Nuits polaires.--Influence du climat sur la pensée humaine.--Montesquieu
et son système.--Je lis sans lumière à minuit.--Nouveauté de ce
phénomène.--Récompense des fatigues du voyage--Paysages du Nord.--Accord
des habitants avec le pays.--Aplatissement de la terre près du pôle.--On
croit approcher du sommet des Alpes.--Côtes de Finlande.--Effets
d'optique, rayons obliques du soleil.--Terreur poétique.--Mélancolie des
peuples du Nord.--Conversation sur le bateau à vapeur.--Mal de mer
dissipé par la mer.--Mon domestique.--Éloquence d'une femme de chambre
citée par Grimm.--Arrivée du prince K*** sur le bateau à vapeur.--Son
portrait, sa manière de faire connaissance.--Définition de la
noblesse.--Différence qu'il y a entre les notions anglaises et nos idées
sur ce sujet.--Le prince D***.--Son portrait.--Anecdote sur la noblesse
anglaise.--L'Empereur Alexandre et son médecin en
Angleterre.--L'Empereur ne comprend pas la noblesse à l'anglaise.--Ton
de la société russe.--Le prince K*** défend contre moi le gouvernement
de la parole.--Par quoi on mène les
hommes.--Canning.--Napoléon.--L'action plus persuasive que la
parole.--Entretien confidentiel.--Coup d'oeil sur l'histoire de
Russie.--Pourquoi les Russes sont ce qu'ils sont.--Héros de leurs temps
fabuleux.--Ils n'ont rien de chevaleresque.--Ils ont payé tribut aux
mahométans auxquels les occidentaux avaient fait la guerre.--Ce qu'est
l'autocratie.--Les princes russes ont fait dans l'esclavage
l'apprentissage de la tyrannie.--Le servage se égalisait en Russie quand
on l'abolissait dans le reste de l'Europe.--Rapport qu'il y a entre mes
opinions et celles du prince K***--La politique et la religion ne font
qu'un en Russie.--Avenir de ce pays et du monde.--Paris détrôné par la
piété de la génération qui s'avance.--Il aurait le sort de l'ancienne
Grèce.--Récit que le prince et la princesse D*** nous font de leur
séjour à Greiffenberg.--Cure par l'eau froide.--Le prince se fait
arroser en notre présence.--Fanatisme du néophyte.--La princesse
L***.--Le vaisseau de sa fille et le sien se croisent au milieu de la
mer Baltique.--Bon goût des personnes du grand monde en Russie.--La
France d'autrefois.--La faculté du respect, salutaire aux productions de
l'esprit.--Portrait d'un voyageur français ex-lancier.--Littérature
grivoise.--Pourquoi il amuse les dames russes.--Son genre de mauvais ton
ne peut choquer des étrangers.--Plaisir de la traversée.--Société
unique.--Chants russes, danses nationales.--Les deux Américains.--Le
français des dames russes préférable à celui de beaucoup de
polonaises.--Accident survenu à la machine du bateau à
vapeur.--Diversité des caractères mise en relief.--Mot des deux
princesses.--La fausse alerte.--La joie trahit la peur passée.--Histoire
romanesque pour la lettre suivante.
Le 8 juillet 1839, écrite _sans lumière à minuit_, à bord du bateau
à vapeur _le Nicolas Ier_, dans le golfe de Finlande.
Nous sommes à la fin du jour d'un mois qui commence, pour ces latitudes,
vers le 8 juin, et qui décline vers le 4 juillet. Plus tard, les nuits
reparaissent: elles sont d'abord très-courtes, mais déjà marquées; puis
elles s'allongent insensiblement jusqu'à l'équinoxe de septembre. Elles
croissent alors avec la même rapidité que les jours au printemps, et
bientôt elles enveloppent de ténèbres le nord de la Russie, Pétersbourg,
la Suède, Stockholm et tous les alentours du cercle polaire arctique.
Pour les contrées renfermées dans ce cercle, l'année se partage en un
jour et une nuit de six mois chacun, y compris deux crépuscules plus ou
moins prolongés, selon que le lieu est plus ou moins éloigné du pôle.
L'obscurité peu profonde de l'hiver dure autant qu'a duré le jour
douteux et mélancolique de l'été.
Aujourd'hui je ne puis me distraire de l'admiration que me cause le
phénomène d'une nuit du pôle, à peu près aussi claire que le jour. Je me
sens hors du monde que j'ai habité jusqu'à présent; rien, dans mes
voyages, ne m'a plus intéressé que la diversité de mesure dans la
dispensation de la lumière aux différentes parties du globe. À la fin de
l'année, tous les points de la terre ont vu le soleil pendant un même
nombre d'heures. Mais quelle différence entre les journées! quelle
variété de température et de couleurs! Le soleil, dont les feux tombent
d'à-plomb sur la terre, et le soleil qui ne donne que des rayons
obliques, ne sont pas le même astre, du moins à en juger par les effets.
Pour moi, dont la vie tient de celle des plantes, je reconnais qu'il y a
une sorte de fatalité dans les latitudes, et j'accorde volontiers à la
théorie de Montesquieu un respect motivé par l'influence que le ciel
exerce sur ma pensée. Mon humeur et mes facultés sont tellement soumises
à l'action du climat, que je ne puis douter de ses résultats sur la
politique. Seulement, le génie de Montesquieu a poussé trop loin les
conséquences d'une action, réelle en certains cas, mais exagérée par le
système de l'écrivain. L'écueil de la supériorité c'est l'opiniâtreté:
ces grands esprits ne voient que ce qu'ils veulent; le monde est un eux;
ils comprennent tout, hors ce qu'on leur dit.
Depuis une heure environ, j'ai vu le soleil s'enfoncer dans la mer,
entre le nord nord-ouest et le nord; il a laissé derrière lui une longue
traînée lumineuse qui suffit encore pour m'éclairer à l'heure qu'il est,
et qui me permet de vous écrire sans lumière sur le tillac, pendant que
les passagers sont endormis; et quand j'interromps ma lettre en
regardant autour de moi, j'aperçois déjà vers le nord nord-est les
premières teintes de l'aube matinale; hier n'est pas fini, demain
commence. Cette solennité polaire est pour moi la récompense de tous les
ennuis du voyage. Dans ces régions du globe, le jour est une aurore sans
terme et qui ne tient jamais ce qu'elle promet. Ces lueurs qui n'amènent
rien, mais qui ne finissent pas, m'agitent et m'étonnent. Ce singulier
crépuscule ne précède ni la nuit, ni le jour; car ce qu'on appelle de
ces noms dans les contrées méridionales, n'existe réellement pas ici. On
oublie la magie de la couleur, la religieuse obscurité des nuits, et
l'on ne croit plus aux merveilles de ces climats bénis, où le soleil a
toute sa puissance. Ce n'est plus le monde des peintres: c'est la nature
des dessinateurs. On se demande où l'on est, où l'on va; la clarté du
jour diminue d'intensité en se répandant partout également; où l'ombre
perd sa force la lumière pâlit; la nuit, il ne fait pas noir; mais au
grand jour il fait gris. Le soleil du nord est une lampe d'albâtre qui
tourne incessamment, suspendue à hauteur d'appui entre le ciel et la
terre.
Cette lampe allumée, sans interruption, pendant des semaines, des mois,
répand indistinctement ses teintes mélancoliques sous la voûte qu'elle
blanchit à peine; rien n'est éclatant, mais tout est visible; la nature
illuminée avec cette pâleur, égale partout, ressemble au rêve d'un poëte
en cheveux blancs. C'est Ossian qui ne se souvient plus de ses amours,
et qui n'entend que la voix des tombeaux.
L'aspect de tous ces sites sans relief, de ces lointains sans plans, de
ces horizons sans accidents et peu distincts, de ces lignes à demi
effacées; toute cette confusion de formes et de tons, me plonge dans une
rêverie douce dont le réveil pacifique est aussi près de la mort que de
la vie. À son tour l'âme reste suspendue entre le jour et la nuit, entre
la veille et le sommeil; elle n'a pas de vives joies: les transports de
la passion lui manquent; mais l'inquiétude des désirs violents n'existe
pas pour elle; si l'on n'est point exempt d'ennui, on est libre de
peines: une quiétude perpétuelle s'empare du coeur et du corps, et se
retrouve en image dans cette lumière indifféremment paresseuse qui
répand également sa mortelle froideur, le jour et la nuit, sur les mers
et sur les terres confondues par les neiges du pôle, et nivelées sous le
pied pesant des hivers.
La lumière de ces plates régions est bien celle qui convient aux yeux
bleus de fayence, et qui sympathise avec les traits peu marqués, les
cheveux cendrés, l'imagination timidement romanesque des femmes du Nord:
ces femmes rêvent éternellement ce que les autres font; et c'est pour
elles surtout qu'on peut dire que la vie est le songe d'une ombre.
Aux approches des régions boréales, il vous semble gravir au plateau
d'une chaîne de glaciers; plus vous avancez, plus cette illusion est
près de se réaliser: c'est le globe lui-même que vous escaladez, la
terre est votre montagne. Au moment d'atteindre le sommet de cette Alpe
immense, vous retrouvez ce que vous avez senti moins vivement en montant
les autres Alpes; les rochers s'abaissent, les précipices se comblent;
les populations fuient derrière vous, le monde habitable est sous vos
pieds, vous touchez au pôle: vue de cette hauteur, la terre s'amoindrit;
mais la mer s'élève tandis que les côtes s'aplatissent et forment autour
de vous, un cercle à peine marqué et qui va toujours en s'abaissant;
vous montez, vous montez, comme au sommet d'une coupole: ce dôme c'est
le monde dont Dieu est l'architecte. De là vos regards planent sur des
mers glacées, sur des champs de cristal, et vous vous croyez transporté
dans le séjour des bienheureux, parmi les anges, immuables habitants
d'un ciel inaltérable. Voilà ce que j'éprouve en avançant vers le golfe
de Bothnie dont la partie septentrionale touche à Torneo.
Les côtes de la Finlande réputées montagneuses ne me paraissent qu'une
suite de petites collines imperceptibles: tout se perd dans le vague et
le vide des horizons brumeux. Ce ciel impénétrable ne laisse pas aux
objets leurs vivantes couleurs: tout se ternit, tout se modifie sous
cette voûte de nacre. Les vaisseaux qui glissent à l'horizon s'y
détachent en noir; car les lueurs du crépuscule perpétuel qu'on appelle
ici le jour miroitent à peine sur la moire des eaux, elles n'ont pas la
force de dorer la voilure d'un bâtiment lointain: les agrès des navires
qu'on voit cingler au nord, loin de briller comme ils brilleraient sur
d'autres mers, se dessinent légèrement en noir contre le rideau grisâtre
du ciel qui ressemble à une toile tendue pour une représentation
d'ombres chinoises. J'ai honte de le dire, mais dans le nord le
spectacle de la nature, tout grand qu'il est, me rappelle malgré moi une
immense lanterne magique dont la lampe éclairerait mal et dont les
verres seraient usés. Je n'aime pas les comparaisons qui rapetissent;
mais à tout prix il faut tâcher de rendre ce qu'on sent. L'enthousiasme
est plus commode à exprimer que le dénigrement; toutefois pour être
vrai, il faut peindre et définir l'un et l'autre.
À l'entrée de ces déserts blanchis, une terreur poétique vous saisit:
vous vous arrêtez effrayé sur le seuil du palais de l'hiver habité par
le temps: près d'avancer dans ce séjour des froides illusions, des
songes encore brillants non plus dorés, mais argentés, une tristesse
indéfinissable vous saisit; votre pensée défaillante ne produit plus; et
son inutile travail ressemble aux formes indécises des nuages pailletés
dont vos yeux sont éblouis.
Si vous revenez à vous, c'est pour partager la mélancolie jusqu'alors
incompréhensible des peuples du Nord et pour sentir, comme ils le
sentent, le charme de leur monotone poésie. Cette initiation aux
douceurs de la tristesse est douloureuse; c'est un plaisir pourtant:
vous suivez lentement, au bruit des tempêtes, le char de la mort en
chantant des hymnes de regret et d'espérance: votre âme en deuil se
prête à toutes les illusions, elle sympathise avec les objets dont vos
yeux sont frappés. L'air, la brume, l'eau, tout vous cause une
impression nouvelle, soit à l'odorat, soit au tact; il y a quelque chose
d'étrange dans vos sensations; elles vous disent que vous approchez des
dernières limites du monde vivant; la zone glaciale est là devant vous
et le vent du pôle vous pénètre jusqu'au coeur. Ce n'est pas doux; c'est
curieux et nouveau.
Je ne puis me consoler d'avoir été retenu si tard cet été par ma santé à
Paris et à Ems: si j'avais suivi mon premier plan de voyage, je serais
maintenant en Laponie, sur les bords de la mer Blanche bien au delà
d'Archangel; mais vous le voyez, je crois y être: c'est la même chose...
Quand je retombe du haut de mes illusions, je me retrouve non pas
marchant terre à terre, mais voguant sur le bateau à vapeur le Nicolas
Ier dont je vous ai conté le naufrage: un des plus beaux et des plus
commodes bâtiments de l'Europe; et je m'y retrouve au milieu de la
société la plus élégante que j'aie rencontrée depuis longtemps.
Celui qui pourrait noter dans le style de Boccace les conversations
auxquelles j'ai pris une part bien modeste depuis trois jours, ferait un
livre aussi brillant, aussi amusant que le Decameron et presqu'aussi
profond que La Bruyère. Mes récits ne vous en donneraient qu'une idée
imparfaite; je veux pourtant essayer.
Souffrant depuis longtemps, j'étais malade à Travemünde, si malade que,
le jour du départ, j'ai pensé renoncer au voyage. Cependant ma voiture
était embarquée depuis la veille. Onze heures du matin venaient de
sonner, et nous devions appareiller à trois heures après midi. Je
sentais le frisson de la fièvre parcourir mes veines, et je craignais
d'augmenter le mal de coeur qui me tourmentait, par le mal de mer qui me
menaçait. Que ferai-je à Pétersbourg, à huit cents lieues de chez moi,
si j'y tombe sérieusement malade? me disais-je. Pourquoi causer cette
peine à mes amis, quand je puis la leur épargner?
S'embarquer avec la fièvre pour un voyage de long cours, n'est-ce pas de
la démence? Mais n'est-ce pas une folie plus ridicule encore que de
reculer devant le dernier pas, et de faire rapporter ma voiture à terre,
au grand étonnement de tout le pays? Que dire aux habitants de
Travemünde? comment expliquer ma résolution tardive à mes amis de Paris?
Je suis peu habitué à me laisser diriger par des considérations de cette
nature; mais j'étais malade et surtout faible: il eût fallu, pour
m'arrêter en chemin, une résolution forte; pour continuer, il ne fallait
que du laisser-aller.
Le frisson redoublait pourtant; une angoisse, une langueur inexplicable
m'avertissaient de la nécessité du repos: un profond dégoût pour les
aliments, une vive douleur de tête et de côté me faisaient redouter une
traversée de quatre jours. Je ne la supporterai pas, me disais-je; ne
suis-je pas insensé d'affronter tous les inconvénients de la mer, dans
la disposition où je me trouve? Mais changer de projets est ce qui coûte
le plus aux malades... comme aux autres hommes.
Les eaux d'Ems m'ont guéri; mais c'est en substituant un mal à un autre.
Pour me guérir de cette seconde maladie, il faudrait du repos. Que de
raisons pour ne pas aller en Sibérie! J'y vais pourtant.
Je ne savais vraiment plus quel parti prendre pour sortir d'une
situation plus que pénible, puisqu'elle était ridicule.
Enfin, je me décide à jouer, à croix ou pile, une vie que je ne sais
plus diriger, et comme on met sa bourse sur une carte, j'appelle mon
domestique, bien déterminé à faire ce qu'il décidera. Je lui demande
conseil.
«Il faut continuer, répond-il; nous sommes si près.
--D'ordinaire vous craignez la mer!
--Je la crains encore; mais, à la place de monsieur, je ne voudrais pas
reculer après avoir fait charger ma voiture sur le vaisseau.
--Pourquoi craignez-vous de reculer, et ne craignez-vous pas de me
rendre sérieusement malade?»--Point de réponse.
«Dites-moi donc pourquoi vous voulez continuer?
--Parce que!!!
--À la bonne heure!!... Eh bien! d'après cela, partons.
--Mais si vous devenez plus malade, reprend cet excellent homme qui
commence à s'effrayer de la responsabilité qui va peser sur lui, je me
reprocherai votre imprudence.
--Si je suis malade, vous me soignerez.
--Cela ne vous guérira pas.
--N'importe!! Nous allons partir.»
L'éloquence de mon domestique ne ressemblait pas mal à celle d'une femme
de chambre dont parle Grimm. Une autre femme de chambre mourante était
rebelle à toutes les exhortations de sa famille, de sa maîtresse et des
prêtres. On appelle une ancienne camarade: celle-ci dit quelques mots,
et la moribonde, parfaitement docile, se hâte de remplir, avec une
résignation et une ferveur édifiantes, tous ses devoirs religieux. Ces
mots, les voici: Quoi donc? Eh bien donc! Fi donc! Allons donc!
Mademoiselle!
Persuadé comme cette demoiselle mourante, j'étais à trois heures
sonnantes sur le vaisseau encore à l'ancre, apportant dans le bâtiment
le frisson, le mal de coeur, et un inexprimable regret de l'acte de
faiblesse dont je me rendais coupable. Mille pressentiments funestes
m'assaillirent, et j'arrangeais malgré moi d'avance toutes les scènes
lugubres que ces pressentiments m'annonçaient.
On lève l'ancre: je baisse la tête et me couvre les yeux de ma main,
dans un accès de désespoir stupide. À peine les roues ont-elles commencé
à tourner, qu'il se fait en moi une révolution aussi soudaine, aussi
complète qu'inexplicable. Vous me croirez, car vous êtes habitué à me
croire; d'ailleurs, quel motif aurais-je d'inventer une histoire qui n'a
pour elle que la vérité? Vous me croirez donc; et si je publie ceci, mes
lecteurs me croiront comme vous, sachant que je me trompe quelquefois,
mais que je ne mens jamais. Bref, les douleurs, les frissons se
dissipent; la tête s'éclaircit; la maladie s'évanouit comme une vapeur,
et je me trouve subitement en parfaite santé. Ce coup de baguette m'a
tellement surpris, que je n'ai pu me refuser le plaisir de vous en
décrire les effets. La mer m'a guéri du mal de mer: ceci s'appelle de
l'homéopathie en grand.
À la vérité, depuis que nous sommes embarqués le temps n'a pas cessé
d'être admirable...
Près de quitter Travemünde, au plus fort de mes angoisses et comme on
allait lever l'ancre je vis arriver sur le bâtiment où j'étais venu
m'établir d'avance, un homme âgé, très-gros: il se soutenait avec peine
sur ses deux jambes énormément enflées; sa tête bien posée entre ses
larges épaules me parut noble, c'était le portrait de Louis XVI.
J'appris bientôt qu'il était russe, descendant des conquérants Varègues
et par conséquent de la plus ancienne noblesse; il s'appelait le prince
K***.
En le voyant se traîner péniblement vers un tabouret, et s'appuyer sur
le bras de son secrétaire, j'avais pensé d'abord: voilà un triste
compagnon de voyage; mais en l'entendant nommer, je me rappelai que je
le connaissais de réputation depuis longtemps et je me reprochai
l'incorrigible manie de juger sur l'apparence.
À peine assis, ce vieillard à la physionomie ouverte, au regard fin,
quoique noble et sincère, m'apostrophe par mon nom. Interpellé si
brusquement je me lève avec surprise, mais sans répondre: le prince
continue de ce ton de grand seigneur, dont la simplicité parfaite exclut
toute cérémonie à force de vraie politesse.
«Vous qui avez vu à peu près l'Europe entière, me dit-il; vous serez de
mon avis, j'en suis sûr.
--Sur quoi, prince?
--Sur l'Angleterre. Je disais au prince *** que voici (en m'indiquant du
doigt, sans autre présentation, l'homme avec lequel il causait), qu'il
n'y a pas de noblesse chez les Anglais. Ils ont des titres et des
charges; mais l'idée que nous attachons à la vraie noblesse, à celle qui
ne peut ni se donner, ni s'acheter, leur est étrangère. Un souverain
peut faire des princes; l'éducation, les circonstances, le génie, la
vertu, peuvent faire des héros; rien de tout cela ne saurait produire un
gentilhomme.
--Prince, répliquai-je, la noblesse, comme on l'entendait autrefois en
France, et comme nous l'entendons vous et moi ce me semble aujourd'hui,
est devenue une fiction et l'a toujours été peut-être. Vous me rappelez
le mot de M. de Lauraguais, qui disait, en revenant d'une assemblée de
maréchaux de France: «Nous étions douze ducs et pairs; mais il n'y avait
que moi de gentilhomme.»
--Il disait vrai, reprit le prince. Sur le continent, le gentilhomme
seul est regardé comme noble, parce que, dans les pays où la noblesse
est encore quelque chose, elle tient au sang et non à la fortune, à la
faveur, au talent, aux emplois; c'est le produit de l'histoire; et, de
même qu'en physique, l'époque de la formation de certains métaux paraît
être passée, de même, en politique, la période de la création des
familles nobles est finie. Voilà ce que les Anglais ne veulent pas
comprendre.
--Il est certain, répliquai-je, que tout en conservant l'orgueil de la
féodalité, ils ont perdu le sens des institutions féodales. En
Angleterre, la chevalerie a été subjuguée par l'industrie, qui a bien
consenti de se loger dans une constitution baronniale; mais à condition
que les anciens priviléges attribués aux noms fussent mis à portée des
familles nouvelles. Par cette révolution sociale, résultat d'une suite
de révolutions politiques, les droits héréditaires n'étant plus attachés
aux races, se sont trouvés transférés aux personnes, aux emplois et aux
terres. Jadis le guerrier ennoblissait le sol qu'il avait conquis,
aujourd'hui c'est la possession de la terre qui constitue le seigneur;
et ce qu'on appelle la noblesse en Angleterre, me fait l'effet d'un
habit doré dont tout homme peut se revêtir, pourvu qu'il soit assez
riche pour le payer. Cette aristocratie de l'argent est très-différente,
sans doute, de l'aristocratie du sang; le rang acheté dénote
l'intelligence et l'activité de l'homme, le rang hérité atteste la
faveur de la Providence. La confusion des idées sur les deux
aristocraties, celle de l'argent et celle de la naissance, est telle en
Angleterre, que les descendants d'une famille historique, s'ils sont
pauvres et sans titre, vous disent: nous ne sommes pas nobles; tandis
que _Milord_ ***, petit-fils d'un tailleur, fait, en sa qualité de
membre de la chambre des pairs, partie de la haute aristocratie du pays.
Ajoutez à cette bizarrerie les substitutions de noms transmis par les
femmes, et vous tomberez dans une confusion dont les étrangers ne
peuvent se tirer[7].
--Je savais bien que nous étions d'accord», reprit le prince avec une
gravité gracieuse qui lui est particulière.
Vous comprenez que j'ai resserré en peu de lignes cette première
conversation; mais je vous en ai donné le résumé.
Frappé de cette manière facile de faire connaissance, et délivré comme
par magie du mal qui m'avait tourmenté jusqu'au moment d'appareiller, je
me mis à examiner le compatriote du prince K***, le prince D***, dont le
grand nom historique avait d'abord attiré mon attention. Je vis un homme
jeune encore, au teint plombé, à l'oeil souffrant, mais au front bombé, à
la taille élevée, noble; sa figure régulière était en accord avec la
froideur de ses manières, et cette harmonie ne manquait pas d'agrément.
Le prince K*** qui ne laisse jamais tomber la conversation et qui se
plaît à traiter à fond les sujets qui l'intéressent, reprit après un
instant de silence:
«Pour vous prouver que les Anglais et nous, nous n'avons point du tout
la même manière de définir la noblesse, je veux vous conter une petite
anecdote qui vous paraîtra peut-être plaisante.
«En 1814 j'accompagnais l'Empereur Alexandre dans son voyage à Londres.
À cette époque Sa Majesté m'honorait d'une assez grande confiance, et je
dus à ma faveur apparente beaucoup de marques de bonté de la part du
prince de Galles[8]. Ce prince me prit un jour à part et me dit: «Je
voudrais faire quelque chose qui fût agréable à l'Empereur; il paraît
aimer beaucoup le médecin qui l'accompagne: pourrais-je accorder à cet
homme une faveur qui fît plaisir à votre maître?
--Oui, Monseigneur, répondis-je.
--Quoi donc?
--La noblesse.»
«Le lendemain, le docteur *** fut nommé knight (chevalier).
«L'Empereur se fit expliquer d'abord par moi, et depuis par bien
d'autres, ce que c'était que cette distinction qui valait à son médecin
le titre de sir et à la femme du sir, celui de lady; mais malgré sa
perspicacité qui était grande, il est mort sans avoir pu comprendre nos
explications, ni la valeur de la nouvelle dignité conférée à son
docteur. Il m'en a encore parlé dix ans plus tard à Pétersbourg.
«L'ignorance de l'Empereur Alexandre, répondis-je, est justifiée par
celle de bien d'autres hommes d'esprit, à commencer par la plupart des
romanciers étrangers qui veulent mettre en scène des personnes de la
société anglaise.»
Cette histoire contée avec une élégance de ton, une grâce de manières,
une simplicité de gestes, une expression de physionomie, un son de voix
qui ajoutent de la finesse aux moindres paroles, en décelant plus
d'esprit que celui qui parle ne semble en vouloir montrer, nous mit tous
de bonne humeur et servit de prélude à une conversation qui dura
plusieurs heures.
Nous passâmes en revue la plupart des choses et des personnes
remarquables de ce monde et surtout de ce siècle: je recueillis une
foule d'anecdotes, de portraits, de définitions, d'aperçus fins qui
jaillissaient involontairement du fond de l'entretien et de l'esprit
naturel et cultivé du prince K***; ce plaisir rare et délicat me fit
rougir du premier jugement que j'avais porté sur lui en voyant arriver
un vieux goutteux dans notre vaisseau. Jamais heures ne passèrent plus
vite que ce temps presqu'uniquement employé par moi à écouter. J'étais
instruit autant qu'amusé.
Le ton du grand monde en Russie est une politesse facile dont le secret
s'est à peu près perdu chez nous. Il n'y eut pas jusqu'au secrétaire du
prince K*** qui, quoique Français, ne me parût réservé, modeste, exempt
de vanité et dès lors supérieur aux soucis de l'amour-propre, aux
mécomptes de la vanité.
Si c'est là ce qu'on gagne à vivre sous le despotisme, vive la
Russie[9]. Comment les manières élégantes pourraient-elles subsister
dans un pays où l'on ne respecte rien, puisque le bon ton n'est que le
discernement dans les témoignages du respect? Recommençons à montrer du
respect pour ce qui a droit à notre déférence; nous redeviendrons
naturellement et pour ainsi dire involontairement polis.
Malgré la réserve que je mettais dans mes réponses au prince K***,
l'ancien diplomate fut bientôt frappé de la direction de mes idées:
«Vous n'êtes ni de votre pays, ni de votre temps, me dit-il; vous êtes
l'ennemi de la parole comme levier politique.
--C'est vrai, lui répliquai-je, tout autre moyen de découvrir la valeur
des hommes, me paraîtrait préférable à la parole publique dans un pays
où l'amour-propre est aussi facile à éveiller qu'il l'est dans le mien.
Je ne crois pas qu'il se trouve en France beaucoup d'hommes d'un
caractère assez ferme pour ne pas sacrifier leurs opinions les plus
chères au désir de faire dire qu'ils ont débité un beau discours.
--Cependant, reprit le prince russe libéral, tout est dans la parole:
l'homme tout entier et quelque chose de supérieur à lui-même se révèle
dans le discours: la parole est divine!
--Je le crois comme vous, répliquai-je, et voilà pourquoi je crains de
la voir prostituer.
--Quand un talent comme celui de monsieur Canning, reprit le prince,
captivait l'attention des premiers hommes de l'Angleterre et du monde,
la parole politique était quelque chose, Monsieur.
--Quel bien a produit ce brillant génie? Et quel mal n'eût-il pas fait,
s'il eût eu pour auditeurs des esprits faciles à enflammer? La parole
employée dans l'intimité comme un moyen de persuasion, la parole
secrètement appliquée à changer la direction des idées, à diriger la
conduite d'un homme ou d'un petit nombre d'hommes, me paraît utile soit
comme auxiliaire, soit comme contre-poids du pouvoir; je la crains dans
une assemblée politique nombreuse et dont les délibérations sont
publiques. Elle y fait souvent triompher les vues courtes et les idées
communes aux dépens des pensées élevées et des plans profondément
médités. Imposer aux nations le gouvernement des majorités, c'est les
soumettre à la médiocrité. Si tel n'est pas votre but, vous avez tort de
vanter le gouvernement de la parole. La politique du grand nombre est
presque toujours timide, avare et mesquine; vous m'opposez l'exemple de
l'Angleterre: je vous dirai que ce pays n'est pas ce qu'on croit qu'il
est: il est vrai que dans les chambres on décide les questions à la
majorité, mais cette majorité du parlement représente l'aristocratie du
pays qui depuis longtemps n'a cessé qu'à de bien courts intervalles de
diriger l'État. D'ailleurs à combien de mensonges la forme parlementaire
n'a-t-elle pas fait descendre les chefs de cette oligarchie masquée?...
Est-ce là ce que vous enviez à l'Angleterre?
--Il faut pourtant mener les hommes par la peur ou par la persuasion.
--D'accord, mais l'action est plus persuasive que la parole. Jugez-en
par la monarchie prussienne: jugez-en par Bonaparte; de grandes choses
se sont accomplies sous son règne. Or Bonaparte, à son début, a gouverné
par la persuasion autant et plus que par la force, et pourtant son
éloquence qui était grande ne s'adressait qu'aux individus; il n'a
jamais parlé aux masses que par des faits; voilà comment on frappe
l'imagination des hommes sans abuser des dons de Dieu: discuter la loi
en public, c'est ôter d'avance à la loi le respect qui fait sa
puissance.
--Vous êtes un tyran.
--Au contraire, je crains les avocats et leur écho, le journal, qui
n'est qu'une parole dont le retentissement dure vingt-quatre heures;
voila les tyrans qui nous menacent aujourd'hui.
--Venez chez nous; vous apprendrez à en redouter d'autres.
--Vous avez beau faire, ce n'est pas vous, prince, qui parviendrez à me
donner mauvaise opinion de la Russie.
--N'en jugez, ni par moi, ni par aucun des Russes qui ont voyagé; avec
notre naturel flexible nous devenons cosmopolites dès que nous sortons
de chez nous, et cette disposition d'esprit est déjà une satire contre
notre gouvernement!!...»
Ici, malgré l'habitude qu'il a de parler franc sur toutes choses, le
prince eut peur de moi, de lui-même, surtout des autres; et il se jeta
dans des aperçus assez vagues.
Je ne me fatiguerai pas inutilement la mémoire à vous reproduire les
formes d'un dialogue devenu trop peu sincère pour qu'il pût ajouter au
fond des idées par l'expression. Plus tard, le prince profita d'un
moment de solitude pour achever de me développer son opinion sur le
caractère des hommes et des institutions de son pays. Voici à peu près
ce que j'ai retenu de ses déductions:
«La Russie est à peine aujourd'hui à quatre cents ans de l'invasion des
barbares; tandis que l'Occident a subi la même crise depuis quatorze
siècles: une civilisation de mille ans plus ancienne met une distance
incommensurable entre les moeurs des nations.
«Bien des siècles avant l'irruption des Mongols, les Scandinaves
envoyèrent aux Slaves, alors tout à fait sauvages, des chefs qui
régnèrent à Novgorod la grande, et à Kiew, sous le nom de Varègues; ces
héros étrangers venus avec une troupe peu nombreuse, sont les premiers
princes des Russes, et leurs compagnons sont la souche de la noblesse la
plus ancienne du pays. Les princes Varègues, espèce de demi-dieux, ont
policé cette nation alors nomade. Dans le même temps, les empereurs et
les patriarches de Constantinople lui donnaient le goût de leurs arts et
de leur luxe. Telle fut, si vous me passez l'expression, la première
couche de civilisation qui s'est abîmée sous les pieds des Tatars, lors
de l'arrivée de ces nouveaux conquérants en Russie.
«De grandes figures de saints et de saintes qui sont les législateurs
des peuples chrétiens, brillent dans les temps fabuleux de la Russie.
Des princes puissants par leurs féroces vertus ennoblissent la première
époque des annales slaves. Leurs noms traversent cette profonde
obscurité comme des étoiles percent les nuages pendant une nuit
orageuse. Or, le seul son de ces noms bizarres réveille l'imagination et
fait appel à la curiosité. Rurick, Oleg, la reine Olga, saint Wladimir,
Swiatopolk, Monomaque, sont des personnages dont le caractère ne
ressemble pas plus que le nom à celui de nos grands hommes de
l'occident.
«Ils n'ont rien de chevaleresque, ce sont des rois bibliques: la nation
qu'ils ont rendue glorieuse est restée voisine de l'Asie; ignorant nos
idées romantiques, elle a conservé ses moeurs patriarcales.
«Les Russes n'ont point été formés à cette brillante école de la bonne
foi dont l'Europe chevaleresque a su si bien profiter que le mot
_honneur_ fut longtemps synonyme de fidélité à la parole; et que _la
parole d'honneur_ est encore une chose sacrée, même en France où l'on a
oublié tant de choses! La noble influence des Chevaliers croisés s'est
arrêtée en Pologne avec celle du catholicisme; les Russes sont
guerriers, mais pour conquérir; ils se battent par obéissance et par
avidité: les Chevaliers Polonais guerroyaient par pur amour de la
gloire; ainsi quoique dans l'origine ces deux nations sorties de la même
souche eussent entre elles de grandes affinités, le résultat de
l'histoire, qui est l'éducation des peuples, les a séparées si
profondément qu'il faudra plus de siècles à la politique russe pour les
confondre de nouveau, qu'il n'en a fallu à la religion et à la société
pour les diviser.
«Tandis que l'Europe respirait à peine des efforts qu'elle avait faits
pendant des siècles pour arracher le tombeau de Jésus-Christ aux
mécréants, les Russes payaient tribut aux Mahométans sous Usbeck et
continuaient cependant à recevoir de l'empire grec, selon leur première
habitude, ses arts, ses moeurs, ses sciences, sa religion, sa politique
avec ses traditions d'astuce et de fraude, et son aversion pour les
croisés latins. Si vous réfléchissez à toutes ces données religieuses,
civiles et politiques, vous ne vous étonnerez plus du peu de fond qu'on
peut faire sur la parole d'un Russe (c'est le prince russe qui parle),
ni de l'esprit de ruse qui s'accorde avec la fausse culture byzantine et
qui préside même à la vie sociale sous l'empire des czars, heureux
successeurs des lieutenants de Bati.
«Le despotisme complet, tel qu'il règne chez nous, s'est fondé au moment
où le servage s'abolissait dans le reste de l'Europe. Depuis l'invasion
des Mongols, les Slaves, jusqu'alors l'un des peuples les plus libres du
monde, sont devenus esclaves des vainqueurs d'abord, et ensuite de leurs
propres princes. Le servage s'établit alors chez aux non-seulement comme
un fait, mais comme une loi constitutive de la société. Il a dégradé la
parole humaine en Russie, au point qu'elle n'y est plus considérée que
comme un piége: notre gouvernement vit de mensonge, car la vérité fait
peur au tyran comme à l'esclave. Aussi quelque peu qu'on parle en
Russie, y parle-t-on encore trop, puisque dans ce pays tout discours est
l'expression d'une hypocrisie religieuse ou politique.
«L'autocratie, qui n'est qu'une démocratie idolâtre, produit le
nivellement tout comme la démocratie absolue le produit dans les
républiques simples.
«Nos autocrates ont fait jadis à leurs dépens l'apprentissage de la
tyrannie. Les grands princes[10] russes, forcés de pressurer leurs
peuples au profit des Tatars, traînés souvent eux-mêmes en esclavage
jusqu'au fond de l'Asie, mandés à la horde pour un caprice, ne régnant
qu'à condition qu'ils serviraient d'instruments dociles à l'oppression,
détrônés aussitôt qu'ils cessaient d'obéir, instruits au despotisme par
la servitude; ont familiarisé leurs peuples avec les violences de la
conquête qu'ils subissaient personnellement[11]: voilà comment, par la
suite des temps, les princes et la nation se sont mutuellement
pervertis.
«Or, notez la différence, ceci se passait en Russie à l'époque où les
rois de l'occident et leurs grands vassaux luttaient de générosité pour
affranchir les populations.
«Les Polonais se trouvent aujourd'hui vis-à-vis des Russes absolument
dans la position où étaient ceux-ci vis-à-vis des Mongols sous les
successeurs de Bati. Le joug qu'on a porté n'engage pas toujours à
rendre moins pesant celui qu'on impose. Les princes et les peuples se
vengent quelquefois comme de simples particuliers sur des innocents; ils
se croient forts parce qu'ils font des victimes.
--Prince, repris-je après avoir écouté attentivement cette longue série
de déductions, je ne vous crois pas. C'est de l'élégance d'esprit que de
s'élever au-dessus des préjugés nationaux et de faire comme vous le
faites les honneurs de son pays à un étranger; mais je ne me fie pas
plus à vos concessions qu'aux prétentions des autres.
«Dans trois mois vous me rendrez plus de justice; en attendant, et
tandis que nous sommes encore seuls,» il disait ceci en regardant de
tous côtés, «je veux fixer votre attention sur un point capital: je vais
vous donner une clef qui vous servira pour tout expliquer dans le pays
où vous entrez.
«Pensez à chaque pas que vous ferez chez ce peuple asiatique, que
l'influence chevaleresque et catholique a manqué aux Russes;
non-seulement ils ne l'ont pas reçue, mais ils ont réagi contre elle
avec animosité pendant leurs longues guerres contre la Lythuanie, la
Pologne et contre l'ordre teutonique et l'ordre des chevaliers
Porte-Glaive.
--Vous me rendez fier de ma perspicacité; j'écrivais dernièrement à un
de mes amis que, d'après ce que j'entrevoyais, l'intolérance religieuse
était le ressort secret de la politique russe.
--Vous avez parfaitement deviné ce que vous allez voir: vous ne sauriez
vous faire une juste idée de la profonde intolérance des Russes, ceux
qui ont l'esprit cultivé et qui communiquent par les affaires avec
l'occident de l'Europe, mettent le plus grand art à cacher leur pensée
dominante qui est le triomphe de l'_orthodoxie_ grecque, synonyme pour
eux de la politique russe.
--Sans cette pensée, rien ne s'explique ni dans nos moeurs, ni dans notre
politique. Vous ne croyez pas, par exemple, que la persécution de la
Pologne soit l'effet du ressentiment personnel de l'Empereur: elle est
le résultat d'un calcul froid et profond. Ces actes de cruauté sont
méritoires aux yeux des vrais croyants, c'est le Saint-Esprit qui
éclaire le souverain au point d'élever son âme au-dessus de tout
sentiment humain, et Dieu bénit l'exécuteur de ses hauts desseins:
d'après cette manière de voir, juges et bourreaux sont d'autant plus
saints qu'ils sont plus barbares.
--Vos journaux légitimistes ne savent ce qu'ils veulent quand ils
cherchent des alliés chez les schismatiques. Nous verrons une révolution
européenne avant de voir l'Empereur de Russie servir de bonne foi un
parti catholique: les protestants sont au moins des adversaires francs;
d'ailleurs ils seront réunis au pape plus aisément que le chef de
l'autocratie russe, car les protestants ayant vu toutes leurs croyances
dégénérer en systèmes et leur foi religieuse changée en un doute
philosophique, n'ont plus que leur orgueil de sectaires à sacrifier à
Rome; tandis que l'Empereur possède un pouvoir spirituel très-réel et
très-positif dont il ne se démettra jamais volontairement. Rome et tout
ce qui se rattache à l'église romaine n'a pas de plus dangereux ennemis
que l'autocrate de Moscou, chef visible de son église; et je m'étonne
que la perspicacité italienne n'ait pas encore découvert le danger qui
nous menace de ce côté. D'après ce tableau très-véridique, jugez de
l'illusion dont se bercent une partie des légitimistes de Paris.»
Cette conversation vous donne l'idée de toutes les autres; chaque fois
que le sujet devenait inquiétant pour l'amour-propre moscovite, le
prince K... s'interrompait, à moins qu'il ne fût parfaitement sûr que
personne ne pouvait nous entendre.
Ces confidences m'ont fait réfléchir, et mes réflexions m'ont fait peur.
Il y a autant d'avenir et peut-être plus dans ce pays longtemps compté
pour rien par nos penseurs modernes, tant il leur paraissait arriéré,
qu'il y en a dans les sociétés anglaises implantées sur le sol de
l'Amérique et trop vantées par des philosophes dont les systèmes ont
enfanté notre démocratie actuelle, avec tous ses abus.
Si l'esprit militaire qui règne en Russie n'a rien produit de semblable
à notre religion de l'honneur, ce n'est pas à dire que la nation ait
moins de force parce que ses soldats sont moins brillants que les
nôtres; l'honneur est une divinité humaine; mais dans la vie pratique le
devoir vaut l'honneur et plus que l'honneur; c'est moins éclatant, c'est
plus soutenu, plus fort. Il ne sortira point de là des héros du Tasse ou
de l'Arioste; mais des personnages dignes d'inspirer un autre Homère, un
autre Dante, peuvent renaître des ruines d'une seconde Ilion attaquée
par un autre Achille, par un homme qui, comme guerrier, valait à lui
seul tous les héros de l'Iliade.
Mon opinion est que l'empire du monde est dévolu désormais non pas aux
peuples turbulents, mais aux peuples patients[12]: l'Europe éclairée
comme elle l'est ne peut plus être soumise qu'à la force réelle: or la
force réelle des nations, c'est l'obéissance au pouvoir qui les
commande, comme celle des armées est la discipline. Dorénavant, le
mensonge nuira surtout à ceux qui l'emploieront; la vérité redevient un
moyen d'influence nouveau, tant l'oubli lui a rendu de jeunesse et de
puissance.
Lorsque notre démocratie cosmopolite, portant ses derniers fruits, aura
fait de la guerre une chose odieuse à des populations entières, lorsque
les nations, soi-disant les plus civilisées de la terre, auront achevé
de s'énerver dans leurs débauches politiques, et que de chute en chute
elles seront tombées dans le sommeil au dedans et dans le mépris au
dehors, toute alliance étant reconnue impossible avec ces sociétés
évanouies dans l'égoïsme, les écluses du Nord se lèveront de nouveau sur
nous, alors nous subirons une dernière invasion non plus de barbares
ignorants, mais de maîtres rusés, éclairés, plus éclairés que nous, car
ils auront appris de nos propres excès comment on peut et l'on doit nous
gouverner.
Ce n'est pas pour rien que la Providence amoncelle tant de forces
inactives à l'orient de l'Europe. Un jour le géant endormi se lèvera, et
la force mettra fin au règne de la parole. En vain alors, l'égalité
éperdue rappellera la vieille aristocratie au secours de la liberté;
l'arme ressaisie trop tard, portée par des mains trop longtemps
inactives, sera devenue impuissante. La société périra pour s'être fiée
à des mots vides de sens ou contradictoires; alors les trompeurs échos
de l'opinion, les journaux, voulant à tout prix conserver des lecteurs,
pousseront au bouleversement, ne fût-ce qu'afin d'avoir quelque chose à
raconter pendant un mois de plus. Ils tueront la société pour vivre de
son cadavre.
Les ténèbres renaissent de la multiplicité des lumières, l'éblouissement
est une cécité momentanée.
L'Allemagne, avec ses gouvernements éclairés, avec ses peuples bons et
sages, pouvait refonder en Europe une aristocratie tutélaire, mais ces
gouvernements se sont séparés de leurs sujets: le roi de Prusse, devenu
la sentinelle avancée de la Russie[13], a fait de ses soldats des
révolutionnaires muets et patients, au lieu d'avoir mis à profit leur
bon esprit pour en faire les défenseurs naturels de la vieille Europe,
du seul coin de la terre où, jusqu'à ce jour, la liberté raisonnable ait
trouvé un asile. En Allemagne on pourrait encore conjurer l'orage; en
France, en Angleterre, en Espagne, nous ne pouvons déjà plus qu'attendre
la foudre.
Un retour à l'unité religieuse sauverait l'Europe. Mais cette unité, qui
la fera reconnaître, qui la fera respecter, par quels nouveaux miracles
s'imposera-t-elle au monde insouciant qui la méconnaît? sur quelle
autorité s'appuiera-t-elle? c'est le secret de Dieu. L'esprit de l'homme
pose les problèmes; l'action divine, c'est-à-dire le temps, les résout.
À ce propos une crainte amère m'est inspirée pour mon pays. Quand le
monde, fatigué des demi-mesures, aura fait un pas vers la vérité, quand
la religion sera reconnue pour l'affaire importante, unique des sociétés
émues non plus pour des intérêts périssables, mais pour les seuls biens
réels, c'est-à-dire éternels, Paris, le frivole Paris élevé si haut sous
le règne d'une philosophie sceptique, Paris, la folle capitale de
l'indifférence et du cynisme, conservera-t-il sa suprématie parmi des
générations enseignées par la crainte, sanctifiées par le malheur
désabusées par l'expérience et mûries par la méditation?
Il faudrait que la réaction partît de Paris même: pouvons-nous espérer
ce prodige? Qui nous assure qu'au sortir de l'époque de destruction, et
quand la nouvelle lumière de la foi brillera au coeur de l'Europe, le
centre de la civilisation ne sera pas déplacé? Qui nous dit enfin, que
la France délaissée dans son impiété ne deviendra pas alors pour les
catholiques régénérés ce que fut la Grèce pour les premiers chrétiens:
le foyer éteint de l'orgueil et de l'éloquence? De quel droit
espérerait-elle une exception? Les nations meurent comme les hommes, et
les nations volcans meurent vite.
Notre passé fut si brillant, notre présent est si terne, qu'au lieu
d'invoquer témérairement l'avenir, nous devons le redouter. Je l'avoue
désormais, je crains pour nous plus que je n'espère, et l'impatience de
cette jeunesse française qui, sous le règne sanglant de la Convention,
nous promettait tant le triomphes, me paraît aujourd'hui le signal de la
décadence. L'état présent avec tous ses inconvénients, est encore un
ordre de choses plus heureux _pour tous_ que ne le sera le siècle qu'il
nous présage, et dont je m'efforce en vain de détourner ma pensée.
La curiosité que j'ai de voir la Russie et l'admiration que me cause
l'esprit d'ordre qui doit présider à l'administration de ce vaste État,
ne m'empêchent pas de juger avec impartialité la politique de son
gouvernement. La domination de la Russie se bornât-elle aux exigences
diplomatiques, sans aller jusqu'à la conquête, me paraîtrait ce qu'il y
a de plus redoutable pour le monde. On se trompe sur le rôle que cet
état jouerait en Europe: d'après son principe constitutif il
représenterait l'ordre; mais d'après le caractère des hommes, il
propagerait la tyrannie sous prétexte de remédier à l'anarchie; comme si
l'arbitraire remédiait à aucun mal! L'élément moral manque à cette
nation; avec ses moeurs militaires et ses souvenirs d'invasions elle en
est encore aux guerres de conquêtes, les plus brutales de toutes, tandis
que les luttes de la France et des autres nations de l'occident seront
dorénavant des guerres de propagande.
Le nombre des passagers que j'ai rencontrés sur _le Nicolas Ier_ est
heureusement peu considérable; une jeune princesse D***, née princesse
d'A***, accompagne son mari qui retourne à Saint-Pétersbourg; elle est
charmante, c'est tout à fait l'héroïne d'une romance écossaise.
Cet aimable ménage revient de Greiffenberg en Silésie; la princesse est
aussi accompagnée de son frère, jeune homme agréable. Ils ont passé
plusieurs mois en Silésie à essayer en famille le fameux traitement
d'eau froide, qu'on y fait subir aux adeptes. C'est plus qu'un remède,
c'est un sacrement: c'est le baptême médical.
Dans la ferveur de leur croyance, le prince et la princesse nous ont
raconté des résultats surprenants obtenus par ce nouveau moyen de
guérison. Cette découverte est due à un paysan qui se croit supérieur à
tous les médecins et justifie sa foi par les effets: il croit en
lui-même; cet exemple gagne les autres; bien des croyants au nouvel
apôtre sont guéris par leur foi.
Une foule d'étrangers de tous les pays affluent à Greiffenberg; on y
traite tous les maux, excepté les maladies de poitrine. On vous
administre des douches d'eau à la glace, puis on vous roule pendant cinq
ou six heures dans de la flanelle. Rien ne résiste à la transpiration
que ce traitement provoque au patient, disait le prince.
«Rien ni personne, repris-je.
--Vous vous trompez, répliqua le prince avec la vivacité d'un nouveau
converti; sur une multitude de malades, il n'est mort que très-peu de
personnes à Greiffenberg. Des princes, des princesses s'établissent près
du nouveau sauveur, et quand on a essayé de son remède, l'eau devient
une passion.»
Ici le prince D*** interrompt sa narration, il regarde à sa montre et
appelle un domestique. Cet homme arrive une grande bouteille d'eau
froide à la main, et la lui verse tout entière sur le corps entre son
gilet et sa chemise: je n'en croyais pas mes yeux.
Le prince continue la conversation sans paraître remarquer mon
étonnement: «Le père du duc régnant de Nassau, dit-il, vient de passer
un an à Greiffenberg, il y est arrivé perclus et impotent: l'eau l'a
ressuscité; mais comme il prétend à une guérison parfaite, il ignore
encore quand il pourra quitter la place. Nul ne sait en arrivant à
Greiffenberg combien de temps il y restera; la longueur du traitement
dépend du mal et de l'humeur du malade: on ne peut calculer l'effet
d'une passion, et cette manière d'employer l'eau devient une passion
pour certaines personnes, qui dès lors se fixent indéfiniment près de la
source de leur suprême félicité.
--Ainsi ce traitement devient dangereux, non parce qu'il fait du mal,
mais parce qu'il fait trop de plaisir.
--Vous vous moquez, mais allez à Greiffenberg, vous reviendrez aussi
croyant que je le suis.
--Prince, en écoutant votre récit, je crois; mais quand je réfléchirai
je douterai: ces cures merveilleuses ont souvent des suites fâcheuses;
des transpirations si violentes finissent par décomposer le sang; que
gagneront les malades à changer la goutte en hydropisie? Vous êtes un
bien jeune adepte; si vous me paraissiez sérieusement malade, je
n'oserais vous parler avec tant de franchise.
--Vous ne m'effrayez nullement, ajouta le prince, je suis si persuadé de
l'efficacité du traitement par l'eau froide que je vais fonder chez moi
un établissement semblable à celui de Greiffenberg.»
Les Slaves ont une autre manie que celle de l'eau froide, pensais-je
tout bas, c'est la passion de toutes les nouveautés. L'esprit de ce
peuple d'imitateurs s'exerce sur les inventions des autres.
Outre le prince K*** et la famille D***, une princesse L*** se trouve
encore sur notre vaisseau. Cette dame retourne à Pétersbourg; elle en
était partie, il y a huit jours, pour se rendre par l'Allemagne à
Lausanne en Suisse, où elle comptait rejoindre sa fille près
d'accoucher; mais en débarquant à Travemünde, la princesse demande par
désoeuvrement la liste des passagers partis pour la Russie par le dernier
paquebot: quelle n'est pas sa surprise en y lisant le nom de sa fille?
Elle prend des informations auprès du consul de Russie: plus de doute,
la mère et la fille s'étaient croisées au milieu de la Mer Baltique.
Tel est le résultat du peu d'exactitude des Russes à écrire. Aujourd'hui
la mère retourne à Pétersbourg où sa fille n'aura eu que le temps
d'arriver pour ne pas accoucher sur mer.
Cette dame si contrariée est d'une société fort aimable: elle nous fait
passer des soirées charmantes en nous chantant d'une voix agréable des
airs russes tout nouveaux pour moi. La princesse D*** chante avec elle en
partie et même accompagne quelquefois de quelques pas gracieux les airs
de danse des Cosaques. Ce spectacle national, ce concert impromptu,
suspend les conversations d'une manière amusante, aussi les heures de la
nuit et du jour s'écoulent-elles pour nous comme des instants.
Les vrais modèles du bon goût et des manières sociables ne se trouvent
que dans les pays aristocratiques. Là, personne ne songe à se donner
l'_air comme il faut_; et c'est l'_air comme il faut_ qui gâte la
société dans les lieux sujets aux parvenus. Chez les aristocrates tous
les gens qui se trouvent dans une chambre sont tout naturellement placés
pour y entrer; destinés à se rencontrer tous les jours, ils s'habituent
les uns aux autres: à défaut de sympathie, l'intimité établit entre eux
l'aisance, même la confiance; on s'entend à demi mot, chacun reconnaît
sa manière de penser dans le langage de tous. On s'arrange les uns des
autres pour la vie entière, et cette résignation se change en plaisir;
des voyageurs destinés à rester longtemps ensemble, s'entendent mieux
que ceux qui ne se rencontrent que pour un moment. De l'harmonie obligée
naît la politesse générale qui n'exclut pas la variété: les esprits
gagnent à ne marquer leur diversité que par des nuances délicates et
l'élégance du discours embellit tout sans nuire à rien, car la vérité
des sentiments ne perd rien aux sacrifices qu'exige la délicatesse des
expressions. Ainsi grâce à la sécurité qui s'établit dans toute société
exclusive, la gêne disparaît et la conversation sans grossièreté devient
d'une facilité, d'une liberté ravissante.
Autrefois en France chaque classe de citoyens pouvait jouir de cet
avantage; c'était le temps de la bonne causerie. Nous avons perdu ce
plaisir par beaucoup de raisons que je ne prétends pas déduire ici, mais
surtout par le mélange abusif des hommes de tous états.
Ces hommes se réunissent par vanité au lieu de se chercher par plaisir.
Depuis que tout le monde est partout, il n'y a de liberté nulle part, et
l'aisance des manières est perdue en France. La gravité, la roideur
anglaise, l'ont remplacée, c'est une arme indispensable dans une société
mêlée. Mais pour apprendre à s'en servir les Anglais du moins n'ont rien
sacrifié, tandis que nous avons perdu des agréments qui faisaient le
charme de la vie chez nous. Un homme qui croit ou qui pense à faire
croire qu'il est de bonne compagnie parce qu'on le voit dans tel ou tel
salon, ne peut plus être un homme aimable, un causeur amusant. La
délicatesse réelle est une chose bonne en soi, la délicatesse imitée est
une chose mauvaise comme toute affectation.
Notre société nouvelle est fondée sur des idées d'égalité démocratique,
et ces idées nous ont apporté l'ennui en guise de nos plaisirs
d'autrefois. Ce qui rend la conversation agréable, ce n'est pas de
connaître beaucoup de monde, c'est de bien choisir et de bien connaître
les personnes qu'on voit habituellement: la société n'est que le moyen;
le but est l'intimité. La vie sociale, pour être douce, impose aux
individus des freins très-puissants. Dans le monde des salons comme dans
les arts, le cheval échappé gâte tout; j'aime le cheval de race, mais
quand on est parvenu à le brider et à le dresser; la sauvagerie
indomptable n'est pas une force, elle dénote quelque chose d'incomplet
dans l'organisation, et ce défaut physique se communique à l'âme. Un
jugement sain est la récompense des passions réprimées.
Les intelligences qui produisent des chefs-d'oeuvre ont mûri à l'abri
d'une civilisation qu'elles n'ont jamais cessé de respecter, et à
laquelle elles doivent le plus précieux de tous leurs avantages,
l'équilibre. Rousseau, ce puissant démolisseur, est pourtant
conservateur quand il se plaît à la peinture de la vie bourgeoise en
Suisse, ou quand il explique l'Évangile aux philosophes incrédules et
cyniques qui l'ébranlent et le déconcertent sans le convaincre.
Nos dames russes ont admis dans leur petit cercle, un négociant français
qui se trouve parmi les passagers. C'est un homme d'un âge plus que mûr,
homme à grandes entreprises, à bateaux à vapeur, à chemins de fer, à
prétentions de ci-devant jeune homme, un homme à sourires agréables, à
mines gracieuses, à grimaces séduisantes, à gestes bourgeois, à idées
arrêtées, à discours préparés: du reste bon diable, causant volontiers
et même bien, quand il parle de ce qu'il sait à fond; spirituel,
amusant, suffisant; mais tournant facilement à la sécheresse.
Il va en Russie pour _électriser_ quelques esprits en faveur des grandes
entreprises industrielles; il voyage dans l'intérêt de plusieurs maisons
de commerce françaises, qui se sont associées, dit-il, pour atteindre ce
but intéressant, et sa tête, quoique remplie de graves idées
commerciales, a place encore pour toutes les romances, chansons et
petits couplets à la mode à Paris depuis vingt ans. Avant d'être
négociant il a été lancier, et il a conservé de son premier métier des
attitudes de beau de garnison assez plaisantes. Il ne parle aux Russes
que de la supériorité des Français en tous genres, mais son amour-propre
est trop en dehors pour devenir offensant: on en rit, c'est tout ce
qu'on lui doit.
Il nous chante le vaudeville en faisant aux femmes des oeillades
galantes, il déclame la _Parisienne_ et la _Marseillaise_, en se drapant
d'un air théâtral dans son manteau: son répertoire quelque peu grivois
amuse beaucoup nos étrangères. Elles croient faire un voyage à Paris, le
mauvais ton français ne les frappe nullement, parce qu'elles n'en
connaissent ni la source, ni la portée; ce langage dont la vraie
signification leur échappe ne peut les effaroucher; d'ailleurs les
personnes vraiment de bonne compagnie sont toujours les plus difficiles
à blesser: le soin de leur réhabilitation ne les oblige pas de se
gendarmer à tout propos.
Le vieux prince K*** et moi, nous rions sous cape de tout ce qu'on leur
fait écouter; elles rient de leur côté avec l'innocence de personnes
tout à fait ignorantes, et qui ne peuvent savoir où finit le bon goût,
où commence le mauvais en France dans la conversation légère.
Le mauvais ton commence dès qu'on pense à l'éviter; c'est à quoi ne
pensent jamais des personnes parfaitement sûres d'elles-mêmes.
Quand la gaîté de l'ex-lancier devient un peu trop vive, les dames
russes la calment en chantant à leur tour ces airs nationaux si nouveaux
pour nous et dont la mélancolie et l'originalité me charment. C'est
surtout la savante marche de l'harmonie qui me frappe dans ces chants
antiques; on sent qu'ils viennent de loin.
La princesse L*** nous a chanté quelques airs de Bohémiens russes; et
ils m'ont rappelé à mon grand étonnement les boléros espagnols. Les
Gitanos d'Andalousie sont de la même race que les Bohémiens russes.
Cette population dispersée, on ne sait par quelle cause, dans l'Europe
entière a conservé en tous lieux ses habitudes, ses traditions et ses
chants nationaux.
Encore une fois pourriez-vous vous figurer une manière plus agréable que
la nôtre de passer une journée de voyage en mer?
Cette traversée tant redoutée me divertit au point que j'en prévois la
fin avec un véritable regret. D'ailleurs qui ne tremblerait à l'idée
d'arriver dans une grande ville, où l'on n'a point d'affaire et où l'on
se trouve tout à fait étranger, quoiqu'elle soit encore trop européenne
pour qu'on puisse se dispenser d'y voir ce qu'on appelle le monde? Ma
passion pour les voyages se refroidit quand je considère qu'ils se
composent uniquement de départs et d'arrivées. Mais que de plaisirs et
d'avantages on achète par cette peine!! N'y trouvât-on que la facilité
de s'instruire sans étude, on ferait encore très-bien de _feuilleter_
les divers pays de la terre en guise de lecture: d'autant qu'on est
toujours forcé d'en joindre quelque autre à celle-là.
Quand je me sens près de me décourager au milieu de mes pèlerinages, je
me dis: si je veux le but, il faut vouloir le moyen, et je continue; je
fais plus, à peine revenu chez moi, je pense à recommencer. Le voyage
perpétuel serait une douce manière de passer la vie, surtout pour un
homme qui n'est pas d'accord avec les idées qui dominent le monde dans
le temps où il vit: changer de pays, équivaut à changer de siècle. C'est
une époque bien reculée que j'espère étudier en Russie. L'histoire
analysée dans ses résultats, voilà ce qu'un homme apprend en variant ses
voyages, et rien ne vaut cet enseignement des faits, appliqué en grand
aux besoins de l'esprit.
Quoi qu'il en soit la composition de notre société pendant cette
traversée est si amusante que je ne me souviens pas d'avoir rencontré
rien de semblable; la réunion de quelques personnes aimables ne suffit
pas toujours pour former un cercle amusant; il faut encore des
circonstances qui mettent chaque individu en valeur: nous menons ici une
vie qui ressemble à la vie de château par le mauvais temps; on ne peut
sortir, mais tout ce monde enfermé s'ennuyerait si chacun ne s'efforçait
de s'amuser en amusant les autres: ainsi la contrainte qui nous
rapproche, tourne à l'avantage de tous, mais c'est grâce à la
sociabilité parfaite de quelques-uns des voyageurs que le hasard a
rassemblés ici; et surtout à l'aimable autorité du prince K***; sans la
violence qu'il nous fit dès les premiers instants du voyage, personne
n'aurait rompu la glace, et nous serions restés à nous regarder en
silence tout le temps de la traversée: cet isolement devant témoins est
triste et gênant: au lieu de cela, on cause jour et nuit, la clarté des
jours de vingt-quatre heures fait qu'on trouve à tous moments des
personnes prêtes à causer; ces jours sans nuits effacent le temps, on
n'a plus d'heures fixes pour dormir; depuis trois heures que je vous
écris, j'entends mes compagnons de voyage rire et parler dans la cabine;
si j'y descends ils me feront lire des vers et de la prose en français,
ils me demanderont de leur conter des histoires de Paris. On ne cesse de
m'interroger sur mademoiselle Rachel, sur Duprez, les deux grandes
réputations dramatiques du jour; on désire attirer ici ces talents
fameux puisqu'on ne peut obtenir la permission d'aller les entendre chez
nous.
Quand le lancier français, conquérant et commerçant, se mêle de la
conversation, c'est ordinairement pour l'interrompre. Alors on rit, on
chante et puis on recommence à danser des danses russes.
Cette gaieté, quelque innocente qu'elle soit, n'en scandalise pas moins
deux Américains qui vont à Pétersbourg pour affaires. Ces habitants du
nouveau monde ne se permettent pas même de sourire aux folles joies des
jeunes femmes de l'Europe; ils ne voient pas que cette liberté est de
l'insouciance et que l'insouciance est la sauvegarde des jeunes coeurs.
Leur puritanisme se révolte non-seulement devant le désordre, mais
devant la joie: ce sont des jansénistes protestants, et pour leur
complaire, il faudrait faire de la vie un long enterrement.
Heureusement que les femmes que nous avons à bord ne consentent pas à
s'ennuyer pour donner raison à ces marchands pédants. Elles ont des
manières plus simples que la plupart des femmes du Nord, qui,
lorsqu'elles viennent à Paris se croient obligées de contourner leur
esprit pour nous séduire; celles-ci plaisent sans avoir l'air de penser
à plaire, leur accent en français me paraît meilleur que celui de la
plupart des femmes polonaises: elles chantent peu en parlant et ne
prétendent pas corriger notre langue, selon la manie de presque toutes
les dames de Varsovie, que j'ai rencontrées autrefois en Saxe et en
Bohême, manie qui tient peut-être à la pédanterie des institutrices
qu'on fait venir de Genève en Pologne, pour élever les enfants. Les
dames russes qui se trouvent avec moi sur _le Nicolas Ier_, tâchent de
parler français comme nous, et à très-peu de nuances près, elles y
parviennent.
Hier un accident survenu à la machine de notre bateau servit à mettre au
jour le ressort secret des caractères.
Le souvenir toujours présent du naufrage et de l'incendie de ce
paquebot, rend les passagers craintifs à l'excès cette année; il faut
convenir que la composition de l'équipage n'est guère propre à rassurer
les peureux. Un capitaine hollandais, un pilote danois, des matelots
saxons ou allemands de l'intérieur des terres: voilà les hommes destinés
à faire manoeuvrer notre bâtiment russe.
Hier donc après le dîner, nous étions presque tous réunis sur le pont
par un beau temps un peu frais, et nous lisions avec grand plaisir un
livre qui fait partie de la bibliothèque du bâtiment, les premières
années littéraires de Jules Janin, quand le mouvement des roues s'arrête
subitement. Cependant un bruit inusité se fait entendre dans la région
de la machine et le bâtiment reste immobile au milieu d'une mer, grâce
au ciel, parfaitement calme. On eût dit d'un modèle de vaisseau enclavé
dans une table de marbre; plusieurs matelots se mettent à courir vers le
fourneau, le capitaine les suit d'un air préoccupé, sans vouloir
répondre aux passagers, qui le questionnent du geste et du regard.
Nous nous trouvions au milieu de la mer Baltique, et dans la partie où
elle a le plus de largeur, avant l'entrée du golfe de Finlande,
au-dessous de celui de Bothnie, par conséquent le plus loin possible de
toutes les côtes. Nous n'en apercevions aucune, quoique le temps fût
clair.
Nous gardions tous un silence solennel, de sinistres souvenirs
troublaient les imaginations; les plus superstitieux étaient les plus
agités. Sur l'ordre du capitaine, deux matelots jettent la sonde: «C'est
sans doute un écueil sur lequel nous avons touché,» dit une voix de
femme, la première qui se fît entendre depuis l'accident; jusque-là les
seules paroles qui avaient retenti dans le silence de la peur étaient
les ordres assez timides du capitaine dont le son de voix ni l'attitude
n'étaient rien moins que rassurants. «La machine est trop chargée de
vapeur,» dit une autre voix, «et risque d'éclater.»
À cet instant quelques matelots s'approchent des chaloupes et se mettent
en devoir de les détacher.
Je me taisais, mais je pensais: «voilà mes pressentiments réalisés. Ce
n'était donc pas par caprice que je voulais renoncer à faire cette
traversée» Mes regrets se tournaient vers Paris.
La princesse L***, dont la santé est délicate, éclate en sanglots; elle
tombe en faiblesse, on l'entend murmurer, à demi évanouie, ces mots
interrompus par des pleurs: «Mourir si loin de mon mari!»--«Pourquoi le
mien est-il ici,» s'écrie la jeune princesse D***, en se serrant contre
le bras du prince, avec un calme qu'on n'aurait pas attendu d'elle, à
voir sa figure et sa tournure délicates. C'est une femme frêle,
élégante, aux yeux bleus et tendres, à la voix sonore, mais faible, à la
taille élevée et svelte. Cette ombre ossianique était devenue en
présence du danger, une héroïne prête à tout souffrir, à tout affronter.
Le gros et aimable prince K*** n'a changé ni de visage, ni de place; il
serait tombé de son fauteuil de sangle dans la mer sans se déranger.
L'ex-lancier français, devenu négociant et resté comédien, faisant le
beau en dépit du temps, le gai malgré le péril, se mit à fredonner un
air de vaudeville. Cette bravade m'a déplu, et fait rougir pour la
France, où la vanité cherche, à propos de tout, des moyens d'effet; la
vraie dignité morale n'exagère rien, pas même l'insouciance du danger;
les Américains ont continué leur lecture; j'observais tout le monde.
Enfin le capitaine est venu nous dire que l'écrou principal d'un des
pistons de la machine était cassé; qu'on allait le remplacer et que dans
un quart d'heure nous marcherions comme auparavant.
À cette nouvelle, la peur que chacun avait dissimulée à sa manière, se
trahit par l'explosion d'une gaieté générale. Tous racontèrent ce qu'ils
avaient pensé, redouté; tous rirent les uns des autres; ceux qui
avouèrent le plus naïvement leurs craintes furent les plus épargnés;
ainsi cette soirée commencée tristement, se prolongea dans les
plaisanteries les plus piquantes, dans les danses et les chants jusqu'à
plus de deux heures du matin.
Le respect scrupuleux que je professe pour la vérité, me force à vous
avouer qu'en cette occasion, l'attitude, la physionomie, le langage,
toute la conduite enfin de notre capitaine hollandais n'a que trop
confirmé à mes yeux le mal que j'avais entendu dire de lui avant de
m'embarquer sur son bord.
Au moment de nous séparer pour le reste de la nuit, le prince K***
m'adressa des compliments sur le plaisir que je paraissais prendre à
entendre ses histoires: on reconnaît l'homme bien élevé, disait-il, à la
manière dont il a l'air d'écouter.
«Prince, lui répliquai-je, le meilleur moyen d'avoir l'air d'écouter,
c'est d'écouter.»
Cette réponse répétée par le prince fut vantée au delà de son mérite.
Rien n'est perdu, et chaque pensée double de valeur avec des personnes
spirituellement bienveillantes.
Le charme de l'ancienne société française tenait surtout à l'art de
faire valoir les autres; c'est pourtant cette société perdue qui nous
valut autant de conquêtes qu'en ont faites la bravoure de nos soldats et
le génie de nos généraux. Si cet art bienveillant est à peu près inconnu
parmi nous aujourd'hui, c'est qu'il faut plus de finesse d'esprit pour
louer que pour dénigrer. Qui sait tout apprécier ne dédaigne rien et se
refuse la moquerie; mais où l'envie domine, le dénigrement prend la
place de tout: c'est de la jalousie déguisée en gaieté, et qui prend le
masque du bon sens; le faux bon sens est toujours moqueur: tels sont les
mauvais sentiments qui aujourd'hui chez nous conspirent contre
l'agrément de la vie sociale. À force de simuler le bien, la vraie
politesse le réalisait; elle équivaut pour moi à toutes les vertus.
Voici deux histoires qui vous prouveront combien l'attention dont on me
loue est peu méritoire.
Nous passions tantôt devant l'île de Dago à la pointe de l'Esthonie.
L'aspect de cette terre est triste, c'est une froide solitude, la nature
y paraît stérile et nue plutôt que puissante et sauvage; elle semble
vouloir repousser l'homme par l'ennui plus que par la force. «Il s'est
passé là une étrange scène, nous dit le prince K***.
--À quelle époque?
--Il n'y a pas bien longtemps: c'était sous l'Empereur Paul.
--Contez-nous-la.»
Le prince prit la parole... mais moi je suis fatigué, il est cinq heures
du matin: je vais sur le pont faire la conversation avec ceux de nos
causeurs que je trouverai disponibles; puis je me coucherai. Ce soir je
vous écrirai l'histoire du baron de Sternberg très-bien racontée par le
prince K***.