Lorsque Jacques se retrouva chez lui, les pieds dans ses pantoufles, au
milieu de la vaste et noble bibliothèque où tant d'hommes de bien, ses
ancêtres, avaient médité sur les lois, il se mit à relire le billet de
Marguerite et à méditer sur la personne qui s'était si noblement ouverte
à lui. La femme avait fait tort à la cause; l'avocat s'effaçait devant
le confident de tout à l'heure et l'amoureux d'autrefois.
Il mania longtemps et avec complaisance le papier doux, ferme, un peu
cassant, où la main de Mlle de Vaulignon avait laissé entre les lignes
une invisible et mystique empreinte. Il suivit cette écriture rapide,
effarée et pourtant toujours nette, dont les caractères se précipitaient
l'un sur l'autre comme les flots d'un torrent. Il s'arrêta un bon moment
à la devise qui serpentait autour de l'initiale. L'initiale était un M
simple, sans armes, et la devise _tout ou rien_. Il était difficile de
deviner si cet M représentait le nom de Montbriand ou le prénom de
Marguerite. Selon le cas, la devise n'était qu'une banalité indigne
d'attention, ou elle exprimait la vigueur d'une âme entière et portée
aux extrêmes. On n'étudie guère une lettre de femme sans la flairer un
peu. Celle de Marguerite était imprégnée d'un parfum léger, fugitif et
suave au dernier point; mais la bordure, d'un noir intense, semblait
gourmander cette recherche de sensualité, comme les grands arbres en
deuil au mois de février jurent avec l'aimable floraison des violettes.
Ce contraste entraînait certaines idées de renouveau; Mainfroi se laissa
éblouir par je ne sais quelle fantasmagorie qui lui montrait Mlle de
Vaulignon jeune et brillante sous ses habits de crêpe. Cependant il
n'était pas homme à se leurrer d'illusions gratuites; il savait que la
vie humaine n'a qu'un printemps, si la grande éternelle nature en a
mille fois mille. Mais il venait de causer longuement avec Marguerite;
il avait vu son visage trempé de larmes refléter par instants les
éclairs de la vingtième année; parfois même, en remuant les cendres du
passé, la belle veuve s'était comme illuminée d'un sourire de l'âge
innocent. Un sourire, si frais qu'il puisse être, n'a pas l'autorité
d'une démonstration géométrique: Mainfroi n'eut garde de conclure ou de
supposer que Mlle de Vaulignon se trouvait tout entière devant lui.
Entre l'amazone de vingt ans qu'il avait abordée sous le ciel, dans les
bois, et la femme en grand deuil qui venait de lui conter ses peines
dans un appartement garni, il voyait très-distinctement la figure
matérielle, opaque et antipathique du vicomte. Le bon sens ne lui
permettait pas de reléguer un _sportman_ trop réel au pays des mauvais
rêves, et pourtant, dois-je l'avouer? il prenait un certain plaisir à
émincer, à volatiliser ce mari de quelques mois. Non content de savoir
que M. de Montbriand n'était plus que poussière, il aurait voulu le
réduire à la consistance d'une ombre. Étrange fantaisie, et d'autant
plus inexplicable que Mainfroi ne se sentait pas amoureux! Cette veuve
de vingt-sept ans au plus lui semblait absolument hors d'âge. Le coeur a
des méthodes de chronologie qui feraient sourire un bénédictin. Un homme
de vingt-cinq ans meurt d'amour pour une femme de trente-cinq, il serait
fier de l'épouser à la face du ciel, si quelque heureux hasard la
faisait libre: à trente-cinq, il se trouve plus vert qu'une enfant de
vingt-cinq, et croirait déroger à sa seconde jeunesse en la prenant pour
femme. Jacques n'était donc pas épris, et il aurait rompu en visière au
premier qui eût risqué en sa présence un tel paradoxe; mais il prenait
un vif intérêt à l'étude de cette nature féminine: il s'y livra toute la
soirée, sinon en amoureux, du moins en amateur. Quant à l'affaire, il
n'y pensa pas plus que si elle avait dû se plaider dans une autre
planète.
Cet oubli de la profession ferait dire à quelques analystes qu'il y
avait deux hommes en lui: un avocat et un mondain. Il y en avait même
trois, à ce compte, car l'avocat et le mondain disparaissaient à
certaines heures pour laisser voir un magistrat parfait. Mais n'est-ce
pas un peu déprécier la nature humaine que d'expliquer par un miracle le
cumul des aptitudes et des goûts? Dans les pays et dans les temps où
notre espèce s'est épanouie en liberté, le même individu pouvait être
avocat, magistrat, général, administrateur, grand-prêtre et planteur de
choux, sans qu'on s'avisât de compter combien d'hommes il y avait en
lui. La division du travail et l'esprit de spécialité, qui sont à leur
place dans le monde industriel, n'ont rien à faire dans le monde moral.
Mainfroi se coucha donc à mille lieues du dossier «Vaulignon contre
Vaulignon.» Il s'endormit comme un joli garçon qu'il était, sur un
oreiller de doux souvenirs et d'agréables pensées. Il y a toujours un
plaisir délicat et tendre à s'occuper d'une jeune femme, ne fût-ce qu'à
titre d'étude, pour savoir ce qu'elle est, ce qu'elle pense et ce
qu'elle veut. Le réveil fut moins riant. L'avocat, en ouvrant les yeux,
se rappela qu'il avait promis de défendre Marguerite. Il se dit que la
pauvre enfant comptait sur lui, et que déjà sans doute elle croyait
avoir cause gagnée; l'imagination des femmes va si vite et franchit si
cavalièrement les obstacles! Or, il n'était pas sûr de gagner ce procès,
ni même de le plaider. Non-seulement son succès, mais son simple
concours était subordonné à l'examen des faits de la cause. Si Mme de
Montbriand avait le droit pour elle, c'était plaisir de lui rendre une
fortune; si, par malheur, elle avait tort, aucune considération ne
pouvait ébranler l'inflexible droiture de Mainfroi. Pas une fois en
quatorze ans il n'avait dévié de sa ligne; les chocs quotidiens du
palais n'avaient pu lui communiquer l'élasticité qu'on admire chez les
vieux avocats; il n'en était pas encore à cette maxime nourrissante, que
les pires affaires ont un bon côté par où l'homme d'esprit sait les
prendre. L'habileté lui faisait défaut; il était savant, sensé,
persuasif, entraînant; mais il ne pouvait pas se rendre habile, et il se
consolait fièrement de cette infirmité. Il y a peu de mérite à repousser
les tentations grossières de l'argent lorsqu'on tient vingt-cinq mille
francs de rente en portefeuille, plus un joli domaine à la campagne et
une belle maison à la ville; en revanche, ceux qui sont doués d'un coeur
jeune et bouillant ont besoin de quelque vertu pour résister aux
séductions du plaisir. Mainfroi s'était montré incorruptible à l'amour,
même dans un âge qui porte avec lui l'excuse de toutes les faiblesses;
il se sentait d'autant plus engagé. Si l'affaire se présentait mal, ce
passé méritoire lui faisait une loi d'abandonner Mme de Montbriand à la
ruine, à la réclusion, à la mort même, à tous ces fléaux sans doute
imaginaires dont elle se disait menacée. Périsse la plus intéressante
des femmes plutôt que la réputation d'un homme de bien! Les consciences
immaculées sont rares; quant aux femmes intéressantes, on en rencontre
toujours assez.
Mais, s'il est aisé d'éconduire un plaideur ordinaire en lui disant:
«Monsieur, votre affaire ne rentre pas dans ma spécialité,» il est
infiniment plus délicat d'ôter la dernière espérance à la personne qui
vous raconte sa vie, vous promène à pas lents dans tous les sentiers de
sa jeunesse et partage avec vous ses plus secrètes pensées. L'avocat ne
s'engage à rien en écoutant du haut de sa cravate les moyens bons ou
mauvais d'un plaideur; l'homme abdique un peu de son indépendance
lorsqu'il accepte le rôle de confident. Un usage de la vie antique,
transporté dans le for intérieur, régit encore aujourd'hui cette sorte
d'hospitalité. L'homme à qui vous avez permis d'entrer un seul moment
dans le privé de votre âme acquiert par cela seul un droit sur vous, il
est moralement votre hôte. Il y a deux mille ans, vous ne l'auriez pas
congédié sans un bain, un repas et quelques pièces de monnaie;
aujourd'hui, vous ne pouvez le mettre dehors que consolé et servi. Cette
loi n'est écrite en aucun livre, et cependant personne ne l'ignore. Les
gens en place qui sont par surcroît gens d'esprit se tiennent en garde
contre les épanchements du solliciteur; un maître qui sait son métier ne
fera jamais la sottise d'accueillir les confidences de son valet: s'il
se laissait conter l'histoire de Baptiste ou de Jean, il aurait leur
famille sur les bras, et il ne serait plus servi que par grâce. La
grande affaire des mendiants n'est pas d'obtenir qu'on leur donne, c'est
d'obtenir qu'on les écoute; celui qui les laisse parler devient par cela
seul leur débiteur.
Si Mme de Montbriand avait été la plus astucieuse des femmes, elle
n'aurait rien imaginé de plus adroit que cet ajournement de la
consultation, ce relâche consacré aux souvenirs du bon temps et à
l'effusion du coeur. Il arrive parfois que l'extrême droiture et
l'extrême habileté se rencontrent au but. Mainfroi, libre la veille, se
sentait lié par une multitude de fils invisibles. Ce n'était pas qu'il
crût devoir à Marguerite plus qu'à lui-même et à ses ancêtres; il se
reprochait d'avoir presque accepté une affaire tant de fois perdue, il
tremblait de la trouver insoutenable; il cherchait non-seulement un
moyen de battre en retraite sans déshonneur, mais une compensation
possible, une indemnité acceptable: tant il est vrai qu'un homme de
coeur s'engage plus qu'il ne croit en écoutant une simple confidence!
Il se rendit à pied au rendez-vous, comme s'il pensait rencontrer une
solution entre les pavés. Le chemin lui parut plus court et l'escalier
moins haut que la veille; il avait peur, toutefois il marchait: ainsi
font les braves soldats.
Polyxénie le reçut moins bruyamment que la veille, mais d'un air plus
confident et plus intime, et cet accueil lui rappela que la servante,
autant que la maîtresse, était fondée à compter sur lui.
Mme de Montbriand, debout devant un monceau de papiers, lui tendit une
main fort belle et tout à fait appétissante, qu'il baisa froidement,
poliment, en débitant les banalités d'usage sur un ton cérémonieux.
Peut-être remarqua-t-il du coin de l'oeil que la veuve portait une
toilette moins sombre; que ses beaux cheveux noirs, nattés en diadème
sur le front, lui donnaient un air de reine et qu'elle n'avait plus les
yeux rouges; mais il s'était armé de résolutions héroïques, et il
attaqua le dossier en homme qui a juré de commencer par là. «Je ne vous
regarderai pas avant de vous avoir entendue, et je ne veux vous trouver
belle que si vous avez raison.» Il ne s'exprima pas tout à fait si
nettement, mais Marguerite le comprit. Elle s'arma de ce courage extrême
qui vient aux cerfs et aux animaux les plus timides lorsqu'ils n'ont
plus la force de fuir, et elle se lança, tête basse, dans l'exposé des
faits.
«Monsieur, dit-elle, voici la cause première de tout le mal: c'est le
testament de mon père. Il date de sept ans et divise notre patrimoine en
portions inégales: deux millions en terres au comte Gérard, un million
en argent pour moi.
--Je le sais. Le marquis usait d'un droit strict.
--Cela aussi, je le sais; les tribunaux me l'ont appris à mes dépens.
J'ai eu beau dire et prouver que cet acte n'exprimait pas la dernière
volonté de mon père, que le pauvre homme, il y a sept ans, était capté
par cette horrible Bavaroise, qu'il est revenu par la suite à des idées
plus saines et à des sentiments plus équitables; j'ai produit un nouveau
testament olographe tout en ma faveur, mais faute de quelques formalités
insignifiantes, ils m'ont tous condamnée, et ma ruine est sans appel.
--Un million! ce n'est pas tout à fait la ruine.
--Mais je n'en ai plus rien, de ce malheureux million! Mon père me l'a
repris jusqu'au dernier centime, sans compter mon douaire, dont il me
reste au plus quatre-vingt mille francs. Et la succession m'en réclame
cent mille! Si je paye, me voilà riche de moins que rien, propriétaire
d'une quantité négative d'environ vingt mille francs. Mes ennemis, me
voyant à ce point, donnent un libre cours à leur munificence: ils me
font noblement remise de la dette et m'offrent le moyen de mourir de
consomption dans mon ancien couvent de Grenoble. C'est ce qu'_elle_ a
toujours rêvé dans sa basse jalousie. Je l'éclipsais, je triomphais de
mettre en relief ses laideurs physiques et ses turpitudes morales; elle
se consolait de tout par l'espoir de m'enterrer vive! Vous vous
rappelez, monsieur Mainfroi, ce que je vous disais du couvent? En bien!
j'y touche, j'y reviens, la fatalité m'y ramène au bout de sept ans par
un détour invraisemblable et atroce.
--Calmez-vous, madame; il n'y a pas péril en la demeure. Quoi qu'il
arrive, personne ne peut vous mettre au couvent malgré vous.
--Et quel autre refuge y a-t-il, s'il vous plaît, pour une femme de ma
condition, lorsqu'elle se voit sans ressources? Voulez-vous que je me
mette à broder dans une mansarde ou à courir les cachets de piano?
L'honneur me permet-il de débuter au Théâtre-Italien comme _prima donna_
ou dans un cirque comme écuyère de haute école? Accepterai-je les douze
cents francs que le recteur, brave homme, m'a fait offrir sous main avec
un petit emploi dans l'instruction publique? ou entrerai-je comme
lectrice chez l'oncle de mon mari, M. de Cayolles, qui m'aime bien, qui
m'aime trop? Je ne m'abuse point, allez, et celle qui me traque depuis
tantôt dix ans ne s'y trompe pas non plus; elle a soigneusement fermé
l'enceinte. Une femme bien née, qui se ruine ou qu'on ruine, n'a de
retraite honorable que dans un couvent, parce que l'humilité du cloître
est doublée d'un immense orgueil, et qu'on ne déroge pas en épousant
Dieu. Soit! je l'épouserai s'il le faut, et j'irai bientôt le voir de
près!
«Mais, pardon, reprit-elle en escamotant une larme échappée, c'est de
mon procès qu'il s'agit. Vous ne comprenez pas comment une femme si
forte en apparence a pu se laisser dépouiller comme une enfant? Hélas!
monsieur, c'est qu'on est enfant toute la vie devant l'autorité d'un
père. Quand je suis revenue à Vaulignon, veuve, malade et navrée, mon
père fut excellent pour moi. Il prit à coeur de me distraire et de me
consoler; de ma vie je ne l'avais connu si tendre. Cette malheureuse
spéculation commençait à prendre corps, elle donnait les plus belles
espérances. Le marquis ne s'y était pas encore jeté éperdument, à peine
s'il avait un doigt dans l'engrenage; mais, ébloui de son premier
succès, il ne comptait déjà plus que par millions. Le domaine des
Villettes, qui touchait aux Trois-Laux, lui donnait dans la vue; il
voulait l'acquérir pour moi, et comme mon douaire ajouté à ma dot en
aurait tout au plus payé la moitié, il ne parlait de rien moins que de
parfaire la somme. «Si tu te remaries, disait-il, tu feras équilibre à
la maison de ton frère, et le canton sera partagé entre deux dynasties
issues de moi. Si tu t'obstines à rester veuve, ton bien fera retour à
Gérard ou à son fils, dans une cinquantaine d'années, et alors nous
verrons du haut du ciel le plus magnifique domaine qui se soit étalé
depuis des siècles sous le soleil du Dauphiné!» Mais j'étais déjà
résolue à rester sur mon premier et lamentable essai du mariage. Je ne
refusai pas les offres généreuses de mon père, je ne les acceptai pas
non plus. Les questions d'intérêt me semblaient parfaitement
indifférentes, comme à toutes les femmes d'un certain rang. Mes affaires
avaient été mises en bon ordre par les soins de M. de Cayolles, qui est
sénateur, versé dans les questions de finances, et galant homme jusqu'au
bout des ongles, quoique séparé de sa femme et un peu trop empressé
auprès des autres. Grâce à lui, les lenteurs d'une liquidation me furent
épargnées, et je rapportais au bercail un portefeuille de quinze cent
mille francs bien nets, en valeurs de premier ordre, qui représentaient
environ soixante mille francs de rente. Je ne savais que faire d'un si
gros revenu, avec mes goûts simples, dans un pays où il y avait fort peu
de misères à soulager. Je rentrai de plain-pied dans mes chères
habitudes; on fit accommoder à mon usage l'ancien appartement de ma
pauvre mère, dans l'aile gauche du château; je me donnai le luxe d'une
bibliothèque, d'une petite voiture et de deux chevaux neufs; j'achetai
quelques tableaux, je fis un voyage en Suisse, un autre en Italie, avec
Polyxénie et un vieux domestique; à cela près, ma vie était exactement
la même qu'entre quinze et vingt ans. Ma belle-soeur n'osait plus me
traiter en enfant; notre inimitié prit des allures plus franches, sans
aller jusqu'aux grands éclats; mon père n'en vit rien, et mon frère n'en
voulut rien voir. Du reste, les Bavarois n'étant chez nous que trois
mois de l'année, le bon temps ne me manquait pas, et j'ai fait une
provision de souvenirs qui me soutient encore un peu dans mes luttes et
mes misères. Je vous épargne l'histoire de cette épouvantable débâcle où
l'honneur même de notre nom, compromis par la scélératesse des uns et
l'imprudence des autres, faillit être englouti. Vous qui viviez à
Grenoble, vous avez su tout cela mieux que moi et certainement avant
moi. Je voyais bien l'humeur de mon père tourner au noir, et j'assistais
au va-et-vient des gens d'affaires; mais j'étais si peu de ce monde, et
j'avais une si haute indifférence pour tous les intérêts, que la douleur
de perdre et la joie de gagner me semblaient, comme au jeu, choses viles
et roturières. Il ne m'entra point dans l'esprit qu'un marquis de
Vaulignon pût s'émouvoir à propos d'argent, et la première fois qu'il
s'ouvrit à moi de ses chagrins, je crus naïvement qu'il ne parlait ainsi
que pour me cacher autre chose.
«La vérité m'apparut enfin dans toute sa laideur lorsque mon père mit
sous mes yeux une lettre de la Bavaroise qui le faisait pleurer
d'indignation. Le pauvre homme avait demandé à Gérard je ne sais plus
quelle somme pour désintéresser je ne sais quel créancier. La comtesse
répondait pour son mari que les temps étaient durs, que les fermages
rentraient mal, que les améliorations, les plantations, les routes, les
bâtiments neufs absorbaient leur revenu de l'année, que tous leurs
capitaux disponibles étaient engagés dans diverses opérations, bref que
le _cher papa_ serait gentil, gentil, s'il voulait bien chercher la
somme dans son voisinage, chez ces bons Dauphinois, qui tous ont des
tiroirs remplis d'argent qui dort.
«Je m'indignai d'abord, puis, me ravisant tout à coup: «Mon père, lui
dis-je, tous ces papiers que j'ai là-haut dans un tiroir ne sont-ils pas
échangeables contre écus?
--Eh! sans doute.
--Il me semblait bien. Et les hommes qui vous poursuivent refuseront-ils
cet argent sous prétexte qu'il vient de moi?»
«Cette demande le fit rire aux éclats, et j'eus deux bonheurs à la fois:
sécher les larmes de mon père et flétrir la conduite de mon indigne
belle-soeur. J'entraînai le pauvre homme chez moi, j'ouvris le
chiffonnier où mes titres dormaient en liasses, et je lui dis: Puisez!
Il m'embrassa d'abord en me disant mille choses du coeur, ensuite il
prit un papier qui valait, je crois bien, cinq mille francs de rente.
Enfin il me dit: «Je veux te signer un reçu, car c'est un prêt que
j'accepte, et les bons comptes font les bons amis.» Ce proverbe odieux,
plus digne d'un Roquevert que d'un Vaulignon, me fit rougir. «Ah! cher
père! lui dis-je, est-ce qu'il y a du tien et du mien entre nous? Ne
permettez-vous pas que je vous rende une parcelle de ma dot?
--Un Vaulignon ne reprend pas ce qu'il a donné.
--Or, je suis une Vaulignon, je vous donne ce grand vilain chiffon de
papier, et maintenant je vous défie de me le faire reprendre! Voilà un
argument sans réplique; embrassez-moi.»
«Mon père me témoigna dès ce jour une admiration qui m'étonnait un peu.
J'avais toujours eu le sentiment de la propriété collective et je
distinguais parfaitement notre bien du bien d'autrui; mais au château,
chez nous, il me semblait que tout dût être en commun; je n'aurais rien
su refuser, même à la comtesse Gérard, et j'aurais été stupéfaite qu'on
me refusât quelque chose. Tous ces objets matériels auxquels le pauvre
attache un prix n'ont plus de valeur dans notre sphère; les idées et les
sentiments y sont les seules réalités dignes d'intérêt.
«Ce fut donc avec un détachement tout naturel et peu méritoire que je
vis passer ma fortune aux mains de mon père. D'abord je n'avais besoin
de rien, et puis je pensais que tôt ou tard Vaulignon serait à moi, mon
frère ayant déjà les Trois-Laux; or, Vaulignon est une fortune. Quant à
mon père, il était bien malheureux, bien humilié de nos positions
respectives, et reconnaissant à un point qui parfois me faisait mal. Il
s'accusait de m'avoir méconnue; il s'emportait contre le fils ingrat,
avare et lâche, qui lui tournait le dos dans un pareil moment; il se
reprochait à haute voix des préférences que je n'avais jamais
remarquées; souvent, en ma présence, il s'est juré de mettre ordre à nos
affaires en réparant une injustice que j'ignorais. C'était sans doute le
testament qu'il voulait annuler, car il me répéta bien des fois en
puisant dans mon pauvre tiroir: «Tu ne perdras rien, ma chérie; j'irai
voir Foucou.» Ses idées de restitution étaient si formelles et si bien
arrêtées qu'on a trouvé dans ses papiers un codicille dont voici la
copie authentique:
«Vaulignon, 2 octobre 186..
«Indignement trahi par un fils que j'avais comblé, et comblé par une
fille que j'avais en partie déshéritée, je déchire mon testament du...
janvier 185., et moi soussigné Philippe-Auguste Lescuier, marquis de
Vaulignon, je lègue en toute propriété à Claire-Estelle-Marguerite
Lescuier de Vaulignon, ma fille chérie, veuve du vicomte de
Montbriand, le château, le parc, les terres et généralement tout le
domaine de V...»
«Il n'a pas achevé le mot, mais l'équivoque est impossible. La pièce
n'est pas signée à la fin, elle l'est magnifiquement au milieu.
Pourquoi, comment mon père a-t-il gardé deux ans ce papier dans sa
chambre au lieu de le porter à Grenoble? Est-ce la maladie du notaire
Foucou et la vente de l'étude qui sont venues traverser un si juste
projet? Je l'ignore; mais, quoique les tribunaux aient déclaré ce
codicille nul, j'y constate avec bonheur la tendresse et la loyauté d'un
digne homme.
«Nos relations ont été cordiales jusqu'au bout; sa préférence pour moi
ne s'est pas démentie un seul jour, quoiqu'il eût des agitations, des
désespoirs et des colères terribles. Les procès se succédaient sans
interruption; il pleuvait du papier timbré sur le château; mon père
allait trois et quatre fois par semaine à la ville, chez l'avoué, chez
l'avocat, chez les juges; il ne chassait presque plus. Pauvre homme!
c'était lui qui était le gibier. Je le suppliais quelquefois d'en finir
avec les affaires et de payer sans discussion, dans l'intérêt de sa
santé, tout l'argent qu'on lui réclamait: «Non, répondait-il, c'est ton
bien que je défends, et j'irai tant que les forces ne me trahiront pas.»
Malgré sa belle résistance, je me ruinais grand train. On eut vent de la
chose dans mon ancienne famille, à Paris. M. de Cayolles m'écrivit une
lettre très-paternelle et très-sensée pour me dire que cette liquidation
était un gouffre, que j'y jetterais toute ma fortune sans le combler,
que je me devais à moi-même de conserver un peu de bien, car, si je me
ruinais, mon nom, ma jeunesse et ma figure deviendraient autant
d'obstacles au dévouement de mes meilleurs amis. Je fis part de cet avis
à mon père; il y donna les mains. «Ton oncle a mille fois raison, me
dit-il; tu dois garder une poire pour la soif, quoique j'aie assuré ton
avenir par une combinaison infaillible. Je ne veux pas que tu m'avances
un centime au-delà de ta dot. Je te l'ai donnée, tu me la prêtes, je te
la rendrai sous une autre forme, et j'espère que tu ne perdras rien.
L'important est de protéger Vaulignon contre toute hypothèque
judiciaire. Si les huissiers mettaient leurs sales mains dessus, je les
tuerais ou je me ferais sauter; mais le douaire que tu as trop bien
gagné, ma pauvre enfant, conserve-le.» Cher père! lorsqu'il parlait
ainsi, mon douaire lui-même était déjà fort entamé. Je n'eus garde de le
lui dire, et je fis ma principale étude de tous les dangers d'hypothèque
qui pouvaient menacer Vaulignon. Je restais au château quand mon père en
sortait pour ses plaisirs ou ses affaires; j'apprenais la procédure, je
m'exerçais à déchiffrer l'odieux griffonnage des officiers ministériels.
Et, lorsqu'il arrivait un commandement de payer, je payais.
«L'huissier se présenta par malheur un jour que mon père était présent
et moi sortie. Il s'agissait d'une somme importante qui n'est pas encore
réglée aujourd'hui: cent mille écus! C'était la dernière créance
exigible; entre mon père et moi, nous avions liquidé tout le reste. Si
je m'étais rencontrée là, j'aurais inventé dix arrangements pour un. Je
n'avais pourtant pas trois cent mille francs: il s'en fallait plus de
moitié; mais j'aurais fait opposition, ou bien j'aurais prouvé que le
revenu de nos coupes pouvait tout payer en un an: la procédure des
saisies immobilières abonde en détours et en échappatoires, Dieu sait!
Le pauvre homme était seul; il sortait de table, son régime n'était pas
très-ordonné depuis qu'il éprouvait le besoin de s'étourdir: ce
commandement le frappa comme un coup de massue, et lorsque je rentrai de
ma promenade, je ne trouvai plus qu'un enfant à soigner.
«Si j'ai fait mon devoir jusqu'au bout, c'est chose inutile à dire. Ni
Gérard ni sa femme ne sont venus me disputer la garde du malade. Ils le
croyaient ruiné à fond; j'en ai la preuve dans cet acte où le comte
accepte la succession sous bénéfice d'inventaire. Lorsqu'ils ont su la
vérité, ils se sont fait envoyer en possession du château. J'ai plaidé
la nullité du testament; j'ai perdu en instance, en appel et en
cassation. Reste à savoir si je dois rapporter les misérables débris de
ma fortune passée. La partie adverse prétend qu'il faut déduire les
dettes de ce qui reste dans la succession, ajouter au montant net les
sommes que mon frère et moi nous avons reçues en avancement d'hoirie, et
diviser cette masse en trois parts égales dont deux reviendraient à
Gérard et la troisième à moi. Or, ce qui reste dans la succession, c'est
Vaulignon, grevé de trois cent mille francs de dettes et estimé sept
cent mille francs net. A cette somme, on ajoute le million des
Trois-Laux rapporté fictivement par mon frère et le million de ma dot,
soit deux millions sept cent mille francs d'actif. Et comme le premier
testament, seul valable, dispose formellement en faveur de Gérard de la
quotité permise par la loi, vous voyez que j'ai reçu cent mille francs
de trop, puisque le tiers de vingt-sept est neuf et non pas dix. Donc le
tribunal me condamne à rendre cent mille francs sur les quatre-vingt
mille qui me restent, attendu que le voeu des mourants est sacré, et que
le marquis de Vaulignon, au moment de paraître devant Dieu, a voulu que
son fils ingrat fût cinq ou six fois millionnaire, et que sa fille
dévouée mourût de faim. Qu'en dites-vous, monsieur Mainfroi? Est-ce
ainsi que vos pères, ces magistrats illustres et vénérés, entendaient la
justice? Est-ce ainsi que vous la comprendrez vous-même, lorsque vous
disposerez à votre tour de la fortune et de l'honneur des gens?»
Mainfroi s'était promis d'écouter en vieillard cette plaidoirie
féminine; mais sa résolution ne tint pas contre le charme agressif et
saisissant de Marguerite. Sa voix, admirablement timbrée, tantôt douce,
tantôt forte, toujours juste, s'élevait en fusée, et tout à coup
descendait par une transition insensible à des profondeurs inconnues;
après avoir ébranlé le cerveau de l'auditeur dans ses moindres tubes,
elle se rabattait sur le coeur et le saisissait fibre à fibre. Le
caractère du geste, la noblesse du visage, l'éclat des yeux
accompagnaient cette voix prodigieuse et en doublaient l'autorité. Mille
contrastes bizarres et charmants envahissaient l'esprit de Mainfroi:
cette amazone à pied, cette Diane chasseresse en garni, cette veuve aux
grâces virginales, avec son âme passionnée, son esprit viril, ses
naïvetés enfantines et son érudition de procureur; ce grand corps
onduleux sur deux tout petits souliers, quelques mots de basoche égarés
entre ces dents mignonnes qui avaient l'air de casser des noisettes en
citant les articles du code, tout cela colorait le discours d'un reflet
inusité. Mais ce qui par moments l'illuminait d'une splendeur
incomparable, c'était la beauté morale d'une âme droite, le tableau
d'une vie pure, d'un dévouement continu, de sacrifices accomplis dans
l'ombre et d'une longue solitude fièrement traversée. Un juge de cent
ans aurait été prévenu en faveur d'une telle femme et de la cause qui se
personnifiait en elle. Ajoutez qu'au cours du récit les souvenirs
s'éveillaient en foule chez Mainfroi, et que chacun de ces souvenirs
avait force de témoignage. Il se rappelait la première visite du marquis
et du fanatisme de cet homme qui préférait sa terre à sa fille; le dîner
chez Foucou, la physionomie ingrate de Gérard, la combinaison Roquevert,
inaugurée au profit de la Bavaroise et liquidée aux dépens de
Marguerite. Tous les personnages du drame développaient jusqu'au
dénoûment les caractères qu'il avait devinés au premier acte. Il était
donc obligé de donner gain de cause à la veuve pour l'honneur de son
diagnostic et peut-être aussi pour l'acquit de sa conscience; car enfin
il avait trempé, sinon les mains, du moins le bout du doigt, dans ce
testament jadis arbitraire, et que les circonstances rendaient criminel.
Or Mainfroi n'était pas de ceux qui font les choses à demi. S'il était
arrivé à l'âge de trente-sept ans sans jamais brûler ses vaisseaux,
c'est que, vivant en terre ferme, il n'avait jamais eu de vaisseaux à
brûler. Une résolution extrême ne lui coûtait pas plus qu'une
demi-mesure à la plupart des hommes de ce siècle mou. En moins de deux
minutes, il pesa le pour et le contre, prit son parti, tendit la main à
Marguerite et lui dit:
«Écoutez bien, madame, et gravez ma parole au plus profond de votre
mémoire, qui est fidèle et qui me l'a prouvé: ou j'obtiendrai qu'on vous
rende intégralement les biens dont on vous a dépouillée, ou je veux
perdre ma fortune et mon nom.»
La belle veuve, un peu troublée par cette déclaration solennelle,
balbutia quelque remercîment confus, et protesta qu'elle était loin d'en
demander autant.
«Et pourquoi donc m'arrêterais-je à moitié chemin, si le but est à ma
portée? Votre droit est entier, et je n'en revendiquerais que la moitié,
le quart, le quatorzième? Quel motif avons-nous de faire des présents à
qui nous vole le nécessaire? Je ne m'explique pas votre premier procès,
ni surtout l'obstination des avoués qui vous l'ont fait poursuivre
jusqu'en cour de cassation. Il s'agissait bien d'ergoter sur la validité
du second testament! La question n'a jamais été là, quoique le titre en
lui-même me paraisse très-défendable. Mais vous êtes créancière de la
succession, madame; mais on vous doit les quatorze cent mille francs que
vous avez engloutis par bonté dans la liquidation des plâtrières! Je
trouverai l'agent de change qui a vendu vos titres un à un, j'établirai
la concordance des dates, je montrerai que chacun de vos sacrifices a
libéré une partie de ce domaine que le couple Gérard s'arroge
impudemment! Je ferai comparaître les huissiers à qui vous avez donné
votre argent, de vos propres mains. J'établirai le compte de vos biens à
la mort de M. de Montbriand; on saura quelle vie modeste vous meniez à
Vaulignon; la cour dira s'il est possible que vous ayez gaspillé en cinq
ans de villégiature un million et demi. Ce n'est pas tout; nous ferons
la contre-épreuve sur les recettes et les dépenses de votre injuste et
malheureux père. On sait ce qu'il avait, on sait ce qu'il devait le
premier jour du mois où les actions de cinq cents francs sont tombées à
deux cent cinquante. Nous ferons le total des sommes que M. de Vaulignon
a payées jusqu'à sa maladie, et je demanderai dans quelle bourse il a
puisé tout ce qui lui manquait. Comptez sur moi, madame, ou plutôt sur
l'éclatante justice de votre cause. Plus j'y pense, plus je m'étonne que
ni vos avoués ni vos avocats ne l'aient comprise, et qu'elle ait pu
arriver toujours perdue, mais toujours intacte, jusqu'à moi.»
Marguerite répondit avec une candeur adorable: «C'est sans doute que je
l'ai mal expliquée à ces messieurs. Pensez donc! des secrets de famille!
Quel que soit l'intérêt qui vous pousse, on ne peut pas les raconter au
premier venu.»
Ainsi donc, pensa Mainfroi, je ne suis pas le premier venu pour elle! Il
prit avantage de l'aveu pour se détendre et se familiariser. Il se
prévalut même des alliances quasi légendaires qui unissaient les
Vaulignon aux Mainfroi. «Mais alors, dit-elle en riant, nous serions
cousin et cousine, si nous étions venus au monde quinze générations plus
tôt?
--Nous le sommes, madame; ce n'est qu'une question de degré.
--Vous me le jurez, mon cousin?
--Foi d'avocat, ma cousine. Et puisque nous voici presque en famille,
permettez-moi de vous demander si la devise de votre papier à lettres
appartient aux Vaulignon ou aux Montbriand?
--Elle n'appartient qu'à moi seule. Pourquoi me demandez-vous cela?
--Parce que, si la devise est à vous, je compte vous l'emprunter, ma
cousine, jusqu'au prononcé de l'arrêt. Tout ou rien! Oui, je veux
vaincre ou mourir, et je vaincrai, car la vie est bonne.
--On le dit.»
Sur ce mot, qui ne manquait pas de profondeur, elle congédia Mainfroi.
Le jeune bâtonnier descendit du second étage sans effleurer les marches
de l'escalier. Il avait des ailes; celui qui aurait pu le suivre par les
rues l'aurait entendu dire à chaque pas: Quelle femme! quelle cause!
Peut-être ne savait-il pas lui-même si c'était la femme ou la cause qui
faisait battre son coeur; mais, comme il éprouvait le besoin
très-naturel de babiller un peu sur l'une et l'autre, il s'en alla tout
droit chez le premier président.
V
A sa grande surprise, il trouva le vieillard plus agité que lui-même. M.
de Mondreville se leva, vint à lui, lui prit la tête et lui donna
l'accolade en larmoyant: «Oui, cher enfant, j'étais sûr de vous voir
aujourd'hui, et je vous remercie de partager ma joie. Ce jour est donc
venu! Je puis chanter le cantique de Siméon. _Nunc dimittis!_»
Mainfroi craignit d'abord que cette expansion ne fût un symptôme de
décadence sénile. «Mais vous ne savez donc pas? reprit le président. Il
est garde des sceaux!»
--Qui?
--Mon copain! Le nouveau ministère est tout au long dans
_l'Indépendance_; il sera dimanche au _Moniteur_.
--Hum! Entre la coupe et les lèvres...
--Mais il me l'a écrit lui-même, ce cher ami; voici la lettre.
--Ceci change la thèse. Alors, monsieur, veuillez agréer mes compliments
sincères et mes regrets, car le premier mouvement de l'illustre copain
sera de vous confisquer au profit de la cour suprême.
--Pas si vite! Il faut attendre une vacance. Et qui sait s'ils voudront
de mes vieilles lumières à Paris? Quant à vous, mon enfant, votre
affaire est hors de doute. Aussitôt pris, aussitôt procureur général.
--Oh! mais non; je refuse.
--Il a votre parole.
--Je la reprends. Ah! monsieur, si vous saviez quelle admirable affaire!
Vous verrez! vous entendrez, car je me fais une fête de la plaider
bientôt devant vous! Un droit évident qu'on a méconnu et nié quatre fois
de suite! la femme la plus intéressante, la plus digne, la plus
admirable, effrontément dépouillée par des collatéraux sans coeur! Je
veux que la réparation soit aussi éclatante que l'iniquité fut énorme;
je flagellerai l'odieuse belle-soeur; je souffletterai moralement
l'indigne frère. Ah! tenez! à la veille d'un combat si légitime et si
glorieux, je n'échangerais point ma toque d'avocat contre une couronne
royale!
--Soit; mais contre un mortier de président?
--Pas même! Rien ne vaut le plaisir de demander justice.
--Vous oubliez le plaisir de la rendre, mon enfant. L'avocat propose, et
le juge dispose.
--Et le parquet?
--Il impose. Si je m'intéressais à quelque victime des iniquités
sociales, je demanderais au bon Dieu, _primo_ de présider l'affaire,
_secundo_ d'y remplir les fonctions du ministère public, _tertio_ d'y
plaider comme Démosthène ou comme vous, mon cher maître. Ce n'est pas
moi qui parle, c'est l'expérience d'un vieux mentor. Mais quel est donc
l'appel qui vous tient tant au coeur? Vient-il à la première chambre?
--Oui, monsieur. Vaulignon contre Vaulignon. C'est Picardat qui occupe
pour Mme de Montbriand.
--Diable! diable! Litige épineux, mon fils. Je connais la question sur
le bout du doigt; le maudit testament du marquis nous a donné bien de la
tablature. En équité, je crois que votre cliente n'aurait pas tort,
l'intimé m'a tout l'air d'un médiocre sire; mais ses mesures sont
admirablement prises, la forme est pour lui. Si ma mémoire ne me trompe
pas, le gain de la cause a tenu trois ou quatre fois à un cheveu;
malheureusement quand la balance s'entête à pencher du même côté, c'est
que décidément il y a un plateau plus lourd que l'autre. Vous me direz
que ce nouveau marquis de Vaulignon et sa femme ont fait flèche de tout
bois: j'en conviens; la brigue est forte, mais on s'est démené des deux
parts. Il paraît que la marquise est en crédit à Munich; elle fait agir
la légation de Bavière; notre garde des sceaux, celui qui part dimanche,
a été sollicité diplomatiquement. De son côté, Mme de Montbriand est
protégée par un gros sénateur, légitimiste rallié, et d'autant plus
influent qu'il ne s'est pas vendu, mais donné. Vous savez que l'empire a
des tendresses de parvenu pour ces messieurs de l'ancien régime, sitôt
qu'ils daignent s'humaniser un peu. On combat les républicains à coups
de trique et les royalistes à coups d'encensoir. Le ministre de
l'intérieur a pris parti pour M. de Cayolles, qui adore Mme de
Montbriand, quoique honnête femme ou plutôt _parce que_, un paradoxe de
vieux beau! On a donc opposé ministre à ministre, comme on pousse pion
contre pion au début d'une partie d'échecs; puis on a fait marcher les
grosses pièces: le fou d'ici, la tour de là, enfin la dame et le roi
lui-même... Que voulez-vous? les suprêmes conséquences du gouvernement
personnel! Il s'ensuit que l'affaire Vaulignon est tendue à un point que
je ne saurais dire. Il n'y a pas huit jours que Mme de Montbriand a
signifié son acte d'appel, et déjà le garde des sceaux a fait savoir au
procureur général qu'il eût à prendre la parole en personne et non par
substitut. On compte sur lui pour enlever l'affaire, et on n'a peut être
pas tort; il tient pour les Bavarois, c'est connu; vous aurez affaire à
forte partie. Moi, je n'ai pas d'opinion préconçue, et vous pouvez
compter sur mon attention la plus bienveillante, comme toujours. Trouvez
l'argument décisif, mon jeune ami; jetez un poids nouveau dans la
balance, et je serai heureux de consacrer par un arrêt le plus étonnant
de vos triomphes; mais, puisque vous portez un intérêt si vif à Mme de
Montbriand, dites-lui qu'elle ferait sagement de produire un mémoire à
l'appui de sa demande: il faut préparer le terrain, ramener quelques
esprits, et détruire les préventions que les succès constants de la
partie adverse ont pu enraciner.»
Mainfroi n'eut garde de négliger un avis si paternel, et, soit que la
publication de ce mémoire lui parût pressante, soit qu'il craignît de
laisser refroidir l'éloquence qui bouillait en lui, soit qu'il trouvât
charmant de se cloîtrer dans une pensée de plus en plus chère, il
rentra, défendit sa porte et travailla d'arrache-pied jusqu'à minuit. Il
fallut que la vieille Fleuron fît acte d'autorité en venant éteindre la
lampe.
Le lendemain, au petit jour, il écrivit à Marguerite pour réclamer
d'urgence un nouveau rendez-vous, et jusqu'au moment de la revoir il se
tint occupé d'elle. Elle le reçut à midi, et il put déjà lui soumettre
le canevas d'un travail net, logique, parfaitement ordonné, où les
faits, serrés l'un contre l'autre, avaient l'air de soldats qui courent
à la victoire. La jeune femme en fut ravie; elle croyait déjà l'affaire
terminée.
«Patience! dit-il; ceci n'est que le plan d'un travail préparatoire; il
vous faudra me fournir tout un monde de documents et de matériaux qui me
manquent. C'est une collaboration longue et pénible que je viens
solliciter; me l'accorderez-vous?
--Eh! grand Dieu! répondit-elle, quand tous mes intérêts ne seraient pas
en jeu, je le ferais par plaisir, car votre compagnie est la plus
adorable du monde.»
Elle avait quelquefois de ces boutades où le coeur part comme une arme à
feu dans la main d'un enfant. Sa reconnaissance, son admiration, son
amitié, éclataient à brûle-pourpoint, si brusquement que Mainfroi,
ahuri, ne savait que répondre. Toute son expérience des femmes était
désarçonnée par ces soubresauts. Marguerite ne ressemblait à rien de ce
qu'il connaissait; ce n'était pas l'être faible, averti, cauteleux,
provoquant et fuyard, qu'il avait maintes fois couru et forcé dans ses
chasses à travers le monde, mais une nature droite et cavalière. Ses
moindres politesses affectaient un air agressif, sans toutefois qu'un
fat eût osé les interpréter en mal. C'était l'effusion d'un coeur chaud
qui s'emporte; on y sentait peu de tendresse et surtout point de
faiblesse.
La rédaction du mémoire prit une semaine, et, sauf quelques heures
consacrées aux devoirs du palais, ils passèrent tous ces jours en
tête-à-tête. Marguerite avait fourni sa bonne part de travail; elle
écrivait d'un style net et tranchant, un peu âpre parfois, mais toujours
digne et contenu. Quand la première épreuve sortit de l'imprimerie
Maisonville, Mainfroi l'apporta tout humide et la lut à haute voix de
bout en bout. Marguerite en fut transportée; elle sauta au cou de son
cher avocat et l'embrassa sur les deux joues, puis elle lui tourna le
dos, s'installa devant la table, et, comme refroidie par cette
explosion, elle se mit à feuilleter l'épreuve et à revoir les passages
importants sans remarquer le trouble de Mainfroi. Quant à lui, il avait
la tête un peu perdue; la joie et l'étonnement le faisaient vaciller sur
ses jambes; son esprit courait à mille lieues du procès; il commençait à
se demander s'il ne jouait pas le rôle d'un séminariste et d'un sot. Au
fort de ses perplexités, il aperçut le cou de Marguerite, très-allongé,
très-souple et d'une blancheur éclatante, où tranchaient cinq ou six
boucles de petits cheveux noirs. La nuque d'une jolie femme a des
séductions que le vulgaire ne soupçonne pas, mais qui ravissent en
extase les _dilettanti_ de l'amour. Mainfroi s'approcha lentement, comme
attiré par une fascination irrésistible, et sa bouche contre-signa
l'hommage de ses yeux.
Mme de Montbriand bondit et se retourna vers lui tout d'une pièce, le
visage en feu, le regard flamboyant, la lèvre frémissante: «Oh!
dit-elle.
--Chère madame, répondit-il avec un sourire avantageux, je ne vous rends
que la moitié de ce que vous m'avez donné tout à l'heure.»
Elle ne comprit pas d'abord, et tandis que son esprit cherchait, ses
yeux fixes gardaient leur expression hagarde. Lorsqu'elle eut trouvé le
mot de l'énigme, elle reprit vivement:
«Non! cela n'est pas la même chose. Ce que j'ai fait, je l'aurais fait
devant mille personnes, et vous, m'auriez-vous traitée de la sorte, si
seulement Polyxénie avait été là?»
Il protesta de son respect et de son obéissance, se confondit en humbles
excuses, et revint, par un détour habile, mais connu, à réclamer du bon
vouloir de Marguerite ce qu'il avait obtenu par surprise.
La belle veuve (de sa vie elle n'avait été si belle), se recueillit une
minute et répondit:
«Monsieur Mainfroi, si vous me demandiez la permission de m'embrasser,
je n'aurais peut-être pas le courage de vous répondre non; mais j'estime
que vous feriez mieux de ne me demander rien.»