Promenade des îles.--Caractère du paysage.--Beautés factices.--Les îles
font partie de Pétersbourg.--Étendue des villes russes.--Les Russes
tapissent sur la rue.--Manière dont ils placent les fleurs dans leurs
maisons.--Les Anglais font le contraire.--Les productions les plus
communes de la nature sont ici du luxe.--Souvenirs de la solitude qui
percent même au milieu des jardins.--But de la civilisation dans le
Nord.--Là le sérieux est dans la vie et la frivolité dans la
littérature.--Le bonheur impossible en Russie.--Vie des gens du monde
pendant leur séjour aux îles.--Ils ne pensent qu'à s'étourdir.--Brièveté
de la belle saison.--Déménagements dès la fin d'août.--Les autres
grandes villes ont plus de solidité que n'en a Pétersbourg.--Ici la vie
n'appartient qu'à un homme.--L'égalité sous le despotisme.--Rigueur des
gouvernements trop logiques.--Le despotisme en grand.--Il faut être
Russe pour vivre en Russie.--Traits caractéristiques de la société
russe.--Attachement affecté pour le prince.--Malheur d'un souverain
tout-puissant.--Source des vertus privées chez les princes
absolus.--Pavillon de l'Impératrice aux îles.--À quoi ressemble le
mouvement de la foule après le passage de l'Impératrice.--Vermine dans
les murs des auberges.--Le palais impérial n'en est pas
exempt.--Portrait de l'homme du peuple quand il est de pure race
slave.--Sa beauté.--La beauté est plus rare chez les femmes.--Coiffure
nationale des femmes: elle devient rare.--Voitures dépourvues
d'élégance.--L'état des paysans russes.--Rapports du paysan avec son
seigneur.--Ils paient pour se faire acheter.--Fortune des particuliers
dans la main de l'Empereur.--Seigneurs massacrés par leurs
serfs.--Réflexions.--Monnaie vivante.--Luxe exécrable.--Différence qu'il
y a entre la condition des ouvriers dans les pays libres et celle des
serfs en Russie.--Le commerce et l'industrie modifieront la situation
actuelle.--Apparence trompeuse.--Personne pour vous éclairer sur le fond
des choses.--Soin qu'on prend de cacher la vérité à l'étranger.--On n'a
le droit de s'intéresser qu'à l'Empereur.--Usurpation religieuse de
Pierre Ier: mal plus grand que tout le bien qu'a fait cet
Empereur.--L'aristocratie russe manque à ses devoirs envers elle-même et
envers le peuple.--Regards scrutateurs des Russes.--Leur conduite envers
les voyageurs qui écrivent.--État de la médecine en Russie.--Mystère
universel.--Les médecins russes seraient meilleure chroniqueurs que
docteurs.--Permission d'assister au mariage de la grande-duchesse
Marie.--Faveur particulière.
Pétersbourg, le même jour, 12 juillet 1839 au soir.
On m'a mené à la promenade des îles; c'est un agréable marécage; jamais
la vase ne fut mieux déguisée sous les fleurs. Figurez-vous un bas-fond
humide, mais que l'eau laisse à découvert pendant l'été, grâce aux
canaux qui servent à égoutter le sol: tel est le terrain qu'on a planté
de superbes bosquets de bouleaux et recouvert d'une foule de charmantes
maisons de campagne. Des avenues de bouleaux, qui avec les pins sont les
seuls arbres indigènes de ces landes glacées, font illusion; on se croit
dans un parc anglais; ce vaste jardin parsemé de _villas_ et de
_cottages_ tient lieu de campagne aux habitants de Pétersbourg; c'est le
camp des courtisans richement habité pendant un moment de l'année, et
désert le reste du temps: voilà ce qu'on nomme le district des îles.
On y arrive en voiture par plusieurs routes fort belles, avec des ponts
jetés sur divers bras de mer.
En parcourant ces allées ombragées, vous pouvez vous croire à la
campagne, mais c'est une campagne monotone et artificielle. Pas de
mouvement de terre, toujours le même arbre: comment produire de grands
effets pittoresques avec de telles données? Le soin des hommes ne
supplée qu'imparfaitement à la pauvreté de la nature. Ils ont fait ici
tout ce qui pouvait se faire malgré le bon Dieu: c'est toujours bien peu
de chose. Sous cette zone, les plantes de serre chaude, les fruits
exotiques, même les produits des mines; l'or et les pierres précieuses
sont moins rares que les arbres les plus communs de nos forêts: avec la
richesse on se procure ici tout ce qui vient sous verre: c'est beaucoup
comme sujet de description dans un conte de fée, cela ne suffit pas dans
un parc. Une des châtaigneraies, une des chênaies de nos collines
seraient des merveilles à Pétersbourg: des maisons italiennes entourées
d'arbres de Laponie, et remplies de fleurs de tous les pays, font un
contraste extraordinaire plutôt qu'agréable.
Les Parisiens qui n'oublient jamais Paris appelleraient cette campagne
peignée les champs Élysées russes. Cependant c'est plus grand, plus
champêtre et à la fois plus orné, plus artificiel que notre promenade de
Paris. C'est aussi plus éloigné des quartiers élégants. Le district des
îles est tout à la fois une ville et une campagne; quelques prés conquis
sur la fange des tourbières vous font par moments croire qu'il y a là
des bois, des villages, des champs véritables: tandis que des maisons en
forme de temples, des pilastres encadrant des serres chaudes, des
colonnades devant des palais, des salles de spectacle à péristyles
antiques, vous prouvent que vous n'êtes pas sorti de la ville.
Les Russes s'enorgueillissent à juste titre de ce jardin arraché à tant
de frais au sol spongieux de Pétersbourg. Mais si la nature est vaincue,
elle se souvient de sa défaite, et ne se soumet qu'avec humeur; les
friches recommencent de l'autre côté de la haie du parc. Heureux les
pays où la terre et le ciel luttent de profusion pour embellir le séjour
de l'homme et pour lui rendre la vie facile et douce!
J'insisterais peu sur les désagréments de ce sol disgracié; je ne
regretterais pas tant le soleil du Midi en voyageant dans le Nord, si
les Russes affectaient moins de dédaigner ce qui manque à leur pays:
leur parfait contentement s'étend jusqu'au climat, jusqu'à la terre;
naturellement portés aux fanfaronnades ils sont fats même pour la
nature, comme ils sont fiers de la société qui les environne; ces
prétentions m'empêchent de me résigner comme ce serait mon devoir, et
comme c'était mon intention, à tous les inconvénients des contrées
septentrionales.
Le delta renfermé entre la ville et l'une des embouchures de la Néva est
aujourd'hui entièrement occupé par cette espèce de parc; il est
cependant compris dans l'enceinte de Pétersbourg: les villes russes
renferment des pays. Celui-ci serait devenu un des quartiers populeux de
la nouvelle capitale si l'on avait suivi plus exactement le plan du
fondateur. Mais peu à peu Pétersbourg s'est réfugié au midi du fleuve
dans l'espoir d'échapper aux inondations et le terrain marécageux des
îles a été réservé exclusivement aux maisons de printemps des personnes
les plus riches et les plus élégantes de la cour: ces maisons sont à
moitié cachées sous l'eau et sous la neige pendant neuf mois de l'année;
alors les loups font la ronde autour du pavillon de l'Impératrice. Mais
rien n'égale pendant les trois autres mois le luxe de fleurs de ces
casins glacés le reste du temps; néanmoins sous cette élégance factice,
perce le naturel des indigènes; la manie de briller est la passion
dominante des Russes; aussi dans leurs salons, les fleurs sont-elles
placées non pas de manière à rendre l'intérieur de l'habitation plus
agréable, mais à être admirées du dehors: c'est absolument le contraire
de ce qui se voit en Angleterre où l'on se garde avant tout de _tapisser
sur la rue_. Les Anglais sont les hommes de la terre qui ont su le mieux
remplacer le style par le goût: leurs monuments sont des chefs-d'oeuvre
de ridicule, et leurs habitations particulières, des modèles d'élégance
et de bon sens.
Aux îles, toutes les maisons et tous les chemins se ressemblent. Dans
cette promenade l'étranger erre sans ennui, du moins le premier jour.
L'ombre du bouleau est transparente; mais sous le soleil du Nord on ne
cherche pas une feuillée bien épaisse. Un canal succède à un lac, une
prairie à un bosquet, une cabane à une villa, une allée à une allée au
bout de laquelle vous retrouvez des sites tout pareils à ceux que vous
venez de laisser derrière vous. Ces tableaux rêveurs captivent
l'imagination sans l'intéresser vivement, sans piquer la curiosité:
c'est du repos; et le repos est chose précieuse à la cour de Russie.
Toutefois il n'y est pas estimé ce qu'il vaut.
Pendant quelques mois un théâtre égaye tant qu'il peut ce quartier d'été
des grands seigneurs russes. Aux alentours de la salle de spectacle, des
rivières artificielles, des canaux ombragés, forment des allées d'eau,
même cette eau s'étend quelquefois en petits lacs qui nourrissent
l'herbe de leurs rives... l'herbe!... merveilleuse création de l'art
sous un sol qui de soi ne produit que de la bruyère et des lichens; on
se promène entre une infinité d'habitations obstruées de fleurs et
cachées parmi les arbres comme les fabriques d'un parc anglais; mais
malgré ces prodiges, la pâle et monotone verdure du bouleau attriste
toujours l'aspect de cette ville jardin! Là le luxe le plus dispendieux
ne peut s'appeler du superflu, car il y faut épuiser toutes les
ressources de l'art, et dépenser des trésors pour produire ce qui vient
de soi-même ailleurs, ce qu'on regarde comme des choses de pure
nécessité.
Une lointaine forêt de pins élève par intervalles ses maigres et tristes
aiguilles au-dessus des toits de quelques _villas_ bâties en planches et
peintes en pierre. Ces souvenirs de la solitude percent à travers la
parure éphémère des jardins comme pour témoigner de la rigueur de
l'hiver et du voisinage de la Finlande.
Le but de la civilisation du Nord est sérieux. Sous ces climats la
société est le fruit, non des plaisirs de l'homme, non d'intérêts et de
passions faciles à contenter, mais d'une volonté persistante et toujours
contrariée qui pousse les peuples à d'incompréhensibles efforts. Là si
les individus s'unissent, c'est pour lutter contre une nature rebelle et
qui répond toujours avec peine aux appels qu'on lui fait. Cette
tristesse, cette âpreté du monde physique engendre un ennui qui me fait
comprendre les tragédies du monde politique si fréquentes dans cette
cour. Là le drame se passe dans le monde positif, tandis que le théâtre
reste livré au vaudeville qui ne fait peur à personne; en fait de
spectacle ce qu'on préfère ici c'est le Gymnase, en fait de lecture,
Paul de Kock. Les divertissements futiles sont les seuls permis en
Russie. Sous un tel ordre de choses la vie réelle est trop sérieuse pour
admettre une littérature grave. La farce, l'idylle ou l'apologue, bien
voilé, peuvent seuls subsister en présence d'une si terrible réalité.
Que si sous cette température hostile les précautions du despotisme
viennent encore accroître les difficultés de l'existence, tout bonheur
sera refusé à l'homme, tout repos lui deviendra impossible. Paix,
félicité: ce sont ici des mots aussi vagues que celui de paradis.
Paresse sans loisir, inertie inquiète: voilà le résultat inévitable de
l'autocratie boréale.
Les Russes jouissent peu de cette campagne qu'ils ont créée à leur
porte. Les femmes vivent l'été aux îles comme l'hiver à Pétersbourg: se
levant tard, faisant leur toilette le jour, des visites le soir, et
jouant toute la nuit: s'oublier, s'étourdir: tel est le but apparent de
toutes les existences.
Le printemps des îles commence au milieu de juin et dure jusqu'à la fin
d'août; dans ces deux mois, excepté cette année, on a huit jours de
chaleur répartis sur tout l'été; les soirées sont humides, les nuits
transparentes, mais nébuleuses, les jours gris; et la vie deviendrait
d'une tristesse insupportable pour quiconque se laisserait induire à la
réflexion. En Russie converser c'est conspirer, penser c'est se
révolter: hélas! la pensée n'est pas seulement un crime, c'est un
malheur.
L'homme ne pense que pour améliorer son sort et celui des autres hommes;
mais lorsqu'on ne peut rien changer à rien, la pensée inutile n'envenime
dans l'âme, qu'elle empoisonne faute d'autre emploi. Et voilà pourquoi
dans le grand monde russe on danse à tout âge.
Une fois l'été passé, une pluie fine comme des aiguilles tombe
incessamment pendant des semaines. Alors, en deux jours, on voit les
bouleaux des îles se dépouiller de leurs feuilles, les maisons de leurs
fleurs et de leurs habitants; les rues, les ponts se couvrent de chars à
déménagement, d'équipages crottés où s'entassent pêle-mêle avec le
désordre, l'incurie et la malpropreté naturels aux peuples de race
slave, des meubles, des étoffes, des planches, des caisses[16], et
pendant que ce convoi de l'été s'achemine à pas lents vers l'autre
extrémité de la ville, quelques équipages à quatre chevaux, quelques
drowskas élégants reconduisent rapidement dans leur séjour d'hiver les
propriétaires de ces trésors emmagasinés jusqu'à l'année suivante. Voilà
comment l'homme riche du Nord, revenu des trop passagères illusions de
son été, fuit devant la bise, et comment les ours et les loups rentrent
en possession de leurs légitimes domaines! Le silence reprend ses
anciens droits sur les marais glacés, et la société frivole interrompt
pour neuf mois ses représentations du désert. Acteurs et spectateurs,
tous quittent la ville de bois pour la ville de pierre; mais ils ne
s'aperçoivent guère du changement, car à Pétersbourg la neige des nuits
d'hiver répand presque autant d'éclat que le soleil des jours d'été; et
les poêles russes sont plus chauds que les rayons d'une lumière oblique.
Le spectacle fini, on reploie les coulisses, les toiles, on éteint les
lampes, les fleurs du caprice tombent, et quelques arbres malvenants
gémissent seuls pendant neuf mois au-dessus des joncs du pâle marécage;
alors les tourbières du pôle mises à nu, attristent de nouveau la forêt
clair-semée qu'on appelait l'Ingrie et dont on a tiré Pétersbourg par
enchantement.
Ce qui arrive aux îles tous les ans, arrivera une fois à la ville
entière. Que cette capitale sans racines dans l'histoire, soit oubliée
du souverain, un seul jour; qu'une politique nouvelle porte ailleurs la
pensée du maître, le granit caché sous l'eau s'émiette, les basses
terres inondées rentrent dans leur état naturel et les hôtes de la
solitude reprennent possession de leur gîte.
Ces idées occupent la pensée de tous les étrangers qui se promènent
parmi les légers équipages de Pétersbourg; personne ne croit à la durée
de cette merveilleuse capitale. Pour peu qu'on médite (et quel est le
voyageur digne de son métier qui ne médite pas?) on prévoit telle
guerre, tel revirement de la politique qui ferait disparaître cette
création de Pierre Ier, comme une bulle de savon sous un souffle, comme
une lanterne magique dont on éteint la lumière.
Nulle part je ne fus plus pénétré de l'instabilité des choses humaines;
souvent à Paris, à Londres, je me disais: un temps viendra où ce
bruyant séjour sera plus silencieux qu'Athènes, que Rome, Syracuse ou
Carthage: mais il n'est donné à nul homme de pressentir l'heure ni la
cause immédiate de cette destruction, tandis que la disparition de
Pétersbourg peut se prévoir; elle peut arriver demain au milieu des
chants de triomphe de son peuple victorieux. Le déclin des autres
capitales suit l'extermination de leurs habitants, celle-ci périra au
moment même où les Russes verront leur puissance s'étendre. Je crois à
la durée de Pétersbourg comme à celle d'un système politique, comme à la
constance d'un homme. C'est ce qu'on ne peut dire d'aucune autre ville
du monde.
Quelle terrible force que celle qui fit sortir du désert une capitale et
qui d'un mot peut rendre à la solitude tout ce qu'elle lui a pris! Ici
la vie propre n'appartient qu'au souverain: la destinée, la force, la
volonté d'un peuple entier sont renfermées dans une tête. L'Empereur de
Russie est la personnification du pouvoir social: au-dessous de lui
règne l'égalité telle que la rêvent les démocrates modernes
gallo-américains, Fourriéristes, etc. Mais les Russes reconnaissent une
cause d'orage de plus que les autres hommes: la colère de l'Empereur. La
tyrannie républicaine ou monarchique fait détester l'égalité absolue. Je
ne crains rien tant qu'une logique inflexible appliquée à la politique.
Si la France est matériellement heureuse depuis dix ans, c'est peut-être
parce que l'apparente absurdité qui préside à ses affaires est une haute
sagesse pratique; le fait substitué à la spéculation nous domine.
En Russie, le principe du despotisme fonctionne toujours avec une
rigueur mathématique et le résultat de cette extrême conséquence est une
extrême oppression. En voyant cet effet rigoureux d'une politique
inflexible, on est indigné, et l'on se demande avec effroi d'où vient
qu'il y a si peu d'humanité dans les oeuvres de l'homme. Mais trembler ce
n'est pas dédaigne: on ne méprise pas ce qu'on craint.
En contemplant Pétersbourg et en réfléchissant à la terrible vie des
habitants de ce camp de granit, on peut douter de la miséricorde de
Dieu, on peut gémir, blasphémer, on ne saurait s'ennuyer. Il y a là un
mystère incompréhensible; mais en même temps une prodigieuse grandeur.
Le despotisme organisé comme il l'est ici, devient un inépuisable sujet
d'observations et de méditation. Cet Empire colossal que je vois se
lever tout à coup devant moi à l'Orient de l'Europe, de cette Europe où
les sociétés souffrent de l'appauvrissement de toute autorité reconnue,
me fait l'effet d'une résurrection. Je me crois en présence de quelque
nation de l'Ancien Testament et je m'arrête avec un effroi mêlé de
curiosité aux pieds du géant antédiluvien.
Ce qu'on voit du premier coup d'oeil en entrant au pays des Russes, c'est
que la société telle qu'elle est arrangée par eux, ne peut servir qu'à
leur usage; il faut être Russe pour vivre en Russie: et pourtant en
apparence tout s'y passe comme ailleurs. Il n'y a de différence que dans
le fond des choses.
Ce soir c'était une revue du monde élégant que j'étais allé faire aux
îles: le monde élégant est, dit-on, le même partout; néanmoins je n'ai
senti et pensé que des choses particulières: c'est que chaque société a
une âme et que cette âme a beau se laisser endoctriner comme une autre
par la fée qu'on appelle civilisation, et qui n'est que la mode de
chaque siècle, elle conserve son caractère original.
Ce soir toute la ville de Pétersbourg, c'est-à-dire la cour, y compris
sa suite, la domesticité, s'était réunie aux îles, non pour le plaisir
désintéressé de la promenade par un beau jour, ce plaisir paraîtrait
fade aux courtisans qui font la foule en ce pays; mais pour y voir
passer _le paquebot_ de l'Impératrice, spectacle sur lequel on ne se
blase jamais. Ici tout souverain est un dieu; toute princesse est une
Armide, une Cléopâtre. Le cortége de ces divinités changeantes est
immuable; il se grossit d'un peuple toujours également fidèle, accouru
sur leurs pas; à cheval, à pied, en voiture, le prince régnant est
toujours à la mode et tout-puissant chez ce peuple.
Cependant ces hommes si soumis ont beau faire et beau dire, leur
enthousiasme est contraint: c'est l'amour du troupeau pour le berger qui
le nourrit pour le tuer. Un peuple sans liberté a des instincts, il n'a
pas de sentiments; ces instincts se manifestent souvent d'une manière
importune et peu délicate: les Empereurs de Russie doivent être excédés
de soumission; parfois l'encens fatigue l'idole. À la vérité ce culte
admet des entr'actes terribles. Le gouvernement russe est une monarchie
absolue, tempérée par l'assassinat; et quand le prince tremble, il ne
s'ennuie plus; il vit donc entre la terreur et le dégoût. Si l'orgueil
du despote veut des esclaves, l'homme cherche des semblables: or, un
Czar n'a point de semblables; l'étiquette et la jalousie font à l'envi
la garde autour de son coeur solitaire. Il est à plaindre plus encore que
ne l'est son peuple, surtout s'il vaut quelque chose.
J'entends vanter les joies domestiques que goûte l'Empereur Nicolas,
mais j'y vois la consolation d'une belle âme plus que la preuve d'un
bonheur complet. Le dédommagement n'est pas la félicité, au contraire,
le remède constate le mal; un Empereur de Russie a toujours du coeur de
reste, quand il en a; de là les vertus privées trop admirées chez
l'Empereur Nicolas.
Ce soir l'Impératrice ayant quitté Péterhoff par mer, a débarqué à son
pavillon des îles; c'est là qu'elle vient attendre le moment du mariage
de sa fille qui doit se célébrer demain au nouveau palais d'hiver.
Lorsqu'elle loge aux îles, les ombrages qui environnent son pavillon
servent d'abri pendant le jour à son régiment des chevaliers-gardes,
l'un des plus beaux de l'armée.
Nous sommes arrivés trop tard pour la voir sortir de son bateau sacré;
mais nous avons trouvé la foule encore émue du passage rapide de l'astre
impérial. Les seuls tumultes possibles en Russie ce sont des joutes de
flatteurs. Le sillage est sensible dans une foule de courtisans comme il
l'est sur la mer où les plus gros vaisseaux laissent les plus longues
traces. Ce soir le bouillonnement humain ressemblait tout à fait à
l'agitation des vagues après le passage d'un puissant bâtiment de
guerre. L'altier navire fend les flots à toutes voiles et l'onde écume
longtemps encore après que la nef qui vient de la sillonner est entrée
dans le port.
J'ai donc enfin respiré l'air de la cour! Mais jusqu'ici je n'ai pu
apercevoir aucune des divinités qui le font souffler sur les mortels.
Les maisons de plaisance les plus remarquables sont bâties autour, ou du
moins dans le voisinage de ce pied-à-terre impérial. Ici l'homme vit des
regards du maître comme la plante des rayons du soleil; l'air appartient
à l'Empereur; on n'en respire que ce qu'il en départ inégalement à
chacun: chez le vrai courtisan le poumon obéit comme les épaules.
Il y a du calcul partout où il y a une cour, et une société; mais nulle
part il n'est à découvert comme ici. Cet Empire est une grande salle de
comédie où de toutes les loges on voit dans les coulisses.
Il est une heure du matin; le soleil va se lever; je ne puis dormir
encore; je finirai donc ma nuit comme je l'ai commencée, en vous
écrivant _sans lumière_.
Malgré les prétentions des Russes à l'élégance, les étrangers ne peuvent
trouver dans tout Pétersbourg une auberge supportable. Les grands
seigneurs amènent ici de l'intérieur de l'Empire une suite toujours
nombreuse: comme il est leur propriété, l'homme est leur luxe. Sitôt que
les valets sont laissés seuls dans l'appartement du maître, ils se
vautrent à l'orientale sur tous les meubles qu'ils remplissent de
vermine; ces bêtes passent du crin dans le bois, du bois dans le plâtre,
dans les plafonds, dans les murs, dans les planchers; en peu de jours
l'habitation est infectée sans ressources, et l'impossibilité de donner
de l'air aux maisons pendant l'hiver éternise le mal.
Le nouveau palais impérial rebâti à tant de frais d'hommes et d'argent,
est déjà rempli de ces bêtes; on dirait que les malheureux ouvriers qui
se tuèrent à orner plus vite l'habitation du maître, ont d'avance vengé
leur mort en inoculant leur vermine à ces murs homicides; déjà plusieurs
chambres du palais impérial sont closes et cernées avant d'avoir été
occupées. Si le château est infecté de cette troupe d'ennemis nocturnes,
comment dormirais-je chez Coulon? J'y renonce, mais la clarté des nuits
me console de tout.
Tout à l'heure, à peine revenu des îles, à minuit, je suis encore
ressorti à pied pour recueillir mes souvenirs et repasser dans ma
mémoire les conversations qui m'avaient le plus intéressé pendant cette
journée. Je vous en donnerai le résumé dans un instant.
Cette promenade solitaire m'a conduit à la belle rue appelée la
Perspective Newski. Je voyais briller de loin, à la lueur du crépuscule,
les petites colonnes de la tour de l'Amirauté, surmontée de sa haute
aiguille métallique. La flèche de ce minaret chrétien est plus aiguë
qu'aucun clocher gothique; elle est dorée tout entière avec l'or des
ducats qui furent envoyés en présent à l'Empereur Pierre Ier par les
États-unis de Hollande.
Cette chambre d'auberge, d'une malpropreté révoltante, et ce monument
d'une magnificence fabuleuse, voilà Pétersbourg.
Comme vous le voyez, les contrastes ne manquent pas dans cette ville où
l'Europe se donne en spectacle à l'Asie et l'Asie à l'Europe.
Le peuple est beau; les hommes de pure race slave, amenés de l'intérieur
par les riches seigneurs qui les emploient à leur service, ou qui leur
permettent d'exercer divers métiers dans Pétersbourg pendant un certain
laps de temps, sont remarquables par leurs cheveux blonds et leur teint
rosé, mais surtout par la perfection de leur profil qui rappelle les
statues grecques; leurs yeux taillés en amande ont la coupe asiatique
avec la couleur du Nord; ils sont ordinairement bleus de faïence, et ils
ont une expression de douceur, de grâce et de fourberie particulière. Ce
regard, toujours mobile, donne à l'iris des teintes chatoyantes et qui
varient depuis le vert du serpent, le gris du chat jusqu'au noir de la
gazelle, quoique le fond reste bleu; la bouche, ornée d'une moustache
dorée et soyeuse, est d'une coupe parfaitement pure, et les dents,
éclatantes de blancheur, éclairent le visage; leur forme quelquefois
aiguë les rend alors semblables aux dents du tigre ou à une scie; le
plus souvent cependant elles sont d'une régularité parfaite. Le costume
de ces hommes est toujours original; c'est tantôt la tunique grecque
avec une ceinture de couleur tranchante, tantôt la robe persane, tantôt
la redingote russe courte, fourrée en peau de mouton tournée vers le
dehors ou vers le dedans, selon la température.
Les femmes du peuple sont moins belles; on en rencontre peu dans les
rues et celles qu'on y voit n'ont rien d'attrayant; elles paraissent
abruties. Chose singulière! les hommes ont de la recherche et les femmes
de la négligence dans leur parure. Cela tient peut-être à ce que les
hommes sont attachés à la maison des grands seigneurs par leur service.
Les femmes du peuple ont la démarche pesante; elles portent pour
chaussure de grosses bottes de cuir gras qui leur déforment le pied;
leur personne, leur taille, tout en elles est sans élégance; leur teint
terreux, même lorsqu'elles sont jeunes, n'a pas l'éclat de celui des
hommes. Leur petite redingote à la russe, courte, ouverte par devant,
est garnie de fourrures presque toujours déchirées et qui tombent en
lambeaux. Ce costume serait joli, s'il était _mieux porté_, comme disent
nos marchands, et si l'effet n'en était gâté le plus souvent par une
taille déformée et par une malpropreté repoussante; la coiffure
nationale des femmes russes est belle, mais elle devient rare; on ne la
voit plus, m'a-t-on dit, que sur la tête des nourrices et sur celle des
femmes de la cour aux jours de cérémonie; c'est une espèce de tour de
carton, dorée, brodée et très-évasée du haut.
Les attelages sont pittoresques; les chevaux ont de la vitesse, du nerf
et du sang, mais les équipages que j'ai vus réunis ce soir aux îles,
sans en excepter les voitures des plus grands seigneurs, sont dépourvus
d'élégance, ils manquent même de propreté. Ceci m'explique le désordre,
la négligence des domestiques du grand-duc héritier, la pesanteur, le
vilain vernis de ses carrosses que j'ai vus lors du passage de ce prince
à Ems. La magnificence en gros, le luxe voyant, la dorure, l'air de
grandeur, sont naturels aux seigneurs russes: l'élégance, le soin, la
propreté ne le sont pas. Autre chose est d'aimer à étonner les passants
par l'opulence, autre chose de jouir de la richesse, même en secret,
comme d'un moyen de se cacher à soi-même le plus qu'on peut les tristes
conditions de l'existence humaine.
On m'a conté ce soir plusieurs traits curieux relatifs à ce que nous
appelons l'esclavage des paysans russes.
Il est difficile de nous faire une juste idée de la vraie position de
cette classe d'hommes qui n'ont aucun droit reconnu, et qui cependant
sont la nation même. Privés de tout par les lois, ils ne sont pas aussi
dégradés au moral qu'ils sont socialement avilis; ils ont de l'esprit,
quelquefois de la fierté; mais ce qui domine dans leur caractère et dans
la conduite de leur vie entière, c'est la ruse. Personne n'a le droit de
leur reprocher cette conséquence trop naturelle de leur situation. Ce
peuple toujours en garde contre des maîtres dont il éprouve à chaque
instant la mauvaise foi effrontée, compense à force de finesse le manque
de probité des seigneurs envers leurs serfs.
Les rapports du paysan avec le possesseur de la terre ainsi qu'avec la
patrie, c'est-à-dire l'Empereur qui représente l'État, seraient un objet
d'étude digne à lui seul d'un long séjour dans l'intérieur de la Russie.
Dans beaucoup de parties de l'Empire les paysans croient qu'ils
appartiennent à la terre, condition d'existence qui leur paraît
naturelle, tandis qu'ils ont peine à comprendre comment des hommes sont
la propriété d'un homme. Dans beaucoup d'autres contrées les paysans
pensent que la terre leur appartient. Ceux-ci sont les plus heureux,
s'ils ne sont les plus soumis des esclaves.
Il y en a qui, lorsqu'on les met en vente, envoient au loin prier un
maître dont la réputation de bonté est venue jusqu'à eux, de les
acheter, eux, leurs terres, leurs enfants et leurs bêtes, et si ce
seigneur, célèbre parmi eux pour sa douceur (je ne dis pas pour sa
justice, le sentiment de la justice est inconnu en Russie, même parmi
les hommes dénués de tout pouvoir), si ce seigneur désirable n'a pas
d'argent, ils lui en donnent afin d'être sûrs qu'ils n'appartiendront
qu'à lui. Alors le bon seigneur, pour contenter ses nouveaux paysans,
les achète de leurs propres deniers et les accepte comme serfs; puis il
les exempte d'impôts pendant un certain nombre d'années, les
dédommageant ainsi du prix de leurs personnes qu'ils lui ont payé
d'avance, en acquittant pour lui la somme qui représente la valeur du
domaine dont ils dépendent, et dont ils l'ont, pour ainsi dire, forcé de
devenir propriétaire. Voilà comment le serf opulent met le seigneur
pauvre en état de le posséder à perpétuité, lui et ses descendants.
Heureux de lui appartenir et à sa postérité, pour échapper par là au
joug d'un maître inconnu, ou d'un seigneur réputé méchant. Vous voyez
que la sphère de leur ambition n'est pas encore bien étendue.
Le plus grand malheur qui puisse arriver à ces hommes plantes, c'est de
voir leur sol natal vendu: on les vend toujours avec la glèbe à laquelle
ils sont toujours attachés; le seul avantage réel qu'ils aient retiré
jusqu'ici de l'adoucissement des lois modernes, c'est qu'on ne peut plus
vendre l'homme sans la terre. Encore cette défense est-elle éludée par
des moyens connus de tout le monde: ainsi au lieu de vendre une terre
entière avec ses paysans, on vend quelques arpents et cent et deux cents
hommes par arpent. Si l'autorité apprend cette escobarderie, elle sévit;
mais elle a rarement l'occasion d'intervenir, car entre le délit et la
justice suprême, c'est-à-dire l'Empereur, il y a tout un monde de gens
intéressés à perpétuer et à dissimuler les abus...
Les propriétaires souffrent autant que les serfs de cet état de choses,
surtout ceux dont les affaires sont dérangées. La terre est difficile à
vendre, si difficile qu'un homme qui a des dettes et qui veut les payer,
finit par emprunter à la banque impériale les sommes dont il a besoin,
et la banque prend hypothèque sur les biens de l'emprunteur. Il résulte
de là que l'Empereur devient le trésorier et le créancier de toute la
noblesse russe, et que la noblesse ainsi bridée par le pouvoir suprême
est dans l'impossibilité de remplir ses devoirs envers le peuple.
Un jour, un seigneur voulait vendre une terre: la nouvelle de ce projet
met le pays en alarme; les paysans du seigneur députent vers lui les
anciens du village qui se jettent à ses pieds et lui disent en pleurant
qu'ils ne veulent pas être vendus. «Il le faut, répond le seigneur, il
n'est pas dans mes principes d'augmenter l'impôt que paient mes paysans;
cependant je ne suis pas assez riche pour garder une terre qui ne me
rapporte presque rien.--N'est-ce que cela, s'écrient les députés des
domaines du seigneur, nous sommes assez riches, nous, pour que vous
puissiez nous garder.» Aussitôt, de leur plein gré, ils fixent leurs
redevances au double de ce qu'ils payaient depuis un temps immémorial.
D'autres paysans, avec moins de douceur et une finesse plus détournée,
se révoltent contre leur maître, uniquement dans l'espoir qu'ils
deviendront serfs de la couronne. C'est le but de l'ambition de tous les
paysans russes.
Affranchissez brusquement de tels hommes, vous mettez le feu au pays. Du
moment où les serfs séparés de la terre verraient qu'on la vend, qu'on
la loue, qu'on la cultive sans eux, ils se lèveraient en masse, en
criant qu'on les dépouille de leur bien.
Dernièrement dans un village lointain où le feu avait pris, les paysans
qui se plaignaient de leur seigneur à cause de sa tyrannie, ont profité
du désordre qu'ils avaient peut-être causé eux-mêmes, pour se saisir de
leur ennemi, c'est-à-dire de leur maître, pour l'entraîner à l'écart,
l'empaler et le faire rôtir au feu même de l'incendie; ils ont cru se
justifier suffisamment de ce crime en assurant _par serment_ que cet
infortuné avait voulu brûler leurs maisons et qu'ils n'avaient fait que
se défendre.
Sur de tels actes l'Empereur ordonne le plus souvent la déportation du
village entier en Sibérie; voilà ce qu'on appelle à Pétersbourg:
_peupler l'Asie_.
Quand je pense à ces faits et à une foule d'autres cruautés plus ou
moins secrètes qui ont lieu journellement dans le fond de cet immense
Empire, où les distances favorisent également la révolte et
l'oppression, je prends le pays, le gouvernement et toute la population
en haine; un malaise indéfinissable me saisit, je ne songe plus qu'à
fuir.
Le luxe de fleurs et de livrées étalé chez les grands m'amusait; il me
révolte, et je me reproche comme un crime le plaisir que j'ai pris à le
contempler d'abord: la fortune d'un propriétaire se suppute ici en têtes
de paysans. L'homme non libre est monnayé, il vaut l'un dans l'autre dix
roubles par an à son propriétaire qu'on appelle libre parce qu'il a des
serfs. Il y a des contrées où chaque paysan rapporte trois et quatre
fois cette somme à son seigneur. En Russie, la monnaie humaine change de
valeur comme chez nous la terre, qui double de prix selon les débouchés
qu'on trouve à ses produits. Je passe ici mon temps à calculer malgré
moi, combien il faut de familles pour payer un chapeau, un châle; si
j'entre dans une maison, un rosier, un hortensia, ne sont pas à mes yeux
ce qu'ils me paraîtraient ailleurs: tout me semble teint de sang; je ne
vois de la médaille que le revers. La somme des âmes condamnées à
souffrir jusqu'à la mort pour compléter les aunes d'étoffe employées
dans l'ameublement, dans l'ajustement d'une jolie femme de la cour,
m'occupe plus que sa parure et sa beauté. Absorbé par le travail de
cette triste supputation, je me sens devenir injuste; il est telle
personne dont la figure toute charmante me rappelle, en dépit de mes
réclamations secrètes, les caricatures contre Bonaparte répandues en
1813 dans la France et dans l'Europe. Quand vous aperceviez d'un peu
loin le colosse de l'Empereur, il était ressemblant, mais en regardant
de près cette image, vous reconnaissiez que chaque trait du visage était
un composé de cadavres mutilés.
Partout le pauvre travaille pour le riche qui le paie; mais ce pauvre
dont le temps est rétribué par l'argent d'un autre homme, n'est pas
parqué pour sa vie dans un clos comme une pièce de bétail, et bien qu'il
soit obligé de vaquer au labeur qui lui fournit chaque jour le pain de
ses enfants, il jouit d'une sorte de liberté au moins apparente; or
l'apparence, c'est presque tout pour un être à vue bornée et à
l'imagination sans borne. Chez nous, le mercenaire a le droit de changer
de pratiques, de domicile, même de métier, son travail n'est pas
considéré comme la rente du riche qui l'emploie; mais le serf russe est
la chose du seigneur: enrôlé depuis sa naissance jusqu'à sa mort au
service d'un même maître, sa vie représente à ce propriétaire de son
travail une parcelle de la somme nécessaire à des caprices, à des
fantaisies annuelles; certes, dans un état constitué de la sorte, le
luxe n'est plus innocent, il n'a point d'excuse. Toute société où la
classe moyenne n'existe pas, devrait proscrire le luxe comme un
scandale, parce que, dans les pays bien organisés, ce sont les profits
que cette classe retire de la vanité des classes supérieures qui
motivent et excusent l'opulence des riches.
Si, comme on le dit, la Russie devient un pays industriel, les rapports
du serf avec le possesseur de la terre ne tarderont pas à se modifier;
une population de marchands et d'artisans indépendants s'élèvera entre
les nobles et les paysans, mais aujourd'hui elle commence à peine à
naître; elle se recrute encore presque uniquement parmi des étrangers.
Les fabricants, les commerçants, les marchands sont presque tous des
Allemands.
Il n'est que trop facile ici de se laisser prendre aux apparences de la
civilisation. Si vous voyez la cour et les gens qui la grossissent, vous
vous croyez chez une nation avancée en culture et en économie politique;
mais lorsque vous réfléchissez aux rapports qui existent entre les
diverses classes de la société, lorsque vous voyez combien ces classes
sont encore peu nombreuses, enfin lorsque vous examinez attentivement le
fond des moeurs et des choses, vous apercevez une barbarie réelle à peine
déguisée sous une magnificence révoltante.
Je ne reproche pas aux Russes d'être ce qu'ils sont; ce que je blâme en
eux, c'est la prétention de paraître ce que nous sommes. Ils sont encore
incultes; cet état laisse du moins le champ libre à l'espérance, mais je
les vois incessamment occupés du désir de singer les autres nations, et
ils les singent à la façon des singes, en se moquant de ce qu'ils
copient. Alors je me dis: voilà des hommes perdus pour l'état sauvage et
manqués pour la civilisation, et le terrible mot de Voltaire ou de
Diderot, oublié en France, me revient à l'esprit: «Les Russes sont
pourris avant que d'être mûrs.»
À Pétersbourg, tout a l'air opulent, grand, magnifique, mais si vous
jugiez de la réalité d'après cette figure des choses, vous vous
trouveriez étrangement déçu; d'ordinaire le premier effet de la
civilisation, c'est de rendre la vie matérielle facile; ici tout est
difficile; une apathie rusée, tel est le secret de la vie du commun des
hommes.
Voulez-vous apprendre avec exactitude ce qu'il faut voir dans cette
grande ville? si Schnitzler ne vous suffit pas, vous ne trouverez point
d'autre guide[17]; nul libraire ne vend un indicateur complet des
curiosités de Pétersbourg; or, les hommes instruits que vous questionnez
ont un intérêt à ne vous éclairer pas, ou ils ont autre chose à faire
qu'à vous répondre; l'Empereur, le lieu qu'il habite, le projet qui
l'occupe ostensiblement, voilà le seul sujet digne d'absorber la pensée
d'un Russe qui pense. Ce catéchisme de cour suffit à la vie. Tous ont le
désir de se rendre agréables au maître en contribuant à cacher quelque
coin de la vérité aux voyageurs. Personne ne songe à favoriser les
curieux; on aime à les tromper par des documents faux; il faudrait le
talent d'un grand critique pour bien voyager en Russie. Sous le
despotisme, curiosité est synonyme d'indiscrétion; l'Empire, c'est
l'Empereur régnant; s'il se porte bien, vous êtes dispensé de tout autre
souci, et votre coeur et votre esprit ont le pain quotidien. Pourvu que
vous sachiez où réside et comment vit cette raison de toute pensée, ce
moteur de toute volonté, de toute action, vous, étranger ou sujet russe,
vous n'avez rien à demander à la Russie, pas même votre chemin, car sur
le plan russe de la ville de Pétersbourg, vous ne trouvez indiqué que le
nom des principales rues.
Et pourtant cet effrayant degré de puissance n'a pas suffi au Czar
Pierre; cet homme ne s'est pas contenté d'être la raison de son peuple,
il en a voulu être la conscience; il a osé faire le destin des Russes
dans l'éternité, comme il ordonnait de leurs démarches dans ce monde. Ce
pouvoir qui suit l'homme au delà du tombeau me paraît monstrueux; le
souverain qui n'a pas reculé devant une telle responsabilité, et qui,
malgré ses longues hésitations, apparentes ou réelles, a fini par se
rendre coupable d'une si exorbitante usurpation, a fait plus de mal au
monde par ce seul attentat contre les prérogatives du prêtre et la
liberté religieuse de l'homme, que de bien à la Russie par toutes ses
qualités guerrières, administratives, et par son génie industrieux. Cet
Empereur, type et modèle de l'Empire et des Empereurs actuels, est un
singulier composé de grandeur et de minutie. Esprit dominateur comme les
plus cruels tyrans de tous les siècles et de tous les pays, ouvrier
assez ingénieux pour rivaliser avec les meilleurs mécaniciens de son
époque, souverain scrupuleusement terrible; aigle et fourmi, lion et
castor, ce maître impitoyable pendant sa vie s'impose encore comme une
espèce de saint à la postérité dont il veut tyranniser le jugement après
avoir passé sa vie à tyranniser les actes de ses sujets; juger cet
homme, le qualifier avec impartialité, c'est aujourd'hui encore un
sacrilége qui n'est pas sans danger même pour un étranger obligé de
vivre en Russie. Je brave ce péril à chaque instant de la journée, car
de tous les jougs le plus insupportable pour moi, c'est celui d'une
admiration convenue[18].
En Russie le pouvoir tout illimité qu'il est a une peur extrême du
blâme, ou seulement de la franchise. Un oppresseur est de tous les
hommes celui qui craint le plus la vérité, il n'échappe au ridicule que
par la terreur et le mystère, de là il arrive qu'on ne peut parler des
personnes ici, ni de rien; pas plus _des maladies_ dont sont morts les
Empereurs Pierre III et Paul Ier que des clandestines amours que
quelques malveillants prêtent à l'Empereur régnant. Les distractions de
ce prince ne passent... que pour des distractions! Ceci une fois
reconnu, quelques conséquences qu'elles aient d'ailleurs pour certaines
familles, on doit les ignorer sous peine d'être accusé du plus grand des
crimes aux yeux d'un peuple composé d'esclaves et de diplomates: du
crime d'indiscrétion.
Je suis impatient de voir l'Impératrice. On la dit charmante; mais elle
passe ici pour frivole et pour fière. Il faut tout à la fois de la
hauteur de sentiment et de la légèreté d'esprit pour supporter une
existence comme celle qu'on lui a faite. Elle ne se mêle d'aucune
affaire, ne s'informe d'aucune chose; on sait toujours trop quand on ne
peut rien. L'Impératrice fait comme les sujets de l'Empereur: tout ce
qui est né russe ou veut vivre en Russie se donne le mot pour se taire
indistinctement sur toute chose; rien ne se dit ici et pourtant tout se
sait: les conversations secrètes devraient être bien intéressantes; mais
qui se les permet? Réfléchir, discerner, c'est se rendre suspect.
M. de Repnin gouvernait l'Empire et l'Empereur: M. de Repnin est
disgracié depuis _deux ans_, et depuis _deux ans_ la Russie n'a pas
entendu prononcer ce nom, qui naguère était dans toutes les bouches. Il
est tombé en un jour du faîte du pouvoir dans la plus profonde
obscurité: personne n'ose se souvenir de lui ni même croire à sa vie,
non pas à sa vie présente, mais à sa vie passée. En Russie, le jour de
la chute d'un ministre, les amis deviennent sourds et aveugles. Un homme
est enterré aussitôt qu'il a l'air disgracié. Je dis l'air parce qu'on
ne s'avance jamais jusqu'à dire qu'un homme soit disgracié, quoiqu'il le
paraisse quelquefois. Avouer la disgrâce c'est tuer. Voilà pourquoi la
Russie ne sait pas aujourd'hui si le ministre qui la gouvernait hier
existe. Sous Louis XV l'exil de M. du Choiseul fut un triomphe; en
Russie la retraite du M. de Repnin est la mort.
À qui le peuple en appellera-t-il un jour du mutisme des grands? Quelle
explosion de vengeance prépare contre l'autocratie l'abdication d'une
aussi lâche aristocratie? Que fait la noblesse russe? elle adore
l'Empereur, et se rend complice des abus du pouvoir souverain pour
continuer elle-même à opprimer le peuple, qu'elle fustigera tant que le
dieu qu'elle sert lui laissera le fouet et la main (notez que c'est elle
qui a créé ce dieu). Était-ce là le rôle que lui réservait la Providence
dans l'économie de ce vaste Empire? Elle en occupe les postes d'honneur?
Qu'a-t-elle fait pour les mériter? Le pouvoir exorbitant et toujours
croissant du maître est la trop juste punition de la faiblesse des
grands. Dans l'histoire de Russie personne, hors l'Empereur, n'a fait
son métier; la noblesse, le clergé, toutes les classes de la société se
sont manqué à elles-mêmes. Un peuple opprimé a toujours mérité sa peine;
la tyrannie est l'oeuvre des nations. Ou le monde civilisé passera de
nouveau avant cinquante ans sous le joug des barbares, ou la Russie
subira une révolution plus terrible que ne le fut la révolution dont
l'Occident de l'Europe ressent encore les effets.
Je remarque qu'on me craint ici parce qu'on sait que j'écris avec
conviction; nul étranger ne peut mettre le pied dans ce pays sans se
sentir aussitôt pesé et jugé. «C'est un homme sincère, pense-t-on, donc
il peut être dangereux?» Voyez la différence: sous le gouvernement des
avocats, un homme sincère n'est qu'inutile! «La haine du despotisme
règne vaguement en France, disent-ils; elle est exagérée, et n'est point
éclairée, aussi nous la bravons; mais le jour où un voyageur, croyable
parce qu'il croit, dira les abus réels qui ne peuvent manquer de lui
sauter aux yeux chez nous, on nous verra tels que nous sommes.
Aujourd'hui la France aboie contre nous sans nous connaître; elle nous
mordra le jour où elle nous connaîtra.»
Les Russes me font trop d'honneur sans doute par cette inquiétude; mais,
malgré la dissimulation de ces coeurs profonds, ils ne peuvent me cacher
leur préoccupation à mon égard. Je ne sais si je dirai ce que je pense
de leur pays, mais je sais qu'ils se rendent justice à eux-mêmes quand
ils redoutent les vérités que je puis dire.
Les Russes ont le nom de tout et ils n'ont la chose de rien; ils ne sont
riches qu'en affiches: lisez les étiquettes, ils ont la civilisation, la
société, la littérature, le théâtre, les arts, la science, mais ils
n'ont pas un médecin; le savoir consciencieux est inconnu dans une
société qui vient de naître. Êtes-vous malade, avez-vous la fièvre?
traitez-vous vous-même, ou faites appeler un médecin étranger. Si vous
demandez à tout hasard le médecin accrédité dans le quartier que vous
habitez, vous êtes mort, car la médecine russe est dans l'enfance. Hors
le médecin de l'Empereur, qui est Russe et savant, m'a-t-on dit, les
seuls docteurs qui ne vous assassinent pas sont pour la plupart des
Allemands attachés aux princes: mais les princes vivent dans un
mouvement perpétuel; vous ne pouvez savoir positivement où ils sont:
vous n'avez donc, à proprement parler, point de médecin. Ceci n'est pas
une imagination; c'est le résultat d'un fait que j'ai observé de mes
yeux depuis plusieurs jours, et que je me refuse le plaisir de
caractériser davantage dans ce récit pour ne compromettre personne.
Comment faire courir à 20, 40 ou 60 werstes (deux lieues de France font
sept werstes) pour savoir quel mal vous avez? Et si, après avoir envoyé
chercher le médecin à la résidence habituelle de son prince, on ne l'y
trouve pas, que devient votre espoir? «M. le docteur n'est point ici.»
Vous ne pouvez obtenir d'autre réponse; quel parti prendre? vous
informer ailleurs? Mais en Russie tout est matière à silence, tout sert
à montrer la vertu favorite du pays, la réserve; l'occasion de passer
pour discret ne peut manquer à qui sait la saisir, et quel Russe ne
voudrait pas se faire valoir à si peu de frais? On doit ignorer les
projets et la marche des grands ou des gens attachés à leur personne par
un emploi de confiance tel que celui de médecin; tout ce qu'il ne leur
plaît pas d'en faire connaître officiellement à des hommes nés
courtisans et dont la passion est l'obéissance doit rester secret. Ici
le mystère tient lieu de mérite: si vous avez été éconduit par une
première réponse évasive, gardez-vous bien de revenir à la charge et de
recommencer vos questions. Vous êtes malade? c'est bon: ou vous guérirez
tout seul ou vous mourrez; ou vous attendrez le retour de votre médecin.
Au surplus, le plus habile de ces docteurs de princes est encore fort
inférieur au dernier de nos médecins d'hôpitaux; les plus savants
praticiens ne tardent pas à se rouiller quand ils passent leur vie dans
une cour. La cour a beau tenir lieu de tout à Pétersbourg, rien ne
remplace pour le praticien l'expérience qu'il acquiert au lit du malade.
Je lirais avec un vif intérêt de curiosité les Mémoires secrets et
véridiques d'un médecin de cour en Russie, mais je ne suivrai pas ses
ordonnances; ces hommes sont placés pour être meilleurs chroniqueurs que
docteurs. Donc, en dernière analyse, ce que vous avez de mieux à faire
si vous tombez malade chez ce peuple soi-disant civilisé, c'est de vous
croire parmi des sauvages et de laisser agir la nature.
En rentrant chez moi ce soir j'y ai trouvé une lettre qui m'a causé la
plus agréable surprise. Grâce à la protection de notre ambassadeur je
serai admis demain dans la chapelle Impériale et j'y verrai le mariage
de la grande-duchesse.
Paraître à la cour avant d'être présenté, c'est contre toutes les lois
de l'étiquette; j'étais loin d'espérer une telle faveur. L'Empereur me
l'accorde. Le comte Woronzoff, grand maître des cérémonies, sans m'avoir
prévenu, car il ne voulait pas me leurrer d'une vague espérance, avait
envoyé un courrier à Péterhoff, qui est à dix lieues de
Saint-Pétersbourg, afin de supplier Sa Majesté de vouloir bien ordonner
de mon sort pour le lendemain. Ce soin gracieux n'a pas été perdu.
L'Empereur a répondu que je verrais le mariage dans la chapelle de la
cour, et que je serais présenté sans cérémonie le soir du même jour au
bal.
À demain donc au sortir de la chapelle Impériale.