'élite de la ville fut bientôt rangée sous les bannières de Mme de
Montbriand.
L'affaire était inscrite au rôle du mardi 23 janvier; les plaidoiries,
les répliques, les conclusions du procureur général et le prononcé de
l'arrêt devaient prendre vraisemblablement deux audiences. Le mardi
matin, à neuf heures, l'avoué Picardat força la porte de sa cliente et
vint lui dire que Bénaud, l'avoué des Vaulignon, offrait six cent mille
francs sur table. Marguerite répondit: «Je n'en demandais pas autant et
c'est plus d'argent qu'il ne m'en faut pour vivre selon mes goûts; mais
si je transigeais une heure avant l'audience, j'aurais l'air de mettre
en doute le succès de M. Mainfroi. L'affaire suivra son cours.»
Ce n'était ni l'amour de la paix ni la peur du scandale qui avait
conseillé un si grand sacrifice à la marquise Augusta de Vaulignon. Elle
jetait une partie de sa cargaison parce qu'elle voyait le navire à la
côte. La veille au soir, dans tous les cercles de Grenoble, on avait
fait des paris de proportion à neuf et dix contre un.
Les débats s'ouvrirent au milieu d'un silence avide. Le prétoire était
gorgé de monde comme aux plus grandes fêtes de la Cour d'assises. On y
remarquait la magistrature et le barreau, la haute bourgeoisie de la
ville et la noblesse des environs, les officiers généraux de la
garnison, les femmes du monde, cent cinquante ou deux cents amateurs
d'éloquence judiciaire, députés par les doctes cités de Vienne, d'Aix et
de Lyon, enfin la population rustique de Vaulignon et des Trois-Laux,
qui ne paraissait pas tenir la balance égale entre la bonne demoiselle
et l'étrangère. Le marquis Gérard et sa femme étaient présents; ce fut
pour eux une rude journée. Polyxénie, rendant compte de la séance à sa
maîtresse, les comparait à deux écrevisses dans l'eau qui chauffe.
Non-seulement ils se virent malmenés par Mainfroi, mais ils connurent à
des signes certains que l'assemblée, vassaux compris, les tenait en
médiocre estime.
Mainfroi remplit la première audience à lui seul. Jamais il n'avait
parlé si longtemps, avec cette abondance et cette ampleur. Les
fanatiques de son talent se disaient à l'oreille: «C'est bien lui, et
pourtant c'est un autre homme; Démosthène tourne au Cicéron; le courant
de son éloquence s'enfle et déborde; c'est un ruisseau qui devient
fleuve.» Les célébrités de province ont ainsi leurs enthousiastes, qui
sont de fins critiques malgré tout, gourmets passionnément épris d'un
certain crû, mais d'autant plus aptes à préférer le vin des bonnes
années. Personne ne douta que cette transformation de Mainfroi ne fût un
miracle de l'amour; les quelques sceptiques qui niaient sa passion pour
Mme de Montbriand durent se rendre à l'évidence. L'auditoire ne lui sut
pas mauvais gré de cette concession aux faiblesses humaines; on lui
avait déjà reproché la froideur de ses plaidoiries, et certaine rigidité
métallique qui rappelait un peu trop le style impassible de la loi. La
foule prit plaisir à s'échauffer avec lui; la sympathie publique éclata
plus de vingt fois en applaudissements que les audienciers réprimèrent
par habitude, mais sans conviction et sans autorité. Le président, ému
lui-même jusqu'aux larmes, oubliait de réclamer le silence.
Au sortir de l'audience, Mainfroi s'enfuit au grand trot de ses chevaux;
il était temps: les braves gens de Vaulignon et des Laux le cherchaient
pour le porter en triomphe. Il courut chez Mme de Montbriand et lui dit:
«Ma belle cousine, voulez-vous me donner à dîner? Ou je me trompe fort,
ou je vous apporte le pain.»
Le lendemain, même affluence au palais. L'avocat du marquis Gérard parla
longtemps et parla bien, sans espoir de gagner la cause. Il maintint ses
conclusions pour la forme, mais en homme qui serait content de s'en voir
adjuger le demi-quart. Mainfroi répliqua en peu de mots, la duplique de
l'adversaire fut traînante et mal écoutée. L'intérêt se portait de plus
en plus sur le procureur-général, M. Sébert. On savait qu'il s'était
montré favorable au fils Vaulignon; on ne supposait pas que l'éloquence
de Mainfroi eût glissé sur ses préventions sans les entamer; on le
savait honnête et consciencieux, mais d'une impartialité qui frisait
parfois l'irrésolution.
A quatre heures moins quelques minutes, M. Sébert déclara qu'attendu
l'heure avancée et l'importance de l'affaire, il demandait remise à
huitaine pour les conclusions du ministère public. Le président leva la
séance, et la foule s'écoula en murmurant un peu.
Lorsque Mainfroi rentra chez lui, il trouva sur sa table un pli du
télégraphe. La dépêche, transcrite sur grand papier, se formulait comme
il suit:
«Le ministre de la justice à M. le comte Mainfroi de Gartières.
«Je suis heureux de vous annoncer qu'un décret rendu sur ma proposition,
en date de ce jour, vous nomme procureur-général près la cour de
Grenoble.»
Décidément le copain de M. de Mondreville avait bonne mémoire. Il se
rappelait même un point négligé depuis deux générations par la famille
Mainfroi. L'aïeul paternel de Jacques était comte de l'empire, et il
n'avait tenu qu'à lui de rendre son titre héréditaire en érigeant en
majorat une terre de dix mille francs de rente; mais pour substituer
perpétuellement un grand tiers de sa fortune, cet honnête homme aurait
dû dépouiller en partie quatre enfants, sur cinq qu'il avait. Voilà
pourquoi Jacques et son père étaient restés Mainfroi tout court. Or
depuis quelque temps le conseil du sceau des titres adopte une
jurisprudence qui abolit rétroactivement la cause du majorat: il est
naturel que le second empire ne marchande pas trop la noblesse du
premier.
Gartières était le nom d'un petit bien de campagne conservé depuis
longtemps dans la famille et qui restait à Jacques. Trois ou quatre
Mainfroi, entre le XVe et le XVIIIe siècle, ont cousu Gartières à leur
nom pour se distinguer des Mainfroi de Bois-Vizille et des Mainfroi de
Jaubeuf, éteints aujourd'hui.
Le ministre n'avait pu être si bien renseigné que par M. de Mondreville;
ce bon vieillard, un peu trop entiché lui-même de sa noblesse,
s'indignait par moments qu'on ne fût pas titré lorsqu'on prouvait
trente-deux quartiers et le reste.
«Bah! répondait Mainfroi, je ne pourrais jamais être aussi vain de mon
titre que je suis orgueilleux de mon nom.»
Vingt fois peut-être il avait tenu ce langage, et toujours dans la
sincérité de son âme; mais maintenant qu'il avait le titre et le nom
devant lui, maintenant qu'il lisait et relisait sur la dépêche
ministérielle ces cinq mots parfaitement assortis: _le comte Mainfroi de
Gartières_, il lui semblait que le tout formait naturellement une
harmonie majestueuse, et qu'en retrancher la moindre syllabe serait un
crime de lèse-grandeur. Cette contemplation l'enflait à ses propres
yeux; l'idée d'un avantage superficiel, extérieur, dû aux services d'un
mort et à la bienveillance d'un homme en place, lui fit oublier un
instant son vrai mérite et ce succès tout chaud qu'il ne devait qu'à
lui-même. Toutefois, comme il n'avait rien d'un sot, cette ivresse fut
bientôt cuvée; il arriva promptement à se la reprocher et voulut en
sonder la cause. Il descendit au fond de son coeur et trouva, quoi? Le
vague sentiment de l'attraction qu'un titre exerce sur les femmes,
l'idée d'une plus value matrimoniale, le regret de n'avoir pas été comte
de Gartières à trente ans: c'était penser à Marguerite. Il ne se dit
pas: «Maintenant je suis à même de lui offrir un nom aussi brillant que
celui de son père ou de son premier mari.» Tout occupé qu'il était de la
belle veuve, il ne s'avouait pas qu'il en fût amoureux, ou, s'il se
l'avouait parfois, c'était avec le ferme propos de se vaincre et de
respecter une loyale créature qui ne pouvait être sa femme. Il
n'admettait pas l'hypothèse d'un mariage avec cette cliente qui lui
devrait tout: sa délicatesse et sa dignité lui fermaient les
perspectives de l'avenir; mais il prenait un plaisir amer à bâtir mille
châteaux en Espagne dans l'irréparable passé.
Sa rêverie fut coupée au plus bel endroit par un billet de Marguerite.
«Mon cher cousin, écrivait-elle, n'aurai-je pas le plaisir de vous
remercier aujourd'hui?» Il réfléchit qu'il aurait mauvaise grâce à
dédaigner des éloges qui devaient être ses seuls honoraires, et il
courut chercher le denier de la veuve avec un empressement qu'il se
déguisait à lui-même. «Polyxénie, dit-il en entrant, annoncez M. le
procureur général.
--Une farce, monsieur?
--La vérité, ma fille.
--Mais vous n'avez rien de changé! Enfin, puisque ça vous amuse...
Monsieur le procureur général!»
A ces mots, il se fit un brouhaha dans le petit salon, puis un grand
bruit de chaises suivi d'un profond silence. Mainfroi tombait au milieu
d'un encombrement de visites, et le procureur général annoncé à
brûle-pourpoint chez une plaideuse, c'était un coup de théâtre comme
Grenoble n'en avait jamais vu. «Comment! s'écria Marguerite, c'est vous!
La folle!
--Elle n'a pas menti. J'ai reçu ma nomination en sortant de l'audience.»
On s'empressa autour de lui pour le complimenter à la ronde. Un des
assistants remarqua qu'il avait commencé sa carrière d'avocat par un
Marengo et qu'il la terminait par un Austerlitz.
«Ainsi donc, demanda Mme de Montbriand, vous ne plaiderez plus!
--Jamais, madame.
--Et si cette nouvelle était arrivée hier matin, vous n'auriez pas pu me
défendre?
--Comme avocat, certes non.
--Alors béni soit Dieu d'avoir retardé l'aventure!
--Dieu, ou le ministre, on ne sait.
--Mais, j'y pense, si vous êtes procureur général, M. Sébert ne l'est
plus. Moi qui avais si grand'peur de lui, je n'ai plus rien à craindre!
C'est vous qui prendrez la parole au nom du ministère public, et vous
n'aurez qu'à dire: Messieurs, je vous renvoie à la plaidoirie de Me
Mainfroi, elle exprime mon opinion tout entière.
--Ah! pardon. Ce procédé simplifierait les choses, mais je doute qu'il
soit permis.
--Si la loi le défend...
--Non; la loi qui pense à tout, n'a point prévu le cas, que je sache.
Elle interdit au juge de siéger dans une affaire où il aurait plaidé,
elle semble ignorer qu'un simple avocat, par un coup de fortune, peut
devenir de but en blanc chef du parquet; mais où le code ne dit rien,
les convenances décident. Je céderai la place à un avocat général ou à
un substitut.
--En avez-vous le droit? Est-ce que le garde des sceaux n'a pas
formellement demandé que le procureur général parlât en personne?
--C'est, ma foi, vrai! je l'avais oublié; mais le ministre qui a donné
cet ordre est remisé sous la coupole du Sénat; son successeur, que je
verrai sans doute avant trois jours, est le plus galant homme du monde,
et je suis sûr de m'entendre avec lui.»
Les nominations parurent au _Moniteur_ le jeudi 25 et arrivèrent à
Grenoble le vendredi. M. Sébert était nommé président de chambre à la
cour de Bordeaux, pas un mot sur le sort de M. de Mondreville. Mainfroi
partit pour Paris le soir même, et courut s'inscrire chez le copain, qui
était au conseil. Dans la journée du samedi, il reçut un billet
très-cordial qui l'invitait à déjeuner le lendemain au ministère.
L'homme d'État l'accueillit à bras ouverts et s'excusa de lui rendre un
déjeûner d'auberge en échange du bon dîner de Fleuron. Aux premiers mots
de remercîments, il interrompit son convive et lui dit: «Vous ne me
devez rien; c'est mon vieil ami Mondreville qui a tout fait. Il a même
retardé votre nomination pour vous laisser le temps de plaider la grande
affaire. On dit que vous avez été admirable; _l'Impartial_ et le
_Courrier_ célèbrent votre éloquence; bravo! J'ai fait voeu d'écrémer
l'ordre des avocats au profit de mes parquets. Sébert était insuffisant,
je l'ai envoyé s'asseoir. Il est cause que l'arrêt n'est pas rendu, et
que le public et les plaideurs sont encore dans l'anxiété.
--Le pauvre homme était d'autant plus embarrassé qu'il avait reçu
l'ordre de prendre parti dans l'affaire. J'aime à croire, monsieur, que
vous n'entendez pas me faire hériter de cette obligation?
--Je n'ai rien à vous dire, je ne sais rien, je ne veux pas connaître du
procès Vaulignon, ni d'aucun autre. L'intervention du pouvoir exécutif
dans les affaires civiles est un abus contre lequel je réagirai de
toutes mes forces. Ne prenez conseil que de vous-même, ne suivez que les
impulsions de votre conscience, ne faites que le bien, et soyez sûr _a
priori_ que je suis d'accord avec vous.
--Ce n'est pas tout d'avoir raison, il faut encore y mettre les formes,
et si je montais au parquet mercredi prochain pour appuyer ma plaidoirie
de mercredi dernier, on trouverait assurément que j'abuse.
--L'affaire revient donc mercredi? Eh bien! pour vous mettre à votre
aise, je vais tâcher qu'on fixe à mercredi votre audience de serment. Il
faudra, bon gré, mal gré, que la cour s'arrange sans vous, et vous
trouverez l'arrêt rendu en revenant à Grenoble.»
Mainfroi ne demandait rien de plus. Au dessert, il risqua une allusion
délicate à ce titre de comte dont on l'avait gratifié sans son aveu.
Selon lui, M. le premier avait poussé la bienveillance un peu trop loin
dans cette affaire. «Ne vous en prenez qu'à moi seul, dit le ministre.
Mondreville m'a fourni les renseignements, mais sur mon initiative.
Notre devoir n'est pas seulement d'empêcher l'usurpation des titres par
nos jeunes ambitieux en robe; je ne dois pas tolérer qu'un homme de
votre naissance commette par modestie une usurpation de roture. Si le
respect de la justice est ébranlé par la fausse noblesse, son prestige
est doublé par la vraie. Habituez-vous donc à signer le nom de vos aïeux
tout au long; cela vous paraîtra d'abord compliqué, mais cette nouveauté
ne déplaira pas à Mme la comtesse Mainfroi de Gartières. Vous voyez que
je suis au courant.»
Jacques bondit sur sa chaise. «Ah! monsieur, s'écria-t-il, je vous jure
qu'on vous a mal informé.
--Tant pis! Vous êtes d'une race qu'il ne faut pas laisser éteindre, et
le mariage qu'on annonçait publiquement à Grenoble me semblait fort bien
assorti.
--Il est certain que la personne dont on vous a parlé mérite tout le
respect et tout l'attachement d'un homme; il est vrai que je l'ai
recherchée avant son mariage et que je ne me suis pas vu devancé par un
autre sans éprouver quelque regret; mais depuis qu'elle a bien voulu
m'appeler à son secours, pas un mot, pas un signe ne m'a donné lieu de
penser qu'elle m'honorât de la moindre préférence. Et d'ailleurs, fût-il
vrai qu'elle m'aime autant que je l'estime, il n'en résulterait qu'un
éternel chagrin pour elle et pour moi, car je ne puis l'épouser sans
encourir le mépris du monde et le mien.
--M'est avis qu'en ce moment le ministère public pousse les choses au
noir. Je vous assure, monsieur, que mes amis, qui sont un peu les
vôtres, envisagent cette union d'un fort bon oeil et ne la trouvent en
rien méprisable.
--C'est qu'ils ne sont pas à ma place, monsieur, et vous m'accorderez,
sans doute, que je suis le meilleur juge de mon honneur. Lorsque Mme de
Montbriand (j'ose la nommer) m'a prié de défendre son appel, la cause
était plus que perdue. La pauvre femme se trouvait exactement dans la
position de ces plaideurs désespérés qui se livrent pieds et poings liés
à un petit maquignon d'affaires. On lui dit: «Sauvez ma fortune, et je
vous en abandonne la moitié!» Ma cliente est venue à moi par un autre
chemin; elle m'a dit: «Sauvez-moi, et je promets de ne vous rien donner
en échange.» Si maintenant je demandais ou j'acceptais sa main, qui ne
va pas sans sa fortune, quelle différence y aurait-il entre le comte
Mainfroi de Gartières et les petits avocats véreux?
--Il y en aurait une immense, à mon avis; mais j'avoue que les envieux
ne manqueraient pas de gloser. Nous sommes loin du bon vieux temps où le
moindre chevalier qui avait sauvé la princesse l'épousait sans scrupule
aux applaudissements des peuples. J'ai encore vu l'époque où le premier
médecin venu, ni riche, ni beau, ni très-jeune, arrachait une malade à
la mort et la conduisait à l'autel sans trop scandaliser les gens. On
disait dans le public: «Tant mieux pour lui, et sa femme n'est pas à
plaindre; mieux vaut encore épouser son médecin que de mourir.»
Aujourd'hui, pour quelques malheureuses pièces de cent sous que vous
aurez rendues à une jeune et jolie femme qui vous aime et que vous
aimez, la délicatesse vous interdit de faire son bonheur et le vôtre.
Ah! le monde a des raffinements d'honneur, de susceptibilités maladives
que j'admire, d'autant plus que nous savons, vous et moi, si les
voleurs, les mendiants et les mouchards y forment une imposante
minorité... Mais je n'insiste pas, n'écoutez que vos sentiments, et, si
la conscience vous défend d'épouser une ancienne cliente enrichie par
vous, mariez-vous à la Magistrature!
--Ainsi ferai-je,» répondit Mainfroi.
Son absence ne dépassa point le terme convenu; toutefois, il s'ennuya
fort au pays des plaisirs faciles. En dépit du préjugé qui veut que les
journées de Paris soient particulièrement courtes, il eut beaucoup de
mal à tuer le temps, surtout aux heures qu'il avait coutume de perdre
chez Mme de Montbriand. Un silence se faisait en lui; il se sentait
désoeuvré, inutile, incapable; et s'il essayait de se secouer, le
cerveau restait silencieux comme un grelot vide. Il monta en wagon le
vendredi soir, plus joyeux qu'un lycéen qui part en vacances. Aussitôt
débarqué et baigné, il courut chez M. de Mondreville sous prétexte de
lui porter les amitiés du ministre, mais surtout pour apprendre une
nouvelle que ni Fleuron ni Dominique n'avaient su lui donner.
Le premier président lui parla de tout, excepté de l'arrêt, et la visite
commençait à traîner en longueur, lorsque Mainfroi, prenant son grand
courage, demanda d'un air détaché ce qui s'était passé la veille à
l'audience.
«Mais peu de chose, répondit le vieillard. Nous avons confirmé deux
jugements, je crois. Verdon contre Minguy et Lefranc contre Bonnard.
--Eh bien! et Vaulignon?
--Nous vous avons attendu.
--Là!... mais pourquoi? Dans quel intérêt? Mon bon monsieur de
Mondreville, je vous le demande au nom du ciel: avait-on besoin de moi
pour rendre un arrêt qui est peut-être ici tout rédigé sur le coin de
votre bureau?
--En effet, j'ai tracé une légère esquisse, et je ne crains pas de vous
dire entre nous que vos conclusions seront adjugées. La cause, en droit,
n'a jamais été qu'à moitié bonne; il n'était pas en votre pouvoir de la
rendre excellente. Je ne sais ce qu'on pensera de nous en cassation,
mais n'importe: vous avez enlevé la cour et le public, et la cause,
bonne ou mauvaise, est gagnée. Vous avez procédé par voie sentimentale;
la pitié, l'indignation, le mépris ont plus de part à la victoire que le
raisonnement; bref, s'il faut vous dire toute ma pensée, c'est un succès
d'assises que vous remportez là. Or le parquet, vous le savez, se pique
de réagir contre ces entraînements de la faiblesse humaine. Nos avocats
généraux, nos substituts eux-mêmes, sont d'avis que la cour s'est laissé
attendrir comme un simple jury. S'ils n'étaient retenus par de hautes
convenances, j'en connais au moins deux qui discuteraient sévèrement
votre plaidoirie; mais le moyen, je vous le demande, maintenant que vous
planez sur eux? Devant la résistance des uns et l'abstention
systématique des autres, je me suis arrêté à un parti qui ne
compromettra personne. Après tout, il n'est pas indispensable que le
parquet ait des lumières à lui dans chaque affaire civile; sept fois sur
dix, ces messieurs s'en remettent à la sagesse de la cour ou du
tribunal. Vous pourriez donc, si je ne me trompe, occuper le siége du
ministère public; vous diriez qu'un avis du garde des sceaux, antérieur
à votre nomination, invite le procureur général à conclure en personne
dans cette affaire; mais que, pour des raisons faciles à comprendre,
vous vous en rapportez au sentiment de la cour. Qu'en pensez-vous?
--Je pense, répondit Mainfroi, que la cause me semblait absolument
bonne, et je me demande si la force de mes raisons a pu s'éventer en
huit jours comme le vin d'une bouteille débouchée.
--Pas d'exagération, mon enfant! Après tout, vous gagnez.
--J'entends bien; mais si le gain de la cause suffit à l'avocat, ce
n'est peut-être pas assez pour un procureur général et pour...
--Et pour un Mainfroi? Bien, mon fils! Ce sentiment vous fait honneur,
mais ne vous mettez pas en peine. Les questions de forme, quelque
importantes qu'elles soient, sont et seront toujours secondaires. Le
premier devoir du magistrat est de faire justice, c'est-à-dire de
protéger les honnêtes gens contre les coquins. Les époux Vaulignon sont
de vilains personnages, malgré tout le soin qu'ils ont pris de se mettre
en règle avec la loi; Mme de Montbriand est une femme de bien qui
réclame son patrimoine et que nous ne devons pas réduire à la misère,
quelque imprudence qu'elle ait mise à se dessaisir. Voici la minute en
question; je ne crois pas violer le secret des délibérations en la
communiquant au premier magistrat du parquet. Les _attendu_ vous
paraîtront assez concluants, je m'en flatte, et l'arrêt suffisamment
motivé.»
L'exposé des motifs et l'arrêt emplissaient quatre pages de petit texte;
Mainfroi n'en fit qu'une bouchée, puis il remercia M. de Mondreville, et
prit congé de lui en dissimulant comme il put le trouble et l'oppression
qui lui restaient de sa lecture.
«Ce pauvre premier, pensait-il, est le meilleur et le plus digne des
hommes, mais ses facultés baissent: voilà un arrêt motivé en dépit du
sens commun.»
Dans cette affligeante pensée, il s'en alla, comme à son ordinaire, chez
Mme de Montbriand. Marguerite l'attendait; elle le reçut avec une
expansion de bonheur qui la rendait tout à fait belle; mais il resta
rêveur, inquiet et morose, moins heureux d'être là que désireux de se
retrouver seul avec l'idée qui l'absorbait. Rentré chez lui, il
s'escrima toute la soirée et toute la nuit à défaire et à refaire les
malheureux _attendu_ de M. de Mondreville, sans pouvoir se contenter
lui-même. Le labeur et l'anxiété de cette longue veille au lendemain
d'un voyage le mirent sur les dents; il avait une fièvre de fatigue, de
doute et de dépit.
«Est-ce donc moi qui suis en décadence? disait-il, ou faut-il croire que
la rédaction d'un arrêt comporte un talent qui me manque? C'est une
littérature de précision, j'en conviens, tandis que l'éloquence
judiciaire se borne à présenter artistement des à peu près... Mais la
cause était bonne, morbleu! quand je l'ai plaidée, et maintenant qu'elle
est gagnée, il me semble à moi-même qu'elle ne vaut plus rien. Pourquoi?
Sans doute parce que je ne suis plus avocat, et qu'ayant changé de point
de vue j'envisage une autre face des mêmes objets. Il n'y a pourtant pas
deux justices, pas plus qu'il n'y a deux morales ou deux vérités.
Travaillons! travaillons encore, et battons le caillou jusqu'à ce que
l'étincelle jaillisse!»
Il débitait son monologue en marchant à grandes enjambées d'un bout à
l'autre de l'appartement, et cette promenade fébrile le ramenait toutes
les cinq minutes à la salle de réception où les Mainfroi du vieux temps
formaient la haie sur son passage. Ces portraits n'étaient pas tous des
oeuvres de maîtres: à part un Philippe de Champaigne, un Rigaud et un
Largillière, la galerie n'avait d'autre mérite que l'authenticité; mais
tous les visages, sans exception, étaient empreints d'une noblesse et
d'une sérénité grandioses. Le calme imposant des ancêtres contrastait
sévèrement avec l'agitation maladive de leur héritier. Jacques voyait
les regards austères de ces grands magistrats s'abaisser avec compassion
sur sa personne nerveuse et frémissante.
«Eh bien! quoi? leur dit-il; que me reprochez-vous? Je suis un fils
dégénéré peut-être? Non! je suis un peu jeune, voilà tout. Je ne suis
encore qu'un homme, et je commence à comprendre aujourd'hui que, pour
disposer de la vie, de la fortune et de l'honneur d'autrui, pour devenir
un vrai magistrat, il faut s'élever au-dessus de l'homme. Vous avez tous
monté cet échelon invisible; moi, je m'y heurte au premier pas, et je me
fais mal. Qui sait si vous n'avez pas éprouvé le même accident à mon
âge? Vos fronts n'ont pas toujours été si impassibles ni vos regards si
majestueux. Attendez, et comptez sur moi!»
Il ramassa tous les papiers qu'il avait noircis depuis la veille, et
courut chez le premier président. Ses traits étaient si visiblement
altérés que le vieillard lui demanda s'il était malade.
«Je suis bien pis que malade, répondit-il; depuis tantôt vingt-quatre
heures, j'ai l'esprit à l'envers. Vous m'avez dit hier que la cause
n'était qu'à moitié bonne, et vous savez si j'ai protesté. Maintenant,
cher monsieur, je vous supplie de me prouver qu'elle est à moitié bonne,
car plus je l'examine, plus elle me paraît mauvaise, et moins l'arrêt
qui adjuge les conclusions de Mme de Montbriand me semble motivé. Vous
dites: «Attendu qu'il est inadmissible que la veuve de Montbriand se
soit dépossédée de la presque totalité de ses biens autrement qu'à titre
de prêt, et se soit volontairement réduite à la misère;» cette assertion
que j'ai plaidée, est contredite par tous les faits de la cause. Non,
Mme de Montbriand n'a pas prêté sa fortune à son père, elle la lui a
donnée; elle a refusé non-seulement toute garantie, mais jusqu'aux
simples reçus; elle n'a accepté que des actions de grâces en échange
d'un don pur et simple. Elle comptait si peu sur un remboursement
ultérieur qu'elle a même caché au marquis une notable partie de ses
sacrifices, payant les huissiers de la main à la main et leur
recommandant le silence. On dit qu'elle ignorait le testament qui
l'exclut de l'héritage paternel et donne Vaulignon à son frère: j'en
conviens; mais l'eût-elle connu, elle n'aurait pas moins accompli son
sacrifice. Il appert de tous ses actes que la noble créature n'avait
qu'un but, et que ce but était d'assurer le repos du marquis, d'empêcher
que ce propriétaire monomane n'attentât à sa propre vie, comme il
l'avait annoncé, le jour où l'hypothèque judiciaire frapperait son cher
domaine. Vous dites: «Attendu que le marquis, vivant avec sa fille dans
les termes les plus affectueux et légitimement indigné de l'ingratitude
de son fils, ne pouvait accepter une libéralité dont l'effet facile à
prévoir, au moins pour lui, devait être de réduire celle-là à la
mendicité en laissant celui-ci dans l'opulence.» Erreur! monsieur le
président. Je vous accorde que le vieillard ne haïssait point sa fille;
grâce à Dieu, il n'était pas encore dénaturé à ce point. Nous dirons
même qu'il l'aimait, si vous voulez, mais il l'aimait comme on aime les
filles dans la famille Vaulignon et dans beaucoup d'autres de notre
caste. On se ferait un crime de les envoyer mendier leur pain; on trouve
juste et naturel de les emprisonner dans un couvent pour la vie. Tel est
le sort que le marquis a rêvé de tout temps pour sa fille, et je
jurerais qu'en exploitant la facile bonté de Marguerite, en ruinant
cette infortunée au profit du château et des bois de Vaulignon, il
parodiait le mot de Mme de Pompadour et disait: «Après moi, le couvent!»
La conduite de son fils l'indignait, je l'avoue, et certes il y avait de
quoi; mais comptez-vous pour rien la manie du propriétaire et
l'insurmontable orgueil du nom? Ce fils ingrat, indigne, détestable et
même détesté par boutades était un Vaulignon, et le seul de sa
génération. Lui seul pouvait perpétuer cette union du nom et de la
terre, que le vieillard avait tant à coeur dans son orgueil de
gentilhomme et de propriétaire foncier. Et tenez, monsieur le président,
lorsque je reste à ce point de vue et que j'examine le second testament
du marquis, cette pièce dont j'ai tiré parti la semaine dernière se
dresse victorieusement contre nous. D'abord ce n'est qu'un projet, ou
mieux l'ébauche d'un projet, jetée _ab irato_, dans un mouvement de
dépit, sur un lambeau de registre, au verso d'une feuille où je lis:
«Chiens d'ordre, Ravageot, Fido, Mazaniello, Ravaud, Ronflot, Castillo,
etc.» Ce brouillon, jeté au hasard, exprime-t-il la volonté de l'homme
ferme et résolu qui vint la nuit, par un froid rigoureux, déposer chez
Foucou son testament en forme authentique? «Moi soussigné,» dit-il. Il a
donc l'intention de signer. Or, il ne signe pas, et pourquoi? Parce
qu'au moment d'aliéner le domaine qu'il adore, au moment de donner
Vaulignon à une fille très-méritante et très-digne, mais qui ne porte et
ne peut pas porter son nom, le coeur lui manque, la plume lui tombe des
mains. Ce mot interrompu résume tout le procès, monsieur le président.
Il nous montre la faiblesse, l'égoïsme et l'ingratitude du père, et
l'imprudence désormais irréparable de la fille. Mme de Montbriand a
donné, donné tout son bien, sans condition, à un homme qui n'avait pas
mérité et qui n'a pas reconnu ce sacrifice. Elle a dilapidé noblement,
héroïquement sa dot et son douaire. Que vient-elle réclamer aujourd'hui?
Sa légitime? Elle l'a reçue en mariage. Une créance? On n'est pas
créancier lorsqu'on est donateur!»
M. de Mondreville avait écouté cette tirade avec une stupéfaction
croissante. Quand l'orateur s'arrêta pour reprendre haleine, il lui dit:
«Eh! mon enfant, où courez-vous? Vous voilà maintenant plus royaliste
que le roi. O jeunesse! D'un extrême à l'autre, en un seul bond! L'arrêt
n'est pas aussi mal fondé que vous dites; si je l'ai rédigé sans
enthousiasme, je ne suis cependant pas homme à le déchirer sans
discussion. Rappelez-vous mon premier mot quand vous m'avez parlé de
cette affaire: litige épineux, vous ai-je dit. En effet, le pour et le
contre me semblaient presque également soutenables, et je voyais la cour
à peu près partagée, sauf une légère tendance à confirmer le jugement.
Vous vous êtes jeté tout entier dans la balance, à corps perdu, et je
sais que depuis huit jours, grâce à vous, la majorité est déplacée. Vous
n'avez pourtant pas convaincu tout le monde, et cette opinion qui vient
d'éclore dans votre esprit a toujours conservé des adhérents. S'ils ne
sont pas en nombre, tant mieux pour vous, car enfin vous n'êtes pas
devenu subitement l'ennemi de cette belle cliente. Laissez-nous faire,
pratiquez la maxime des plus illustres sages de l'antiquité:
contiens-toi et abstiens-toi!
--Ai-je le droit de m'abstenir? S'il est vrai, comme vous le croyez, que
ma parole ait fait pencher la balance, je suis la cause déterminante de
l'arrêt; la vraie responsabilité retombe sur ma tête, et c'est sous de
tels auspices, monsieur, que je ferais mon pas dans la magistrature!
--Mais quand on vous dit que l'affaire a deux faces!
--Et si je n'en vois plus qu'une! Et si, juste au moment où la cause
m'apparaît sous son mauvais côté, je suis appelé à me prononcer
publiquement, non plus en mon nom personnel, mais au nom de la société,
au nom de la loi et des principes de l'éternelle justice?
--Parlez-vous sérieusement? Seriez-vous homme à vous élever contre
vous-même et à ruiner l'effet de votre plaidoirie?
--Pourquoi pas? Les entraînements de l'avocat passionné sont excusables;
la complicité, même tacite, du magistrat serait criminelle.
--Ah! les grands mots!
--Cherchez dessous, mon bon et vénérable ami; vous trouverez un grand
courage et un grand sacrifice.
--Tu n'es qu'un grand enfant, mais il faut que je t'embrasse. Si ton
pauvre père était encore de ce monde, il serait fier de toi.»