III

Quelques années après ce mémorable festin dont on parle encore à

Grenoble, dans les premiers jours de décembre 186..., Jacques Mainfroi,

bâtonnier de son ordre, reçut le billet suivant sur papier de deuil:

«On m'assure, monsieur, que vous avez autant de générosité que

d'éloquence; c'est pourquoi je viens à vous. Un indigne procès qui

outrage les lois mêmes de la nature m'a plus que ruinée; je dois le

peu qui me reste et quelque chose en sus. Ce n'est pas la pauvreté que

je crains, ni même de rester insolvable devant les _malhonnêtes_ gens

qui m'ont dépouillée; mais ma liberté est en jeu, et pour moi qui ai

passé vingt-cinq ans sous le ciel, au grand air, dans mes chères

forêts de Vaulignon, la liberté, monsieur, c'est la vie. Les juges

auraient pitié de moi, s'ils savaient qu'une question de mort, une

affaire _capitale_ est cachée sous ce procès civil; mais qui peut se

flatter d'attendrir les juges? Vous sauriez tout au moins les

persuader, vous qu'ils aiment, qu'ils honorent, vous qui par

excellence, à ce que j'entends dire, avez l'oreille de la cour. Pourvu

qu'on ne vous ait pas déjà travaillé contre moi! Je frémis à cette

idée; on a fait tant de manoeuvres à Grenoble et à Paris! Si vous ne

vous rangez de mon bord, je suis morte. Vous voyez bien, monsieur, que

mon dernier, mon unique espoir est en vous. Quand même vous auriez

quelques préventions, accordez-moi une heure d'audience, rien qu'une!

Je jure de vous prouver que ma cause est juste devant Dieu. Il faut

pourtant vous avouer que tout le monde ici la croit perdue. Si vous

éprouviez un échec! le premier! par ma faute! pour vous être

aveuglément fié à moi! Cette idée est affreuse, et pas la moindre

compensation à vous offrir! Eh bien! c'est peut-être cela même qui

vous décidera. J'aurais été ainsi, moi, si Dieu m'avait accordé de

naître homme. Les luttes, les dangers, une bonne action presque

impossible et rien au bout: c'est tentant! Vous allez croire que je

suis folle! Non, monsieur, j'ai toute ma tête, et pourtant on la

perdrait à moins.

«A bientôt, monsieur, n'est-ce pas? Je doute si peu de vous que je

vous remercie à l'avance.

«Vicomtesse de MONTBRIAND.»

Le jeune bâtonnier répondit par retour du messager:

«Me Mainfroi présente ses plus humbles hommages à Mme la vicomtesse de

Montbriand, et la prie en grâce de vouloir bien rester chez elle vers

deux heures.»

Or, comme il n'était que midi, Jacques eut tout le temps de se remémorer

l'histoire des dernières années: le mariage de Marguerite célébré au

château, sans témoins, sauf le strict nécessaire; le jeune couple

traversant Grenoble à nuit close pour déjouer la curiosité provinciale,

qui dort peu. Six ou sept mois plus tard, au moment des courses

d'automne, les petits journaux de sport annonçaient la mort du vicomte,

écrasé sous son cheval à La Marche et rapporté dans l'enceinte du pesage

par deux horribles gamins qui lui firent cette oraison funèbre: «En

voilà un qu'est aplati comme deux sous de galette, mes bons messieurs.»

Vers ce temps-là, quelques désoeuvrés, guetteurs de diligences,

prétendaient avoir vu passer la jolie veuve en poste, sur la route de

Grenoble à Vaulignon. La spéculation des plâtrières était alors dans son

plein et dans son beau; le plâtre coûtait cher à Grenoble et aux

environs; il n'était bruit que des bénéfices réalisés par le monopole;

le marquis, ivre de succès, se laissait nommer président du conseil

d'administration; le comte Gérard accourait du fond de l'Allemagne avec

son intéressante famille, et faisait rafle sur les deux cents premiers

billets de mille francs. Un an, deux ans passaient sur la tête des

hommes; les actions des gypses de l'Isère obtenaient une plus value de

cent vingt-cinq pour cent. Tout à coup un simple rustaud, vigneron d'une

mauvaise vigne, s'ennuyait de payer le plâtre deux fois trop cher: il

appelait un ingénieur, faisait sonder son domaine et découvrait un

gisement aussi long, aussi large et aussi profond que pas un des quinze

autres. Le monopole arrêtait cette concurrence au plus tôt, mais il en

coûtait bon. D'ailleurs l'éveil était donné; tout le monde cherchait du

plâtre, quelques-uns même en trouvaient; trois carrières inédites

vinrent s'offrir à la fois. Le marquis veut qu'on les accapare à tout

prix; Roquevert aime mieux qu'on les ruine; grand débat, assemblée

orageuse, résolution favorable au marquis, et Roquevert en profite pour

tirer son épingle du jeu. Il vend ses titres par dépit, ou mieux par

prudence; M. de Vaulignon les achète, et c'est le commencement d'une

baisse qui ne doit plus s'arrêter qu'à zéro. Roquevert, vieux, gros,

commun, presque illettré et parfaitement taré, mais riche à dix

millions, épouse la fille d'un préfet criblé de dettes; il devient

conseiller général, député, propriétaire d'un journal officieux; il

aspire au sénat et choisit déjà dans ses nombreux domaines celui dont il

prendra le nom, s'il est fait comte. M. de Vaulignon, têtu comme un

casque, se retranche dans son monopole que des centaines de concurrents

battent en brèche de tous côtés. Chaque matin un nouveau paysan découvre

une nouvelle carrière: il semble que le sol de l'Isère se change en

plâtre pour changer l'or en cuivre au château de Vaulignon. A toute

force enfin, sur le cri des intéressés, on liquide. L'affaire est

désastreuse pour tous, mais surtout pour l'honnête homme sans malice qui

s'est laissé mettre en avant, qui a pris sur lui, qui s'est engagé pour

les autres, donnant sa signature à tort et à travers. Une spéculation ne

se dénoue pas en cinq minutes comme un vaudeville: le quart d'heure de

Rabelais a duré trois ans pour le moins. Le marquis a commencé par

rendre tout ce qu'il avait mis en poche, mais assurément c'était peu; la

chronique évaluait ses pertes à plus d'un million. Qu'a-t-il fait? où

s'est-il procuré des ressources? D'aucuns prétendent que sa fille s'est

un peu dépouillée, d'autres qu'il a dépouillé sa fille. Personne ne

suppose que le comte Gérard soit venu à la rescousse: il a fait une bien

longue absence et dans le plus mauvais moment, ce Gérard; mais, en

somme, on avait soldé le plus gros l'année dernière, quand le marquis

fut frappé de paralysie. Voilà sa succession ouverte depuis dix mois; le

comte et la comtesse se sont fait envoyer en possession du château et

des deux domaines; ils payeront ce qui reste dû.

Les faits connus n'expliquaient ni la ruine totale de Mme de Montbriand,

ni ce danger de mort dont elle se disait menacée. La pauvre femme

s'était laissé induire en procès contre le testament très-régulier de

son père; elle avait perdu en instance, en appel et en cassation. Le

tribunal venait encore de donner gain de cause à la famille contre elle

dans un règlement de compte. Ces procès avaient dû lui coûter cher, mais

ils ne pouvaient pas avoir dévoré un million de dot et un demi-million

de douaire; la justice n'est pas encore si gourmande en ce benoît pays!

Et quand même la vicomtesse ne posséderait plus rien, n'y a-t-il pas un

vieux proverbe qui dit: plaie d'argent n'est pas mortelle?

Tout en cherchant la solution de son problème, Mainfroi ne pouvait se

défendre de philosopher un peu sur le remue-ménage du monde. Que de

choses avaient changé autour de lui en moins de sept années! Il avait vu

crouler la fortune des uns, l'honneur des autres, la force et la santé

de plusieurs. M. de Vaulignon était mort et le gros Foucou en enfance;

le premier président, M. de Mondreville, s'affaiblissait à vue d'oeil,

quoiqu'il ne fût ni très-vieux ni usé par la vie. La belle Mme Portal,

tout à fait détrônée, se cachait avec son mari dans quelque chalet de la

Suisse; on avait mené trop grand train, fait des dettes, joué à la

Bourse, et enfin déménagé avec la caisse qui appartenait à l'État. Et

Marguerite, la dédaigneuse, était réduite à mendier l'assistance de ce

même avocat qu'elle avait si cavalièrement éconduit! Mainfroi seul

poursuivait sa marche ascendante; il était plus éloquent, plus célèbre

et plus honoré que jamais. Comme homme, il n'avait rien perdu:

trente-deux dents bien blanches, la taille toujours élégante, les

cheveux noirs et le teint frais, bon estomac d'ailleurs, et le coeur

aussi jeune qu'à vingt-cinq ans. Pourquoi n'était-il pas marié? Nul ne

pouvait le dire, pas même lui. Les occasions s'étaient offertes, à coup

sûr, et par douzaines. Grenoble serait une ville privilégiée entre

toutes, si les mères de famille n'y tendaient pas de piéges aux

célibataires riches et bien posés. Il répondit longtemps à toutes les

ouvertures: «J'attends d'être magistrat.» C'était se retrancher dans un

cercle vicieux, car il disait en même temps à M. de Mondreville et à

tous ceux qui le poussaient vers la magistrature: «Quand je serai

marié.» Les logiciens inférèrent de là qu'il mourrait avocat et garçon,

et cette idée s'accrédita si bien qu'on finit par le laisser en paix.

Et véritablement son esprit et son coeur jouissaient d'une tranquillité

merveilleuse. Au moment de revoir la noble créature qu'il avait adorée

pendant huit jours, il n'éprouva d'autre émotion qu'une vague curiosité,

assaisonnée d'un grain de compassion et d'un atome de coquetterie. Il

s'habilla en homme du monde, pour bien marquer qu'il se rendait chez la

vicomtesse à titre officieux; la cravate blanche de l'avocat ne va pas

en ville, elle attend le client chez elle et ne court pas au-devant de

lui. A deux heures moins dix minutes, il fit avancer un joli coupé noir

qu'il avait fait venir de Paris pour ses étrennes, et bientôt il sonnait

chez Mme de Montbriand, au second étage d'une maison meublée, dans le

quartier neuf.

Il était attendu, et si impatiemment, que la jeune chambrière, en

ouvrant la porte, se tint à quatre pour ne pas lui sauter au cou.

C'était une Vaulignonnaise, soeur de lait de Marguerite, et sa suivante

depuis le sein maternel. «Entrez, monsieur, dit-elle, entrez vite; elle

est là, ma pauvre fatiguée! Pour l'amour du bon Dieu! si vous ne lui

remettez pas un brin de coeur dans l'estomac, il ne restera plus qu'à

nous porter en terre, ah! mais oui, toutes les deux!»

Ce disant, la bonne créature, après l'avoir dépouillé de son paletot,

l'empoigna littéralement au coude et le poussa dans un petit salon en

criant: «Madame, le voici, le repêcheur de noyés; faut qu'on l'écoute!»

Une autre se serait retirée par discrétion, elle campa ses deux poings

sur les hanches et attendit la suite des événements de pied ferme.

Mainfroi, de prime abord, ne vit rien qu'une tache noire dans l'affreux

bariolage du mobilier. Le noir est une couleur sévère qui condamne le

scandale des autres. Mme de Montbriand, assise ou plutôt accroupie sur

une chauffeuse basse au coin du feu, semblait réduite à rien. Était-ce

le malheur qui avait diminué cette fière amazone, ou simplement l'effet

d'optique qui rapetisse à nos yeux, au bout de quelques années, tout ce

qui nous a paru grand?

L'avocat, à seconde vue, retrouva le charmant visage dont il avait rêvé

quelquefois. Le temps et les soucis y marquaient des traces lisibles. Un

pli sévère se dessinait au milieu du front; le nez était gonflé, les

yeux rougis, la joue imperceptiblement ravinée de haut en bas jusqu'à la

commissure des lèvres. Tout cela n'était peut-être qu'un accident

passager, réparable en quelques mois de bonheur, comme ces fausses

désolations du paysage qui s'effacent au premier sourire du soleil. Il

se pouvait aussi que la flétrissure fût de celles qui s'accusent et

s'aggravent de plus en plus jusqu'à la mort.

Mme de Montbriand désigna un siége à Mainfroi, et lui dit quelques mots

de remercîment vif, mais banal, qu'il se hâta d'interrompre. «Madame,

répondit-il, c'est moi qui deviendrais votre obligé, si vous me

fournissiez une occasion d'éclairer la justice.»

Cette voix, dont le timbre était reconnaissable entre mille, réveilla

brusquement un souvenir enseveli au fond du coeur de Marguerite. Ses

yeux s'ouvrirent; elle se mit à regarder face à face l'homme en qui tout

à l'heure elle ne voyait qu'un conseiller obligeant. Presque aussitôt la

joie illumina son visage navré. «Serait-ce vous, monsieur? dit-elle en

se levant en pied. Oui, oui! je ne me trompe pas; le ciel en soit loué!

C'est vous que je retrouve au moment où je vous espérais le moins!

Vous!»

Machinalement le bon Jacques se leva comme elle. Or, le salon n'était

pas des plus vastes, ni la cheminée des plus larges; Mme de Montbriand

avait repris sa belle taille, sa bouche se trouvait à la même hauteur

que la cravate de Mainfroi, et si la consultation ne commença point par

un choc de sympathies, c'est que le bâtonnier du barreau de Grenoble fut

discret et retenu. «Drôle de maison, pensa-t-il, où tout le monde se

jette à votre tête!» Mais son âge et sa profession lui permettaient de

mesurer en sceptique les plus fougueux élans de la nature humaine. Il se

demanda s'il avait affaire à une folle ou à une rouée, ou... mais

l'autre hypothèse, qu'il eût trouvée flatteuse au dernier point, était

la moins vraisemblable des trois. Dans le doute, il s'arma d'une gravité

souriante et dit:

«Serais-je donc assez heureux, madame, pour qu'il y eût dans un recoin

de votre mémoire quelque souvenir de moi?

--Vous en doutez? répondit-elle avec une sorte d'emportement. Polyxénie,

il en doute!»

Mainfroi étudia la figure de la soubrette en juge d'instruction. Elle

semblait profondément ahurie. «Il n'y a pas de fraude concertée,

pensa-t-il; c'est de l'égarement pur et simple.»

Mais déjà Mme de Montbriand se jetait dans la chambre voisine et

rentrait en agitant un album qui s'ouvrit tout seul au bon endroit.

«Voyez!» dit-elle.

Il vit un paysage d'hiver et deux cavaliers au milieu. L'aquarelle

n'était ni meilleure ni pire que cent mille autres qui émaillent les

albums de province. Toutes les jeunes filles bien élevées en auraient

fait autant après dix-huit mois de leçons, et pourtant le coeur de

Mainfroi se mit à battre un peu plus fort que de coutume. Il avait

reconnu le carrefour de Vaulignon, la monture et le costume de

Marguerite, et sa propre personne, à lui, vaguement esquissée, et son

cheval arabe, pauvre bête, morte du vertigo depuis cinq ans. Ce paysage

bon ou mauvais, n'avait pas été peint pour les besoins de la cause. Il

portait une date, il était classé à son rang, au milieu d'une collection

de souvenirs. Les cinq ou six études suivantes témoignaient ou d'une

idée fixe ou d'un sentiment fidèle: c'était le même carrefour à divers

points de vue et à diverses heures, et tout cela peint au grand air,

sous la bise de février qui rougit les petites mains roses.

Tandis qu'il feuilletait avec une certaine émotion ces pages touchantes,

Polyxénie vint à pas de loup se pencher sur son épaule. Elle le vit

arrêté en contemplation devant le groupe où son beau cheval blanc ombré

de lilas clair piaffait sur la neige bleuâtre. «Pas possible, monsieur!

s'écria la jeune sauvage, c'était donc vous?

--Moi, qui?

--Vous qui, vous que, n'importe; il n'y a pas de choix, pardi! Nous ne

connaissons pas tant de monde! Vous qui vous promeniez comme un beau

ténébreux, vous que mademoiselle a pris pour son prétendu! Une

délicatesse de ses bons parents, croyait-elle! comme si l'on faisait

tant de façons avec les filles dans ce monde-là! «Voici votre mari, et

voilà votre argent; prenez et décampez, mais surtout ne revenez pas

qu'on ne vous appelle!» Ah! monsieur, que de malheurs on pouvait encore

éviter, si vous l'aviez voulu! Par quel hasard étiez-vous là? Et puisque

vous vous y trouviez, comment n'avez-vous pas couru après elle? Est-ce

qu'un grand garçon devrait se déferrer à la première malice qu'on lui

répond? Est-ce que...?»

La vicomtesse imposa silence à cette enfant terrible. Ce ne fut pas sans

peine, et Mlle Polyxénie revint tant de fois à la charge que sa

maîtresse finit par la pousser amicalement dehors.

Lorsque la porte fut fermée sur l'indiscrète, Mme de Montbriand respira.

«Enfin! dit-elle, on peut causer.» Mais elle ne trouva plus rien à dire,

et Jacques, qui passait avec raison pour la langue la plus déliée de

Grenoble, resta muet. Cela dura un certain temps, et plus cela durait,

plus parler devenait difficile et grave. Le silence avant les mots

remplit le même emploi que le zéro après les chiffres: il en décuple la

valeur.

Certes Mainfroi n'était plus amoureux de Marguerite; tout au plus s'il

se rappelait une velléité de mariage aussitôt morte que née. La jeune

fille qu'il avait failli demander à son père n'existait plus; un

irréparable passé le séparait de cette veuve plus intéressante que

fraîche et mieux faite pour éveiller la compassion que le désir.

Cependant la seule idée que cette femme l'avait aimé un moment, par

erreur, à la veille d'en épouser un autre, le troublait agréablement.

Outre la satisfaction de vanité que le dernier des fats eût éprouvée en

pareil cas, il était pris de je ne sais quel respect quasi religieux

pour l'amour, cette chose sainte, dont les reliques même sont adorables.

Tout à l'heure il se glorifiait peut-être un peu trop de son rôle, et

sous la modestie qu'il affectait, on pouvait sentir la revanche du

prétendant devancé, l'orgueil de l'homme indispensable. Maintenant il

eût été de bonne foi en disant à Marguerite: «Si je sauve votre fortune,

je resterai encore votre débiteur. Il n'y a ni procès gagné, ni millions

rendus, ni trésors assez magnifiques pour payer la première pensée d'une

âme vierge.»

Cette réflexion le pénétra et l'amollit si bien qu'il éprouva le besoin

de réagir contre la lâcheté de son coeur.

«Eh bien! madame?» demanda-t-il brusquement, d'un ton qui voulait dire:

nous ne sommes pas ici pour nous amuser.

La pauvre femme tressaillit comme saisie par ce rappel à la réalité. Les

larmes envahirent ses yeux, mais elle sut réagir, elle aussi, contre sa

faiblesse.

«Eh bien! monsieur, répondit-elle en souriant, quoique ce maudit procès

nous talonne et qu'il n'y ait pas de temps à perdre, je ne veux pas, je

ne dois pas vous en parler aujourd'hui. Tant pis! c'est fête. J'ai vingt

ans depuis un quart d'heure. J'en avais cent hier. J'en aurai cent

demain... Oh! je ne me fais pas d'illusion sur ma triste personne: je

suis une femme bien finie, et ma vie est gâchée plus déplorablement

encore que ma fortune; mais puisque Dieu permet que je retrouve un de

ceux qui m'ont vue jeune, belle, capable d'aimer et digne d'être aimée,

il faut absolument que je fasse une débauche de souvenirs et que je me

plonge dans le passé jusqu'au cou. A demain les affaires sérieuses!»

Mainfroi l'approuva d'un sourire, et elle se mit à conter son petit

roman avec une volubilité enfantine, brouillant tout, confondant les

dates, omettant les faits principaux et s'oubliant au milieu des détails

inutiles, mais heureuse, et laissant paraître à chaque mot qu'elle

parlait pour elle et non pour l'auditoire. Le récit n'apprit rien ou peu

de chose à Mainfroi. Elle s'étendit longuement sur son enfance, sur son

père qui lui faisait peur, sur sa mère qui pleurait toujours, sur son

frère qui lui tua sa plus belle poupée pour essayer son premier fusil.

Le deuil de la poupée tint autant de place, sinon plus, que la mort de

Mme de Vaulignon, pauvre créature sans ressort, caractère effacé par les

rudes frottements du marquis. Il fut longuement question d'un couvent de

Grenoble où Marguerite faillit mourir, et puis d'une Mlle Camille,

excellente musicienne et fille instruite autant que belle, mais rude à

son élève et trop maîtresse au château. M. de Vaulignon lui témoignait

de grands égards, mais un jour, à propos d'une lettre qu'elle avait

perdue, il la chassa comme une voleuse, et Marguerite fut quasiment

livrée à elle-même dès ce jour-là. Ce fut son meilleur temps, sa vraie

vie.

«Je me console parfois, disait-elle, en pensant que l'enfer ne saurait

me reprendre mes cinq bonnes années, de quinze à vingt. Mon père ne

s'occupait de moi qu'aux repas, et encore! J'étais libre de me lever

avant le réveil des oiseaux; je courais seule à cheval, loin du château,

hors des routes, ivre de mouvement, altérée d'inconnu, soutenue par un

secret et fol espoir de rencontrer les limites du monde. Du jour au

lendemain, mes goûts, mes idées, mes curiosités, tout changeait; je

n'aimais plus que la musique, ou la peinture, ou bien je me plongeais

par caprice dans quelque science démodée, comme l'alchimie ou

l'astrologie judiciaire. La bibliothèque du château, qui m'était ouverte

sans réserve, avait été composée par je ne sais qui de nos ancêtres,

mais à coup sûr par un ami du merveilleux. Je puisais au hasard, je

dévorais, je passais des nuits à étudier l'absurde par principe ou à

m'enivrer d'un beau livre, suivant que j'avais eu la main heureuse ou

maladroite; mais je vivais, je pensais, j'agissais! Ma belle-soeur

elle-même ne put gâter mes bonnes années, quoiqu'elle demeurât tout

l'hiver avec nous. Elle me haïssait bien un peu, parce qu'elle me voyait

embellir à mesure que l'âge et la maternité la rendaient plus laide et

plus grotesque; mais la liberté de mes allures et l'indépendance de mon

esprit ne lui laissaient guère de prise: je savais me soustraire à ses

basses méchancetés par des soubresauts héroïques; j'avais mes retraites

inaccessibles sur les sommets de la pensée et dans les infinis de

l'espace. C'est à mes dix-neuf ans, pas plus tôt, que la guerre a

commencé entre nous. Mon père avait renoncé de bonne grâce à l'espoir de

m'enterrer dans un couvent; je m'étais si fièrement prononcée, le

médecin lui-même avait si bien parlé, que personne, sauf elle, ne

pensait plus à me jeter un voile sur la tête. Elle m'entreprit avec

force, patience et ténacité, en véritable Allemande, et, lorsque j'eus

réfuté tous ses arguments, elle ne craignit pas d'insinuer que mon

renoncement avait été prévu, sinon stipulé, dans son contrat de mariage

avec Gérard. Moi qui vivais à mille lieues au-dessus des calculs

misérables, je sentis rudement le coup qui me cassait les deux ailes;

mais, au lieu de pleurer, je courus droit à mon père, je lui dis que,

s'il avait besoin de me déshériter dans l'intérêt de son nom, j'y

donnais les mains de bonne grâce, que j'étais même résignée à rester

fille, sans regret, pourvu qu'il me permît de finir mes jours à

Vaulignon ou aux Trois-Laux, dans un appartement du château ou dans une

maison du village, mais libre et maîtresse de courir sous le ciel de

Dieu. Mon père se piqua d'honneur; il y avait en lui quelque restant de

chevalerie: «Remettez-vous, me dit-il; vous serez bientôt mariée, et

vous ne serez jamais déshéritée.» Il passa toute une semaine à écrire et

à lire des lettres, il fit même un voyage à Grenoble, et il me dit à

plusieurs reprises: Votre père s'occupe de vous.

«Vous devinez, monsieur, le travail qui se fit dans ma petite tête.

L'idée de ce prochain mariage éclaira le monde d'un jour tout nouveau;

la nature revêtit des aspects inconnus: tous les arbres de la forêt se

transformèrent en beaux jeunes gens, le rude vent de l'hiver se mit à

rouler pêle-mêle des feuilles mortes et des baisers. J'étais

foncièrement innocente, mais je n'étais pas ignorante; c'est le cas de

toute fille honnête qui a lu. J'attendais avec une secrète angoisse,

mais avec la plus généreuse cordialité le jeune homme que mon père avait

choisi pour son gendre; je l'aimais d'avance, quel qu'il fût: je crois

que toutes les femmes, si elles veulent être sincères, avoueront

qu'elles ont passé par là.

«Je n'ai pas à vous rappeler notre singulière rencontre et la courte

méprise qui s'ensuivit. Vous avez occupé mon esprit pendant quelques

jours, pourquoi m'en défendrais-je? Oui, j'ai pensé à vous tantôt en

bien, tantôt en mal, jusqu'au moment où l'on m'a présenté M. de

Montbriand, et dès lors, s'il faut tout vous dire, je n'ai vu au monde

que lui. Je ne devrais peut-être pas avouer cette passion aveugle et mal

récompensée. Mon mari s'est lassé de moi au bout d'une semaine; il a

repris la vie d'Opéra le lendemain de notre arrivée à Paris, et tous les

efforts que j'ai faits pour le ramener n'ont abouti qu'à des

réconciliations passagères. Je ne désespérais pourtant de rien, car j'ai

l'âme forte: mais il mourut d'un horrible accident, comme vous l'avez

sans doute ouï dire, et ma jeunesse finit là. Vous plaît-il maintenant

que nous parlions d'affaires? Tout bien pesé, il y aurait peut-être

indiscrétion à vous déranger deux jours de suite pour un être aussi

misérable que moi.

--Non, madame, répondit Mainfroi avec une chaleur toute juvénile. Je

suis à vous, entièrement à vous, et je jure que, si votre cause est

seulement défendable, nous la gagnerons haut la main. Je reviendrai tous

les jours, tant que vous ne me trouverez pas importun. Vous êtes une

vraie femme, et, ce qui est plus admirable encore, une femme vraie et

naturelle. Vous méritez cent mille fois qu'un honnête homme rompe

quelques lances pour vous.»

Les mariages de province La fille du chanoine, Mainfroi, L'album du régiment, Étienne. · 第 10 / 28 题