Le premier président, M. de Mondreville, n'accueillait pas Mainfroi
comme un avocat distingué, mais plutôt comme un fils. Les vieux
conseillers le choyaient à qui mieux mieux; il était ainsi l'enfant gâté
d'une nombreuse et vénérable famille. Personne ne doutait qu'il ne fût
réservé aux plus hautes dignités de la magistrature, et chacun se
promettait de le pousser dès que l'ambition lui serait venue. Il
semblait formellement engagé par les traditions de la race et par
l'éclat du nom; les amis de son père le suivaient avec orgueil dans la
carrière qu'il avait choisie, mais ils ne lui auraient point pardonné
d'y vieillir.
Rien de plus étonnant que ses débuts: docteur en droit à vingt-deux ans
et grand prix de la faculté de Paris, il s'était fait agréger l'année
suivante avec dispense. Tout aussitôt il était venu réclamer son
inscription au tableau de l'ordre à Grenoble, son stage étant fait à
Paris. Soit curiosité, soit prévoyance, les avoués lui épargnèrent les
longueurs de l'attente: ils accoururent chez lui les mains pleines
d'affaires. Sa première plaidoirie attira plus de monde qu'une première
représentation; c'est à coup sûr la seule fois que les dames se soient
arraché les billets pour un procès de mur mitoyen. La ville de Grenoble
aime son vieux parlement; elle en est fière, elle veille sur cette
gloire et cette grandeur provinciale avec un patriotisme jaloux. La
foule qui se porta au palais pour juger le dernier Mainfroi était
très-exigeante et très-indulgente en même temps, prête à lui pardonner
tous les défauts de son âge, et prompte à désespérer de lui, s'il
paraissait inférieur à cette réputation précoce. Il se montra supérieur
à ses succès d'école, aux éloges de ses maîtres et à l'attente de ses
amis. On vit un beau garçon, modeste, simple et de grande manière; sa
voix pleine et sonore se maintint dans le ton d'une conversation
aimable, en évitant l'emphase et l'éclat. Il discuta posément, poliment
et même avec une certaine bienveillance, les prétentions de la partie
adverse, éclaira les faits, élucida les textes de loi, n'omit rien, ne
laissa pas tomber une parole inutile, et termina par une péroraison
naïve et touchante qui réclamait pour lui l'adoption du tribunal et du
parlement dauphinois. Le tribunal lui donna gain de cause; le président
le complimenta en public suivant un usage patriarcal que j'admire; les
vieux avocats s'étonnèrent qu'un si jeune homme sût parler sobrement et
faire trêve d'érudition; les gens du monde, qui sont plus lettrés à
Grenoble que dans beaucoup d'autres villes, goûtèrent fort cette
éloquence exempte de rhétorique. Quant aux femmes, elles pensèrent que
ce petit Mainfroi devait être joliment persuasif lorsqu'il plaidait sa
propre cause.
Il eut de grands succès en tout genre, et les plus beaux furent ceux
dont le monde ne connut rien. Discret dans le bonheur et gentilhomme en
tout, il mena, sept années durant, une vie cachée et brillante dans cet
hôtel de l'an 1622, qui a l'air si confident et tant de portes dérobées.
Au palais, son talent et sa réputation marchaient de front; il
choisissait scrupuleusement ses affaires: aussi les gagnait-il à coup
sûr. Aux yeux des magistrats, la cause qu'il prenait en main était comme
jugée par lui et gagnée dans son cabinet avant instance. Il avait pleine
conscience de son autorité, et chaque fois qu'il se levait à l'audience,
le ton dont il disait ce simple mot: «messieurs!» aurait valu un long
commentaire. Sans arrogance et même sans fatuité vénielle, il modulait,
accentuait, posait, isolait ce «messieurs,» comme pour le livrer aux
méditations de la cour ou du tribunal. Ce modeste «messieurs,» dans sa
bouche, en disait cent fois plus qu'il n'était gros. On y sous-entendait
tout un exorde ainsi conçu: «Vous me connaissez tous, vous savez que je
ne plaide pas pour gagner ma vie, ni pour faire ma réputation, mais pour
m'asseoir de plus en plus solidement dans l'estime des gens de bien et
pour me rendre digne des honneurs qui m'attendent dans un avenir assez
rapproché. Vous devez donc penser qu'aucune considération ne m'aurait
fait sortir de chez moi ce matin, si je n'étais quatre fois sûr de
gagner la partie. Admettez-vous un seul moment que je me sois trompé sur
le point de fait, ou abusé sur le point de droit? Vous ne le pouvez pas,
car vous savez qu'il ne tiendrait qu'à moi de siéger à vos côtés au lieu
de pérorer devant vous, et que par conséquent je possède, à l'état
virtuel, toute l'infaillibilité de la justice.» Voilà ce qu'il disait
sans le dire, et pas l'ombre d'impertinence dans cette déclaration
muette! Un magistrat célèbre, qui devait être un jour garde des sceaux,
vint à Grenoble en visite chez M. de Mondreville. On lui fit entendre
Mainfroi, et il en fut émerveillé. «Ce jeune homme plaide en
conseiller,» dit-il au sortir de l'audience. Il s'invita à dîner chez
Mainfroi avec le premier président et quelques gens de robe. Après un
long repas où Fleuron s'était surpassée, le personnage, qui appartenait
au petit groupe (aujourd'hui si restreint) des ministres possibles, prit
Mainfroi dans une embrasure et lui parla ainsi:
«Le ministère de la justice fait fausse route. On se croit fort habile
en écartant de la magistrature les hommes que la naissance et la fortune
ont créés libres; on veut avoir, coûte que coûte, un gouvernement fort,
et l'on pense avancer le but en choisissant des hommes dépendants, prêts
à tout, esclaves de leur pain. Mauvaise politique, monsieur! ce
déplacement de mobile, qui substitue l'intérêt à l'honneur et à la
dignité, éliminera les caractères sans nous attirer les talents.
Triplât-on les traitements, ils resteront toujours inférieurs aux
honoraires d'un avocat distingué; nous n'aurons que des hommes de second
et de troisième choix; le ministère public sera faible en comparaison du
barreau, et la magistrature tombera peu à peu dans une médiocrité
incurable. Si jamais le chef de l'État m'honorait de sa confiance, je
m'appliquerais à recruter tout un état-major d'hommes indépendants, oui,
indépendants d'esprit, de caractère et de fortune, fussent-ils même un
peu frondeurs comme les magistrats des vieux parlements! Il faut que
nous soyons autre chose que des fonctionnaires, monsieur. L'ordre
judiciaire est un pouvoir dans l'État. Il reçoit son institution du
pouvoir exécutif, il applique les principes formulés par le pouvoir
législatif, mais il ne doit être valet ni de l'un ni de l'autre. La
vénalité des offices est tombée sous le ridicule; Brid'oison l'a tuée,
j'en conviens, et pourtant ce n'était pas la pire institution de
l'ancien régime. Le magistrat qui avait payé sa charge était chez lui à
l'audience; le beau mot «la cour rend des arrêts et non des services,»
de quelle date est-il? L'ancien régime en a tout l'honneur. Décidément
je préfère la vénalité des offices au ramollissement des consciences.»
Un entretien qui commence ainsi peut aller loin. Mainfroi ne savait pas
encore que tout ministre _in partibus_ est révolutionnaire par état. Il
fut non-seulement séduit, mais enlevé par les théories de son
interlocuteur. Sa jeunesse le livra pieds et poings liés au magistrat
éminent et au fin politique qui tutoyait M. de Mondreville et l'appelait
_copain_ au dessert. Le vieillard et le jeune homme, enchantés l'un de
l'autre, ne se quittèrent point sans conclure une sorte de pacte;
Mainfroi promit de s'enrôler à la première réquisition sous les drapeaux
du futur ministre.
En attendant, il sut se ménager et tenir les occasions à distance. Il
frondait même un peu dans la mesure qui a toujours été permise aux
hommes riches et bien nés.
Le soir de son entrevue avec le marquis de Vaulignon, sur les dix
heures, après le whist du premier président, tandis qu'il savourait une
tasse de thé en souriant à la belle madame Portal, reine de Grenoble et
sa meilleure amie, le procureur général vint le battre en brèche, et le
gaillard ne se rendit point.
«Mon cher grand homme, lui dit le chef du parquet, on m'enlève Pfeiffer,
mon meilleur substitut, et me voilà terriblement en peine. 'Ah! si vous
vouliez!
--Non, répondit Mainfroi. D'abord j'ai mes idées sur les devoirs d'un
magistrat dans le monde; ils sont infiniment plus stricts que ceux d'un
avocat, et je ne prendrai pas sur moi de représenter la justice tant que
je ne serai pas rangé et marié.
--Mais l'honneur de défendre la société ne vaut-il pas quelques
sacrifices?
--Je la défends à ma manière, avec autant d'éclat que je pourrais le
faire au parquet et avec plus de liberté. Quel intérêt aurais-je à
marquer le pas sur la grand'route, lorsqu'un chemin de traverse me
conduit plus directement au but? Tous les grades de la magistrature sont
également accessibles à l'avocat, suivant son âge et sa réputation; il
arrive de plain-pied aux plus hautes fonctions comme aux plus humbles,
pourvu qu'il ait montré ce qu'il vaut. Tant que je reste en dehors de la
hiérarchie, j'ai presque autant de chances d'obtenir le bâton de
maréchal que l'épaulette de sous-lieutenant: une fois enrégimenté, je
devrais suivre la filière. Et comptez-vous pour rien les ennuis, les
dégoûts, les dangers que je m'épargne à moi-même en restant simple
avocat jusqu'au bon moment? Procès de presse et d'association,
manoeuvres électorales, rapports sur l'opinion publique et autres _menus
suffraiges_ qui trop souvent vous compromettent à jamais!»
Voilà comment ce jeune homme dansait autour des arches saintes de la
politique. Il ne prenait au sérieux que la justice et peut-être l'amour.
Le procureur général apprêtait sa réplique lorsqu'un grand bruit lui
coupa la parole. C'était maître Foucou, le plus discret notaire de la
ville, qui entrait en s'ébrouant et soufflant dans ses gants paille à
l'heure où l'on couche habituellement les notaires. «Mes respects, tous
mes respects, monsieur le premier! Mes plus humbles hommages, madame la
première! Mesdames, messieurs, votre fidèle serviteur de tout mon coeur.
Je ne me serais pas mis au lit pour un empire avant de m'être excusé.
Madame la première a dû comprendre qu'il fallait un événement bien
despotique pour m'empêcher de me rendre à sa gracieuse et honorable
invitation. Ah! le devoir! Il commande et j'obéis. Il y a des choses qui
n'attendent pas: la mort entre autres et les tenants et aboutissants
d'icelle.»
Mme Portal poussa un cri d'effroi: «Pour Dieu! monsieur Foucou, si vous
venez d'un lit de mort, ne m'approchez pas!
--Rassurez vos grâces, belle dame, je ne connais ni morts ni malades, et
s'il faut appuyer mon dire de quelque preuve démonstrative, la
discrétion professionnelle ne me défend pas d'indiquer le client qui m'a
fait perdre une si précieuse soirée. C'est un grand propriétaire foncier
qui habite à quelques lieues de Grenoble, un vaillant chasseur devant
Dieu, terreur des loups, des sangliers et des ours.»
Plusieurs voix désignèrent M. de Vaulignon, qui était louvetier en
titre.
«C'est vous qui l'avez dit, poursuivit le notaire. Je ne l'ai pas nommé,
quoique rien n'interdise à un officier ministériel de se faire honneur
des visites qu'il reçoit. Voilà notre belle Mme Portal bien rassurée,
car s'il était vrai que le marquis prît des dispositions, ce que
j'ignore, ce serait de sa part un luxe de prudence. Quelle noble santé!
et quelle force d'âme en présence des questions les plus solennelles!
C'est lui qui aurait bien le droit d'employer la formule: «Je soussigné,
sain de corps et d'esprit...» Mais je doute qu'il sache prévoir les
malheurs de si loin. Cependant lorsqu'on a deux ou trois millions à
laisser,... je ne sais rien, j'indique vaguement la fortune qu'on lui
prête,... et lorsqu'on est chargé par la Providence d'assurer la
grandeur et la perpétuité d'un grand nom!... il faut penser à tout. Ceux
qui n'ont qu'un seul héritier sont bien libres de mourir intestats, si
bon leur semble. Oui, mais la question ne se présente pas souvent avec
cette simplicité...»
Le bonhomme s'arrêta un moment, et ses yeux firent le tour de
l'assemblée en quêtant une interrogation qui lui permît de poursuivre.
La femme d'un conseiller prit pitié de sa peine et dit:
«Combien a-t-il d'enfants, le marquis de Vaulignon?
--Ah! vous pensez encore au marquis, chère dame? Moi je n'y étais plus.
Je suivais mon idée dans une tout autre direction. M. de Vaulignon doit
avoir deux enfants, si je ne me trompe: un fils d'abord,... je dirais
même _avant tout_, car enfin un fils est presque tout dans ces vieilles
familles. Bienheureux les garçons! j'en ai vu plus d'un en ma vie à qui
le bien venait en dormant. N'allez pas croire au moins que M. le comte
soit un endormi! Ce n'est pas de son lit qu'il attend la fortune, c'est
sous bois, au triple galop, derrière la meute de son père: Nemrod, fils
de Nemrod! Je suppose néanmoins que, s'il trouvait sur sa route une
couple de millions en biens-fonds nets d'hypothèques, le jeune homme se
baisserait pour les ramasser. Les rencontrera-t-il? Voilà ce que
j'ignore, et même si je le savais, je n'en soufflerais mot. Ce qu'on
peut affirmer, c'est que M. le marquis est ferré sur le code, et qu'il
ne donnera jamais à Pierre ce que la loi réserve à Paul ou à Pauline.
--Maître Foucou! demanda Mainfroi, est-ce que Pauline est le nom de Mlle
de Vaulignon?
--A Dieu ne plaise, monsieur! mais je vous jure que Mlle Marguerite est
hors de cause. Pourquoi donc mettez-vous au particulier ce que je dis en
général? Est-ce que je suis un bavard, un homme léger, un notaire sans
gravité, discrétion ni consistance? Mlle Marguerite, quoi qu'il arrive,
sera toujours un des plus beaux partis de la province. Ne me demandez
pas quelle dot on lui destine, je dois l'ignorer; mais elle sera pourvue
en héritière, quand même elle n'hériterait de rien,... je m'entends. Et
jolie avec cela comme,... oui, comme Mme Portal à dix-huit ans; un vrai
type de reine, elle aussi, mais naturellement une beauté moins faite,...
je dis moins achevée. Il est bien malheureux que cette pauvre enfant
soit séquestrée à Vaulignon. Quel succès, si M. le marquis daignait la
produire à Grenoble! Et je crois qu'elle-même préférerait la compagnie
de ces dames au tête-à-tête avec une belle-soeur dont il ne m'appartient
pas de dire aucun mal.»
Ce coupable bavardage d'un sot amusa presque toute la compagnie; mais
Jacques Mainfroi n'en rit guère, et il rentra chez lui passablement
rêveur. «Ainsi donc, pensait-il, le testament est fait; ce gentilhomme
des bois, en me quittant, a couru chez son notaire. Il se trouve que
j'ai exercé quelque influence sur le sort, ou, du moins sur l'avoir
d'une fille qui ne m'est rien, que je ne verrai peut-être jamais, et qui
probablement ignore jusqu'à mon nom. Lui ai-je été nuisible ou utile?
qui le sait? Le père semblait bien résolu à la dépouiller dans les
limites du possible; mais, lorsqu'il m'a prié de lui donner mon avis
comme homme, je n'avais peut-être qu'un mot à dire pour sauver à cette
pauvre enfant un grand tiers de son bien. Reste à savoir si elle aurait
été plus heureuse étant plus riche. A cette loterie du mariage, les
numéros gagnants ne sont pas toujours ceux qu'on a payés cher. Qui
pourra-t-elle épouser ici? Je ne vois guère de partis pour une héritière
d'un million. Il n'y en aurait pas du tout pour une héritière d'un
million et demi. Comment est-elle? quelle femme est-ce? J'ai vu le papa,
je devine le frère; ces propriétaires-chasseurs sont tous les mêmes: mes
chiens, mes chevaux, mes pipes, ma cave, mon nom! Mais la fille et la
soeur de pareils hommes, à quoi peut-elle ressembler? A Mme Portal? Quel
triple sot que ce notaire! Amélie Portal est un beau fruit de jardin;
cette petite doit avoir dans l'esprit, dans les manières, dans tout son
être enfin, les saveurs âpres et les parfums subtils du sauvageon.»
En rentrant au logis, il chercha Vaulignon sur la carte d'état-major. Sa
nuit fut agitée, ce qui ne veut pas dire mauvaise. Il vit un pêle-mêle
de loups, de notaires, de contrats, de testaments et de jolies filles à
qui Mme Portal servait de mère. Cependant Mme Portal avait à peine cinq
ou six ans de plus que lui.
Ces rêves le poursuivirent pendant une quinzaine; ils finirent par
l'obséder en plein jour, à l'audience, dans le monde, et même au milieu
des visites intimes qu'il recevait de temps à autre. Pour mettre un
terme à cette persécution, il n'imagina rien de mieux que d'aller rendre
à M. de Vaulignon la poignée de main qu'il lui devait. Il partit à
cheval un matin de février, par un joli soleil qui fondait lentement la
neige sur les routes. En trois heures de promenade, il atteignit le
villard ou village de Vaulignon, éparpillé sous un château de fière
tournure. Dirai-je qu'à cette vue le coeur lui faillit? Non, mais il
éprouva le besoin de se recueillir en mangeant un morceau. L'aubergiste
ne se fit pas prier pour lui apprendre que les seigneurs couraient le
sanglier à une lieue du château. M. Lafeuille, le valet de limiers,
avait bu la goutte au village en revenant de faire le bois; il avait
connaissance d'un vieil ermite baugé dans l'enceinte des grands mélèzes.
Le vautrait n'était sorti des communs qu'à dix heures, parce que les
dames suivaient. L'animal devait être détourné depuis un bout de temps;
il s'était fait battre sur place pendant une demi-heure, ensuite de quoi
il avait pris un grand parti, et personne ne pouvait dire où était la
chasse. Sur ces renseignements, Mainfroi comprit qu'il avait quelques
chances de se promener jusqu'au soir sans faire de rencontres. Moitié
content, moitié fâché, comme un homme qui ne sait ni ce qu'il craint ni
ce qu'il désire, il remonta sur sa bête, et gagna la forêt sans autre
guide que le hasard.
Il y a de vieilles banalités qui sont usées jusqu'à la corde et qui
pourtant s'imposent en quelque sorte à l'esprit le moins banal.
Mainfroi, qui était l'homme le moins niais du monde, ne put se défendre
de penser à cet éternel roman où le sanglier furieux joue le rôle de la
Providence, Mlle de Vaulignon, seule et désarçonnée en face du monstre,
le solitaire fondant sur elle pour la découdre, et tout à coup, un beau
jeune homme, le fer en main... «Mais grâce à Dieu, pensait-il en riant,
ma seule arme est une cravache. Quoi qu'il arrive à la belle Marguerite,
je n'aurai pas le ridicule de la sauver.»
Cette méditation prosaïque fut coupée par le tumulte de la chasse. La
voix des chiens, une fanfare, le _vloo, vloo_! des piqueurs, une boule
noirâtre et hérissée qui coupa le chemin et se rembucha lestement, la
meute haletante, le galop de quelques chevaux, la face illuminée du
marquis, c'est tout ce qu'il eut le temps de voir et d'entendre. Le
gibier, les chiens et les hommes étaient trop à leur affaire pour
s'arrêter au spectacle d'un avocat.
Quelques minutes après, il vit passer un cheval attardé, mais plein de
feu, qui galopait par bonds en secouant le plus étrange fardeau du
monde... Figurez-vous une petite maman courtaude, épaisse, couperosée,
mal endentée, aux trois quarts décoiffée et traînant à la remorque une
cordelette de cheveux blonds tordus avec un velours vert: la robe marron
et bleue, chargée de passementeries rouges et de perles multicolores,
avec des manchettes de fourrure et un boa noué en double autour du cou:
telle était la comtesse de Vaulignon, née baronne de Brintzheim; on naît
baronne dans quelques royaumes saugrenus.
Mainfroi la reconnut sans la connaître: «Allons! dit-il, le poste est
bon: un peu de patience, et Marguerite viendra se faire passer en
revue.» Mais au bout d'un quart d'heure il supposa qu'on l'avait mal
informé, que la fille du marquis n'était pas sortie et qu'il n'avait
plus rien à voir dans ces parages. Il s'orienta de son mieux et reprit
la direction du villard. Déjà l'épaisseur du bois sensiblement éclaircie
montrait la lisière, et il pressait le pas pour se remettre en plaine,
lorsqu'au détour d'une avenue il vit une amazone du plus beau style en
costume Louis XIII. Grande, svelte, souple, imperceptiblement
abandonnée, elle ondulait aux allures d'un fort cheval de demi-sang. La
main gauche qui tenait les rênes reposait négligemment sur le pommeau de
la selle, la droite pendait avec la cravache sur l'épaule de la monture.
La fière simplicité de l'habit rehaussait la beauté un peu sévère du
visage; les gants de chamois, trop longs et trop larges, étaient ceux
d'une vraie grande dame qui se gante pour protéger ses mains et non pour
les montrer aux passants. Mainfroi s'arrêta net et attendit dans une
contemplation recueillie cette belle déshéritée qui regardait vaguement
le paysage sans rien voir. Lorsqu'ils furent à dix pas l'un de l'autre,
le jeune homme s'approcha d'elle et salua avec grâce; elle répondit d'un
air froid, mais sans témoigner plus de crainte ou d'étonnement que si
elle avait été abordée par un inconnu dans le salon de son père.
«Mademoiselle, dit-il en s'efforçant d'être brave, vous avez perdu la
chasse?
--Non, monsieur, je l'ai laissée.
--Je comprends; on allait d'un si terrible train...
--Oh! ce n'est pas cela, mais la chasse m'ennuie parce que je la sais
par coeur. Toujours la même chose!
--Et vous ne craignez pas d'aller seule à travers bois?
--Que craindrais-je? Je suis chez nous, et personne ne me veut de mal
que je sache.
--Cependant... une jeune fille... Il pourrait se rencontrer sur votre
route... on pourrait vous dire de ces choses qui font rougir.
--Quoi, par exemple?
--Mais... si l'on vous disait à brûle-pourpoint que vous êtes belle?
--Je le sais, mais comme je n'ai pris ma beauté à personne, je n'ai pas
lieu d'en être honteuse.»
Mainfroi fut comme étourdi sous le coup de cette naïveté fière, mais il
se remit bientôt et reprit:
«Vous êtes plus que belle, mademoiselle de Vaulignon; vous êtes simple,
digne et forte, et l'homme qui vous épousera est heureux entre tous les
hommes!»
Elle pâlit un peu, regarda Mainfroi sérieusement, et dit:
«Est-ce que vous le connaissez?
--Non, et vous?
--Ni moi non plus, mais je sais qu'il n'est pas loin.»
Le regard de Mainfroi fit lentement le tour de l'horizon.
«Vous parlez sans doute au figuré? dit le jeune homme.
--J'ai vingt ans, monsieur, et mon père s'occupe de mon prochain
établissement. Voilà ce que je sais, et ce qui me permet de dire que mon
futur mari ne saurait être loin.
--J'éprouve une violente démangeaison d'être indiscret et de vous
demander: comment l'aimeriez-vous, mademoiselle?
--Il y a un jeu, vous savez, où l'on fait de ces questions-là. Je
l'aimerai comme on me l'offrira, monsieur, car il sera tout choisi la
première fois qu'une occasion fortuite ou apprêtée le placera devant mes
yeux. N'est-ce pas partout ainsi?
--Sans doute. Et les idées de monsieur votre père...?
--Sont celles de tous les pères de sa condition: un nom, de la fortune,
quelque jeunesse encore, et la réputation de galant homme.
--J'entends; mais se peut-il que pour vous plaire, pour toucher cet
adorable coeur, si naturel et si prime-sautier, il suffise de se
présenter avec l'agrément de M. le marquis?
--Une fille ne doit-elle pas entière déférence aux voeux de son père?
--Et puis un mari, quel qu'il soit, paraît moins odieux que le couvent,
n'est-ce pas?
--Le couvent? Vous savez donc tout? Eh bien! oui, je hais le couvent et
je le tiens pour infâme! Il ne parle que de Dieu, et il va contre notre
destinée divine, qui est d'aimer un mari et d'élever des enfants.
--Brava! brava!
--Pourquoi m'applaudissez-vous comme si j'avais chanté un air? Rien
n'est donc sérieux, venant de nous, et nous ne serons jamais que les
poupées des hommes? Quel plaisir trouvez-vous à vous moquer depuis un
quart d'heure en me questionnant sur des choses que vous savez mieux que
moi?
--Mais, mademoiselle, je vous jure...
--Vous me jurez que le hasard, le pur hasard vous a jeté sur mon chemin
dans un domaine qui est à nous et où personne ne passe, excepté nous?
M'auriez-vous abordée si cavalièrement, si vous n'aviez pas eu les
pleins pouvoirs de mon père? Suis-je une femme qu'on puisse accoster au
milieu des bois sans l'aveu de ses parents?
--Pardon! cent mille fois pardon, mademoiselle! Ne me punissez pas d'un
mouvement spontané, irrésistible, dont je comprends trop tard la
coupable imprudence! Personne ne m'a permis de vous parler comme j'ai
osé le faire. C'est le hasard ou plutôt la fatalité qui m'a jeté sur
votre route; mais jamais sentiment plus respectueux, idolâtrie plus
servile n'a mis un coeur bien né sous les pieds d'une noble et
courageuse fille, et si vous daignez me permettre...»
Elle se redressa fièrement, assembla son cheval, laissa tomber sur
Mainfroi un regard où le feu semblait jaillir au milieu des larmes et
fit siffler sa cravache en criant:
«Vous disiez vrai, j'ai eu tort de quitter la chasse: nos bois ne sont
pas sûrs!»
Lorsqu'il eut trouvé sa réponse, Marguerite était loin.
La curiosité seule avait poussé Mainfroi à cette équipée; il en revint
presque amoureux. A peine s'il donna huit jours à la réflexion, lui qui
passait pour le jeune homme le moins précipité de la province. Il
s'abattit sur le cabinet de maître Foucou comme une corneille sur un
noyer.
«Mon cher monsieur, dit-il au bonhomme, c'est une négociation
très-délicate qui m'amène à vous. Vous êtes le notaire de la famille
Vaulignon; le marquis est toujours dans l'intention de marier sa fille?
--Plus que jamais!... du moins autant qu'il m'est permis de le
conjecturer.
--Pensez-vous qu'un garçon jeune encore, honorablement né, maître d'une
jolie fortune et assez bien dans ses affaires pour épouser Mlle de
Vaulignon sans dot, aurait quelques chances d'être agréé?
--Comment donc! mais à bras ouverts. Seulement, mon cher maître, votre
client a manqué le coche. La semaine dernière on aurait pu voir. Eh! eh!
le marquis n'était pas homme à mépriser un gendre détaché des biens de
ce monde. Notre épouseur a constitué de beaux avantages à la future, je
suis content de lui; mais son notaire, ce scélérat de Tétard, n'a pas
rompu d'une semelle sur le terrain de la dot. Ah! le chien! il voulait
le million tout rond, et le diable ne l'en a pas fait démordre. Nous
n'avions pas la somme, il fallait emprunter, je l'ai dit carrément; le
monstre a répondu que deux cent mille francs n'étaient pas une affaire,
et que M. le comte pouvait les avancer, sauf à les reprendre plus tard.
C'est la comtesse qui ne riait pas! Vous sentez, mon cher maître, que je
me livre à vous comme à un confesseur. Il faut que je sois sûr de votre
caractère pour déroger à cette discrétion qui est la grande loi de ma
vie. Je crois donc que jeudi dernier et même vendredi matin, avant dix
heures, un gaillard qui serait venu dans les dispositions que vous
dites, n'aurait pas été éconduit à coups de fourche; mais, _consummatum
est_, comme dit Cicéron. M. le vicomte de Montbriand a notre parole, et
nous la sienne. Bonsoir la compagnie! _Tarde venientibus ossa!_ Toujours
du Cicéron, pour vous montrer qu'on possède vos confrères; mais, sans
rancune, pas vrai? Si vous avez un client à établir, j'ai moi, quelques
douzaines de clientes, et dans les prix les plus variés. Il faut que
vous me fassiez l'honneur de dîner ici un de ces jours avec trois ou
quatre compères de ma connaissance. L'ermitage de 1834 commence à
s'ennuyer derrière les fagots; nous lui dirons une parole.»
Il bavarda longtemps sur ce ton sans obtenir un mot de réplique.
Mainfroi le laissa dire et n'entendit rien, sinon que Marguerite était
perdue pour lui.
Du plus heureux gentilhomme et du plus illustre avocat de Grenoble il ne
restait qu'un corps sans âme. On le vit, quinze jours durant, s'absorber
dans la solitude, fuir le monde et fermer sa porte aux amis. Les clients
seuls le trouvaient solide au poste; il donna ses consultations avec une
admirable lucidité, suivit les audiences, ne fit pas remettre une
affaire et parla comme un ange, autant de fois qu'il eut à plaider.
L'avocat survivait à l'homme.
Je ne sais quelle fausse honte l'empêcha de refuser l'invitation de M.
Foucou, qui le sommait de sa parole. Peut-être eut-il peur d'éveiller
les commentaires et de livrer à ce vieux profane le secret de sa
mélancolie; mais jugez de ce qu'il devint lorsque sur cinq convives on
lui offrit MM. de Vaulignon père et fils, et le vicomte de Montbriand!
Les deux autres étaient maître Tétard, notaire de Paris, et M.
Roquevert, marchand de bois, le plus fort client de l'étude.
De prime abord, Mainfroi fut troublé à fond, mais il usa du privilége
qui permet à tout homme de loi de renfermer ses émotions dans sa
cravate. Il opposa une réserve courtoise à l'accueil cordial du marquis,
et paya de morgue les deux beaux-frères, qui se tutoyaient déjà, comme
gens qui n'en sont plus à se griser ensemble. La froideur lui coûta
moins encore avec l'illustre Roquevert, qu'il avait fait condamner
maintes fois au civil et qu'il attendait patiemment en police
correctionnelle. On dîna comme on dîne chez ces gros gourmets de
province qui envoient leur femme à la cuisine lorsqu'ils ont du monde à
traiter. Les entrées succèdent aux entrées, on entasse rôti sur rôti, et
les vins savamment échelonnés vont de plus fort en plus fort jusqu'à ce
qu'il s'ensuive un abrutissement général.
A l'heure des faisans truffés et du vieux vin de l'Ermitage, les
caractères et les intérêts commencèrent à se dessiner aux yeux de
Mainfroi. Le marquis s'épanouissait en luron dans un contentement
égoïste. Il avait enchaîné sa terre à son nom par acte authentique, il
s'était débarrassé de sa fille, il allait enfin vivre à sa guise, sans
devoirs à remplir qu'envers lui-même, maître de son revenu, de sa
personne et de ses affections qu'on flairait tant soit peu roturières.
Le gendre était un petit viveur de Paris, quelque peu fatigué par les
clubs, les restaurants nocturnes et le reste, assez joli garçon, assez
brave, assez ignorant, assez fat, assez gai, original en résumé comme la
dix millième épreuve d'une gravure de modes. Mainfroi crut entendre que
ce jeune homme se mariait surtout pour obéir à un oncle riche, qu'il ne
comptait pas se ranger, mais reprendre au plus tôt ses habitudes de
sport et d'Opéra. Le vicomte parlait savamment du corps de ballet: il
semblait être de moitié dans une écurie à moitié connue, et courir le
_steeple-chase_ de temps à autre pour disputer la moitié d'un prix. S'il
déplut à Jacques Mainfroi, point n'est besoin de le dire. Un tel homme
était sur le point d'épouser Marguerite, et il parlait de tout, excepté
d'elle; il ne daignait pas même jouer la comédie élémentaire de l'amour
heureux! Quant à M. Gérard de Vaulignon, il débuta par faire pitié à
Mainfroi. Moins grand, moins beau, plus épais que son père, visiblement
dégénéré en tout, il offrait par surcroît quelques symptômes de
dégradation personnelle. On devinait en lui l'homme qui rougit de sa
femme et qui voudrait la cacher au monde, mais qui se console à huis
clos par les vulgaires satisfactions du bien-être et par le plaisir de
faire une grosse maison. Bon diable au demeurant, cordial après boire et
capable d'un mouvement généreux dans l'ivresse d'une excellente affaire,
ce n'était pas encore une âme basse, mais c'était déjà un gentilhomme
déchu. L'avocat ne tarda guère à deviner certain petit complot qui se
tramait autour de la table. Le hasard seul n'avait pu égarer en si
honorable compagnie ce pilote côtier de la loi qu'on appelait Roquevert.
Quelques paroles échappées au comte de Vaulignon entre deux verres de
vin de Champagne firent dresser l'oreille à Mainfroi. Il comprit que la
grosse amazone aux cheveux rares inspirait son mari, quoique absente, et
lui dictait une combinaison subtile. La bonne dame avait prêté deux cent
mille francs au marquis pour compléter la dot de Marguerite et bannir du
château une belle-soeur qu'elle haïssait; mais après s'être fait donner
toutes les garanties possibles, elle avait eu connaissance du testament
qui léguait tous les biens-fonds de la famille au comte Gérard. Cette
nouvelle, au lieu de la transporter de joie, l'avait atterrée; elle
sentit que par le fait elle avait pris hypothèque sur son mari,
c'est-à-dire sur elle-même. Si le marquis mourait demain, par accident
ou maladie, la comtesse héritait de Vaulignon et des Trois-Laux, mais
ses deux cent mille francs étaient perdus. Comment les recouvrer en
temps utile? le vieillard n'était pas homme à se priver de rien;
supposer qu'il économiserait un tel capital avant sa mort, c'était
folie. On pouvait le décider à vendre les plus belles coupes de
Vaulignon, mais ne serait-ce pas se payer soi-même sur son propre bien?
La jeune dame était dans la dernière des perplexités lorsqu'elle
recueillit certains propos tenus par Roquevert à l'office. Roquevert
n'était point admis à la table du château. On le laissait entrer dans la
salle à manger sur la fin du dessert, et, debout devant la famille
assise, le riche maquignon d'affaires buvait un verre de vin comme le
facteur rural ou le premier garde venu. Cette hospitalité hautaine le
tenait à distance et paralysait un peu ses moyens, mais il se
dédommageait aux cuisines, avec la certitude que ses paroles ne
tombaient pas dans l'eau. Il y répéta si souvent et avec tant
d'assurance: Je peux faire gagner un million à M. le marquis; il broda
de telles variations sur ce thème mélodieux que la petite comtesse âpre
au gain se sentit devenir toute rêveuse.
Elle voulut que cet homme expliquât librement ses projets; elle choisit
le terrain pour que l'amphitryon, esprit pratique, pût contrôler chaque
idée au passage, et comme le sentiment du droit n'était pas la faculté
maîtresse de M. Roquevert, elle pria _son bon_ Foucou d'inviter un
jurisconsulte. Voilà par quel surcroît de précaution Mainfroi se
trouvait de la fête. S'il ne devina point d'emblée tout le mystère, il
en comprit assez pour se tenir en homme averti.
A l'arrivée du fromage glacé, le comte Gérard fit un signe, et presque
aussitôt Roquevert tomba dans une ivresse expansive. Il se glorifiait et
s'accusait en même temps d'avoir _refait_ M. le marquis dans le marché
des Plâtrières; c'était un bien assez étendu, mais fort éparpillé, qu'il
venait d'acheter en bloc. Le pêcheur en eau trouble joua très-finement
le rôle d'un fripon pénitent qui vole par instinct, mais se confesse par
principe. Son insolente humilité ne ressemblait pas mal à celle de
Scapin lorsqu'il s'excuse des coups de bâton que...
M. de Vaulignon, qui n'était pas la patience même, l'interpella rudement
et lui dit:
«Oh! mons Roquevert, si le bien mal acquis vous pèse sur l'estomac,
libre à vous de fonder un hospice ou une église; mais on n'achève pas un
homme de bien comme une perdrix démontée, en lui enfonçant dans la nuque
une plume arrachée de son aile. Entendez-vous?
--J'en...entends bien, monsieur le marquis; mais à tant faire que de
res...tituer, j'aimerais mieux vous rendre la chose à vous-même. Cette
plâ...â...â...trière, c'est un trésor, ni plus ni moins, dans la
circonstance actuelle. Je tiens le monopole! Le grrrand mo-no-pole,
entendez-vous? Et je suis de mon temps, moi! L'heure des grands
monopoles a sonné; tant pis pour les sourds, sans o...o...offense!
Attendez que je boive un coup pour me délier la langue.»
Il en but deux, et le drôle devint éloquent. Il exposa le plan d'une
vaste spéculation qu'il préparait de longue main sur les plâtrières du
pays. On en connaissait aux environs de Grenoble une quinzaine en tout,
qui, exploitées séparément, se faisaient une concurrence désastreuse. Il
avait conçu le projet de les accaparer toutes pour réduire les frais
généraux et faire la loi aux consommateurs. Produisant à meilleur compte
et vendant plus cher, on réalisait un double profit. Le plâtre était
demandé par l'industrie du bâtiment d'abord, ensuite par l'agriculture,
qui le prodiguait depuis un certain temps aux sainfoins, aux trèfles et
aux luzernes. Il fit sonner les chiffres. L'achat des plâtrières coûtait
tant; elles rapportaient tant par année; en élevant les prix d'un tiers,
en réduisant les frais d'un quart, on s'assurait un bénéfice annuel d'un
million au minimum. Or il avait la main sur toutes les carrières; elles
étaient achetées et en partie payées. Pour le solde, rien de plus facile
que de puiser dans les poches du public. La compagnie des gypses de
l'Isère, fondée au capital de cinq millions et payant un dividende d'un
million par an soit vingt pour cent, devenait le placement favori des
pères de famille. Les actions de cinq cents francs montaient à mille au
bout de la seconde année, et alors les heureux fondateurs, réalisant
leurs titres, empochant leur bénéfice, passaient l'affaire à d'autres et
assistaient en simples curieux aux prospérités toujours croissantes de
l'entreprise. Il cita vingt spéculations inaugurées comme la sienne sous
l'oeil de la justice, sous l'aile du pouvoir, et qui toutes avaient
enrichi, sinon les actionnaires, au moins les administrateurs.
A ce discours, le marquis répondit en vrai gentilhomme:
«Qu'est-ce que tout cela me fait? La terre que je vous ai vendue est à
vous; tirez-en des milliards, si bon vous semble. Auriez-vous la
prétention de me gratifier sur vos profits, mon cher?»
Le bon apôtre se récria. C'était une restitution qu'il offrait, et il
l'offrait parce qu'elle avait été stipulée verbalement par maître
Foucou, en faveur de son noble client, dans la vente de la plâtrière.
Maître Foucou, interpellé, n'osa point démentir le fait, quoiqu'il n'en
eût aucune souvenance. Il demeura donc établi que le marquis de
Vaulignon avait droit à un certain nombre d'actions libérées dans la
compagnie, et Roquevert insinua que, si l'illustre actionnaire daignait
administrer ou surveiller lui-même l'emploi de ses deniers, ce serait un
grand honneur pour les gypses de l'Isère.
Tous ces propos s'échangeaient autour de la table, à bâtons rompus, au
milieu du bruit des bouchons, du cliquetis des verres, des plaisanteries
grivoises, d'une chanson fredonnée par maître Tétard et d'une histoire
_à tout casser_ que le vicomte racontait pour la vingtième fois à
Gérard. Le marquis ne parut pas même effleuré par la tentation de
recommencer une fortune; mais le comte Gérard mordait avidement à
l'appât. Mainfroi comprit que tôt ou tard l'influence du fils jetterait
le père dans le plâtre; mais il ne daigna point les dissuader du
tripotage. Tout était fini pour jamais entre lui et cette famille.
Marguerite lui devint étrangère; il se voyait séparé d'elle
non-seulement par la personne d'un mari, mais par ce triste Gérard de
Vaulignon, qui semblait le moins désirable des beaux-frères.