Le drowska.--Costume des hommes du peuple.--Le cafetan.--Attelage
russe.--Drowska perfectionné.--Pavés de bois.--Pétersbourg le matin.--La
ville ressemble à une caserne.--Contraste entre la Russie et
l'Espagne.--Courriers porteurs de dépêches.--La partie
d'échecs.--Définition de la tyrannie.--Tyrannie et despotisme, confondus
à dessein.--Le Tchin.--Caractère particulier du gouvernement russe.--La
discipline à la place de l'ordre.--L'art ne trouve pas ici les
conditions nécessaires à son développement.--L'auberge.--Ce qu'on y
risque.--Le lit de camp au milieu de la chambres.--Promenade au
hasard.--Les deux palais Michel.--Souvenirs de la mort de Paul
Ier.--L'espion trompé.--Statue de Suwaroff.--La Néva, les quais, les
ponts.--Inconvénient du site de Pétersbourg.--La cabane de Pierre
Ier.--La citadelle, ses tombeaux et ses cachots.--Le couvent et le
tombeau de Saint-Alexandre Newski.--La chambre du czar Pierre changée en
chapelle.--Les vétérans russes.--Austérité du Czar.--Foi des Russes en
l'avenir. Saint-Pétersbourg répond à leurs espérances et non à leurs
souvenirs.--Orgueil justifié. Moscou explique Pétersbourg.--Grandeur de
Pierre Ier.--Comparaison de Pétersbourg et de Munich.--Intérieur de la
forteresse.--Prison souterraine.--Tombeau de la famille
impériale.--Idolâtrie politique.--La souffrance des
prisonniers.--Différence qu'il y a entre les châteaux forts des autres
pays et une forteresse russe.--Malheur des Ruses.--Leur dégradation
morale.--Église catholique.--Dominicains à Pétersbourg.--Tolérance
précaire.--Sépulture du dernier roi de Pologne.--Moreau déposé dans
l'église où est enterré Poniatowski.
Pétersbourg, ce 12 juillet 1839, au matin.
Ce fut avant-hier, entre neuf et dix heures, que j'obtins la libre
entrée de Pétersbourg.
Cette ville est peu matinale: à ce moment de la journée, elle me fit
l'effet d'une vaste solitude. De loin en loin je rencontrais quelques
drowska... (à Pétersbourg je crois qu'on dit un drowska comme à Varsovie
un briska). Donc le drowska est mené par un cocher habillé à la manière
du pays. L'aspect singulier de ces hommes, de leurs chevaux, de leurs
voitures, est ce qui m'a paru le plus amusant au premier abord.
Voici le costume le plus ordinaire des hommes du peuple à Pétersbourg,
non pas des portefaix, mais des ouvriers, des petits marchands, des
cochers, etc., etc.; ils ont la tête couverte, soit d'une toque de drap
à côtes, et en forme de melon, soit d'un chapeau à petit bord, à forme
aplatie et plus large du haut que du bas: cette coiffure ressemble un
peu à un turban de femme, ou à un berret basque. Elle sied bien aux
hommes jeunes. Jeunes et vieux, tous ont de la barbe: les élégants l'ont
soyeuse et peignée, les vieux et les négligents l'ont terne et mêlée.
Leurs yeux ont une expression particulière; c'est le regard fourbe des
peuples de l'Asie. Tellement qu'en les voyant passer on croit voyager en
Perse.
Les cheveux longs sur les côtés tombent contre les joues, sur les deux
oreilles, qu'ils cachent, tandis qu'ils sont coupés ras au-dessus de la
nuque. Cette manière originale d'arranger leur tête laisse voir le cou à
nu par derrière. Ils ne portent point de cravate.
Leur barbe descend quelquefois jusque sur la poitrine, quelquefois elle
est coupée assez près du menton. Ils attachent beaucoup de prix à cet
ornement qui s'accorde avec l'ensemble de leur costume mieux qu'avec les
cols, les fracs, les gilets de nos jeunes élégants modernes. La barbe
des Russes est imposante à tout âge, car les belles têtes blanches des
popes plaisent aux peintres.
Le peuple russe a le sentiment du pittoresque: ses habitudes, ses
meubles, ses ustensiles, son costume, sa figure conviennent à la
peinture; aussi à chaque coin de rue de Pétersbourg trouve-t-on le sujet
d'un gracieux tableau de genre.
Il faut vous compléter la description du costume national: nos
redingotes et nos fracs sont remplacés par un cafetan, longue robe
persane très-ample en drap le plus souvent bleu, mais quelquefois vert
brun, gris ou chamois; les plis de cette robe sans collet coupée juste
au col, qu'elle laisse libre, forment une ample draperie serrée autour
des reins par une ceinture de soie, ou de laine de couleur tranchante.
Les bottes en cuir sont larges, arrondies du bout; elles prennent la
forme du pied; leur tige, retombant sur elle-même, dessine naturellement
quelques plis qui ne sont pas sans grâce.
Vous connaissez la singulière forme des drowska, on en voit maintenant
partout des imitations plus ou moins exactes. C'est la plus petite
voiture possible; elle est à peu près cachée par les deux ou trois
hommes qu'elle peut traîner rez terre, car elle est basse à faire rire
ou à faire peur. Elle consiste en une banquette rembourrée et munie de
quatre garde-crottes en cuir vernis. Vous croiriez voir les ailes d'un
insecte: cette banquette ainsi ornée est supportée par quatre petits
ressorts placés de longueur sur quatre roues, les plus basses possibles.
Le cocher s'assied en avant, les pieds presque touchant aux jarrets du
cheval; et tout près du cocher, à califourchon sur la banquette, sont
cramponnés ses maîtres: deux hommes montent quelquefois dans le même
drowska. Je n'y ai pas vu de femmes. À ces singulières voitures, toutes
légères qu'elles sont, on attèle un, deux, même trois chevaux; le cheval
principal, celui du brancard, a la tête passée dans un beau demi-cercle
de bois assez élevé et qui figure un arc de triomphe mouvant. Ce n'est
point un collier, car le cou du cheval est loin du bois; c'est plutôt un
cerceau à travers lequel l'animal paraît s'avancer fièrement: cette
manière d'atteler est sûre, elle est aussi d'un effet gracieux. Les
diverses parties du harnais s'adaptent à ce bois d'une façon élégante et
solide; une sonnette attachée au cerceau annonce l'approche du drowska.
En voyant cet équipage, le plus bas des équipages, glisser à terre et
fuir entre deux lignes de maisons, les plus basses des maisons, vous ne
vous croyez plus en Europe. Vous ne savez à quel siècle, à quel monde
appartient ce que vous avez devant les yeux, et vous vous demandez
comment des hommes qui vous paraissaient ramper sur le pavé plutôt que
diriger une voiture, ont pu disparaître au grand galop de leurs chevaux.
Le second cheval attelé hors la main, est encore plus libre que le
limonier: il porte la tête en dehors, il a l'encolure toujours ployée à
gauche et galoppe continuellement, même quand son camarade ne fait que
trotter: on l'appelle le furieux.
Dans le principe, le drowska n'était qu'une planche de bois brut posée
sans ressorts presqu'à terre entre quatre petites roues sur deux
essieux: ce carrosse primitif a été perfectionné, mais il a conservé sa
légèreté originelle et son apparence étrange; quand vous enfourchez la
planchette, vous croyez monter sur quelque bête apprivoisée; si pourtant
vous ne voulez pas cheminer à cheval, vous vous asseyez de côté en vous
tenant au cocher qui vous mène toujours au grand galop.
Il y a une nouvelle espèce de drowska où le banc n'est plus en long, et
dont la caisse a la forme d'un tilbury, elle est posée sur quatre
ressorts et portée par deux essieux et quatre roues, mais toujours rez
terre. C'est un acheminement vers les voitures des autres pays, cela
sent la mode anglaise; tant pis, car chez tous les peuples j'aime et je
regrette ce qui est national.
La serre chaude, avec ses plantes d'autant plus souffrantes et d'autant
plus étiolées qu'elles viennent de plus loin et qu'elles sont réputées
plus précieuses, m'incommode d'abord et m'ennuie bientôt. J'aime mieux
le désordre de la forêt indigène et dont les arbres puisent dans leur
sol natal, sous leur climat naturel, une vigueur inconnue ailleurs. Ce
qui est national dans les sociétés équivaut à ce qui est sauvage dans
les sites; il y a là une grâce primitive, une force, une ingénuité que
rien n'imite ni ne remplace.
Ces imperceptibles voitures sont rudement cahotées sur les cailloux
inégaux des rues de Pétersbourg; à la vérité, dans certains quartiers,
les pavés, toujours irréguliers, sont corrigés des deux côtés de la rue
par des voies en blocs de bois de sapin incrustés. On les trouve dans
les plus larges rues de la ville; les chevaux courent là-dessus avec une
grande vitesse, surtout par les temps secs, car la pluie rend le bois
glissant. Ces mosaïques du Nord forment un encaissement dispendieux à
cause des réparations continuelles qu'il exige; mais elles valent mieux
que le pavé.
Les mouvements des hommes que je rencontrais me paraissaient roides et
gênés; chaque geste exprime une volonté qui n'est point celle de l'homme
qui le fait; tous ceux que je voyais passer portaient des ordres. Le
matin est l'heure des commissions. Pas un individu ne paraissait marcher
pour lui-même, et la vue de cette contrainte m'inspirait une tristesse
involontaire. J'apercevais peu de femmes dans les rues, qui n'étaient
égayées par aucun joli visage, par aucune voix de jeune fille; tout
était morne, régulier comme à la caserne, comme au camp; c'était la
guerre, moins l'enthousiasme, moins la vie. La discipline militaire
domine la Russie. L'aspect de ce pays me fait regretter l'Espagne comme
si j'étais né Andaloux; ce n'est pourtant pas la chaleur qui manque ici,
car on y étouffe; c'est la lumière et la joie. L'amour et la liberté
pour le coeur; pour les yeux l'éclat et la variété des couleurs sont
inconnues ici; en un mot, la Russie est le contraire de l'Espagne dans
une plus grande dimension. Je crois voir l'ombre de la mort planer sur
cette partie du monde.
Tantôt vous voyez passer un officier à cheval courant au grand galop
pour aller _porter un ordre_ à quelque commandant de troupes; tantôt
c'est un feldjäger qui va _porter un ordre_ à quelque gouverneur de
province, peut-être à l'autre extrémité de l'Empire, où il se rend en
kibitka, petit char-à-banc russe sans ressorts et non rembourré. Cette
voiture, conduite par un vieux cocher à barbe, entraîne rapidement le
courrier à qui son rang défendrait de se servir d'un équipage plus
commode, en eût-il un à sa disposition; plus loin, des fantassins
reviennent de l'exercice et se rendent à leurs quartiers pour _prendre
l'ordre_ de leur capitaine: rien que des fonctionnaires supérieurs qui
commandent à des fonctionnaires inférieurs. Cette population d'automates
ressemble à la moitié d'une partie d'échecs, car un seul homme fait
jouer toutes les pièces, et l'adversaire invisible, c'est l'humanité. On
ne se meut, on ne respire ici que par une permission ou par un ordre
impérial; aussi tout est-il sombre et contraint; le silence préside à la
vie et la paralyse. Officiers, cochers, cosaques, serfs, courtisans,
tous serviteurs du même maître avec des grades divers, obéissent
aveuglément à une pensée qu'ils ignorent; c'est un chef-d'oeuvre de
discipline; mais la vue de ce bel ordre ne me satisfait pas du tout,
parce que tant de régularité ne s'obtient que par l'absence complète
d'indépendance.
Parmi ce peuple privé de loisir et de volonté, on ne voit que des corps
sans âmes, et l'on frémit en songeant que, pour une si grande multitude
de bras et de jambes, il n'y a qu'une tête. Le despotisme est un composé
d'impatience et de paresse; avec un peu plus de longanimité de la part
du pouvoir, d'activité de la part du peuple, le même résultat
s'obtiendrait à bien meilleur marché; mais que deviendrait la
tyrannie?... on reconnaîtrait qu'elle est inutile. La tyrannie, c'est la
maladie imaginaire des peuples; le tyran déguisé en médecin leur a
persuadé que la santé n'est pas l'état naturel de l'homme civilisé, et
que plus le danger est grand, plus le remède doit être violent; c'est
ainsi qu'il entretient le mal sous prétexte de le guérir. L'ordre social
coûte trop cher en Russie pour que je l'admire.
Que si vous me reprochez de confondre le despotisme avec la tyrannie, je
vous répondrai que c'est à dessein que je le fais. Ils sont si proches
parents, qu'ils ne manquent presque jamais de s'unir en secret pour le
malheur des hommes. Sous le despotisme, la tyrannie peut durer parce
qu'elle garde le masque.
Lorsque Pierre-le-Grand établit ce qu'on appelle ici le _tchin_,
c'est-à-dire lorsqu'il appliqua la hiérarchie militaire à toute
l'administration de l'Empire, il changea sa nation en un régiment de
muets dont il se déclara lui-même le colonel avec le droit de passer ce
grade à ses héritiers.
Vous figurez-vous les ambitions, les rivalités, toutes les passions de
la guerre en pleine paix? Si vous vous représentez bien cette absence de
tout ce qui fait le bonheur domestique et social; si, à la place des
affections de famille, vous vous préparez à trouver partout l'agitation
non avouée d'une ambition toujours bouillonnante, mais secrète: car pour
réussir il faut qu'elle soit masquée; si vous parvenez enfin à vous
figurer le triomphe presque complet de la volonté d'un homme sur la
volonté de Dieu, vous comprendrez la Russie.
Le gouvernement russe, c'est la discipline du camp substituée à l'ordre
de la cité, c'est l'état de siége devenu l'état normal de la société.
Passé les heures de la matinée, la ville s'anime peu à peu, mais elle
devient plus bruyante sans me paraître plus gaie; on ne voit que des
voitures peu élégantes qui emportent, de toute la vitesse de leurs deux,
de leurs quatre, et de leurs six chevaux, des gens toujours pressés,
parce que leur vie se passe à _faire leur chemin_. Du plaisir sans but,
c'est-à-dire du plaisir, c'est ici chose inconnue.
Aussi presque tous les grands artistes venus en Russie pour y recueillir
le fruit de la renommée qu'ils avaient acquise ailleurs n'y sont restés
qu'un instant, ou, s'ils ont prolongé leur séjour, ils ont nui à leur
talent. L'air de ce pays est contraire aux arts; tout ce qui vient
naturellement ailleurs ne pousse ici qu'en serre chaude. L'art russe ne
sera jamais qu'une plante de jardin.
En arrivant à l'hôtel de Coulon, j'y ai trouvé un aubergiste français
dégénéré; sa maison est à peu près remplie en ce moment à cause des
fêtes du mariage de la grande-duchesse Marie, et il me parut presque
contrarié d'être obligé de recevoir un hôte de plus; aussi s'est-il
donné peu de peine pour m'accommoder. Après quelques allées et venues et
beaucoup de pourparlers, il m'a pourtant établi au second, dans un
appartement étouffant, composé d'une entrée, d'un salon et d'une chambre
à coucher; le tout sans rideaux, sans stores, sans jalousies; notez que
le soleil reste environ vingt-deux heures par jour sur l'horizon, et que
ses rayons obliques pénètrent plus loin dans les maisons que le soleil
d'Afrique qui tombe d'aplomb sur les têtes, mais qui n'entre pas au fond
des chambres. On respire dans ce logement une atmosphère de plâtre, des
odeurs de four à chaux, de poussière et de vivantes exhalaisons
d'insectes mêlées de musc, tout à fait insupportables.
À peine installé, la fatigue de la nuit et de la matinée, l'ennui de la
douane ont vaincu ma curiosité: au lieu d'aller me perdre dans
Pétersbourg en errant selon mon habitude, seul, au hasard, à travers la
grande ville inconnue, je me jetai tout enveloppé dans mon manteau sur
un immense sofa de cuir, vert bouteille, qui tenait presque un panneau
du salon et je m'endormis profondément pendant... trois minutes.
Au bout de ce temps, je m'éveille avec la fièvre: et que vois-je en
jetant les yeux sur mon manteau?... un tissu brun, mais vivant; il faut
appeler les choses par leur nom: je suis couvert, je suis mangé de
punaises. La Russie en ce genre n'a rien à envier aux Espagnes. Mais
dans le Midi on se console, on se guérit au grand air; ici on reste
emprisonné avec l'ennemi, et la guerre est plus sanglante. Je jette loin
de moi tous mes habits et me mets à courir par la chambre en criant au
secours! Quel présage pour la nuit! pensais-je, et je continuais de
crier à tue-tête. Un garçon russe arrive, je lui fais comprendre que je
veux parler à son maître. Le maître me fait attendre longtemps; enfin il
arrive, et quand je lui apprends le sujet de ma peine, il se met à rire
et se retire aussitôt en me disant que je m'y habituerai, car je ne
trouverai pas autre chose à Pétersbourg; il me recommande cependant de
ne jamais m'asseoir sur un canapé russe, parce que c'est sur ce meuble
que couchent les domestiques qui portent toujours avec eux des légions
d'insectes. Pour me tranquilliser, il m'assure que cette vermine ne
viendra pas me chercher si je me tiens loin des meubles où elle reste
discrètement renfermée.
Après m'avoir consolé de la sorte il m'abandonne dans la solitude de sa
maison.
Les auberges de Pétersbourg tiennent du caravansérail; à peine casé,
vous demeurez là livré à vous-même, et si vous n'avez vos propres
domestiques, vous n'êtes point servi: le mien ne sachant pas le russe,
n'est au fait de rien: non-seulement il ne pourra m'être utile, mais il
me gênera, car il faudra que j'aie soin de lui comme de moi-même.
Cependant avec son intelligence italienne il m'eut bientôt trouvé dans
un des corridors noirs de ce désert muré qu'on appelle l'hôtel Coulon,
un domestique de place qui cherchait fortune. Cet homme parle allemand
et le maître de l'auberge le recommande. Je l'arrête et lui dis ma
peine. Aussitôt il me fait venir un lit de voyage en fer à la russe:
j'achète ce meuble, j'en remplis le matelas avec de la paille la plus
fraîche que je puisse obtenir et j'établis mon coucher, les quatre pieds
dans des jarres pleines d'eau, au beau milieu de la chambre, que j'ai
soin de faire démeubler entièrement. Ainsi retranché pour la nuit, je me
rhabille, et, accompagné du domestique de place à qui je donne l'ordre
de ne me point diriger, je sors de cette magnifique hôtellerie: palais
en dehors, étable dorée et tendue de velours et de soie au dedans.
L'hôtel Coulon donne sur une espèce de _Square_ assez gai pour ce
pays-ci. Ce _Square_ est borné d'un côté par le nouveau palais Michel,
pompeuse habitation du grand-duc Michel, frère de l'Empereur. Je ne
pouvais sortir sans passer devant la grille de ce palais qui attira mon
attention tout d'abord. Il fut bâti pour l'Empereur Alexandre qui ne l'a
point habité. Les trois autres côtés de la place sont fermés par de
belles rangées de maisons percées de belles rues. Singulier hasard! à
peine eus-je quitté le nouveau palais Michel que je me trouvai devant le
vieux. Le vieux palais Michel est un vaste édifice carré, sombre et en
tous points différent de l'élégante et moderne habitation du même nom.
Si les hommes se taisent en Russie, les pierres parlent et parlent d'une
voix lamentable. Je ne m'étonne pas que les Russes craignent et
négligent leurs vieux monuments: ce sont des témoins de leur histoire,
que le plus souvent ils voudraient oublier: quand je découvris les noirs
perrons, les profonds canaux, les ponts massifs, les péristyles déserts
de ce sinistre palais, j'en demandai le nom, et ce nom me rappela malgré
moi la catastrophe qui fit monter Alexandre sur le trône; aussitôt
toutes les circonstances de la lugubre scène par laquelle se termina le
règne de Paul Ier se représentèrent à mon imagination.
Ce n'est pas tout, par une ironie sanglante, devant la principale porte
de ce sinistre édifice, on avait placé, avant la mort de celui qui
l'occupait et par son ordre, la statue équestre de son père Pierre III,
autre victime dont l'Empereur Paul se plaisait à honorer la déplorable
mémoire pour déshonorer la mémoire triomphante de sa mère. Que de
tragédies se sont jouées à froid dans ce pays où l'ambition, la haine
même, sont calmes en apparence!! Chez les peuples du Midi la passion me
réconcilie en quelque sorte avec leur cruauté; mais la réserve calculée,
la froideur des hommes du Nord ajoute un vernis d'hypocrisie au crime:
la neige est un masque; ici l'homme paraît doux parce qu'il est
impassible; mais le meurtre sans haine me cause plus d'horreur que
l'assassinat vindicatif. La religion de la vengeance n'est-elle pas plus
naturelle que la trahison par intérêt? Plus je reconnais une impulsion
involontaire dans le mal, plus je me sens consolé. Malheureusement c'est
le calcul et non la colère, c'est la prudence qui ont présidé au meurtre
de Paul. Les bons Russes prétendent que les conjurés ne s'étaient
préparés qu'à le mettre en prison. J'ai vu la porte secrète qui
conduisait à l'appartement de l'Empereur par un escalier dérobé; cette
porte donne dans une partie de jardin, près d'un grand fossé: c'est par
là que Pahlen fit monter les assassins.
Voici ce qu'il leur avait dit la veille au soir: «Ou vous aurez tué
l'Empereur demain à 5 heures du matin, ou, à 5 heures et demie vous
serez dénoncés par moi à l'Empereur comme conspirateurs.» Le résultat de
cette éloquente et laconique harangue n'était pas douteux.
Là-dessus, de peur des repentirs tardifs, il sortit de chez lui pour n'y
pas rentrer de la nuit; et afin d'être bien certain qu'aucun des
conjurés ne le retrouverait avant l'exécution, il se mit à parcourir les
diverses casernes de la ville: il voulait connaître l'esprit des
troupes.
Le lendemain, à cinq heures, Alexandre était Empereur et passait pour
parricide; quoiqu'il n'eût consenti (cette circonstance est vraie, je
crois) qu'à faire enfermer son père, pour préserver sa mère de la
prison, peut-être de la mort, pour se préserver lui-même d'un sort
pareil, pour sauver son pays des fureurs et des caprices d'un autocrate
fou.
Aujourd'hui les Russes passent devant le vieux palais Michel sans oser
le regarder: il est défendu de raconter dans les écoles ni ailleurs la
mort de l'Empereur Paul, ni même de croire à cet événement relégué parmi
les fables.
Je m'étonne qu'on n'ait pas rasé le palais aux souvenirs incommodes:
mais pour le voyageur, c'est une bonne fortune que de rencontrer un
monument remarquable par son air de vétusté dans un pays où le
despotisme rend tout uniforme, tout neuf; où l'idée dominante efface
chaque jour les traces du passé. Au reste, c'est cette mobilité qui
explique pourquoi le vieux palais Michel est debout; il a été oublié. Sa
masse carrée, ses fossés profonds, ses souvenirs tragiques, ses
escaliers dérobés, ses portes secrètes si favorables au crime, son
élévation peu ordinaire dans un pays où tous les édifices me paraissent
écrasés, lui donnent un style imposant; avantage rare à Pétersbourg. Je
m'étonne à chaque pas de voir la confusion qu'on n'a cessé de faire ici
de deux arts aussi différents que l'architecture et la décoration.
Pierre-le-Grand et ses successeurs ont pris leur capitale pour un
théâtre.
Je fus frappé de l'air effaré de mon guide quand je le questionnai le
plus naturellement que je pus sur ce qui s'est passé dans le vieux
palais Michel. La physionomie de cet homme disait: «On voit bien que
vous êtes un nouveau débarqué.» Vous voyez que tout le monde pense à ce
que personne ne dit. L'étonnement, la terreur, la défiance, l'innocence
affectée, l'ignorance jouée, l'expérience d'un vieux matois difficile à
duper faisaient tour à tour de cette physionomie agitée malgré elle un
livre aussi instructif qu'amusant à étudier. Quand votre espion est mis
en défaut par votre apparente sécurité, il fait une mine vraiment
grotesque, car il se croit compromis par vous dès qu'il voit que vous
n'avez pas peur de l'être par lui; l'espion ne croit qu'à l'espionnage;
et si vous échappez à ses filets, il se figure qu'il va tomber dans les
vôtres.
Une promenade par les rues de Pétersbourg sous la garde d'un domestique
de place, est, je vous assure, bien intéressante et ne ressemble guère à
une course dans les capitales des autres pays du monde civilisé. Tout se
tient dans un état gouverné avec une logique aussi serrée que l'est
celle qui préside à la politique russe.
En quittant le vieux et tragique palais Michel, j'ai traversé une grande
place qui ressemble au Champ de Mars de Paris, tant elle est vaste et
vide. D'un côté un jardin public, de l'autre quelques maisons; du sable
au milieu et partout de la poussière, voilà cette place: sa forme est
vague, sa grandeur immense et elle finit à la Néva près d'une statue en
bronze de Suwarroff.
La Néva, ses ponts et ses quais sont la vraie gloire de Pétersbourg. Ce
tableau est si vaste que tout le reste paraît petit. La Néva est une
vase plein jusqu'aux bords qui disparaissaient sous l'eau prête à
déborder de toutes parts. Venise et Amsterdam me semblent mieux
défendues contre la mer que ne l'est Pétersbourg.
Je n'aime pas une ville qui n'est dominée par rien: certes le voisinage
d'une rivière large comme un lac et qui coule à fleur de terre dans une
plaine marécageuse perdue entre la brume du ciel, et les vapeurs de la
mer, était de tous les sites du monde, le moins favorable à la fondation
d'une capitale. Ici l'eau fera raison tôt ou tard de l'orgueil de
l'homme: le granit même n'est pas assuré contre le travail des hivers
dans cette humide glacière où la citadelle bâtie par Pierre-le-Grand a
déjà usé deux fois ses remparts et ses fondements de rochers. On les a
refaits et on les refera encore pour défendre ce chef-d'oeuvre d'orgueil
et de volonté.
J'ai voulu passer le pont à l'instant même pour voir de près cette
fameuse citadelle; mon domestique m'a conduit d'abord en face de la
forteresse, à la maison de Pierre-le-Grand, séparée du château fort par
une route et par un terrain vague. C'est une cabane conservée, dit-on,
dans l'état où l'a laissée le Czar. Dans la citadelle sont enterrés
aujourd'hui les Empereurs, et détenus les prisonniers d'État; singulière
manière d'honorer les morts!... En pensant à tous les pleurs versés là,
_sous_ la tombe des souverains de la Russie, on croit assister aux
funérailles de quelque roi de l'Asie. Même un tombeau arrosé de sang me
semblerait moins impie; les larmes coulent plus longtemps et plus
douloureusement peut-être.
Tandis que l'Empereur ouvrier habitait la cabane, on bâtissait sous ses
yeux sa future capitale. Il faut dire à sa louange qu'alors le palais
lui importait moins que la ville. Une des chambres de cette illustre
chaumière, celle qui servait d'atelier au Czar charpentier, est
aujourd'hui transformée en chapelle; on y entre avec autant de
recueillement que dans les églises les plus révérées de l'Empire. Les
Russes font volontiers des saints de leurs héros. Ils se plaisent à
confondre les terribles vertus de leurs maîtres avec la bienfaisante
puissance de leurs patrons, et s'efforcent de mettre les cruautés de
l'histoire à l'abri de la foi.
Un autre héros russe, fort peu admirable à mon avis, a été sanctifié par
les prêtres grecs: c'est Alexandre Newski, modèle de prudence, mais qui
ne fut martyr ni de la bonne foi, ni de la générosité. L'église
nationale canonisa ce prince plus sage qu'héroïque. C'est l'Ulysse des
saints. On a bâti autour de ses reliques un couvent d'une grandeur
prodigieuse.
Le tombeau, renfermé dans l'église de ce Saint-Alexandre, est à lui seul
un monument; il est composé d'un autel d'argent massif surmonté d'une
espèce de pyramide de même métal, et cette masse de trophées en argent
monte ainsi jusqu'à la voûte d'une vaste église. Le couvent, l'église et
le cénotaphe sont une des merveilles de la Russie. Ils sont situés à
l'extrémité de la rue appelée _la Perspective Newski_; cette promenade
se termine dans la partie de la ville opposée à la citadelle. Je viens
d'aller les contempler avec plus d'étonnement que d'admiration; l'art
n'entre pour rien dans cette oeuvre de piété, mais le luxe en est
prodigieux. Ce qu'il a fallu d'hommes et de lingots pour un tel mausolée
effraye l'imagination. Il y a une heure qu'on m'y a conduit.
On m'a montré, dans la cabane du Czar, un canot construit par lui-même,
et quelques autres objets religieusement conservés; ils sont aujourd'hui
gardés par un vétéran. En Russie, les églises, les palais et beaucoup de
lieux publics ainsi que de maisons particulières, sont confiés à la
surveillance de militaires invalides. Ces malheureux n'auraient aucun
moyen de pourvoir à leur existence dans leur vieillesse, si, au sortir
de la caserne, on ne les changeait en portiers. À ce poste ils
conservent leur longue redingote militaire; c'est une capote de laine
grossière, de couleur sale et terne; à chaque visite que vous faites,
des hommes ainsi vêtus vous reçoivent à la porte des maisons ou à
l'entrée des monuments; ces espèces de spectres en uniforme vous
rappellent la discipline sous laquelle vous vivez. Pétersbourg est un
camp changé en ville.
Mon guide ne me fit pas grâce d'une image ni d'un morceau de bois dans
la chaumière impériale. Le vétéran qui la garde, après avoir allumé
plusieurs cierges dans la chapelle, qui n'est qu'un bouge célèbre, m'a
montré la chambre à coucher de Pierre-le-Grand, empereur de toutes les
Russies; un charpentier de nos jours n'y logerait pas son apprenti.
Cette glorieuse austérité peint l'époque et le pays autant que l'homme;
alors en Russie on sacrifiait tout à l'avenir, on bâtissait des
monuments dont personne n'avait que faire, car les maîtres à qui ces
palais modernes étaient dévolus, n'étaient pas nés, et les constructeurs
de tant de magnifiques édifices, sans éprouver pour eux-mêmes les
besoins du luxe, se contentaient du rôle d'éclaireurs de la
civilisation, précédant de loin les potentats inconnus dont ils
s'enorgueillissaient de préparer les logements. Certes il y a de la
grandeur d'âme dans ce soin que prend un chef et son peuple de la
puissance; et même de la vanité des générations à naître; cette
confiance des hommes vivants en la gloire de leurs arrière-neveux, a
quelque chose de noble et d'original. C'est un sentiment désintéressé,
poétique et fort au-dessus du respect ordinaire des hommes et des
nations pour leurs ancêtres.
Ailleurs on a fait de grandes villes en mémoire des grands faits du
passé: ou bien les cités se sont faites d'elles-mêmes à l'aide des
circonstances et de l'histoire, sans le concours du moins apparent des
calculs humains; Saint-Pétersbourg avec sa magnificence et son immensité
est un trophée élevé par les Russes à leur puissance à venir;
l'espérance qui produit de tels efforts me paraît sublime! Depuis le
temple des Juifs, jamais la foi d'un peuple en ses destinées n'a rien
arraché à la terre de plus merveilleux que Saint-Pétersbourg. Et ce qui
rend vraiment admirable ce legs fait par un homme à son ambitieux pays,
c'est qu'il a été accepté par l'histoire.
La prophétie de Pierre-le-Géant, sculptée dans la mer en blocs de
granit, s'accomplit depuis un siècle sous les yeux de l'univers. Quand
on songe que ces phrases, emphatiques partout ailleurs, ne sont ici que
l'expression juste de la réalité, on s'arrête avec respect et l'on se
dit: Dieu est là! C'est la première fois que l'orgueil me paraît
touchant: partout où la puissance de l'âme humaine se manifeste tout
entière il y a lieu de s'émerveiller.
Au surplus l'histoire de Russie ne date pas comme l'ignorante et frivole
Europe paraît le penser, du règne de Pierre Ier: Moscou explique
Pétersbourg.
La délivrance de la Moscovie après de longs siècles d'invasion; plus
tard le siége et la prise de Kasan par Ivan-le-Terrible; les luttes
acharnées contre la Suède, et tant d'autres brillants et patients faits
d'armes justifient la fière attitude de Pierre-le-Grand et l'humble
confiance de sa nation. La foi en l'inconnu est toujours imposante. Cet
homme de fer avait le droit de s'appuyer sur l'avenir; ce sont les
caractères comme le sien qui font ce que les autres espèrent. Je le vois
avec la simplicité d'un vrai grand seigneur, c'est-à-dire d'un grand
homme assis sur le seuil de cette cabane d'où il prépare en même temps
contre l'Europe une ville, une nation et une histoire. La grandeur de
Pétersbourg n'est pas vide et cette puissante ville dominant ses glaces
et ses marais pour dominer le monde est superbe, moins superbe encore
aux yeux qu'à la pensée! À la vérité, cette merveille a coûté cent mille
hommes engloutis, par obéissance, dans les marais pestilentiels qui sont
aujourd'hui une capitale.
L'Allemagne voit de nos jours s'accomplir un chef-d'oeuvre de critique:
une de ses villes se transforme, savamment, en une ville de la Grèce et
de l'Italie ancienne; mais à la nouvelle Munich il manque un peuple
antique; Pétersbourg eût manqué aux Russes.
Au sortir de la maison de Pierre-le-Grand, j'ai repassé devant le pont
de la Néva qui conduit aux îles, et je suis entré dans la forteresse de
Pétersbourg.
Je vous l'ai dit, ce monument, dont le nom seul inspire la crainte, a
usé deux fois ses remparts et ses fondements de granit, et il n'a pas
cent quarante ans! Quelle lutte!...
Ici les pierres souffrent violence comme les hommes.
On ne m'a pas laissé voir les prisons: il y a des cachots sous l'eau; il
y en a sous les toits; tous sont pleins d'hommes. On ne m'a mené qu'à
l'église où sont renfermés les tombeaux de la famille régnante. J'étais
devant ces tombeaux et je les cherchais encore, ne pouvant me figurer
qu'une pierre carrée, sans ornement, de la longueur et de la largeur
d'un lit, recouverte d'une courte-pointe en drap vert, brodée aux armes
impériales, servît de sépulture à l'Impératrice Catherine Ire, à Pierre
Ier, à Catherine II, et à tant d'autres princes jusqu'à l'Empereur
Alexandre.
La religion grecque bannit la sculpture des églises; elles y perdent en
pompe et en religieuse magnificence plus qu'elles n'y gagnent en
mysticité, d'autant que la foi byzantine s'accommode des dorures, des
ciselures et de certaines peintures d'un goût très-peu sévère. Les Grecs
sont les enfants des iconoclastes, en Russie ils ont cru pouvoir mitiger
la doctrine de leurs pères; ils auraient pu aller plus loin.
Dans cette citadelle funèbre les morts me paraissaient plus libres que
les vivants. Tant que je restai dans son enceinte, il me sembla que je
ne respirais qu'avec peine. Si c'était une idée philosophique qui eût
fait enfermer dans le même tombeau les prisonniers de l'Empereur et les
prisonniers de la mort, les conspirateurs et les souverains contre
lesquels on conspire, je la respecterais; mais je ne vois là que le
cynisme du pouvoir absolu, que la brutale confiance d'un despotisme bien
assuré. Avec cette force surnaturelle, on peut s'élever au-dessus des
petites délicatesses humaines, bonnes pour le commun des gouvernements;
un Empereur de Russie est si plein de ce qu'il se doit à lui-même, que
sa justice ne s'efface pas devant celle de Dieu. Nous autres hommes de
l'Occident, royalistes révolutionnaires, nous ne voyons dans un
prisonnier d'État à Pétersbourg, qu'une innocente victime du despotisme;
les Russes y voient un réprouvé. Voilà où mène l'idolâtrie politique.
Chaque bruit me paraissait une plainte; les pierres gémissaient sous mes
pieds, et mon coeur se déchirait à faire l'écho des douleurs les plus
atroces que l'homme ait jamais fait subir à l'homme. Ah! je plains les
prisonniers de cette forteresse! À juger de l'existence des Russes
enfermés sous la terre par celle des Russes qui se promènent dessus, on
frémit!
J'ai vu ailleurs des châteaux forts, mais ce nom ne voulait pas dire ce
qu'il dit à Pétersbourg. Je frissonnais en pensant que la fidélité la
plus scrupuleuse, la probité la plus intacte ne mettent nul homme à
l'abri des prisons souterraines de la citadelle de Pétersbourg; et mon
coeur se dilata quand je repassai les fossés qui défendent cette triste
enceinte et la séparent du reste du monde.
Hé! qui n'aurait pitié de ce peuple? Les Russes, je parle de ceux des
classes élevées, vivent aujourd'hui sur des préjugés, sur une ignorance
qu'ils n'ont plus!... L'affectation de la résignation me paraît le
dernier degré de l'abjection où puisse tomber une nation esclave; la
révolte, le désespoir seraient plus terribles sans doute, mais moins
ignobles; la faiblesse dégradée au point de se refuser jusqu'à la
plainte, cette consolation de la brute, la peur calmée par l'excès de la
peur; c'est un phénomène moral dont on ne peut être témoin sans verser
des larmes de sang.
Après avoir visité la sépulture des souverains de la Russie, je me suis
fait ramener dans mon quartier et conduire à l'église catholique,
desservie par des moines dominicains. J'y venais demander une messe pour
un anniversaire dont aucun de mes voyages ne m'a encore empêché de faire
la commémoration dans une église catholique. Le couvent des dominicains
est situé dans la Perspective Newski, la plus belle rue de Pétersbourg.
L'église n'est pas magnifique; elle est décente; les cloîtres sont
solitaires; les cours encombrées de débris, de bâtisses; un air de
tristesse règne dans toute la communauté, qui, malgré la tolérance dont
elle jouit, m'a paru peu opulente et surtout peu rassurée. En Russie, la
tolérance n'a pour garantie ni l'opinion publique, ni la constitution de
l'État: comme tout le reste, c'est une grâce octroyée par un homme; et
cet homme peut retirer demain ce qu'il donne aujourd'hui.
En attendant le moment d'entrer chez le prieur, je me suis arrêté dans
l'église; là, j'ai rencontré sous mes pieds une pierre où je lus un nom
qui m'a vivement ému: Poniatowski!... Royale victime de la fatuité, ce
trop crédule amant de Catherine II est enterré là, sans aucune marque de
distinction; mais, dépouillé de la majesté du trône, il lui reste la
majesté du malheur qui ne lui fait pas faute; les infortunes de ce
prince, son aveuglement si cruellement puni, et la perfide politique de
ses ennemis, rendront tous les chrétiens et tous les voyageurs attentifs
à son obscur tombeau.
Près de ce roi exilé a été déposé le corps tronqué de Moreau. L'Empereur
Alexandre l'a fait rapporter là de Dresde. L'idée de réunir les restes
de deux hommes si à plaindre, afin de confondre dans une même prière les
souvenirs de leurs destinées manquées, me paraît une des plus nobles
pensées de ce prince qui, ne l'oublions jamais, a paru grand à son
entrée dans une ville d'où venait de sortir Napoléon.
Vers quatre heures du soir, je me suis enfin souvenu que je n'étais pas
arrivé en Russie seulement pour y voir des monuments plus ou moins
curieux ni pour y faire des réflexions plus ou moins philosophiques; et
j'ai couru chez l'ambassadeur de France.
Là mon mécompte fut grand; j'appris que le mariage de la grande-duchesse
Marie avec le duc de Leuchtenberg devait avoir lieu le surlendemain et
que j'arrivais trop tard pour pouvoir être présenté avant la cérémonie.
Manquer cette solennité de cour dans un pays où la cour est tout,
c'était perdre mon voyage.