LETTRE SIXIÈME.

Histoire du baron Ungern de Sternberg.--Ses crimes; sa punition sous

l'empereur Paul.--Type des héros de lord Byron.--Parallèle de Walter

Scott et de Byron.--Le roman historique.--Autre histoire racontée par le

prince K***.--Mariage de l'Empereur Pierre.--Obstination du boyard

Romodanowski.--L'Empereur cède.--Influence de la religion grecque sur

les peuples.--Indifférence des Russes pour la vérité.--La tyrannie vit

de mensonge.--Le cadavre d'un Croï dans l'église de Revel depuis la

bataille de Narva.--L'Empereur Alexandre trompé.--La Russie défendue

contre un Russe.--Inquiétude des Russes relativement à l'opinion des

étrangers.--Peur qu'on a de moi.--L'espion savant trompé.

Ce 9 juillet 1839, à huit heures du soir, à bord du paquebot _le

Nicolas Ier_.

N'oubliez pas que c'est le prince K*** qui parle.

«Un baron Ungern de Sternberg avait longtemps parcouru l'Europe en homme

d'esprit qu'il était et ses voyages avaient fait de lui tout ce qu'il

pouvait devenir, c'est-à-dire un grand caractère développé par

l'expérience et par l'étude.

«Revenu à Saint-Pétersbourg, c'était sous l'Empereur Paul, une disgrâce

non motivée le décide à quitter la cour; il se renferme dans l'île de

Dago dont il était le seigneur, et retiré, au milieu de cette sauvage

souveraineté, il jure une haine à mort au genre humain tout entier, pour

se venger de l'Empereur, de cet homme qui lui représente à lui seul les

hommes.

«Ce personnage, qui était vivant à l'époque de notre enfance, a pu

servir de modèle à plus d'un héros de lord Byron.

«Relégué dans son île, il affecte soudain la passion de l'étude; et pour

se livrer en liberté, dit-il, à ses travaux scientifiques, il fait

ajouter à son manoir une tour très-élevée dont vous pouvez distinguer

les murs avec une lunette d'approche.»

Ici le prince s'interrompit, et nous reconnûmes la tour de Dago.

Le prince reprit: «Il appela ce donjon sa bibliothèque, et le surmonta

d'une espèce de lanterne, vitrée de tous côtés comme un belvédère, comme

un observatoire, ou plutôt comme un phare. Il ne pouvait, répétait-il

souvent à son monde, travailler que la nuit et que dans ce lieu

solitaire. C'est là qu'il se retirait pour se recueillir et pour trouver

la paix.

«Les seuls hôtes admis dans sa retraite étaient un fils unique, encore

enfant, et le gouverneur de ce fils.

«Vers minuit, lorsqu'il les croyait tous deux endormis, il s'enfermait à

certains jours dans son laboratoire: la tour vitrée était alors éclairée

par une lampe tellement éclatante que de loin on la prenait pour un

signal. Ce phare, qui n'en était pas un, était destiné à tromper les

vaisseaux étrangers qui risquaient de se perdre sur l'île, si leur

capitaine, venant de loin, ne connaissait pas parfaitement chaque point

de la côte qu'il faut longer pour entrer dans le périlleux golfe de

Finlande.

«Cette erreur est précisément ce qui faisait l'espoir du terrible baron.

Bâtie sur un écueil au milieu d'une mer redoutable, la perfide tour

devenait le point de mire des pilotes inexpérimentés; et les malheureux,

égarés par le faux espoir qu'on faisait luire à leurs yeux,

rencontraient la mort en croyant trouver un abri contre l'ouragan.

«Vous jugez que la police de la mer était mal faite alors en Russie.

«Dès qu'un vaisseau était près de naufrager, le baron descendait sur la

plage, s'embarquait en secret avec quelques hommes habiles et déterminés

qu'il entretenait pour le seconder dans ses expéditions nocturnes; il

recueillait les marins étrangers, les achevait dans l'ombre au lieu de

les secourir, et après les avoir étranglés, il pillait leur bâtiment; le

tout moins par cupidité que par pur amour du mal, par un zèle

désintéressé pour la destruction.

«Doutant de tout et surtout de la justice, il regardait le désordre

moral et social comme ce qu'il y avait de plus analogue à l'état de

l'homme ici-bas, et les vertus civiles et politiques comme des chimères

nuisibles puisqu'elles ne font que contrarier la nature sans la dompter.

«Il prétendait, en décidant du sort de ses semblables, s'associer aux

vues de la Providence qui se plaît, disait-il, à tirer la vie de la

mort.

«Un soir, vers la fin de l'automne, à l'époque les plus longues nuits de

l'année, il avait exterminé, selon sa coutume, l'équipage d'un vaisseau

marchand hollandais; et depuis plusieurs heures les forbans qu'il

nourrissait à titre de gardes, parmi les serviteurs attachés à sa

maison, s'occupaient à transporter à terre le reste de la cargaison du

bâtiment échoué, sans remarquer que, pendant le massacre, le capitaine

profitant de l'obscurité, s'était sauvé dans une chaloupe où l'avaient

suivi quelques matelots de son bord.

«Vers le point du jour, l'oeuvre de ténèbres du baron et de ses sicaires

n'était pas achevée, lorsqu'un signal annonce l'approche d'un canot;

aussitôt on ferme les portes secrètes des souterrains où le produit du

pillage est déposé et le pont-levis s'abaisse devant l'étranger.

«Le seigneur, avec l'hospitalité élégante qui est un trait

caractéristique et ineffaçable des moeurs russes, se hâte d'aller

recevoir le chef des nouveaux débarqués: affectant la plus parfaite

sécurité, il s'était rendu pour l'attendre dans une salle voisine de

l'appartement de son fils; le gouverneur de l'enfant était couché alors,

et dangereusement malade. La porte de la chambre de cet homme qui

donnait dans la salle, était restée ouverte. On annonce le voyageur.

«Monsieur le baron,» dit cet homme d'un air d'assurance très-imprudent,

«vous me connaissez; néanmoins vous ne pouvez me reconnaître, car vous

ne m'avez vu qu'une fois et dans l'obscurité. Je suis le capitaine du

vaisseau dont l'équipage vient en partie de périr sous vos murs: c'est à

regret que je rentre chez vous; mais je suis forcé de vous dire que

plusieurs de vos gens ont été reconnus dans la mêlée, et que vous-même

vous avez été vu cette nuit égorgeant de votre main un de mes hommes.»

«Le baron, sans répondre, va fermer à petit bruit la porte de la chambre

du gouverneur de son fils. L'étranger continue: «Si je vous parle de la

sorte, c'est parce que mon intention n'est pas de vous perdre; je veux

seulement vous prouver que vous êtes dans ma dépendance. Rendez-moi ma

cargaison et mon bâtiment, qui tout endommagé qu'il est, peut encore me

conduire jusqu'à Saint-Pétersbourg, je vous promets le secret auquel je

m'engage par serment. Si le désir de la vengeance me dominait, je me

serais jeté à la côte pour aller vous dénoncer dans le premier village.

La démarche que je fais auprès de vous vous prouve le désir que j'ai de

vous sauver en vous avertissant du danger auquel vous exposent vos

crimes.»

«Le baron garde toujours un profond silence; l'expression de son visage

est grave, mais elle n'a rien de sinistre: il demande un peu de temps

pour réfléchir au parti qu'il doit prendre, et il se retire en disant

que dans un quart d'heure il rapportera sa réponse.

«Quelques minutes avant l'expiration du délai convenu, il rentre

inopinément dans la salle par une porte secrète, se jette sur le

téméraire étranger et le poignarde!...

«L'ordre avait été donné d'égorger en même temps jusqu'au dernier homme

de l'équipage: le silence un instant troublé par tant de meurtres

recommence à régner dans ce repaire. Mais le gouverneur de l'enfant

avait tout entendu: il écoute encore... il ne distingue plus que les pas

du baron et le ronflement des corsaires roulés dans leur peau de mouton

et couchés sur les marches de la tour.

«Le baron inquiet et soupçonneux rentre dans la chambre de cet homme, il

l'examine longtemps avec une attention scrupuleuse: debout, près du lit,

le poignard encore sanglant à la main, il épie les moindres signes qui

pourraient trahir la feinte: à la fin il le croit profondément endormi

et se décide à le laisser vivre.--La perfection dans le crime est aussi

rare qu'en toute autre chose,» nous dit le prince K***, en interrompant

sa narration.

Nous gardions le silence, car nous étions impatients de savoir la fin de

l'histoire; il continue:

«Les soupçons de ce gouverneur étaient éveillés depuis longtemps; sitôt

que les premiers mots du capitaine hollandais arrivèrent à son oreille,

il s'était relevé pour être témoin du meurtre dont il vit toutes les

circonstances à travers les fentes de la porte, fermée à la clef par le

baron. Il eut, l'instant d'après, comme vous venez de le voir, assez de

sang-froid pour tromper l'assassin et pour sauver sa vie. Resté seul

enfin, il se lève et s'habille malgré la fièvre, il descend par une

fenêtre avec des cordes, détache un canot qu'il trouve amarré au pied du

rempart, pousse l'esquif en mer, le dirige à lui seul vers le continent,

et gagne la terre sans accident: à peine débarqué il va dénoncer le

coupable dans la ville la plus voisine.

«L'absence du malade est bientôt remarquée au château de Dago; le baron,

aveuglé par le vertige du crime, pense d'abord que le gouverneur de son

fils s'est jeté à la mer dans un accès de fièvre chaude; tout occupé à

faire chercher le corps, il ne songe pas à fuir. Cependant la corde

attachée à la fenêtre, le canot disparu étaient des preuves irrécusables

de l'évasion. Le brigand cédant tardivement à l'évidence, allait songer

à sa sûreté, quand il se vit assiégé par des troupes envoyées contre

lui. C'était le lendemain du dernier massacre: un moment il voulut se

défendre; mais trahi par son monde, il fut pris et conduit à

Saint-Pétersbourg où l'Empereur Paul le condamna aux travaux forcés à

perpétuité. Il est mort en Sibérie.

«Telle fut la triste fin d'un homme qui par le charme de son esprit, la

grâce et l'élégance de ses manières avait fait les beaux jours des

sociétés les plus brillantes de l'Europe.

«Nos mères pourraient se souvenir de l'avoir trouvé très-aimable.

«Ce fait, bien qu'il nous paraisse romanesque, s'est reproduit assez

souvent pendant le moyen âge; je ne vous l'aurais pas raconté, s'il ne

se fût passé pour ainsi dire de notre temps; voilà ce qui le rend

intéressant. En toutes choses, la Russie est en retard de quatre

siècles.»

Quand le prince K*** eut cessé de parler, tout le monde s'écria que le

baron de Sternberg était le type des Manfred et des Lara.

«C'est sans doute,» reprit le prince K***, qui ne craint pas le

paradoxe, «parce que Byron a pris ses modèles dans le vrai qu'il nous

paraît si peu vraisemblable; en poésie la réalité n'est jamais

naturelle.

--C'est si juste,» répliquai-je, «que les mensonges de Walter Scott font

plus d'illusion que l'exactitude de Byron.

--Peut-être: mais il faut chercher encore d'autres causes à cette

différence,» repartit le prince, «Walter Scott peint, Byron crée,

celui-ci ne se soucie pas de la réalité, même lorsqu'il la rencontre,

l'autre en a l'instinct, même lorsqu'il invente.

--Ne croyez-vous pas, prince,» repris-je, «que cet instinct de réalité

que vous attribuez au grand romancier tient à ce qu'il est souvent

commun? Que de détails superflus! que de dialogues vulgaires!... Et

malgré cela ce qu'il y a de plus exact dans ses peintures, c'est l'habit

de ses personnages et leur chambre.

--Ah! je défends mon Walter Scott,» s'écria le prince K***, «je ne

permets pas qu'on insulte un écrivain si amusant.

--C'est justement le genre de mérite que je lui refuse,» repris-je, «un

romancier qui a besoin d'un volume pour préparer une scène est tout

autre chose qu'amusant. Walter Scott est bien heureux d'être venu à une

époque où l'on ne sait plus ce que c'est que de s'amuser.

--Comme il peint le coeur humain,» s'écria le prince D*** (car tout le

monde était contre moi).

--Oui,» répliquai-je, «pourvu qu'il ne le fasse point parler; car

l'expression lui manque dès qu'il touche aux sentiments passionnés et

sublimes; il dessine admirablement les caractères par l'action, car il a

plus d'habileté, plus d'observation que d'éloquence; talent

philosophique et profond, esprit méthodique et calculateur, il est venu

dans son temps et il en a merveilleusement résumé les idées les plus

vulgaires, et par conséquent les plus en vogue.

--Le premier il a résolu d'une manière satisfaisante le difficile

problème du roman historique: vous ne pouvez lui refuser ce mérite,»

ajouta le prince K***.

--C'est le cas d'appliquer le mot: je voudrais que ce fût impossible!»

repris-je; «que de notions fausses ont été répandues dans la foule des

lecteurs peu érudits par le mélange de l'histoire et du roman!!! Cet

alliage est toujours pernicieux, et quoi que vous en puissiez dire, il

ne me paraît guère amusant... Quant à moi j'aime mieux, même pour me

divertir, lire M. Augustin Thierry que toutes les fables inventées sur

des personnages connus... Je vous demande pardon de cet éloge, peu digne

d'un si grave écrivain, mais son nom s'est trouvé dans ma pensée comme y

serait venu celui d'Hérodote qui ne laisse pas que d'être amusant aussi.

--Si c'est affaire de goût,» interrompit le prince K***, en souriant,

«nous n'en disputerons pas plus longtemps.»

Là-dessus, il prend mon bras pour se lever, et me prie de l'aider à

descendre vers sa cabine, où il me fait asseoir, et me dit à voix

très-basse: «Nous sommes seuls: vous aimez l'histoire; voici un fait

d'un ordre plus relevé que celui que je viens de vous conter; c'est à

vous seul que je le dis, car devant des Russes on ne peut pas parler

d'histoire!... Vous savez,» recommence le prince K***, «que

Pierre-le-Grand, après beaucoup d'hésitation, détruisit le patriarcat de

Moscou pour réunir sur sa tête la tiare à la couronne. Ainsi,

l'autocratie politique usurpa ouvertement la toute-puissance

spirituelle, qu'elle convoitait et contrariait depuis longtemps; union

monstrueuse, aberration unique parmi les nations de l'Europe moderne. La

chimère des papes au moyen âge est aujourd'hui réalisée dans un empire

de soixante millions d'hommes, en partie hommes de l'Asie qui ne

s'étonnent de rien, et qui ne sont nullement fâchés de retrouver un

grand Lama dans leur Czar.

«L'Empereur Pierre veut épouser Catherine la vivandière. Pour accomplir

ce voeu suprême, il faut commencer par trouver une famille à la future

Impératrice. On va lui chercher en Lithuanie, je crois, ou en Pologne,

un gentilhomme obscur, qu'on commence par déclarer grand seigneur

_d'origine_, et que l'on baptise ensuite du titre de frère de la

souveraine élue.

«Le despotisme russe, non-seulement compte les idées, les sentiments

pour rien, mais il refait les faits, il lutte contre l'évidence et

triomphe dans la lutte!!! car l'évidence n'a pas d'avocat chez nous, non

plus que la justice, lorsqu'elles gênent le pouvoir.»

Je commençais à m'effrayer de la langue hardie du prince K***.

Singulier pays que celui qui ne produit que des esclaves qui reçoivent à

genoux l'opinion qu'on leur fait, des espions qui n'en ont aucune, afin

de mieux saisir celle des autres, ou des moqueurs qui exagèrent le mal;

autre manière très-fine d'échapper au coup d'oeil observateur des

étrangers; mais cette finesse même devient un aveu; car chez quel autre

peuple a-t-on jamais cru nécessaire d'y avoir recours? Tandis que ces

réflexions me passaient par l'esprit, le prince poursuivait le cours de

ses observations philosophiques: il a été élevé à Rome, et penche vers

la religion catholique, comme tout ce qui a de l'indépendance d'esprit

et de la piété en Russie.

«Le peuple et même les grands, résignés spectateurs de cette guerre à la

vérité, en supportent le scandale, parce que le mensonge du despote,

quelque grossière que soit la feinte, paraît toujours une flatterie à

l'esclave. Les Russes, qui souffrent tant de choses, ne souffriraient

pas la tyrannie, si le tyran ne faisait humblement semblant de les

croire dupes de sa politique. La dignité humaine, abîmée sous le

gouvernement absolu, se prend à la moindre branche qu'elle peut saisir

dans le naufrage: l'humanité veut bien se laisser dédaigner, bafouer,

mais elle ne veut pas se laisser dire en termes explicites qu'on la

dédaigne et qu'on la bafoue. Outragée par les actions, elle se sauve

dans les paroles. Le mensonge est si avilissant, que forcer le tyran à

l'hypocrisie, c'est une vengeance qui console la victime. Misérable et

dernière illusion du malheur, qu'il faut pourtant respecter de peur de

rendre le serf encore plus vil et le despote encore plus fou!...

«Il existait une ancienne coutume, d'après laquelle, dans les

processions solennelles, le patriarche de Moscou faisait marcher à ses

côtés les deux plus grands seigneurs de l'Empire. Au moment du mariage,

le czar-pontife résolut de choisir pour acolytes dans le cortége de

cérémonie, d'un côté un boyard fameux, et de l'autre le nouveau

beau-frère qu'il venait de se créer; car en Russie la puissance

souveraine fait plus que des grands seigneurs, elle suscite des parents

à qui n'en avait point; elle traite les familles comme des arbres qu'un

jardinier peut élaguer, arracher, ou sur lesquels il peut greffer tout

ce qu'il veut. Chez nous le despotisme est plus fort que nature,

l'Empereur est non-seulement le représentant de Dieu, il est la

puissance créatrice elle-même; puissance plus étendue que celle de notre

Dieu; car celui-ci ne fait que l'avenir, tandis que l'Empereur refait le

passé! La loi n'a point d'effet rétroactif, le caprice du despote en a

un.

«Le personnage que Pierre voulait adjoindre au nouveau frère de

l'Impératrice était le plus grand seigneur de Moscou, et, après le Czar,

le principal personnage de l'Empire; il s'appelait le prince

Romodanowski... Pierre lui fit dire par son premier ministre qu'il eût à

se rendre à la cérémonie pour marcher à la procession à côté de

l'Empereur, honneur que le boyard partagerait avec le nouveau frère de

la nouvelle Impératrice.

«C'est bien, répondit le prince, mais de quel côté le Czar veut-il que

je me place?

«--Mon cher prince,» répond le ministre courtisan, «pouvez-vous le

demander? Le beau-frère de Sa Majesté ne doit-il pas avoir la droite?

«--Je ne marcherai pas,» répond le fier boyard.

«Cette réponse rapportée au Czar, provoque un second message:

«Tu marcheras,» lui fait dire le tyran, un moment démasqué par la

colère, «tu marcheras ou je te fais pendre!

«--Dites au Czar[14],» réplique l'indomptable Moscovite, «que je le prie

de commencer par mon fils unique qui n'a que quinze ans; il se pourrait

que cet enfant, après m'avoir vu périr, consentît par peur à marcher à

la gauche du souverain, tandis que je suis assez sûr de moi pour ne

jamais faire honte au sang des Romodanowski, ni avant ni après

l'exécution de mon enfant.»

Le Czar, je le dis à sa louange, céda; mais par vengeance contre

l'esprit indépendant de l'aristocratie moscovite, il fit de Pétersbourg

non un simple port sur la mer Baltique, mais la ville que nous voyons.

«Nicolas,» ajouta le prince K***, «n'eût pas cédé; il eût envoyé le

boyard et son fils aux mines, et _déclaré_, par un ukase _conçu dans les

termes légaux_, que ni le père ni le fils ne pourraient avoir d'enfants;

peut-être aurait-il décrété que le père n'avait point été marié; il se

passe de ces choses en Russie assez fréquemment encore, et ce qui prouve

qu'il est toujours permis de les faire, c'est qu'il est défendu de les

raconter.»

Quoi qu'il en soit, l'orgueil du noble Moscovite donne parfaitement

l'idée de la singulière combinaison dont est sortie la société russe

actuelle: ce composé monstrueux des minuties de Bysance et de la

férocité de la horde, cette lutte de l'étiquette du Bas-Empire et des

vertus sauvages de l'Asie a produit le prodigieux État que l'Europe voit

aujourd'hui debout, et dont elle ressentira peut-être demain l'influence

sans pouvoir en comprendre les ressorts.

Vous venez d'assister à l'humiliation du pouvoir arbitraire, bravé de

front par l'aristocratie. Ce fait et bien d'autres m'autorisent à

soutenir que l'aristocratie est ce qu'il y a de plus opposé au

despotisme d'un seul, à l'autocratie; l'âme de l'aristocratie est

l'orgueil, tandis que le génie de la démocratie est l'envie. Vous allez

voir combien un autocrate est facile à tromper.

Ce matin nous avons passé devant Revel. La vue de cette terre, qui n'est

russe que depuis assez peu de temps, nous a rappelé le grand nom de

Charles XII et la bataille de Narva. Dans cette bataille mourut un

Français, le prince de Croï, qui combattait pour le Roi de Suède. On

porta son corps à Revel, où il ne put être enterré, parce que pendant la

campagne il avait contracté des dettes dans cette province, et qu'il ne

laissait pas de quoi les acquitter. D'après une ancienne loi, ou plutôt

une coutume du pays, on déposa son corps dans l'église de Revel, en

attendant que les héritiers pussent satisfaire les créanciers.

Ce cadavre est encore aujourd'hui dans la même église, où il fut déposé

il y a plus de cent ans.

Le capital de la dette primitive s'est augmenté d'abord des intérêts,

puis de la somme destinée chaque jour à l'entretien du corps, très-mal

entretenu. La créance principale, les frais et les intérêts accumulés

ont produit une dette totale si énorme, qu'il est peu de fortunes

aujourd'hui qui pourraient suffire à l'acquitter.

Or, il y a une vingtaine d'années que l'Empereur Alexandre passait par

Revel; en visitant l'église principale de cette ville, il aperçoit le

cadavre, et se récrie contre ce hideux spectacle: on lui conte

l'histoire du prince de Croï; il ordonne que le corps soit mis en terre

le lendemain, et l'église purifiée.

Le lendemain l'Empereur part et le corps du prince de Croï est porté au

cimetière; à la vérité le surlendemain il était replacé dans l'église à

l'endroit même où l'avait laissé l'Empereur.

S'il n'y a pas de justice en Russie, vous voyez qu'il y a des habitudes

plus fortes que la loi suprême.

Ce qui m'a le plus amusé pendant cette trop courte traversée, c'est que

je me suis vu sans cesse obligé de justifier la Russie contre le prince

K***. Ce parti que j'ai pris sans aucun calcul, uniquement pour obéir à

mon instinct d'équité, m'a valu la bienveillance de tous les Russes qui

nous entendent causer. La sincérité des jugements que cet aimable prince

K*** porte sur son pays me prouve au moins qu'en Russie quelqu'un peut

avoir son franc parler. Quand je lui dis cela, il me répond qu'il n'est

pas Russe!! Singulière prétention!... Russe ou étranger, il dit ce qu'il

pense, parce qu'il a occupé de grands emplois, dissipé deux fortunes,

usé la faveur de plusieurs souverains, parce qu'il est vieux, malade et

particulièrement protégé par une personne de la famille impériale qui

sait trop bien ce que c'est que l'esprit pour le craindre. D'ailleurs

pour éviter la Sibérie il prétend qu'il écrit des Mémoires, et qu'à

mesure qu'il termine un volume il le dépose en France. L'Empereur craint

la publicité comme la Russie craint l'Empereur. Je ne cesse d'écouter le

prince K*** avec l'intérêt qu'il mérite; je le trouve un homme des plus

intéressants dans la conversation; mais j'appelle souvent de ses arrêts.

Je suis frappé de l'excessive inquiétude des Russes à l'égard du

jugement qu'un étranger pourrait porter sur eux; on ne saurait montrer

moins d'indépendance; l'impression que leur pays doit produire sur

l'esprit d'un voyageur les préoccupe sans cesse. Où en seraient les

Allemands, les Anglais, les Français, tous les peuples de l'Europe,

s'ils se laissaient aller à tant de puérilité? Si les épigrammes du

prince K*** révoltent ses compatriotes, c'est bien moins parce qu'elles

blessent en eux une affection sérieuse, qu'à cause de l'influence

qu'elles peuvent exercer sur moi qui suis un homme important à leurs

yeux, parce qu'on leur a dit que j'écrivais mes voyages.

«N'allez pas vous laisser prévenir contre la Russie par ce mauvais

Russe, n'écrivez pas sous l'impression de ses mensonges, c'est pour

faire de l'esprit français à nos dépens qu'il parle comme vous

l'entendez parler; mais, au fond, il ne pense pas un mot de ce qu'il

vous dit.»

Voilà ce qu'on me répète tout bas dix fois le jour. Ma pensée est comme

un trésor où chacun ne croit le droit de puiser à son profit; aussi je

sens mes pauvres idées se brouiller, et à la fin de la journée je doute

moi-même de mon opinion: c'est ce qui plaît aux Russes; quand nous ne

savons plus que dire ni que penser de leur pays ils triomphent.

Il me semble qu'ils se résigneraient à être effectivement plus mauvais

et plus barbares qu'ils ne sont, pourvu qu'on les crût meilleurs et plus

civilisés. Je n'aime pas les esprits disposés à faire si bon marché de

la vérité; la civilisation n'est point une mode, une ruse, c'est une

force qui a son résultat, une racine qui pousse sa tige, produit sa

fleur et porte son fruit.

«Du moins vous ne nous appellerez pas _les barbares du Nord_, comme font

vos compatriotes...» Voilà ce qu'on me dit chaque fois qu'on me voit

amusé ou touché de quelque récit intéressant, de quelque mélodie

nationale, de quelque beau trait de patriotisme, de quelque sentiment

noble et poétique attribué à un Russe.

Moi je réponds à toutes ces craintes par des compliments insignifiants;

mais je pense tout bas que j'aimerais mieux les barbares du Nord que les

singes du Midi.

Il y a des remèdes à la sauvagerie primitive, il n'y en a point à la

manie de paraître ce qu'on n'est pas.

Une espèce de savant russe, un grammairien, traducteur de plusieurs

ouvrages allemands, professeur à je ne sais quel collége, s'est approché

de moi le plus qu'il a pu pendant ce voyage. Il vient de parcourir

l'Europe, et retourne en Russie plein de zèle, dit-il, pour y propager

ce qu'il y a de bon dans les idées modernes des peuples de l'Occident.

La liberté de ses discours m'a paru suspecte; ce n'est pas le luxe

d'indépendance du prince K***, c'est un libéralisme étudié et calculé

pour faire parler les autres. J'ai pensé qu'il devait toujours se

rencontrer quelque _savant_ de cette espèce aux approches de la Russie,

dans les auberges de Lubeck, sur les bateaux à vapeur, et même au Havre,

qui, grâce à la navigation de la mer du Nord et de la mer Baltique,

devient frontière moscovite.

Cet homme a tiré de moi fort peu de chose. Il désirait surtout savoir si

j'écrirais mon voyage, et m'offrait obligeamment le secours de ses

lumières. Je ne l'ai guère questionné; ma réserve n'a pas laissé que de

lui causer un certain étonnement mêlé de satisfaction, et je l'ai quitté

bien persuadé «que je voyage uniquement afin de me distraire, et cette

fois sans avoir l'intention de publier la relation d'une course qui sera

si rapide, qu'elle ne me permettra pas de recueillir une quantité de

détails suffisante pour intéresser le public.»

Il m'a paru tranquillisé par cette assurance, que je lui ai donnée sous

toutes les formes, directement et indirectement. Mais son inquiétude,

que j'ai su calmer, a éveillé la mienne. Si je veux écrire ce voyage, je

dois m'attendre à inspirer de l'ombrage au gouvernement le plus fin et

le mieux servi du monde par ses espions. C'est toujours désagréable; je

cacherai mes lettres, je me tairai, mais je n'affecterai rien; en fait

de masque, celui qui trompe le mieux, c'est encore le visage découvert.

Ma prochaine lettre sera datée de Pétersbourg.

La Russie en 1839, Volume I · 第 12 / 18 题