Ni ce jour-là, ni le lendemain, Jacques ne se présenta chez Marguerite.
Il se calfeutra dans son cabinet, travailla dix-huit heures sur
vingt-quatre, et reprit le dossier d'un bout à l'autre sans pouvoir
retrouver cette belle conviction qui avait inspiré sa plaidoirie. Tout
au contraire: plus il creusait, plus il s'affermissait dans la négative.
Mme de Montbriand lui écrivit le premier soir un billet où le badinage
mondain cachait mal une secrète inquiétude. Elle l'avait trouvé froid et
gêné la veille; or, il arrivait de Paris, il venait de côtoyer un monde
où elle comptait des amis chauds et des ennemis dangereux; l'esprit de
Mme Augusta de Vaulignon était fertile en calomnies; il se pouvait qu'on
eût noirci le dévouement si désintéressé du pauvre M. de Cayolles; bref,
la pauvre femme craignait tout, hors son véritable danger. Il répondit
sur un ton amical et triste, alléguant un travail qui n'avait rien
d'attrayant. Le lendemain, Polyxénie apporta une lettre longue et
pressante; on s'étonnait qu'il pût avoir des occupations si tyranniques;
les femmes ne croient pas au travail; de toutes les excuses, c'est la
seule qu'elles n'aient admis dans aucun temps. On lui rappelait qu'avant
la grande bataille, au plus fort des armements, dans le coup de feu de
son éloquence, il trouvait tous les jours quelques minutes à perdre en
compagnie de sa cousine. «La désertion d'hier et d'aujourd'hui est
d'autant plus impardonnable, disait-elle, que bien certainement vous ne
travaillez pas pour moi.»
Il écrivit:
«Hélas! non, ma belle, chère et touchante cousine, je ne travaille pas
pour vous. Non, non! Dieu seul peut prévoir aujourd'hui le jugement
que vous porterez sur ma douloureuse élucubration. Quoi qu'il arrive,
ne me détestez pas: c'est la seule grâce que j'implore dans le présent
et dans l'avenir.
«A vos pieds,
«JACQUES MAINFROI.»
Quelque peu soulagé par cette demi-confidence, où Marguerite ne comprit
rien, il se replongea dans l'étude et travailla encore le jour suivant
sans égard à la loi du repos dominical. Mme de Montbriand, piquée au
vif, ne le dérangea plus.
Le lundi matin, vers neuf heures, il reçut la visite du premier avocat
général, M. Boutan. La porte étant toujours condamnée, M. Boutan avait
forcé la consigne. C'était un homme d'âge et d'expérience, mais d'une
verdeur extrême, et réputé pour sa franchise autant que pour son savoir.
Il venait en son nom personnel, mais à l'instigation de M. de
Mondreville, qui lui avait annoncé le revirement de Mainfroi. Avec un
tact parfait, il aborda l'affaire en homme qui s'incline devant son
supérieur actuel sans oublier qu'un mois plus tôt il s'intéressait
encore à ce jeune avocat. «Monsieur, dit-il, le bruit court au palais
que l'affaire Vaulignon vous est apparue sous un nouveau jour.
--En effet, monsieur, répondit Jacques.
--Permettez-moi de m'en féliciter au nom de tout votre parquet, qui a
partagé vos sentiments en mille occasions, et qui est heureux de se
retrouver d'accord avec vous après une divergence passagère.
--Pensez-vous que le parquet soit unanime sur cet appel?
--Je suis en mesure de l'affirmer. La sympathie, l'équité même a beau
parler en faveur de Mme de Montbriand, le droit n'est pas pour elle, et
tous, sans exception, si nous avions la parole, nous supplierions la
cour d'oublier l'admirable plaidoirie qui l'a émue, et de confirmer
simplement la sentence des premiers juges.
--Cela étant, monsieur, je m'étonne que toute la magistrature debout se
soit abstenue quand mon éloignement lui faisait si beau jeu.
--Votre absence n'était pas officiellement annoncée. L'eût-elle été,
nous aurions craint d'encourir le reproche de discourtoisie et de
quasi-trahison. Ajoutez qu'on ne se résigne point de gaieté de coeur à
jeter dans l'indigence une personne intéressante, loyale, chevaleresque
jusqu'à la folie, puisque non-seulement elle s'est ruinée par amour
filial, mais encore qu'elle a refusé, par délicatesse, une transaction
qui lui laissait trente mille francs de rente.
--A quelle époque, s'il vous plaît?
--Le matin même de l'audience, une heure avant votre plaidoirie.
--Impossible! De qui tenez-vous cette histoire?
--Des deux avoués, de Béraud et de Picardat.
--Et pourquoi n'en ai-je rien su?
--Je l'ignore.
--Par quels motifs a-t-elle pu, la malheureuse femme, repousser un
arrangement si honorable et si avantageux!
--Elle a dit que, sa cause étant remise entre vos mains, elle ne pouvait
plus transiger sans vous faire injure.
--Elle pouvait au moins me demander avis; mais n'importe. Quelles sont
vos intentions, monsieur? car je suppose que vous avez quelque
combinaison à me proposer.
--La plus naturelle de toutes. Je vous demande la permission d'occuper
le siége du ministère public et de conclure, avec tous les égards qui
vous sont dus, mais avec toute la fermeté que je dois aux principes,
contre l'appel de Mme de Montbriand.»
Mainfroi se recueillit un moment, s'arma de tout son courage et
répondit: «Décidément, monsieur, j'aime mieux me fustiger moi-même.
L'autorité du procureur général restera plus intacte, et l'exemple sera
plus grand.»
Et comme M. Boutan objectait que la chose était sans précédents, il
répliqua: «Tous les actes un peu mémorables se sont produits sans
précédents, et c'est à cette circonstance qu'ils ont dû de rester dans
la mémoire des hommes. Je vous autorise à publier cette nouvelle: si
j'ai changé de point de vue, je ne changerai pas de résolution.»
Là-dessus, il se remit à l'ouvrage; mais au milieu de la journée il se
rappela tout à coup un devoir plus urgent. Il ne voulait pas que Mme de
Montbriand apprît par la rumeur publique la volte-face de son ancien
défenseur: il devait à sa cliente et à lui-même de l'informer
directement, de lui porter à domicile ses explications et ses excuses,
dût-elle les prendre mal. La démarche était non-seulement embarrassante,
mais hasardeuse. Mainfroi s'attendait aux violences d'un caractère
indompté; cependant, ce n'était pas là ce qui l'inquiétait le plus: il
craignait que la colère ne mît à nu quelque côté moins noble de cette
âme. Dans le monde moral, comme dans le monde physique, les ouragans
sont d'admirables et terribles révélateurs, qui découvrent tantôt des
filons d'or, tantôt des fleuves de boue.
«Madame est chez elle?»
La chambrière répondit rudement: «Si elle y est? je crois bien! Il ne
manquerait plus que ça qu'elle fût sortie, quand monsieur nous fait
l'honneur et la grâce d'une visite. On se tient à vos ordres, et quand
par hasard le temps dure trop, on se divertit à pleurer.»
Il n'avait pas franchi le seuil du petit salon que Marguerite lisait la
gêne et la tristesse sur son visage. Elle courut à lui, lui appuya deux
doigts sur la bouche et lui dit d'un ton suppliant: «Ne parlez pas, je
vous le demande en grâce. J'ai des pressentiments infaillibles, mon
pauvre ami. Je m'attendais à vous voir aujourd'hui; je sens, à n'en pas
douter, que nous nous retrouvons pour la dernière fois. Vous venez
m'apporter une mauvaise nouvelle, me chercher une querelle d'Allemand,
que sais-je? Je ne veux rien entendre de tout cela. Quoi qu'on ait pu
dire, inventer, machiner contre moi, taisez-vous; cachez-moi toutes ces
infamies, je ne me défendrai pas. Grâce à Dieu, je n'ai point d'amour
pour vous; je n'en aurai jamais pour personne; je quitterai bientôt
Grenoble, j'irai cacher ma vie à Vaulignon; vous n'entendrez plus parler
de moi. Restons donc comme nous sommes, amis, vieux et tendres amis; ne
gâtons pas le souvenir de tant d'heures charmantes. Séparons-nous comme
il convient à deux âmes de condition dont l'une sera toujours la
très-fidèle vassale de l'autre. Vous êtes le bienfaiteur et je suis
l'obligée; ne me défendez pas d'aimer ma reconnaissance et de la choyer
toute la vie au plus profond de mon coeur!
--O femmes! répondit tristement Mainfroi, toutes les mêmes! Infaillibles
dans l'erreur et douées d'une perspicacité admirable pour voir le
contraire du vrai! Il s'agit bien de services et de reconnaissance!
Votre procès est perdu, et c'est moi qui vous le ferai perdre mercredi
prochain, sans remise, en prouvant que vous avez tort. Voilà l'objet de
mon travail et la cause unique de ma tristesse. Quant au reste, je vous
jure que personne ne vous a calomniée devant moi, que je ne l'aurais pas
souffert, et que tout l'univers, à commencer par moi, vous honore comme
la plus admirable et la plus sainte des créatures, entendez-vous?
--Pourquoi donc mon procès est-il perdu?
--Parce que vous devez le perdre en droit.
--Et qui est-ce qui a fait cette belle découverte?
--Moi et beaucoup d'autres.
--Quels autres? Des femmes, n'est-ce pas? Une, au moins? Oh! la piteuse
et vilaine nouvelle! Je ne vous accuse pas, monsieur Mainfroi; ce n'est
pas vous qui avez conçu ce projet misérable. Vous êtes, sans le savoir,
l'instrument de leur intrigue. On commence par séduire un honnête homme,
et dès qu'on tient son coeur on a prise sur sa raison. Cette Bavaroise
est hideuse... ce n'est pas elle, c'est donc quelqu'un des siens...
avouez!
--Mais je n'avoue rien du tout! Mon coeur est aussi libre que le vôtre,
et je proteste qu'il n'a pas même eu le mérite de la résistance! Votre
cause me paraissait bonne il y a quinze jours; je l'ai plaidée avec
conviction et je l'ai presque gagnée. Je reviens de Paris, je l'étudie
sur nouveaux frais, je m'aperçois que nous nous sommes trompés, et je me
mets en mesure de réparer mon erreur, quoi qu'il m'en coûte.
--En vérité? cela vous coûte tant? Eh! monsieur, si vous étiez seulement
mon ami, vous n'examineriez pas si ma cause est plus ou moins juste.
C'est le premier principe de l'amitié, cela, donner raison à ceux qu'on
aime, quand même ils auraient mille torts! J'ai raison, vous me l'avez
dit et prouvé, vous m'avez répondu de tout, vous m'avez mis le coeur en
joie et l'imagination en campagne. Tout à coup le vent tourne, et, non
content de me laisser sans défense, voici que vous armez contre moi?
--C'est mon devoir de magistrat.
--Une arme à deux tranchants, votre magistrature! Elle vous défendait
naguère de m'appuyer, elle vous commande maintenant de me porter bas. Un
magistrat, répéter aujourd'hui ce qu'il a dit hier, se donner raison à
lui-même! jamais! les convenances s'y opposent; mais s'il lui prend
fantaisie de se déjuger, de se contredire, de briser ses idoles, de
réduire au désespoir ceux qu'il avait enivrés d'espérance, c'est une
originalité qui n'a rien d'inconvenant et que certains badauds
applaudiront peut-être! Je veux vous applaudir aussi, monsieur Mainfroi.
On ne me refusera pas une stalle au théâtre lorsque je paye les frais de
la comédie. Je verrai de quel front vous abjurez vos principes et reniez
vos amis. Peut-être aussi saurai-je reconnaître à son air de triomphe
celle qui, depuis quatre jours, se glorifie de votre conversion. Malheur
à elle!
--Malheur à nous tous, madame, si vous persistez à voir ce qui n'est
pas, à méconnaître l'évidence et à vous gendarmer contre des fantômes!
Que peut-on dire à qui ne veut rien entendre? Quelles preuves fournir à
qui ferme obstinément les yeux? Me croirez-vous, si je vous dis que vos
intérêts me sont plus chers que les miens, que votre liberté, votre
repos et votre bonheur sont le principal objet de ma vie, que je vous
aime enfin malgré vous, malgré moi, malgré le mot décourageant dont vous
m'avez écrasé tout à l'heure!»
La vicomtesse de Montbriand se leva, prit un air de superbe dédain et
répondit:
«Monsieur Mainfroi, il me reste peu de temps à vivre de la vie de ce
monde, puisqu'à la fin de la semaine, grâce à vous, je rentrerai sans
doute au couvent. Je désire employer ces derniers jours à ma guise et ne
voir que des visages absolument agréables, s'il vous plaît.»
Elle accompagna ce congé d'une ample révérence et passa dans sa chambre,
laissant Mainfroi maître du terrain, mais éconduit.
Il hésita un moment, et quoiqu'il entendît à travers la porte comme un
bruit de sanglots étouffés, il prit son chapeau et se retira.
«Tout va mal, pensait-il; mais ce n'est pas l'instant de ramer sur le
fleuve de Tendre. Il s'agit de combattre l'appel de cette pauvre femme
aussi victorieusement que je l'ai défendu, après quoi nous nous
occuperons d'elle.»
Le soin qu'il mit à préparer ses conclusions était fort inutile, un seul
mot de sa bouche suffisait. Mme de Montbriand, condamnée par son propre
avocat, ne pouvait plus trouver grâce devant un seul conseiller de la
cour. S'il expédia sommairement son discours d'installation pour donner
plus de temps et de travail à la grande affaire, ce fut surtout à
l'intention du public. Il comptait sur un auditoire prévenu, pour ne pas
dire hostile; l'événement justifia sa crainte et la dépassa même un peu.
Dès les premiers mots, il fut interrompu par un murmure sourd qui
s'éleva peu à peu jusqu'au tumulte. Les cris et les sifflets lui ôtaient
décidément la parole, si M. de Mondreville n'eût imposé silence aux
tapageurs en déclarant qu'il ferait évacuer la salle au premier signe
d'improbation.
Cinq minutes plus tard, tandis que Mainfroi, pâle et crispé, mais
résolu, poursuivait énergiquement son exorde, une tempête
d'applaudissements ébranla le palais. La foule se consolait de ne
pouvoir huer le magistrat en acclamant l'entrée de sa victime. Mme de
Montbriand, en grand deuil, précédée et suivie de quelques fanatiques,
s'avança le front haut, l'oeil brillant, jusqu'au siége que ses amis lui
avaient secrètement réservé. Tous les assistants se levèrent, les uns
pour la mieux voir, les autres pour lui rendre hommage. Elle salua ce
peuple avec la majesté d'une reine et apaisa d'un geste charmant ses
fidèles vassaux de Vaulignon. L'audience fut interrompue; le président
lança du haut de son fauteuil une remontrance plus sévère et un suprême
avertissement, puis il rendit la parole à Mainfroi.
Celui-ci, par une inspiration soudaine, changea son plan...
«Messieurs, dit-il, le ministère public s'associe hautement à la
sympathie, au respect, à la tendre pitié que le malheur d'une personne
aussi vaillante que vertueuse éveille ici dans tous les coeurs.»
Il poursuivit quelque temps sur ce ton, exalta les mérites personnels de
Mme de Montbriand, et revint par un détour habile à la discussion du
point de droit.
«La loi est dure, dit-il, mais c'est la loi. Je suis ici pour la
défendre, la cour pour l'appliquer, Mme de Montbriand pour la subir, et
vous tous pour la respecter. Que chacun fasse son devoir comme je fais
le mien!»
Un léger frémissement lui fit comprendre qu'il n'avait point parlé à des
sourds. Le propre des Français est de vivre exclusivement dans l'heure
présente. L'actualité les saisit si bien qu'elle leur ôte la mémoire du
passé; c'est ce qui les rend peu aptes à juger une vie ou un caractère
dans son ensemble. Qu'un homme ait travaillé soixante ans à se rendre
impopulaire, s'il trouve un joint, s'il saisit le bon moment pour dire
ou faire la chose agréable aux masses, il deviendra plus sympathique en
un jour que tous les bienfaiteurs de l'humanité: les journaux le portent
aux nues, et la jeunesse des écoles lui décerne des couronnes. Le
phénomène inverse se produit aussi vite et par des causes aussi futiles.
Si la race de Clovis n'est plus sur le trône, elle est encore dans la
rue; nous aimons tous à brûler ce que nous avons adoré. La popularité
française ressemble à ces immenses végétations sous-marines qui
grandissent en peu de jours, mais qui n'ont pas de racines, et qui
meurent, si leur caillou natal est seulement déplacé.
Le discours de Mainfroi s'acheva au milieu d'une attention respectueuse
et presque bienveillante. On vit bien qu'il ne passait pas à l'ennemi
par caprice ou par séduction; on comprit qu'il souffrait d'avoir à
conclure contre Mme de Montbriand; son mépris pour Gérard de Vaulignon
éclatait au grand jour, alors même qu'il ruinait Marguerite au profit de
cet homme. Il termina par une courte allocution aux jeunes avocats qui
l'entendaient:
«Mettez à profit, leur dit-il, la douloureuse expérience d'autrui, et,
avant de plaider une cause, demandez-vous comment vous la jugeriez, si
Dieu, d'un jour à l'autre, vous infligeait la lourde responsabilité du
magistrat.»
La cour, adoptant les motifs des premiers juges, confirma le jugement
qui condamnait Mme de Montbriand à rapporter cent mille francs à la
succession paternelle.
Marguerite se dépouilla du peu qui lui restait. Le marquis Gérard de
Vaulignon lui fit savoir que sa dot était payée au Sacré-Coeur de
Grenoble et qu'elle y pouvait commencer son noviciat le jour même. Elle
entra au couvent; Gérard et sa famille commirent un régisseur au soin de
leurs intérêts et s'en furent cacher leur gloire en Bavière. Mainfroi
prit un congé de quinze jours et s'éclipsa; le bruit courut qu'il était
à Paris.
Dès son retour, il fit venir l'ancien avoué de la recluse.
«Maître Picardat, lui dit-il, nous avions mal jugé M. et Mme de
Vaulignon, qui sont les plus honnêtes gens et les meilleurs parents de
la terre. S'ils ont paru s'acharner à ce triste procès, c'était par un
bon sentiment, pour procurer l'entière exécution des volontés
paternelles. Au fond du coeur, ils estiment Mme de Montbriand et ils
seront heureux de la revoir, dans quelques années, lorsque le temps aura
guéri leurs blessures réciproques. En attendant, ils reviennent
d'eux-mêmes à cette transaction, vous savez? qui a échoué par ma faute.
Connaissez-vous beaucoup de plaideurs assez grands pour transiger après
la victoire? Voici la somme en bon papier; vous la porterez aujourd'hui
à Mme de Montbriand. C'est M. de Vaulignon qui vous la fait parvenir;
que mon nom ne soit pas prononcé, je vous prie.»
Resté seul, il employa presque toute la journée à des réformes
d'économie privée, interrogeant Dominique, comptant avec Fleuron,
supprimant telle dépense et réduisant telle autre, donnant ses ordres au
maquignon qui devait vendre les chevaux neufs, et prenant toutes ses
mesures pour conformer son train de maison au revenu d'un procureur
général sans fortune.
«Merci de moi! disait Fleuron; tu deviens donc avare, mon enfant?
--Je deviens vieux,» répondait-il en montrant ses dents blanches.
Jamais il n'avait eu le coeur si léger; il commençait à comprendre cette
gaieté des gueux, qui sera l'éternel étonnement des riches. En
traversant le salon de ses ancêtres, il s'écria:
«Eh bien! bonnes gens, que pensez-vous de moi? Votre héritage est à
vau-l'eau et votre nom s'éteindra probablement avec ma vie, mais j'ai
tenu la conduite d'un digne magistrat, pas vrai?»
Le temps passait, la nuit tomba; on vint lui annoncer que le dîner était
servi. Il prit sa place accoutumée devant la vieille table aux jambes
torses, et dîna d'un bel appétit sur la nappe de guipure, dans la
porcelaine du Japon, en face du grand miroir de Venise qui reflétait sa
bonne mine et son air de contentement. La cheminée flambait d'autant
mieux que le temps était à la gelée; le talon des passants sur le pavé
de la rue rendait un bruit sec. L'antique horloge sonna sept heures; les
tambours de la garnison commencèrent à battre la retraite. Tout à coup
une voiture s'arrêta devant la porte, et le marteau retentit. Un
souvenir des temps lointains s'éveilla dans l'esprit de Mainfroi, et
machinalement il tourna la tête vers la portière pour demander si
l'ombre du marquis de Vaulignon n'était pas sous le vestibule.
La portière s'écarta, et Mme de Montbriand apparut, toujours fière, mais
émue et frémissante.
«Monsieur Mainfroi, dit-elle, je viens savoir si vous êtes tout à fait
un honnête homme, ou si vous ne payez vos dettes qu'à moitié.»
Il balbutia:
«Mais, madame,... expliquez-vous, de grâce!
--Vous avez dit: «Je gage ma fortune et mon nom que vous rentrerez dans
votre héritage.» Vous ne m'avez donné que votre fortune.
--Qui vous fait croire?...
--Personne ne vous a trahi; je ne me suis pas même informée; je connais
la générosité de mon frère; mais ma devise est: tout ou rien, et je vous
somme de dire si vous m'abandonnez votre nom?»
Il répondit étourdiment:
«Pourquoi faire?
--Pour le porter toute ma vie avec honneur, avec joie, avec amour, et
pour le transmettre à nos enfants, s'il plaît à Dieu!
--Marguerite!
--Jacques!»