MAINFROI

I

Jacques Mainfroi dînait ou plutôt finissait de dîner en tête-à-tête avec

lui-même. La vieille salle à manger, lambrissée de chêne noir à hauteur

d'appui et tendue de vrai cuir de Cordoue jusqu'à la corniche, était

meublée à la dernière mode, quoiqu'on n'y eût presque rien changé depuis

l'abjuration de Lesdiguière. La haute cheminée de marbre rouge où

flambait un hêtre scié en quatre, l'horloge qui venait de tinter sept

heures, les dressoirs chargés d'orfévrerie antique et de faïence

italienne, les portières de tapisserie, la table carrée à pieds tors, la

nappe entrecoupée de guipures, le tapis de Turquie, tout enfin, sauf la

lampe Carcel suspendue par un appareil moderne, représentait le luxe

d'une grande maison de province sous le règne de Louis XIII. Le maître

du logis, rasé de frais dans sa cravate blanche et mollement enveloppé

dans un large veston de cachemire, égrenait une grappe de raisin ridé.

Le service de vieux japon n'avait passé par aucun hôtel des ventes, car

il était marqué aux mêmes armes que le petit point des fauteuils et les

cartouches de la voussure. Un miroir de Venise renvoyait à Jacques

Mainfroi son sourire de parfait contentement, et lui disait dans ce

silencieux langage dont les miroirs ont le secret: Oui, tu es un heureux

garçon; trente ans, un nom, les dents étincelantes, les cheveux noirs,

l'oeil vif, la parole facile, une réputation qui frise la gloire,

quelque succès dans le monde, et vingt-cinq mille francs de rente, ce

qui n'a jamais rien gâté.

Un petit valet de chambre rougeaud, dodu et visiblement à l'étroit dans

son habit noir, mais bien dressé, suivait en silence, la serviette sur

le bras, les moindres mouvements du maître. Tous les bruits de Grenoble

mouraient au seuil de l'antique maison; à peine si l'on entendait les

roulements lointains de la retraite ou le pas précipité d'un soldat sur

le pavé de la rue Créqui, lorsqu'un violent coup de marteau ébranla la

porte cochère et fit danser tous les vitraux de la salle à manger.

Mainfroi leva le front, puis se remit à grapiller d'un air digne, en

homme qui ne se sent pas atteint par un procédé incongru; mais presque

au même instant une tapisserie s'écarta, et Fleuron, la femme de charge,

entra comme une bombe.

«A-t-on jamais vu celui-là, qui vient chercher une consultation quand tu

dînes!

--Tu lui as dit qu'il s'était trompé d'heure?

--Je lui ai dit que tu n'étais pas un praticien de la justice de paix

pour attendre le bon plaisir des clients, qu'on n'envahissait pas le

domicile des personnes comme nous à des heures indues, et que d'abord,

quand je t'aurais servi ton café, tu étais attendu en soirée chez M. le

_premier_. Ah! mais!

--C'est dignement parlé, ma vieille. Et ce café? tu peux le servir?

--Attends donc! il m'a répondu qu'il s'appelait Vaulignon, et qu'il

n'était pas né pour faire le pied de grue.

--M. de Vaulignon? Je le crois bien, qu'il n'est pas fait pour attendre.

Cours le chercher, ou plutôt non; j'y vais moi-même. Dominique, allumez

au salon.

--Tu gèleras!

--Tant pis. Donne un coup de main à Dominique.»

Il descendit l'escalier en quatre bonds et trouva sous le vestibule un

grand vieillard qui maugréait en marchant, le cigare à la bouche.

Mainfroi se confondit en excuses; M. de Vaulignon jeta son cigare et

monta sans mot dire. Lorsqu'ils entrèrent au salon, le feu commençait à

flamber. Quelques bougies de cire, allumées en hâte, éclairaient

vaguement une salle tapissée de portraits à perruques. L'avocat avança

un fauteuil, en prit un autre et dit: «C'est à M. le marquis de

Vaulignon que j'ai l'honneur de parler?

--A lui-même; mais pardon... M. votre père est-il tellement occupé

que...»

Mainfroi se retint de sourire; il répondit d'un ton ferme et modeste:

«Depuis longtemps, monsieur, j'ai le malheur d'être seul de mon nom.

--Eh! que diable! vous n'êtes pourtant pas le célèbre Mainfroi?

--Célèbre pas encore; mais seul, comme j'ai eu l'honneur de vous le

dire, et tout à votre service, si mon âge n'a pas ébranlé la confiance

qui vous portait vers moi. Votre erreur est très-naturelle, monsieur;

ceux qui ne me connaissent que par ouï-dire me prêtent aisément la

figure d'un vieux parlementaire: c'est l'effet du nom et des trois

siècles de magistrature qui étendent sur mon front leur ombre vénérable.

Nous étions d'épée en 1300 et alliés aux Vaulignon de la branche aînée,

si j'ai bonne mémoire; mais depuis l'an 1540, où nous avons endossé la

robe, nous ne l'avons guère dépouillée: ces portraits de famille en font

foi. Sept présidents à mortier, deux premiers présidents, un procureur

général, un conseiller à la cour de cassation, qui fut mon cher et

regretté père, le seul de la maison qui ait élu domicile à Paris.

--Très-bien, monsieur, très-bien. Je vous demande pardon d'ignorer tant

de choses respectables et de n'avoir pas suivi de plus près une famille

alliée à la mienne; mais je suis un vieux loup, vous savez. Que le

diable m'emporte si je mets la patte à Grenoble une fois tous les quatre

ans! Comment donc? Il y a pardieu bien huit ans que je n'y ai passé, et

au trot de poste encore, en allant marier M. mon fils. Il paraît qu'ils

ont fait des embellissements dans la ville? Ce n'est pas encore cette

fois que je les admirerai, car je suis arrivé à cinq heures, et je

repars tantôt pour achever la nuit dans mon lit. Je ne vis que chez moi;

hors de Vaulignon, point de salut. Oui, jeune homme, j'aime ma terre, et

je ne m'en cache pas. Eh morbleu! si tous les gentilshommes étaient

possédés d'une si noble manie, on ne verrait pas tant de freluquets

échanger un bon bien qui dure et qui demeure contre de méchants écus qui

vont rouler Dieu sait où. Ceux qui prétendent que je suis un égoïste en

ont menti. L'égoïste n'aime rien tant que lui, et j'aime Vaulignon plus

que moi-même. C'est justement à ce propos que je voulais vous consulter.

Le hasard fait qu'au lieu d'un simple robin je trouve un homme de

naissance: à merveille! Vous ne me comprendrez que mieux.

--Je suis tout oreilles... et tout coeur.

--Grand merci; mais je parlerai en me promenant, si cela ne vous gêne

pas. J'ai de satanées jambes de chasseur; aussitôt que je m'arrête un

instant, les fourmis s'y mettent. Voici l'affaire. Et d'abord, tout à

fait entre nous, pensez-vous que le code civil en ait encore pour

longtemps?»

Mainfroi ne répondit qu'en ouvrant des yeux énormes.

«Vous ne comprenez pas? reprit M. de Vaulignon. Je vous demande

confidentiellement si toutes ces lois antisociales que la révolution

nous a mises sur le dos ont quelques chances de durer autant que moi?

--Monsieur, dit Mainfroi, nous ferons bien de raisonner comme si elles

étaient éternelles; c'est l'hypothèse la plus prudente.

--Oui? Hum! On voit pourtant assez de nouveautés mauvaises pour qu'il ne

faille point désespérer des bonnes. Mais vous avez raison, mieux vaut

mettre les choses au pis et se garder en conséquence. Monsieur Mainfroi,

je n'ai qu'un fils, il est tout mon portrait, il a mes sentiments, mes

idées, mes goûts; en trois mots il me continue. Si vous pouviez le voir,

l'épieu en main, face à face avec un vieux _solitaire_, vous

comprendriez mes préférences pour ce gaillard-là. Quand je l'ai marié à

cette petite Bavaroise, je lui ai donné le villard des Trois-Laux,

jouxte le grand taillis de Vaulignon; c'est la fine fleur de mon bien,

on m'en offrait un million en 43! Ça rapporte cinq pour cent, impôts

payés; il est vrai que je suis le fermier de mon fils et que je ne

m'épargne pas à la peine. Gérard, le comte, vit sur ses terres, en

Allemagne, neuf mois de l'année: mais il passe l'hiver sur les nôtres.

Je l'ai au château depuis la Toussaint avec femme et enfants, trois

garçons et deux filles! Ah! c'est un homme! Je veux lui laisser tout, le

plus tard possible, s'entend; mais, lorsqu'on a passé la soixantaine, il

faut compter avec la mort. Le château et les bois ne sauraient tomber en

plus dignes mains; il aime ce domaine, il ne s'en défera point, il le

transmettra à son fils aîné, et les choses resteront à jamais dans

l'ordre établi par la Providence. La terre de Vaulignon ne doit

appartenir qu'à un Vaulignon. Avouez, monsieur, qu'il serait impie de

séparer ce que Dieu a uni.

--Or, vous avez d'autres enfants, n'est-il pas vrai?

--Moi? Pas du tout! je n'ai qu'une fille.»

A cette exclamation naïve, le jeune homme se départit un peu de sa

gravité. Il répondit en riant:

«Eh mais! c'est beaucoup mieux que rien.

--Au point de vue du coeur, certainement. Me prenez-vous pour un père

dénaturé? J'aime ma fille, monsieur, mais il s'agit ici d'une question

sociale.

--Eh bien! dans la société française en 185..., la loi ne permet pas

qu'on sacrifie un sexe à l'autre.

--Votre loi est une bourgeoise, et nous sommes gens de condition,

sacrebleu! Que serait-il advenu de ma terre et de mon nom, je vous le

demande, si depuis sept cents ans nos cadets et nos filles ne s'étaient

quelque peu dévoués au principe conservateur; s'ils avaient partagé et

repartagé Vaulignon comme les petits d'un cordonnier s'arrachent les

nippes de leurs père et mère? Ce domaine, qui fait l'admiration du

monde, serait haché menu comme chair à pâté, et moi, le chef de la

maison, je traînerais ma noble gueuserie dans le service des télégraphes

ou des contributions directes! Feu mon père, Dieu ait son âme! était

l'aîné de cinq fils. Mes oncles ont-ils rien prétendu sur Vaulignon?

A-t-on vu cette illustre terre tirée à quatre chevaux par nos cadets?

L'un s'est accommodé d'un régiment, l'autre d'un bénéfice, un autre

s'est fait tuer en Amérique dans l'armée de La Fayette, et le plus jeune

a porté sa tête sur l'échafaud le jour même de ma naissance.

--Voilà des gens qui savaient vivre; mais, sans contester le mérite de

leur renoncement, je vous ferai observer que messieurs vos oncles

étaient déshérités par la loi.

--Et ma chère et digne soeur, de sainte mémoire, qui se mit en religion

l'an de grâce 1819 pour me laisser tout mon bien, subissait-elle une

autre loi que celle de son coeur et de sa conscience? Hélas! monsieur,

de telles âmes, on n'en fait plus.

--La vocation manque à Mlle de Vaulignon?

--Absolument, malgré le soin que j'ai pris de la mettre au Sacré-Coeur

toute petite. C'est un esprit romanesque, à la mode du jour. On veut

être aimée; on réclame sa part de bonheur, on fait fi des richesses,

mais on ne dédaignera pas l'année prochaine un coeur de gentilhomme

qu'il me faudra payer écus sonnants, et plus cher qu'il ne vaut. Je ne

me cabre point, je ferai grandement les choses; j'achèterai la fleur des

pois, si tant est qu'il en reste à vendre. Ma fille mériterait d'être

épousée pour elle-même et pour l'honneur de notre alliance, mais il

paraît que vos petits messieurs ne se payent plus de cette monnaie-là.

--C'est que la vie du monde coûte un peu plus cher qu'autrefois.

--Soit; mais lorsque j'aurai déboursé une dot exorbitante, serai-je

libre enfin? Ma fortune m'appartiendra-t-elle? Daignera-t-on permettre

que je dispose de mon bien? On m'avait... non! j'avais projeté de vendre

Vaulignon à mon fils moyennant une rente viagère...»

Le visage de Mainfroi se rembrunit.

«Monsieur le marquis, dit-il, je crains que vos souvenirs ne vous

trompent. Ce n'est pas un propriétaire fanatique, comme vous l'êtes, qui

songe à se déposséder de son vivant. Cette idée, que vous le sachiez ou

non, vous a été suggérée.

--Et par qui donc, s'il vous plaît?

--Ce n'est pas par M. le comte votre fils, mais il se pourrait bien

qu'un soir, au coin du feu, Mme la comtesse...

--La comtesse est un ange, et je trouve nouveau qu'un étranger, sans la

connaître, ait la prétention de savoir ce qu'elle m'a dit!

--Je le sais par un petit miracle de sorcellerie élémentaire, monsieur.

L'idée en question n'a pu venir qu'à une femme, parce que les femmes, et

surtout celles qui ont cinq enfants à pourvoir, se font un sens moral un

peu plus large que le nôtre. Et l'auteur de cet avis doit être une

étrangère, ignorante de nos lois, qui interdisent un tel trafic. Toute

aliénation faite au profit d'un successible en ligne directe, à charge

de rente viagère, est réputée acte gratuit, ou, pour parler un langage

moins technique, si le comte vous achetait Vaulignon à fonds perdu, la

loi supposerait _à priori_ que vous avez voulu avantager M. votre fils

par une libéralité déguisée. Mlle de Vaulignon serait admise à prouver

que son père et son frère, par un accord frauduleux (ce n'est pas moi

qui parle), l'ont frustrée d'une partie des biens que la loi lui

réserve.

--Assez, monsieur! c'est la première fois que j'entends un tel langage,

et l'impertinence de vos lois commence à m'échauffer les oreilles.

Concluons. Quels avantages m'est-il permis d'assurer à mon fils?

--La loi garantit à chacun de vos deux enfants un tiers de votre

fortune; elle vous abandonne la libre disposition du reste. Supposons

que vous possédiez trois millions...

--Je n'ai pas cela!

--Simple hypothèse. Vous pourriez légalement en donner ou en léguer deux

à M. le comte, pourvu que Mlle votre fille en eût un. Comment

estimez-vous la terre de Vaulignon, tout sentiment à part?

--Vaulignon rapporte moins que le villard des Trois-Laux, mais on ne

bâtirait pas le château pour cinq cent mille francs. Et les futaies,

monsieur! les plus belles de France! Roquevert, le gros marchand de

coupes, m'a fait offrir cent mille écus de la superficie: il y a là des

bois de marine comme on n'en voit plus nulle part. Si le villard vaut un

million, les deux domaines font la paire.

--Cela étant, il ne nous reste qu'à trouver cinquante mille louis d'or

pour Mlle de Vaulignon.»

Le vieillard fit un haut-le-corps accompagné d'un fort juron.

«Savez-vous que c'est une somme? Je ne l'ai pas; non, sur l'honneur,

quand même je vendrais mes rentes, mes obligations et tous ces petits

biens qui sont éparpillés autour des Plâtrières! Il faudrait

emprunter... ou épargner longtemps, mais le temps? Ou gagner? Mais je

suis fait pour gagner de l'argent comme mes chiens pour chanter la

messe.

--Le comte est riche; il parferait le million plutôt que de liciter un

de ces beaux domaines.

--Peut-être; si sa femme en est d'avis;... mais cela ou autre chose, il

faut se mettre en règle avec la loi. Je vois d'ici le testament qu'il me

reste à faire. Encore un mot, monsieur. Vous m'avez donné votre avis en

jurisconsulte, mais comme homme et comme gentilhomme m'approuvez-vous

sans réserve? Je vous demande un oui ou un non, et je tiendrai grand

compte de votre sentiment, quel qu'il soit.

--Permettez-moi de distinguer, quoique je ne sois rien moins que

jésuite. J'estime qu'en droit naturel un homme peut disposer

arbitrairement de tout le bien qu'il a gagné lui-même. Il ne doit rien à

ses enfants, sauf l'éducation et les moyens d'existence. Quant à celui

qui n'a pas créé, mais simplement recueilli sa fortune, il n'est à mon

sens qu'un dépositaire chargé de la transmettre à la génération

suivante, et de la répartir sans préférence entre les petits-enfants de

son père. Tel serait votre devoir, si vous étiez simplement un homme;

mais la noblesse dérange tout: un gentilhomme est un être à part, en

dehors de la loi commune. Si ma raison s'insurge à toute heure contre

cette exception, l'esprit de famille et la reconnaissance envers mes

aïeux me commandent de la respecter. Le fait existe, il est constant, je

dois le faire entrer dans mes calculs et raisonner avec vous comme si

nous ne faisions point partie de la grosse humanité. Si je me place à ce

point de vue faux, mais admis, je reconnais que votre patrimoine échappe

aux lois de l'équité vulgaire. Ceux qui vous l'ont transmis de main en

main à travers une demi-douzaine de siècles ont voulu et prétendu qu'il

ne fût jamais divisé. S'ils ressuscitaient tous ensemble pour se réunir

ici en conseil de famille, ils diraient d'une voix que Vaulignon et les

Trois-Laux ne peuvent appartenir qu'à M. votre fils, que cette faveur,

injuste en elle-même, découle logiquement du principe de la noblesse, et

que sans le droit d'aînesse, appliqué ouvertement ou en fraude, toutes

les aristocraties héréditaires verseraient bientôt dans l'abîme du

prolétariat! Tiens! voilà que je plaide: pardon, monsieur.

--Non, ma foi! ne vous raillez pas vous-même; c'est noblement parlé.

--Vous voulez dire parler en noble.

--Et quoi de mieux?

--Rien, rien. Si votre conscience se trouve suffisamment éclairée, je

vous demanderai la permission de passer un habit, car voici huit heures

qui sonnent, monsieur, et je suis commandé de service pour un whist

officiel qui n'attend pas.»

Le marquis s'inclina, tira son portefeuille et dit d'un ton bourru qui

cachait mal son embarras:

«Maître Mainfroi, je vous ai dit que j'étais extrêmement rare à

Grenoble; vous m'excuserez donc si je me hâte un peu d'acquitter ma

dette envers vous.

--Monsieur, répondit Mainfroi, vous m'avez fait l'honneur de me

consulter comme gentilhomme, vous me devez donc plus que de l'argent.»

M. de Vaulignon remit son portefeuille en poche, et tendit les deux

mains au jeune seigneur.

Les mariages de province La fille du chanoine, Mainfroi, L'album du régiment, Étienne. · 第 8 / 28 题