LETTRE HUITIÈME.

Arrivée à Pétersbourg par la Néva.--Architecture.--Contradiction entre

le caractère du site et le style des édifices importés du Midi.--Absurde

imitation des monuments de la Grèce.--La nature aux environs de

Pétersbourg.--Tracasseries de la douane et de la police.--Interrogatoire

minutieux.--On retient mes livres.--Difficultés du débarquement.--Aspect

des rues.--Statue de Pierre-le-Grand.--Trop fameuse.--Palais

d'hiver.--Rebâti en un an.--À quel prix?--Le despotisme se révèle dès le

premier pas qu'on fait dans ce pays.--Citation

d'Herberstein.--Karamsin.--La vanité des Russes les aveugle sur

l'inhumanité de leur gouvernement.--Esprit de la nation d'accord avec la

politique de l'autocratie.

Pétersbourg, ce 11 juillet 1839, au soir.

Les rues de Pétersbourg ont un aspect étrange aux yeux d'un Français; je

tâcherai de vous les décrire, mais je veux d'abord vous parler de

l'entrée de la ville par la Néva. Elle a de la célébrité et les Russes

en sont fiers à juste titre; cependant je l'ai trouvée au-dessous de sa

réputation. Lorsque de très-loin on commence à découvrir quelques

clochers, ce qu'on distingue fait un effet plus singulier qu'imposant.

La légère épaisseur de terrain qu'on aperçoit de loin entre le ciel et

la mer, devient un peu plus inégale dans quelques points que dans

d'autres; voilà tout, et ces irrégularités imperceptibles ce sont les

gigantesques monuments de la nouvelle capitale de la Russie. On dirait

d'une ligne tracée par la main tremblante d'un enfant qui dessine

quelque figure de mathématique. En approchant on commence à reconnaître

les campaniles grecs, les coupoles dorées de quelques couvents, puis des

monuments modernes, des établissements publics: le fronton de la bourse,

les colonnades blanchies des écoles, des musées, des casernes, des

palais qui bordent des quais de granit: une fois entré dans Pétersbourg,

vous passez devant des sphinx également en granit; ils sont de

dimensions colossales, et leur aspect est imposant. Néanmoins ces copies

de l'antique n'ont aucun mérite comme oeuvre d'art; mais une ville de

palais, c'est majestueux! Toutefois, l'imitation des monuments

classiques vous choque quand vous pensez au climat sous lequel ces

modèles sont maladroitement transplantés. Mais bientôt vous êtes frappé

de la forme et de la quantité de flèches, de tourelles, d'aiguilles

métalliques qui s'élèvent de toutes parts: ceci est au moins de

l'architecture nationale. Pétersbourg est flanqué de vastes et nombreux

couvents à clochers: villes pieuses qui servent de rempart à la ville

profane. Les églises russes ont conservé leur originalité primitive. Ce

n'est pas que les Russes aient inventé ce style lourd et capricieux

qu'on appelle bysantin. Mais ils sont grecs de religion, et leur

caractère, leur croyance, leur instruction, leur histoire justifient les

emprunts qu'ils font au Bas-Empire: on peut leur permettre d'aller

chercher les modèles de leurs monuments à Constantinople; mais non pas à

Athènes. Vus de la Néva, les parapets des quais de Pétersbourg sont

imposants et magnifiques; mais au premier pas que vous faites à terre,

vous découvrez que ces mêmes quais sont pavés en mauvais cailloux,

incommodes, inégaux, aussi désagréables à l'oeil que nuisibles aux

piétons et pernicieux pour les voitures. Avant tout, on aime ici ce qui

brille, quelques flèches dorées et fines comme des paratonnerres; des

portiques dont la base disparaît presque sous l'eau, des places ornées

de colonnes qui se perdent dans l'immensité des terrains qui les

environnent; des statues antiques et dont les traits, le style et

l'ajustement jure avec la nature du sol, avec la couleur du ciel, avec

le climat comme avec la figure, le costume et les habitudes des hommes,

si bien qu'elles ressemblent à des héros prisonniers chez leurs ennemis;

des édifices dépaysés, des temples tombés du sommet des montagnes de la

Grèce dans les marais de la Laponie, et qui par conséquent paraissent

beaucoup trop écrasés pour le site où ils se trouvent transplantés sans

savoir pourquoi: voilà ce qui m'a frappé d'abord.

Ces magnifiques palais des dieux du paganisme, qui couronnent

admirablement de leurs lignes horizontales, de leurs contours sévères,

les promontoires des rivages ioniens et dont les marbres dorés brillent

de loin au soleil sur les rochers du Péloponèse, dans les ruines des

Acropolis antiques, sont devenus ici des tas de plâtre et de mortier;

les détails incomparables de la sculpture grecque, les merveilleuses

finesses de l'art classique ont fait place à je ne sais quelle burlesque

habitude de décoration moderne qui passe parmi les Finlandais pour la

preuve d'un goût pur en fait d'art. Imiter ce qui est parfait, c'est le

gâter, on devrait copier strictement les modèles, ou inventer. Au

surplus, la reproduction des monuments d'Athènes, si fidèle qu'on la

suppose, serait perdue dans une plaine fangeuse toujours menacée d'être

submergée par une eau à peu près aussi haute que le sol. Ici la nature

demandait aux hommes tout le contraire de ce qu'ils ont imaginé; au lieu

d'imiter les temples païens, il fallait des constructions aux formes

hardies, aux lignes verticales pour percer les brumes d'un ciel polaire,

et pour rompre la monotone surface des steppes humides et gris qui

forment à perte de vue et d'imagination le territoire de Pétersbourg. Je

commence à comprendre pourquoi les Russes nous engagent avec tant

d'instance à venir les voir pendant l'hiver: six pieds de neige

cacheraient tout cela, tandis que l'été on voit le pays.

Parcourez le territoire de Pétersbourg et des provinces voisines vous

n'y trouverez, m'a-t-on dit, pendant des centaines de lieues que des

flaques d'eau, des pins rabougris, et des bouleaux à la sombre verdure.

Certes, le linceul de l'hiver vaut mieux que la grise végétation de la

belle saison. Toujours les mêmes bas-fonds ornés des mêmes broussailles

pour tout paysage, si ce n'est en vous dirigeant vers la Suède et la

Finlande. Là vous verriez une succession de petits rocs granitiques

hérissés de pins qui changent l'aspect du terrain, sans varier beaucoup

les paysages: vous pouvez bien penser que la tristesse d'une telle

contrée n'est guère égayée par les lignes de petites colonnes que les

hommes ont cru devoir bâtir sur cette terre plate et nue. Pour socle à

des péristyles grecs, il faudrait des monts: il n'y a ici nul accord

entre les inventions de l'homme et les données de la nature, et ce

manque d'harmonie me choque à chaque instant; j'éprouve en me promenant

dans cette ville le malaise qu'on ressent quand il faut causer avec une

personne minaudière. Le portique, ornement aérien, est ici une gêne

ajoutée à celle du climat: en un mot le goût des monuments sans goût est

ce qui a présidé à la fondation et à l'agrandissement de Pétersbourg. Le

contre-sens me paraît ce qu'il y a de plus caractéristique dans

l'architecture de cette immense ville qui me fait l'effet d'une fabrique

de mauvais style dans un parc; mais le parc c'est le tiers du monde, et

l'architecte: Pierre-le-Grand.

Aussi quelque choqué qu'on soit des sottes imitations qui gâtent

l'aspect de Pétersbourg, ne peut-on contempler sans une sorte

d'admiration cette ville sortie de la mer à la voix d'un homme et qui

pour subsister se défend contre une inondation périodique de glace et

permanente d'eau: c'est le résultat d'une force de volonté immense: si

l'on n'admire pas, on craint: c'est presque respecter.

Le paquebot de Kronstadt jeta l'ancre dans l'intérieur de Pétersbourg

devant un quai de granit; le quai anglais en face du bureau des douanes

est à peu de distance de la fumeuse place où s'élève la statue de

Pierre-le-Grand sur son rocher. Une fois ancré là on y reste longtemps;

vous allez voir pourquoi.

Je voudrais vous épargner le détail des nouvelles persécutions que m'ont

fait subir sous le nom générique de _simples_ formalités, la police et

sa fidèle associée la douane; cependant c'est un devoir, que de vous

donner l'idée des difficultés qui attendent l'étranger à la frontière

maritime de la Russie: on dit l'entrée par terre plus facile.

Trois jours par an, le soleil de Pétersbourg est insupportable: hier,

pour mon arrivée, je suis tombé sur un de ces jours. On a commencé par

nous parquer une grande heure sur le tillac de notre bâtiment, moi et

les autres: les étrangers, non les Russes. Là, nous étions exposés sans

abri à la plus forte chaleur et au grand soleil du matin. Il était huit

heures et il faisait jour depuis une heure après minuit. On parle de

trente degrés de chaleur au thermomètre de Réaumur; rappelez-vous que

cette température devient plus incommode dans le Nord que dans les

climats dits chauds parce que l'air y est lourd et chargé de brume.

Il a fallu comparaître devant un nouveau tribunal qui s'est assemblé,

comme celui de Kronstadt, dans la grande chambre de notre bâtiment. Les

mêmes questions m'ont été adressées avec la même politesse, et mes

réponses traduites avec les mêmes formalités.

«Que venez-vous faire en Russie?

--Voir le pays.

--Ce n'est pas là un motif de voyage. (N'admirez-vous pas l'humilité de

l'objection?)

--Je n'en ai pas d'autre.

--Qui comptez-vous voir à Pétersbourg?

--Toutes les personnes qui me permettront de faire connaissance avec

elles.

--Combien de temps comptez-vous rester en Russie?

--Je ne sais.

--Dites à peu près?

--Quelques mois.

--Avez-vous une mission diplomatique publique?

--Non.

--Secrète?

--Non.

--Quoique but scientifique?

--Non.

--Etes-vous envoyé par votre gouvernement pour observer l'état social et

politique de ce pays?

--Non.

--Par une société commerciale?

--Non.

--Vous voyagez donc librement et par pure curiosité?

--Oui.

--Pourquoi vous êtes-vous dirigé vers la Russie?

--Je ne sais, etc., etc., etc.

--Avez-vous des lettres de recommandation pour quelques personnes de ce

pays?»

On m'avait prévenu de l'inconvénient de répondre trop franchement à

cette question: je ne parlai que de mon banquier.

Au sortir de cette séance de cour d'assises j'ai vu passer devant moi

plusieurs de mes complices: on a vivement chicané ces étrangers sur

quelques irrégularités reprochées à leurs passe-ports. Les limiers de la

police russe ont l'odorat fin et selon les personnes ils se rendent

difficiles ou faciles en passe-ports; il m'a paru qu'ils mettaient une

grande inégalité dans leur manière de traiter les voyageurs. Un

négociant italien qui passait devant moi a été fouillé impitoyablement,

j'ai presque dit fouillé au sang, au sortir du vaisseau: on lui a fait

ouvrir jusqu'à un petit portefeuille de poche, on a regardé dans

l'intérieur des habits qu'il avait sur le corps: si l'on m'en fait

autant, me disais-je, ils me trouveront bien suspect.

J'avais les poches pleines de lettres de recommandation, et quoiqu'elles

m'eussent été données à Paris en partie par l'ambassadeur de Russie

lui-même, et par des personnes aussi connues qu'il l'est, elles étaient

cachetées: circonstance qui m'avait fait craindre de les laisser dans

mon écritoire; je fermais donc mon habit sur ma poitrine en voyant

approcher les hommes de la police. Ils m'ont fait passer sans fouiller

ma personne; mais lorsqu'il a fallu déballer toutes mes malles devant

les commis de la douane, ces nouveaux ennemis se sont livrés au travail

le plus minutieux sur mes effets, surtout sur mes livres. Ceux-ci m'ont

été confisqués en masse sans aucune exception, mais toujours avec une

politesse extraordinaire; toutefois on ne tint aucun compte de mes

réclamations. On m'a pris aussi deux paires de pistolets de voyage et

une vieille pendule portative; j'ai vainement tâché de comprendre et de

me faire expliquer pourquoi cet objet était sujet à confiscation; tout

ce qui m'a été pris me sera rendu, à ce qu'on m'assura, mais non sans

beaucoup d'ennuis et de pourparlers. Je répète donc avec les seigneurs

russes, que la Russie est le pays des formalités inutiles.

Depuis plus de vingt-quatre heures que je suis à Pétersbourg, je n'ai

encore rien pu arracher à la douane, et, pour mettre le comble à mes

embarras, ma voiture envoyée de Kronstadt à Pétersbourg un jour plus tôt

qu'on ne me l'avait promis, a été adressée à un prince russe et non à

moi; pour peu qu'on se trompe de nom en Russie, on est sûr de tomber sur

un prince. À présent il faudra des démarches et des explications sans

fin avant de prouver l'erreur des douaniers; car le prince de ma voiture

est absent. Grâce à cette confusion et à ce guignon, je vais être obligé

peut-être de me passer pendant longtemps de tout ce que j'avais laissé

dans cette voiture.

Entre neuf et dix heures je me suis vu personnellement dégagé des

entraves de la douane, et j'ai pu entrer à Pétersbourg, grâce aux soins

d'un voyageur allemand que _le hasard_ m'a fait rencontrer sur le quai.

Si c'est un espion, il est du moins serviable: il parlait russe et

français; il voulut bien se charger de me faire chercher un drowsky,

tandis qu'avec une charrette il aidait lui-même mon valet de chambre à

transporter chez Coulon, l'aubergiste, une petite partie de mes bagages

qu'on venait de me rendre. J'avais recommandé à mon domestique de

n'exprimer aucun mécontentement.

Coulon est un Français qui passe pour tenir la meilleure auberge de

Pétersbourg; ce qui ne veut pas dire qu'on soit bien chez lui. En

Russie, les étrangers perdent bientôt toute trace de nationalité, sans

toutefois s'assimiler jamais aux indigènes. Le secourable étranger me

trouva même un guide qui parlait allemand et qui monta dans le drowsky,

derrière moi, afin de répondre à toutes mes questions; cet homme m'a

nommé les monuments devant lesquels il nous fallut passer pendant le

trajet de la douane à l'auberge, trajet qui ne laisse pas que d'être

long, car les distances sont grandes à Pétersbourg.

La trop célèbre statue de Pierre-le-Grand attira d'abord mes regards;

elle m'a paru d'un effet singulièrement désagréable; placée sur son

rocher par Catherine, avec cette inscription assez orgueilleuse dans son

apparente simplicité: «_à Pierre Ier Catherine II_.» Cette figure

d'homme à cheval n'est ni antique, ni moderne; c'est un Romain du temps

de Louis XV. Pour aider le cheval à se soutenir, on lui a mis aux jambes

un énorme serpent: malheureuse idée! qui ne sert qu'à trahir

l'impuissance de l'artiste.

Cette statue et la place sur laquelle elle se perd sont ce que j'ai vu

de plus remarquable dans le trajet que j'ai fait de la douane à

l'auberge.

Je me suis fait arrêter un instant devant les échafaudages d'un monument

déjà fameux en Europe, quoiqu'il ne soit pas terminé: ce sera l'église

de Saint-Isaac; enfin j'ai vu la façade du nouveau palais d'hiver, autre

résultat prodigieux de la volonté d'un homme, appliquée à lutter à force

d'hommes contre les lois de la nature. Le but a été atteint, car en un

an ce palais est sorti de ses cendres, et c'est le plus grand, je crois,

qui existe; il équivaut au Louvre et aux Tuileries réunis.

Pour que le travail fût terminé à l'époque désignée par l'empereur, il a

fallu des efforts inouïs; on a continué les ouvrages intérieurs pendant

les grandes gelées; six mille ouvriers étaient continuellement à

l'oeuvre; il en mourait chaque jour un nombre considérable, mais les

victimes étant à l'instant remplacées par d'autres champions qui

couvraient les vides pour périr à leur tour sur cette brèche

inglorieuse, les morts ne paraissaient pas. Et le seul but de tant de

sacrifices était de justifier le caprice d'un homme! Chez les peuples

naturellement, c'est-à-dire anciennement civilisés, on n'expose la vie

des hommes que pour des intérêts communs, et dont presque tout le monde

reconnaît la gravité. Mais combien de générations de souverains n'a pas

corrompu l'exemple de Pierre Ier!

Pendant des froids de 25 à 30 degrés, six mille martyrs obscurs, martyrs

sans mérite, martyrs d'une obéissance involontaire, car cette vertu est

innée et forcée chez les Russes, étaient enfermés dans des salles

chauffées à 30 degrés, afin d'en sécher plus vite les murailles. Ainsi

ces malheureux subissaient en entrant, et en sortant de ce séjour de

mort, devenu, grâce à leur sacrifice, l'asile des vanités, de la

magnificence et du plaisir, une différence de température de 50 à 60

degrés.

Les travaux des mines de l'Oural sont moins contraires à la vie;

pourtant les ouvriers employés à Pétersbourg n'étaient pas des

malfaiteurs. On m'a conté que ceux de ces infortunés qui peignaient

l'intérieur des salles les plus chauffées, étaient obligés de mettre sur

leurs têtes des espèces de bonnets de glace, afin de pouvoir conserver

l'usage de leurs sens sous la température brûlante qu'ils étaient

condamnés à supporter pendant tout le temps de leur travail. On voudrait

nous dégoûter des arts, de la dorure, du luxe et de toutes les pompes

des cours, qu'on n'y pourrait travailler d'une manière plus efficace.

Néanmoins le souverain était appelé père par tant d'hommes immolés sous

ses yeux dans un but de pure vanité impériale.

Je me sens mal à l'aise à Pétersbourg depuis que j'ai vu ce palais et

qu'on m'a dit ce qu'il a coûté d'hommes. Ce ne sont ni des espions, ni

des Russes moqueurs qui m'ont donné ces détails, j'en garantis

l'authenticité.

Les millions de Versailles ont nourri autant de familles d'ouvriers

français que ces douze mois du palais d'hiver, ont tué de serfs slaves;

mais, moyennant ce sacrifice, la parole de l'Empereur a réalisé des

prodiges et le palais terminé, à la satisfaction générale, va être

inauguré par les fêtes d'un mariage. Un prince peut être populaire en

Russie sans attacher grand prix à la vie des hommes. Rien de colossal ne

s'obtient sans peine; mais quand un homme est à lui seul la nation et le

gouvernement, il devrait s'imposer la loi de n'employer les grands

ressorts de la machine qu'il fait mouvoir qu'à atteindre un but digne de

l'effort.

Il me semble que, même dans l'intérêt bien entendu de son pouvoir,

l'Empereur aurait pu accorder un an de plus aux gens de l'art pour

réparer les désastres de l'incendie.

Un souverain absolu a tort de dire qu'il est pressé: il doit avant tout

redouter le zèle de ses créatures, lesquelles peuvent se servir d'une

parole du maître, innocente en apparence, comme d'un glaive pour opérer

des miracles, mais aux dépens de la vie d'une armée d'esclaves! C'est

grand; trop grand, car Dieu et les hommes finissent par tirer vengeance

de ces inhumains prodiges; il y a imprudence pour ne rien dire de plus

de la part du Prince à mettre à si haut prix une satisfaction d'orgueil:

mais le renom qu'ils acquièrent chez les étrangers importe plus que

toute autre chose, plus que la réalité du pouvoir aux princes russes. En

cela ils agissent dans le sens de l'opinion publique; au surplus rien ne

peut discréditer l'autorité chez un peuple où l'obéissance est devenue

une condition de la vie. Des hommes ont adoré la lumière; les Russes

adorent l'éclipse: comment leurs yeux seraient-ils jamais dessillés?

Je ne dis pas que leur système politique ne produise rien de bon; je dis

seulement que ce qu'il produit coûte cher.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que les étrangers s'étonnent de l'amour de ce

peuple pour son esclavage: vous allez lire un extrait de la

correspondance du baron d'Herberstein, ambassadeur de l'Empereur

Maximilien, père de Charles V près du Czar Vassili Iwanowich. J'en ai la

mémoire fraîche, car j'ai trouvé ce passage dans Karamsin, que je lisais

hier sur le bateau à vapeur. Le volume qui le contient a échappé à la

vigilance de la police dans la poche de mon manteau de voyage. Les

espions les plus fins ne le sont jamais assez; je vous ai dit qu'on n'a

point fouillé ma personne.

Si les Russes savaient tout ce que des lecteurs un peu attentifs peuvent

apprendre de l'historien flatteur dont ils se glorifient, et que les

étrangers ne consultent pourtant qu'avec une extrême défiance, à cause

de sa partialité de courtisan, ils le prendraient en haine, et, se

repentant d'avoir cédé à la manie des lumières, dont l'Europe moderne

est possédée, ils supplieraient l'Empereur de défendre la lecture de

tous les historiens de la Russie, Karamsin à leur tête, afin de laisser

le passé dans des ténèbres également favorables au repos du despote et à

la félicité des sujets qui ne sont jamais si à plaindre que lorsqu'on

les plaint. Les pauvres gens se croiraient heureux si nous autres

étrangers nous ne les qualifiions imprudemment de victimes. Le bon ordre

et l'obéissance, les deux divinités de la police et de la nation russes,

exigent, ce me semble, ce dernier sacrifice.

Voici donc ce qu'écrivait Herberstein en se récriant sur le despotisme

du monarque russe: «Il (le Czar) dit, et tout est fait: la vie, la

fortune des laïcs et du clergé, des seigneurs et des citoyens, tout

dépend de sa volonté suprême. Il ignore la contradiction, et tout en lui

semble juste, comme dans la divinité; car les Russes sont persuadés que

le grand prince est l'exécuteur des décrets célestes: _Ainsi l'ont voulu

Dieu et le Prince, Dieu et le Prince le savent_, telles sont les

locutions ordinaires parmi eux, rien n'égale leur zèle pour son service;

un de ses principaux officiers, vieillard à cheveux blancs et autrefois

ambassadeur en Espagne, vint à notre rencontre lorsque nous entrâmes

dans Moscou; il courait à cheval et s'agitait comme un jeune homme, la

sueur découlait de son visage, et comme je lui en témoignais ma

surprise. «_Ah! Monsieur le baron_, me répondit-il tout haut, _nous

servons notre Monarque d'une tout autre façon que vous_.

«J'ignore si c'est le caractère de la nation russe qui a formé de tels

autocrates, ou bien si les autocrates eux-mêmes ont donné ce caractère à

la nation.»

Cette lettre écrite depuis plus de trois siècles vous peint les Russes

d'alors, absolument tels que je vois les Russes d'aujourd'hui. À

l'instar de l'ambassadeur Maximilien, je me demande encore si c'est le

caractère de la nation qui a fait l'autocratie, ou l'autocratie qui a

fait le caractère russe, et je ne puis résoudre la question non plus que

ne le pouvait le diplomate allemand.

Il me semble cependant que l'influence est réciproque: ni le

gouvernement russe ne se serait établi ailleurs qu'en Russie, ni les

Russes ne seraient devenus ce qu'ils sont, sous un gouvernement

différent de celui qu'ils ont.

J'ajoute une autre citation du même auteur Karamsin: il raconte ce que

disaient au XVIe siècle les voyageurs qui avaient parcouru la Moscovie.

«Est-il étonnant, disent les étrangers, que le grand prince soit riche?

Il ne donne d'argent ni à ses troupes, ni à ses ambassadeurs, même il

enlève à ces derniers tout ce qu'ils rapportent de précieux des pays

étrangers[15]. C'est ainsi que le prince Yaroslowsky, à son retour

d'Espagne, fut obligé de déposer au trésor toutes les chaînes d'or, les

colliers, étoffes précieuses et vases d'argent que l'Empereur et

l'Archiduc Ferdinand d'Autriche lui avaient donnés. Cependant ces hommes

ne se plaignent point, ils disent: «_le grand Prince prend, le grand

Prince rendra_.» Voilà comme on parlait du Czar en Russie au XVIe

siècle.

Aujourd'hui vous entendrez, soit à Paris, soit en Russie, nombre de

Russes s'extasier sur les prodigieux effets de la parole de l'Empereur;

et, tout en s'enorgueillissant des résultats, pas un ne s'apitoiera sur

les moyens. La parole du Czar est créatrice, disent-ils. Oui: elle anime

les pierres, mais c'est en tuant les hommes. Malgré cette petite

restriction, tous les Russes sont fiers de pouvoir nous dire: «Vous le

voyez, chez vous on délibère trois ans sur les moyens de rebâtir une

salle de spectacle, tandis que notre Empereur relève en un an le plus

grand palais de l'univers;» et ce puéril triomphe ne leur paraît pas

payé trop cher par la mort de quelques chétifs milliers d'ouvriers

sacrifiés à cette souveraine impatience, à cette fantaisie impériale qui

devient, pour me servir des pluriels à la mode, une des gloires

nationales. Et cependant, moi Français, je ne vois là qu'une pédanterie

inhumaine. Mais, d'un bout de cet immense empire à l'autre, pas une

protestation ne s'élève contre les orgies de la souveraineté absolue.

Peuple et gouvernement, ici tout est à l'unisson: les Russes ne

renonceraient pas aux merveilles de volonté dont ils sont témoins,

complices et victimes, quand il s'agirait de ressusciter tous les

esclaves qu'elles ont coûté. Toutefois ce qui me surprend, ce n'est pas

qu'un homme, nourri dans l'idolâtrie de lui-même, un homme qualifié de

tout-puissant par soixante millions d'hommes ou de presqu'hommes,

entreprenne et mette à fin de telles choses; c'est que, parmi les voix

qui racontent ces choses à la gloire de cet homme unique, pas une seule

ne se sépare du choeur pour réclamer en faveur de l'humanité contre les

miracles de l'autocratie. On peut dire des Russes grands et petits,

qu'ils sont ivres d'esclavage.

La Russie en 1839, Volume I · 第 14 / 18 题